L’image amoindrie de Justin Trudeau

Dans les nombreuses épîtres médiatiques qui ont ponctué l’épisode du blackface, on a abondamment épilogué sur le fait que M. Trudeau était puni par où il avait péché. À cette affirmation, il faut néanmoins apporter un bémol, avance Chantal Hébert. 

Photo : Daphné Caron

Si les photos d’un Justin Trudeau à la peau brunie ou noircie pour les besoins d’une mascarade avaient été publiées à l’époque de la dernière campagne électorale, il ne serait sans doute pas devenu premier ministre.

En 2015, le chef libéral n’avait comme principaux atouts par rapport à ses rivaux Stephen Harper et Thomas Mulcair que son nom de famille et la direction d’un parti qui avait, dans le passé, fait ses preuves au pouvoir.

Dans ces circonstances, l’apparition de telles photos l’aurait ravalé au rang de blanc-bec.

Il y a fort à parier qu’un nombre d’électeurs suffisant pour l’écarter du pouvoir l’auraient estimé trop dépourvu de jugement pour aspirer à la plus haute fonction politique fédérale. Le Parti libéral, qui n’a jamais aimé les perdants, ne lui aurait pas fait la grâce d’une deuxième chance.

À l’extérieur des pages des magazines voués à la vie des gens riches et célèbres, une défaite hâtive de Justin Trudeau, qui l’aurait consigné au statut d’étoile filante de la politique, n’aurait guère eu de retentissements durables.

* * *

L’arrivée au pouvoir du chef libéral a changé la donne. Du jour au lendemain, Justin Trudeau est devenu le personnage emblématique d’une nouvelle génération politique, et cela, à une échelle dépassant largement les frontières canadiennes.

Au terme de ses 100 premiers jours au pouvoir, son auréole internationale était déjà plus éblouissante que celle de son père après presque 20 années passées à l’avant-scène de la politique canadienne.

Un an plus tard, l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, combinée à la montée en Europe de l’extrême droite, a fait le reste.

Un peu par défaut, mais aussi beaucoup en raison de gestes comme l’accueil de milliers de réfugiés syriens, Justin Trudeau est devenu une des figures de proue de la résistance au populisme de droite et un porteur de valeurs progressistes.

Dans les nombreuses épîtres médiatiques qui ont ponctué l’épisode du blackface, on a abondamment épilogué sur le fait que M. Trudeau était puni par où il avait péché. N’avait-il pas passé les dernières années à donner du haut de sa chaire de premier ministre des leçons de rectitude à qui voulait l’entendre ?

À cette affirmation, il faut néanmoins apporter un bémol.

S’il avait gouverné en tandem avec Barack Obama, le premier ministre sortant aurait davantage joué un rôle secondaire que celui de rock star planétaire. Il faut situer son ascension au firmament des vedettes internationales dans le cadre d’un sidérant vacuum de leadership à l’échelle mondiale.

* * *

Tout cela mène à une question importante : à qui profite vraiment cet épisode de blackface mis au jour si tardivement et à point si mal nommé dans le parcours de Justin Trudeau ?

Bien sûr, cette affaire pourrait avantager les adversaires canadiens du chef libéral le 21 octobre.

Au moment de la parution des photos de jeunesse (toute relative) de M. Trudeau, le Parti conservateur faisait du surplace dans les intentions de vote.

Le NPD cherche désespérément une planche de salut pour s’éviter le naufrage qui le guette peut-être au tournant du vote ce mois-ci.

Le Bloc québécois tente de renouer avec un passé glorieux.

Le Parti vert rêve d’un rôle influent et le Parti populaire, d’une première percée.

Mais les plus grands gagnants de l’opération ne sont pas nécessairement des joueurs dans la partie électorale en cours au Canada.

Dès leur parution dans le magazine américain Time, les photos de M. Trudeau ont fait le tour du monde. Qu’il gagne ou qu’il perde en octobre, elles vont lui coller à la peau.

Hors frontières, le bilan des quatre années de politiques d’ouverture à la diversité — celui-là même qui donne à Justin Trudeau une chance de limiter les dégâts — ne suffira pas à compenser les dommages qu’a subis son image.

Dans la grande partie planétaire que jouent actuellement les ténors de la droite populiste pour imposer leurs vues sur l’échiquier international, Justin Trudeau, de par son personnage de rock star, mais aussi les valeurs qu’il incarne, est ou était un empêcheur de tourner en rond.

Il l’est nettement moins depuis que l’épisode du blackface est venu ternir son autorité morale.

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2 commentaires
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Cette histoire de « black face » a été montée en épingle. Si ce geste anecdotique suffisait à ternir l’image de Justin Trudeau à l’étranger, force serait de constater de combien les porteurs d’un discours humaniste font preuve d’une intransigeance « ridicule » qui ce faisant les rendraient complices de la montée inquiétante des discours haineux partout en Occident. Les tenants du discours de la droite alternative ne s’encombrent pas de règles d’éthique .. Et on le monde est en train de basculer avec la multiplication d’émules à la Trump et la haine de l’Autre qui devient contagieuse … La sociale démocratie ne récoltera que ce qu’elle mérite avec ses critères de pureté inaccessible pour tout être humain. . Disqualifier Justin Trudeau sur cette anecdote est complètement ridicule.

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Je ne crois pas que l’image de la « face brune » ait un quelconque impact à l’international sur l’image de monsieur Trudeau, ni sur celle du Canada. Ce qui a un impact, c’est cette fâcheuse tendance prise par le Canada de s’extraire de la place qui était la sienne.

Une position diplomatique initiée par monsieur Harper. Mise entre parenthèse par Stéphane Dion lorsqu’il était aux affaires étrangères. Position réactualisée par madame Freeland depuis qu’elle a accédé au poste. En sorte que le Canada est un pays qui a perdu sa sagesse, comme sa position ouverte et modérée sur la scène mondiale.

D’autre part, notre position militaire n’est pas à la hauteur des attentes de nos partenaires tant pour promouvoir la paix, que de tenir notre rang sur le théâtre des opérations guerrières. Les équipements de nos forces armées demeurent mal adaptés à l’une ou l’autre des situations, en sorte qu’il y a urgence de définir nos positions, déterminer nos besoins et puis nous y tenir.

Si monsieur Scheer accède au pouvoir au lendemain du 21 octobre. C’est la même rhétorique « Harperéenne » et la même mécanique qui sera mise en branle. Dans le plus favorable des cas, nous verrons s’estomper quelques ombres qui planent sur notre relation avec les États-Unis.

Si monsieur Trudeau est réélu, il devra probablement revoir sa propre image de marque et réviser l’image qu’il souhaite porter du Canada dans le monde. S’il y avait un peu moins de « selfies » et pas de déguisements ; je parviendrais à concevoir que nous ne perdrions probablement pas au change.

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