L’inexplicable fin de campagne du PLQ

Une analyse fine des résultats électoraux obtenus par le Parti libéral confirme que le bilan est encore plus désastreux qu’il ne le paraissait le soir du 3 octobre.

Jacques Boissinot / La Presse Canadienne / montage : L’actualité

La poussière de la tempête électorale retombée, les députés (au moins partiellement) assermentés, le Conseil des ministres formé, c’est le temps maintenant, avec le recul nécessaire, de faire le post mortem des résultats pour chacun des partis. Et on commence avec le désastre libéral.

À première vue, même si le Parti libéral du Québec (PLQ) a connu la pire défaite électorale de son histoire, il a tout de même gardé le titre d’opposition officielle avec ses 21 sièges. Le modèle Qc125 avait vu juste en projetant une moyenne de 21 circonscriptions pour le PLQ la veille du scrutin (sans vouloir pavoiser…), mais d’autres analystes avaient prédit une récolte bien plus faste pour les troupes de Dominique Anglade. Ce total pouvait donc être considéré comme un petit prix de consolation pour les libéraux.

Cependant, quand on étudie les chiffres de plus près, non seulement les résultats laissent présager des années difficiles à l’horizon pour le PLQ, mais ils nous font sérieusement remettre en question les décisions des stratèges du parti — particulièrement dans les derniers jours de la campagne.

En gros, le PLQ a échappé le ballon.

Commençons avec une vue d’ensemble. À l’échelle nationale, entre les élections de 2018 et celles de 2022, le vote libéral est passé de 24,8 % à seulement 14,4 % des suffrages. Si la perte de 10 sièges du PLQ entre les deux derniers scrutins ne semble pas si dramatique, considérez ceci : 10,4 points de pourcentage en quatre ans — presque la moitié ! — représentent la troisième chute d’appuis en importance entre des élections consécutives, tous partis confondus, depuis le début du présent siècle (après la perte de 16,7 points du PLQ de Philippe Couillard entre 2014 et 2018, puis la baisse de 14,4 points de l’Action démocratique du Québec de Mario Dumont entre 2007 et 2008).

Ce recul du PLQ est d’autant plus important qu’il est généralisé au Québec. Voici une comparaison des résultats du PLQ entre les élections de 2018 et celles de 2022 (les points rouges sont les circonscriptions que le PLQ a conservées le 3 octobre dernier, et les gris, celles qu’il a perdues). Les points sous la ligne pointillée indiquent les circonscriptions où le PLQ a reculé en pourcentage des suffrages exprimés par rapport à 2018 ; au-dessus de la ligne pointillée, celle (oui, au singulier !) où il a amélioré son score par rapport à 2018…

Le PLQ a fait moins bonne figure en 2022 dans 124 des 125 circonscriptions. La seule exception est Marquette (indiquée avec une flèche sur le graphique, pour que vous la notiez), où le député Enrico Ciccone a réussi à augmenter modestement sa part des suffrages de 43 % en 2018 à 46,7 % en 2022. Partout ailleurs, même dans les bastions libéraux de l’ouest et du nord de Montréal, le parti de Dominique Anglade a reculé par rapport aux résultats déjà désastreux de 2018.

Les mauvaises nouvelles sont certes nombreuses au PLQ, mais nous pourrions argumenter que les résultats les plus catastrophiques ont eu lieu dans la capitale nationale et ses alentours. Voici le même graphique, mais en mettant l’accent sur la grande région de Québec (les points bleus) :

Il ne fait aucun doute que les libéraux ont eu beaucoup de succès à Québec dans l’ère postréférendaire : Jean Charest avait raflé la majorité des sièges de la région en 2003 et 2008, puis Philippe Couillard avait fait de même en 2014. Or, en 2018, seul Sébastien Proulx, dans l’ex-château fort libéral de Jean-Talon, avait résisté à la vague caquiste. Depuis, non seulement la Coalition Avenir Québec (CAQ) a remporté Jean-Talon lors de l’élection partielle qui a suivi la démission de Proulx en 2019, mais le 3 octobre dernier, le PLQ a perdu 20 points (!) de pourcentage des suffrages dans Jean-Talon par rapport à 2018.

Nulle part à Québec ou à Lévis le PLQ n’a-t-il franchi la barre des 10 % d’appuis lors du plus récent scrutin. Comme on dit, la chaîne a débarqué pour le PLQ à Québec : les libéraux ont fini cinquièmes pour ce qui est des suffrages dans la région, loin derrière Québec solidaire (QS), le Parti québécois (PQ) et le Parti conservateur du Québec (PCQ).

Ce qui nous amène aux décisions des stratèges libéraux à la fin de la campagne.

Dans la dernière semaine, Dominique Anglade a passé quelques jours à Québec, puis en Estrie — où le PLQ a franchi la barre des 10 % dans deux circonscriptions seulement, soit Orford (15 %) et Brome-Missisquoi (12 %). Après une brève visite en Montérégie et à Anjou, la cheffe libérale a passé la dernière fin de semaine de la campagne… à Kuujjuaq, à l’extrême nord du Québec et de la circonscription d’Ungava, et aux Îles-de-la-Madeleine.

Or, le PLQ a terminé troisième dans la course à ces deux sièges, avec 18 % des suffrages dans Ungava et un piètre 7 % aux Îles-de-la-Madeleine. D’ailleurs, c’est aux Îles que le PLQ a essuyé le plus grand recul par rapport à 2018, de 38 % à 7 %, une chute vertigineuse de 31 points.

Pendant ce temps, le PLQ allait perdre des circonscriptions chaudement disputées dans le grand Montréal, comme Fabre par 306 votes, Verdun par 461 votes et Laporte par 654 votes. Trois autres sièges naguère libéraux ont été ravis par la CAQ avec un écart d’à peine un peu plus de 1 000 votes : Anjou—Louis-Riel, Laval-des-Rapides et Vimont.

Cette dernière fin de semaine dans les régions les plus éloignées du Québec (littéralement) pourrait donc avoir coûté au PLQ une poignée de sièges et potentiellement les votes qui lui auraient permis de terminer devant le PQ au suffrage universel — l’avance qu’a finalement obtenue le PQ pourrait, par la bande, lui assurer de devenir un groupe parlementaire reconnu.

En effet, avec ses trois sièges seulement, il est difficile de concevoir comment le parti dirigé par Paul St-Pierre Plamondon aurait pu jouir des privilèges qui accompagnent cette reconnaissance si le PQ n’avait pas surpassé, par un peu plus de 9 000 voix, le PLQ au suffrage universel. Dans l’état actuel des choses, il serait complètement aberrant, voire hautement immoral, que le PLQ, du haut de ses 14,4 % de votes, refuse au PQ le titre de groupe parlementaire.

En politique comme en affaires, posséder des données de qualité (et savoir les interpréter) est le premier pas vers la prise de décisions judicieuses. Sans données, on navigue à l’aveugle. Certes, il y avait assurément des vertus pour le PLQ dans le fait de mener une vraie campagne nationale. Toutefois, dans l’optique de gagner, l’itinéraire de Dominique Anglade dans la dernière ligne droite de la campagne n’a absolument aucun sens.

J’avance deux hypothèses pour expliquer ces décisions douteuses :

  1. Le PLQ n’avait justement pas en main des données de qualité qui lui auraient permis de corriger le tir et de comprendre que la cheffe aurait dû faire campagne en blitz dans les circonscriptions serrées de Montréal et de Laval, au lieu de se rendre dans le Grand Nord ou au milieu du golfe du Saint-Laurent.
  2. Dominique Anglade était si peu appréciée des électeurs en fin de course que la cheffe était devenue un boulet pour le parti et que sa présence aurait potentiellement nui aux candidats locaux de ces circonscriptions chaudement disputées.

Dans les deux cas, ça n’augure rien de bon pour le PLQ. En 2018, j’avais écrit que la longue traversée du désert ne faisait que commencer pour le parti de Jean Lesage et Robert Bourassa. Quatre ans plus tard, la plus ancienne formation politique québécoise se trouve plus loin que jamais d’une quelconque oasis électorale.

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Le PLQ a délaissé la majorité francophone de la province pour devenir un parti plutôt ethnique (dans le sens où il répond essentiellement aux demandes de communautés culturelles spécifiques surtout associées à la communauté anglo-québécoise). Le système électoral a amplifié cette particularité car le vote libéral est justement concentré dans ces milieux qu’on retrouve principalement à Montréal.

Le Québec francophone s’est plutôt tourné vers la CAQ fédéraliste qui empiète sur le territoire politique traditionnellement libéral, une espèce de centre-droit connecté à la communauté des affaires et dont l’économie est le cheval de bataille.

Dans ce contexte, la résurrection libérale est fort improbable et la mesquinerie de Mme Anglade envers le PQ et QS qui ont chacun obtenu plus de votes que son parti n’aide certainement pas à convaincre qui que ce soit que c’est un parti qui mérite l’appui populaire. La grande majorité des Québécois se rendent compte des défaillances du système électoral qui favorise les libéraux (et la CAQ) contrairement aux autres partis d’opposition et, encore une fois, l’attitude des libéraux est tellement opportuniste à ce sujet qu’elle en est détestable.

L’avenir n’est pas favorable à ce parti.

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Bien qu étant en accord avec vous, je souhaiterais que Mme Anglade demeure la chef du parti car voyez vous ce parti m horripile et sa disparition agrementeraait le paysage politique.