L’idée inattendue de Yoshua Bengio pour éloigner le coronavirus

Une application pourrait permettre d’évaluer en temps réel et de façon personnalisée le niveau de risque quant à la COVID-19, expliquent la star mondiale de l’intelligence artificielle et son collègue Vargha Moayed. Mais des questions se posent quant à la protection de votre vie privée. Le professeur Bengio y répond.

Photo : Mathieu Rivard

La distanciation sociale fonctionne, mais dans sa forme la plus élémentaire, elle est brutale et économiquement très dommageable. Nous avons déjà vu comment le dépistage et les tests peuvent améliorer considérablement la situation, en appliquant la distanciation sociale aux bons endroits, autour des personnes infectées. La technologie peut aider davantage. Nous avons besoin d’une approche de distanciation sociale qui permettra à l’économie de redémarrer rapidement et qui pourrait être pratiquée facilement pendant encore une période de 18 à 24 mois, le temps estimé pour les essais cliniques des vaccins et les campagnes de vaccination de masse. En même temps, nous voulons éviter de créer des outils que les gouvernements et les entreprises pourraient ensuite utiliser abusivement pour nous suivre et nous contrôler.

Maintenant, imaginez qu’une application mobile évalue la probabilité que vous soyez infecté en fonction de l’endroit où vous êtes allé et des rencontres que vous avez faites. Elle partagerait aussi cette information avec les téléphones des personnes que vous rencontrez afin que leur application puisse mettre à jour leur propre estimation des risques. Tous ces partages seraient entièrement anonymisés. Ici, le but n’est pas de blâmer ou d’identifier, mais plutôt d’offrir aux citoyens les informations dont ils besoin pour minimiser le risque d’être contaminé par le virus. Imaginez qu’avant d’aller dans un lieu public ou au travail, vous seriez en mesure de savoir quel risque d’être infecté ou d’infecter d’autres personnes, vous pourriez alors choisir de garder vos distances ou d’ajuster l’heure et le lieu de vos sorties en conséquence.

Imaginez que vous connaissiez en tout temps votre propre niveau de risque : vous seriez plus conscient du risque que vous faites courir aux autres, ce qui vous inciterait à rester à la maison et à vous laver les mains plus souvent. Lors d’un test, le professionnel de la santé disposerait d’une version de l’application dotée d’une technologie de cryptage permettant de transmettre à votre téléphone les résultats du test et de téléverser des données anonymisées (non pas votre trajectoire GPS, mais la séquence des rencontres et les risques associés) vers une fiducie de données non gouvernementale, qui recueillera un ensemble de données pour entraîner le prédicteur de risque. En retour, vous obtiendriez une mise à jour de l’application de prédiction des risques afin d’obtenir des prévisions plus précises.

Le dépistage pair à pair ne nécessiterait donc pas de base de données centralisée des déplacements de chacun. Seules les données anonymisées et délocalisées nécessaires pour entraîner le prédicteur seraient centralisées. Les renseignements cruciaux sur les personnes rencontrées, notamment le lieu et le moment des rencontres, resteraient dans votre téléphone. L’application pourrait également répondre à vos questions sur la maladie et vous mettre en contact avec les autorités sanitaires locales pour vous faire tester. À partir d’un bilan de santé quotidien, elle pourrait vérifier qu’aucun nouveau symptôme n’est apparu et mettre à jour l’évaluation des risques que vous présentez.

Si les personnes que vous rencontrez et les propriétaires de magasins étaient en mesure de savoir si vous avez l’application (celle-ci pourrait communiquer avec les autres par Bluetooth dans un rayon de 10 mètres), il y aurait une pression sociale pour télécharger l’application afin de pouvoir se déplacer de façon sécuritaire dans des endroits où se trouvent d’autres personnes. Les gouvernements pourraient rendre obligatoire l’utilisation de l’application pour accéder à certains lieux accueillant un grand nombre de personnes, tels que les épiceries, les écoles et les universités. Comme certaines personnes n’ont pas de téléphone intelligent (par exemple, de nombreuses personnes âgées), on peut imaginer que cette application mène à un effort de solidarité sans précédent par lequel des entreprises ou des gouvernements fourniraient à ceux qui en ont besoin des téléphones intelligents bon marché contenant l’application.

Certains des paramètres de l’application pourraient être réglés pour chaque région afin de ne communiquer aux autorités sanitaires que des informations agrégées (sur les niveaux de risque actuels dans certaines régions) afin de maintenir le taux de reproduction (R) du virus en dessous de 1 (pour éviter une croissance exponentielle des cas) dans les régions qui adoptent l’application et d’atteindre le juste équilibre entre les dommages socioéconomiques (les pertes d’emploi et de revenu et la capacité de production de l’économie) et les dommages pour la santé. Le point optimal serait probablement R inférieur à 1, mais pas trop près afin de se protéger contre les fluctuations aléatoires des infections.

De nombreux détails doivent être réglés, et la conception de l’application nécessitera un effort collectif d’experts de différents domaines, de l’épidémiologie aux interfaces utilisateurs en passant par l’informatique mobile, l’apprentissage automatique, le cryptage des bases de données et les questions juridiques entourant la fiducie de données. Toutefois, cela pourrait être développé au moyen d’outils de collaboration à source ouverte et distribué gratuitement sur toute la planète. Rapidement.

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La version originale de cet article a été publiée sous le titre « Dépistage pair à pair de la COVID-19 basé sur l’IA » le 25 mars 2020 dans le site de Yoshua Bengio. Il soulève des questions éthiques importantes.

Aussi, L’actualité en a discuté avec Yoshua Bengio, star mondiale de l’intelligence artificielle.

««« Il y a un enjeu éthique important, qui devra être un choix collectif, donc politique : d’un côté, la valeur de la vie privée et de la dignité, de l’autre la vie et la sécurité des individus.

Les chercheurs et les ingénieurs vont proposer des solutions différentes, qui donnent plus ou moins d’importance à l’une ou l’autre de ces valeurs que nous partageons tous, mais auxquelles différentes personnes peuvent donner plus ou moins de poids.

Plusieurs pensent, par exemple, que le niveau de risque de chacun devrait rester secret. D’autres estiment que si quelqu’un s’approche d’eux, ils ont le droit de savoir si celui-ci met leur vie et celle de leurs proches en danger parce qu’il est à haut risque d’être contagieux.

Les premiers diront avec justesse qu’on risque de mettre à mal la dignité de personnes qui se verraient rejetées et potentiellement stigmatisées quand elles sortent, lorsqu’elles passent près de quelqu’un d’autre. Les seconds pourront alors répliquer que ces personnes à risque, une fois informées, devraient rester chez elles ou aller à l’hôpital ; que de savoir que d’autres gens, sur leur chemin, pourraient savoir qu’elles sont infectées les inciterait à rester chez elles, et donc à empêcher l’expansion exponentielle du virus.

Mais il y a clairement des exceptions. Certains prennent des risques pour fournir un service essentiel, en particulier les travailleurs de la santé, et on ne voudrait justement pas leur faire sentir un poids supplémentaire par rapport à ce que la situation leur impose déjà. On pourrait par contre faire des exceptions pour ces travailleurs.

Beaucoup de choix se posent. Ils ne sont pas simples et souvent douloureux, malheureusement. »»»

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Vous avez des symptômes associés à la maladie ? Appelez au 1 877 644-4545 ou consultez un professionnel de la santé.

Les commentaires sont fermés.

Voilà une idée proprement géniale émanant d’un scientifique de grand talent dont l’engagement social et humanitaire est exemplaire.

L’idée de fiducies de données indépendantes des géants de la Toile, les fameux GAFAM, et des gouvernements est dans l’air depuis longtemps. Ce serait une belle occasion de mettre en place une fiducie de données à large échelle. Les fiducies de données peuvent jouer un rôle en garantissant que les données nécessaires aux services publics ne sont pas dans les mains d’intérêts commerciaux ou d’états à visée totalitaire.

Certains y verront un certain «solutionnisme d’app» ou «solutionnisme numérique» du genre à chaque problème, il existe une solution sous la forme application mobile, mais la crise actuelle exige qu’on mette l’innovation à contribution. La solution proposée n’est pas une panacée mais une grande idée qui pourrait aider à optimiser la réduction des contacts physiques, la mal nommée «distanciation sociale».

En fait le principal problème que je vois avec cette idée qui a ses faiblesses (tout le monde ne possède pas un téléphone intelligent) est la force de l’inertie et le bruit ambiant. D’autres initiatives ont été proposées comme MATAR-19 de l’ingénieur saguenéen Jean-Philippe Monfet (https://bit.ly/2JgzPSK) et par des chercheurs du Oxford University’s Big Data Institute (https://bit.ly/39r7Fz0). Il y aurait intérêt à combiner les ressources et les expertises, mais le plus important est de se mettre au travail rapidement.

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

Historique de la géolocalisation: Nous sommes tous au courant que nos smartphones maintiennent un historique des positions. Une application de la bigdata serait de le faire expédier, pour chaque patient sur demande à un centre de pandémie pour repérer les points de croisements, (coordonnées moins de 10m) .
Les Gafa au lieu de plublier leurs dons, feraient mieux d’en faire autant pour chaque patient au centre de pandémie de l’hospitalisation.

@Paul
Vous visez en plein dans le mille. En effet la proposition de M. Bengio et celles de M. Monfet (https://bit.ly/2JgzPSK) et des chercheurs du Big Data Institute (https://bit.ly/39r7Fz0) se basent toutes sur l’analyse des données historiques de géolocalisation. Or, comme tout le monde devrait le savoir, nous partageons déjà ces données précieuses avec les géants du GAFAM qui nous inondent de publicité ciblée… On pourrait faire un meilleur usage de ces précieuses données, le plus possible dans le respect de notre vie privée.

En lisant des articles sur la plateforme «Bluetooth» qui fait l’objet d’une entente entre Apple et Google (https://nyti.ms/3ecfNqR), je comprends que l’idée de M. Bengio va dans le même sen. Cette approche ne requiert pas de données de géolocalisation, seulement les « rencontres » enregistrées grâce à «Bluetooth». L’idée des fiducies demeure car il faudra assurer la confidentialité et la fiabilité des personnes qui se déclareront «infectés» ou «porteurs» du virus de la COVID-19. avec peut-être une confirmation par les autorités de la santé publique.

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

Je partage une nouvelle qui vient confirmer l’intérêt de l’idée défendue par M. Bengio.
« Apple and Google Are Building a Virus Tracking Tool for Phones » https://nyti.ms/3ecfNqR

Scientifiquement vôtre

Claude COULOMBE

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