L’incohérence de Justin Trudeau

Trudeau était tout sourire, vantant sans rire les états de service d’Eve Adams. Pas un mot sur le fait que moins d’une semaine auparavant, elle défendait encore les politiques du gouvernement Harper.

Le chef libéral Justin Trudeau a une nouvelle députée : Eve Adams, une conservatrice convaincue. Cette dernière semble avoir soudainement vu la lumière, après s’être fait refuser à la fin janvier le droit de briguer l’investiture conservatrice dans une circonscription de la région de Toronto.

Politique

Après des années à répéter le message conservateur qu’on lui dictait, elle a adopté, lundi dernier, celui des libéraux. Elle s’en est prise au style de leadership de Stephen Harper et à sa politique de fractionnement du revenu pour les familles avec enfants.

Trudeau était tout sourire, vantant sans rire les états de service de la députée. Pas un mot, évidemment, sur le fait que moins d’une semaine auparavant, elle défendait encore les politiques du gouvernement et ne profitait même pas d’un vote libre pour s’écarter de la ligne de parti.

Depuis qu’il a fait l’annonce de cette défection, tous les observateurs de la scène politique fédérale se demandent quelle mouche a bien pu le piquer. L’explication la plus plausible est que Mme Adams ne vient pas seule, mais avec son conjoint, Dimitri Soudas, le plus proche collaborateur de Stephen Harper pendant neuf ans.

Soudas était le directeur des communications du premier ministre jusqu’en 2011. Après un bref séjour au Comité olympique canadien, il a pris la direction du Parti conservateur, à la demande de Stephen Harper. Son mandat : préparer les prochaines élections. Mais il devait le faire sans favoriser sa conjointe, une promesse qu’il n’a pas respectée et qui lui a valu de se faire montrer la porte en mars dernier. Il en sait long sur le Parti conservateur et son chef, et il ne manque pas de libéraux pour espérer profiter de ses secrets.

On dira que cette analyse est sexiste, mais il faut savoir qui est Eve Adams. Populaire sur la scène municipale à Mississauga, elle ne s’est jamais illustrée depuis son arrivée à Ottawa. Elle a toujours fait partie de ce groupe de députés prêts à plaire au patron et à répéter les messages écrits par le bureau du premier ministre. Ce n’est pas pour rien qu’elle était secrétaire parlementaire, mais aussi l’objet de moqueries dans les rangs de l’opposition.

Si elle a attiré l’attention, ce fut pour les mauvaises raisons, dont ses méthodes peu reluisantes pour obtenir l’investiture dans Oakville-Burlington-Nord au lieu de la circonscription que le parti lui destinait.

Intimidation, coups de gueule, aide inappropriée obtenue du parti dirigé par son conjoint Dimitri Soudas : l’association locale n’avait que des reproches à lui faire. En août 2014, Eve Adams a invoqué des raisons de santé pour se retirer, mais le parti avait décidé de reporter l’assemblée à cause d’allégations d’irrégularités commises par son adversaire et elle.

Le Parti libéral, lui, ne voit pas de problème. Sans consulter les libéraux du coin, il a donné à Mme Adams le feu vert pour briguer l’investiture libérale dans une circonscription où elle n’habite pas, celle d’Eglinton-Lawrence, actuellement représentée par le ministre des Finances, Joe Oliver.

M. Trudeau a dit qu’Eve Adams devra faire ses preuves, mais comme par hasard, elle a déjà pour organisateur nul autre que Tom Allison, un des principaux artisans des campagnes victorieuses de la première ministre libérale en Ontario, Kathleen Wynne, et du maire de Toronto, John Tory.

On a donc sorti l’artillerie lourde pour défaire un libéral local, approuvé par le parti il y a des mois, et qui s’échine depuis à charmer les membres et à en recruter d’autres. Il s’agit, en plus, d’un possible candidat vedette.

Marco Mendicino est le procureur de la Couronne qui a dirigé la poursuite dans le dossier des «Toronto 18». Le député libéral provincial est si outré qu’il a annoncé qu’il n’aiderait jamais Mme Adams.

Qu’on ouvre la porte à Mme Adams alors qu’on la ferme — ou presque — à des libéraux de souche offusque aussi bien des libéraux.

Un cas montre en particulier l’incohérence du parti et de son chef. En mars 2014, le PLC a retiré à Christine Innes, pourtant candidate libérale en 2008 et 2011, le droit de briguer l’investiture dans Trinity-Spadina, en vue de l’élection partielle déclenchée à la suite du départ d’Olivia Chow. Le parti reprochait à Mme Innes son refus de se présenter dans la circonscription que le parti lui suggérait et, ensuite, les tactiques de son équipe, dont celles de son mari et ancien député libéral, Tony Ianno. Des membres se seraient dits victimes d’intimidation.

Les libéraux ferment les yeux sur les méthodes de Mme Adams et de son conjoint lors de sa course à l’investiture conservatrice, alors qu’ils n’ont pas peur de disqualifier une ancienne candidate libérale pour des raisons similaires et d’invoquer les actes de son mari.

Les cas de candidature litigieuse ne sont pas légion au PLC, mais ceux qui se sont produits depuis un an ont soulevé des doutes à l’endroit d’une promesse formelle faite par leur chef.

Pour donner un nouveau départ à son parti, M. Trudeau s’est engagé à exiger de tous les candidats à l’élection de 2015 qu’ils obtiennent d’abord l’assentiment des membres. Même les députés sortants seraient obligés de passer par une assemblée d’investiture.

Pour éviter les dérapages, le parti allait examiner le dossier de tous les aspirants candidats. Seulement ceux ayant reçu son feu vert pourraient tenter leur chance au moment de l’assemblée locale.

Cette promesse de «nominations ouvertes» a été prise très au sérieux par les membres et les partisans. Un peu partout, des candidats potentiels se sont manifestés, et des membres ont été recrutés. Mais il y a eu des accrochages ici et là. À Vancouver, à Ottawa, à Toronto.

Et, dès le départ, nombreux sont ceux qui se demandaient ce que ferait le parti quand le chef aurait un favori ou un candidat vedette potentiel. Allait-il piper les dés ? Si les nominations sont ouvertes à tous les aspirants candidats que le parti autorise, ce dernier ne peut en théorie travailler en sous-main pour en avantager certains, se disait-on. Or, il semble que cela se soit produit à quelques reprises.

Un exemple : le congrès du PLC tenu l’an dernier. Plusieurs recrues vedettes ont pu s’adresser à tous les délégués, animer un segment des plénières ou présider des ateliers, même si aucun d’entre eux n’avait encore traversé l’étape de l’investiture pour 2015.

Ce fut le cas du lieutenant-général à la retraite Andrew Leslie, d’un réputé homme d’affaires manitobain, d’une chef autochtone de la Colombie-Britannique ou encore, de la députée Chrystia Freeland.

Cette dernière a été élue lors de l’élection partielle tenue dans Toronto-Centre, en novembre 2013. Recrutée par M. Trudeau, elle a quitté son poste de cadre supérieur chez Thomson Reuters, à New York, pour joindre son équipe. Mais comme tout le monde, elle doit à nouveau être choisie par les membres pour être candidate en 2015.

M. Trudeau ne s’excuse pas d’avoir des favoris. Après tout, c’est son rôle de recruter des candidats de talent et il ne veut pas, après les avoir persuadés de faire le saut, les voir mordre la poussière par la suite.

Mais le chef libéral aime frapper l’imagination avec des promesses aux allures audacieuses. Ce travers l’a conduit à renoncer publiquement à son pouvoir de nomination, un geste d’une grande imprudence.

Il aurait été plus honnête et réaliste de se réserver une marge de manœuvre pour ces situations particulières, ce qui aurait évité à son parti et lui d’agir en coulisses.

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À propos de Manon Cornellier

Manon Cornellier est chroniqueuse politique au Devoir, où elle travaille depuis 1996. Journaliste parlementaire à Ottawa depuis 1985, elle a d’abord été pigiste pour, entre autres, La Presse, TVA, TFO et Québec Science, avant de joindre La Presse Canadienne en 1990. On peut la suivre sur Twitter : @mcornellier.

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