L’ingénieur par qui la commission Charbonneau est arrivée

L’ingénieur à la retraite François Beaudry a été le premier à démontrer, à visage découvert, la collusion dans l’attribution des contrats de construction. Rencontre avec un homme qui n’a pas eu peur de se tenir debout.

Photo: Mathieu Rivard
Photo: Mathieu Rivard

La première personne à avoir eu le courage de faire la démonstration du trucage des appels d’offres pour l’obtention de contrats publics s’est présentée devant les caméras, il y a cinq ans, avec la peur au ventre.

L’ingénieur François Beaudry était retraité depuis peu, après 33 années au ministère des Transports du Québec, lorsqu’il a fourni à l’émission Enquête, de la SRC, la preuve du partage orchestré de 10 contrats publics à Laval. L’animateur Alain Gravel n’hésite pas à dire que c’est par cet ancien cadre du ministère des Transports qu’est arrivée la commission Charbonneau. L’actualité a rencontré François Beaudry à Montréal à l’automne 2012.

À quel moment avez-vous su que la magouille entre entrepreneurs était telle que les soumissionnaires qui gagnaient le savaient à l’avance ?

En 2003. Une connaissance — un entrepreneur de la région de Montréal et de Laval qui peinait à percer le marché et était écœuré de ce qu’il voyait — m’a fourni la preuve de l’ampleur de la collusion. Cet entrepreneur croyait que, vu mon poste, je pourrais intervenir pour changer les règles d’attribution des contrats. Il trouvait que les attribuer aux plus bas soumissionnaires conformes rendait la tricherie trop facile.

Il m’a prédit, la veille de l’attribution de 10 importants contrats à Laval, les noms des plus bas soumissionnaires. Je les ai pris en note et j’ai mis le tout sous scellés. Au vu et au su de mes supérieurs.

Le lendemain, j’ai bien vu que son information était exacte pour 8 contrats. Quant aux 2 autres, le contrat prévu pour un entrepreneur allait à l’autre et vice versa.

Qu’est-ce qui vous a amené à vous tourner vers l’équipe d’Enquête, à l’automne 2009 ?

Je voyais bien que la SQ, informée par le Ministère, ne faisait rien. Quand j’ai vu les journalistes Alain Gravel et Marie-Maude Denis à l’émission Tout le monde en parle et que j’ai appris les efforts qu’ils déployaient pour mettre au jour les magouilles dans le secteur de la construction, j’ai décidé de leur envoyer un courriel.

À la retraite, on sent le besoin de redonner quelque chose à la société. Il me venait diverses réflexions sur ce que j’allais léguer à mes enfants, mes petits-enfants. Je me disais que la malversation était inacceptable, surtout au Québec, où l’équité quant à la répartition de la richesse est meilleure que dans bien des endroits. Je me suis dit qu’il me fallait me tenir debout, quitte à manger une raclée.

Il y a autre chose. J’étais écœuré de constater que rien ne s’était passé depuis la transmission de l’information à la SQ. Alors j’ai pris mon courage à deux mains et, avant d’exposer le stratagème, j’ai pris la précaution de dire devant la caméra qu’il fallait appeler les choses par leur nom et que c’était la mafia italienne qui contrôlait l’ensemble des contrats de construction de la Ville de Montréal.

Avez-vous craint d’être victime de représailles ?

Au moment où l’émission a été diffusée, le 15 octobre 2009, pour une rare fois dans ma vie, j’ai éprouvé de l’anxiété. Surtout que dans les heures qui ont suivi l’émission, des internautes écrivaient que j’étais en sursis, qu’on retrouverait mon corps dans le coffre de mon véhicule. En outre, le « milieu » cherchait qui avait bien pu me fournir ces informations. Mon informateur avait une peur bleue d’être découvert, et moi j’avais peur qu’il le soit.

Je craignais aussi les poursuites, alors j’ai téléphoné à un notaire pour prendre rendez-vous. Il m’a expliqué qu’en cas de poursuites des arrangements de dernière minute pour la disposition de mes biens seraient jugés invalides. Discuter avec lui m’a permis de me calmer, de redevenir rationnel.

À la même période, mon informateur m’a confié que les déchiqueteuses fonctionnaient à plein dans les bureaux des entrepreneurs, que plusieurs congédiaient leurs comptables pour brouiller les pistes et compliquer la tâche des enquêteurs. Il m’indiquait en outre que les entrepreneurs avaient cessé de communiquer entre eux par BlackBerry, pour éviter l’interception de leurs messages.

Huit jours après l’émission, on annonçait la mise en place de l’escouade Marteau, spécialisée en matière de corruption et de malversation.

Au moment où vous étiez au ministère des Transports, soit jusqu’en 2007, avez-vous songé à confier ce que vous saviez à un journaliste ?

Je n’étais pas en position d’être un whistleblower [dénonciateur]. Mes supérieurs m’avaient demandé de collaborer avec la police, ce que j’ai fait. Je croyais alors que le dossier irait de l’avant, ce qui ne s’est pas produit. Je n’avais toutefois pas le courage à ce moment de dire publiquement ce que je savais. Surtout que j’adorais mon poste. Si j’avais parlé, j’aurais été tassé tranquillement. Pour devenir lanceur d’alertes, il faut être fait fort.

Votre informateur sera-t-il témoin à la commission Charbonneau ?

Peut-être pas, pour des raisons de sécurité. La dernière fois que je l’ai rencontré, soit avant le début des travaux de la commission, il était démoli, avait une peur bleue d’être abattu. Il savait trop de choses. Il vit ce drame depuis qu’il m’a parlé, il y a presque 10 ans.

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Bravo pour votre courage et votre honnêteté! Çà ne change peut-être pas le monde, en tout cas pas rapidement, mais çà donne à nouveau espoir. Des gens comme vous sont des modèles inspirants pour tous ceux qui en ont marre du « confort et de l’indifférence ». Maintenant, le juridique doit pouvoir nommer les balises, le politique les installer et la loi les faire respecter. Mais çà c’est une histoire à suivre…Et nous en sommes tous responsables.

Cet homme mérite tout notre respect et félicitations………..Pourquoi tant d’hommes et de femmes, en position stratégique, ne font pas comme lui et dénonçent les différentes magouilles….au gouvernement comme ailleurs……….et décident que c’est assez de garnir les poches de ceux qui ont les bons tuyaux et contacts.
Des exemples, il y en a plein : CERTAINS entrepreneurs, ingénieurs, avocats, politiciens actuels et récents, organisateurs politiques, maires,echevins et j’en passe.
Tant qu’il y a des hommes, il y a !!!!!! c’est quand même bizarre qu’il faille s’en remettre à cet énonçé pour se calmer un peu et surtout y croire dans l’abandon de DÉNONCIATIONS ET POURSUITES pour le plus grand bien de tous.
NOUS SOMMES, À FORT POURCENTAGE , TOUS COUPABLES.

« Pourquoi tant d’hommes et de femmes, en position stratégique, ne font pas comme lui … » ? Pour la simple et bonne raison que tout comme vous et moi, ils (elles) ont sans doute des bouches à nourrir. C’est pourquoi il devient plus facile au moment de la retraite (quoique toujours très risqué quand même) de laisser sortir des choses qui, si elles avaient été dites ou démontrées avant auraient fait en sorte que certaines personnes dénonciatrices auraient eu les jambes raccourcies juste en dessous des oreilles. Vous voyez ce que je veux dire ? Alors, mille bravos pour la bravoure de M. Beaudry. Ça prend des couilles.

Merci à ce monsieur Beaudry et à son informateur. Le courage qu’ils ont manifesté malgré la peur (bien compréhensible) les honore et nous permet d’être moins cyniques envers ces professionnels de la construction (ingénieurs, entrepreneurs) qui ont vu leur étoile pâlir depuis la Commission Charbonneau.

Monsieur François Beaudry est admirable; il rachète à lui seul le comportement bien déplorable de bien d’autres ingénieurs. Il faut le féliciter chaleureusement. « À la retraite, on sent le besoin de redonner quelque chose à la société. Il me venait diverses réflexions sur ce que j’allais léguer à mes enfants, mes petits-enfants » dit-il; je le comprends parfaitement et je suis en accord total avec cette affirmation. Un bel exemple pour tous les confrères ingénieurs.

Un héros des temps moderne , gros merci mr.Beaudry
J’espère que ca va aider a purifier un peut le système et les politiciens pourries ,

Merci Monsieur Beadry. Votre courage et vos actions démontrent qu’il sera possible de purifier notre système, même s’il faudra demeurer vigilant… Vous nous redonnez nos lettres de noblesse à ces trois petites lettres qu’on hésite tant, de nos jours, parfois, à ajouter à notre signature. Grâce à vous, je le fais fièrement ce soir. Merci.

Tout de suite après la commission Cliche on a remis la table qui a mené à Charbonneau et ainsi de suite…..sans jamais identifier les vrais contrôleurs Il va toujours falloir le `sacrifice`d’un ou deux petits fonctionnaires.pour sonner une alarme dans ce qui s’avèrera le désert. Hauts fonctionnaires, SQ,politiciens se sont tourné pour ne rien voir La province `la plus corrompue« a vraiment mérité son tittre.

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