L’offre que ne peut refuser Justin Trudeau

Si Justin Trudeau a vraiment compris le message des électeurs, il ne peut faire l’économie d’une écoute active de ce que ses adversaires pourraient lui offrir, en commençant par le NPD.

Justin Tang / La Presse Canadienne

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

Tout ça pour ça, disais-je. Les 44es élections terminées, les résultats sont essentiellement les mêmes que lors des 43es. Alors que Justin Trudeau réfléchit à son nouveau conseil des ministres, les partis d’opposition songent déjà à ce qui doit être fait pour battre le Parti libéral au 45e scrutin.

Mais dans les circonstances actuelles, Jagmeet Singh devrait prendre les devants et offrir à Justin Trudeau une stabilité pour trois ou quatre ans. Le NPD pourrait proposer d’appuyer le gouvernement Trudeau lors de tous les votes de confiance, en échange d’une entente formelle assez large sur certains points de convergence entre les deux partis, et de la mise en place de quelques propositions néo-démocrates prioritaires. 

En offrant un accord, le NPD ne peut qu’être gagnant : si Trudeau dit oui, Singh sera encore plus en mesure de faire campagne sur un bilan néo-démocrate clair au prochain rendez-vous électoral. S’il dit non, les électeurs pourront juger de la sincérité du message de Trudeau le soir des élections.

Pour le gouvernement libéral, il s’agirait d’une belle occasion d’obtenir les coudées franches. Fini l’instabilité, fini les négociations et les crises parlementaires, fini les enquêtes intempestives des comités sur des scandales montés en épingle. Qui plus est, le Parti libéral pourrait cannibaliser les meilleures propositions du NPD et les faire rapidement siennes, marginalisant ainsi l’importance et l’apport du parti de Singh. Il y a un risque politique pour les deux, mais une chance unique s’offre également. 

Dans l’immédiat, ce gouvernement libéral minoritaire aura fort à faire. La pandémie fait toujours rage, à tel point que le gouvernement de l’Alberta demande de l’aide d’urgence de la part du fédéral et des autres provinces. Les finances publiques sont dans l’état que l’on sait et la relance économique tarde à se manifester. Le premier ministre aurait bien aimé avoir une entière liberté d’action pour sortir le pays de la crise, mais les électeurs lui ont dit non.

D’ailleurs, les Canadiens semblent prendre goût à ces gouvernements minoritaires. Depuis la fusion des partis de droite en 2003, il y a eu sept élections fédérales au pays. Nous avons eu droit cinq fois à un gouvernement minoritaire. Le libéral Paul Martin d’abord, suivi de deux gouvernements minoritaires conservateurs sous Stephen Harper. En 2011, Harper a gagné une majorité, suivie en 2015 d’une majorité libérale sous Trudeau, qui a pris pour sa part le chemin inverse de Harper : une majorité, puis deux gouvernements minoritaires. L’exception semble ainsi devenue la norme.

Les partis politiques devraient en prendre bonne note. D’abord le Parti libéral. « Ça ne vous tente plus qu’on parle de politique ou d’élections. Vous voulez qu’on se concentre sur le travail qu’on a à faire pour vous », a lancé le premier ministre Justin Trudeau dans la nuit de lundi à mardi. Malgré cela, rien ne nous assure qu’il a vraiment compris ce message. Pendant la dernière semaine de campagne, Justin Trudeau a répété qu’il souhaitait un « mandat clair » de la part des Canadiens. À la suite des résultats, il a déclaré qu’il avait reçu un « mandat clair ». Cela ne présage rien de bon pour la rentrée parlementaire. 

Il serait mal avisé pour Justin Trudeau de faire semblant, encore une fois, que le PLC peut gouverner seul. Dès octobre, ce nouveau gouvernement fera face à un premier vote de confiance à la Chambre des communes. Aurons-nous droit, encore et encore, au jeu du chat et de la souris concernant la survie du gouvernement ? Jusqu’à maintenant, son modèle de gouvernance est de trouver un parti d’opposition, parmi les trois, qui acceptera de l’appuyer lors d’un vote, soit sur le fond, soit pour prévenir de nouvelles élections. Si Justin Trudeau a vraiment compris, il cherchera à éviter cela et discutera rapidement, régulièrement et surtout de bonne foi avec les chefs d’opposition. 

C’est ce qui me fait dire qu’un accord devrait être signé avec le NPD. Justin Trudeau trouvera en Jagmeet Singh un partenaire fin prêt à l’appuyer et à le maintenir au pouvoir. Singh a beau avoir mené une campagne intéressante, avoir évité les écueils et être devenu le chef fédéral le plus apprécié des électeurs, le NPD a lui aussi essentiellement fait du surplace. Retourner rapidement devant les électeurs ne peut être une option.

Au Parti conservateur, difficile de savoir si on a compris le message des électeurs. L’allocution d’Erin O’Toole à la suite des résultats était en fait le premier discours des 45es élections. C’est un choix stratégique pour le chef, qui sait que la contestation pourrait être forte au sein de son parti. Pour beaucoup de militants conservateurs et même plusieurs députés, perdre contre Justin Trudeau est une insulte, un affront qui ne peut être lavé qu’en réclamant la tête du chef.  

Pourtant, le Parti conservateur demeure la formation politique la plus populaire au Canada. Vous avez bien lu ! Malgré la défaite, Erin O’Toole a réussi, tout comme Andrew Scheer avant lui, à obtenir plus de votes que Justin Trudeau. Ce n’est pas rien. En fait, les conservateurs ont engrangé plus de voix cinq fois sur sept depuis la fusion de 2003 ! Et ils dominent la course à la collecte de fonds également.

Comment faire pour l’emporter la prochaine fois ? Premièrement, les conservateurs doivent être patients. O’Toole a gagné à être connu au cours de la campagne. S’en débarrasser maintenant forcerait un nouveau chef à tout recommencer à zéro et amènerait une autre course à la direction mettant en scène des éléments conservateurs plus radicaux. Il vaudrait mieux pour le parti qu’O’Toole, fort de son expérience, ait une seconde chance, surtout si on le libère de sa cassette.  

Ensuite, les conservateurs doivent trouver plus d’électeurs dans plus de circonscriptions clés, car 34 % des suffrages exprimés ne suffisent pas, et ce, pour un deuxième scrutin de suite. Pour mémoire, Stephen Harper a gagné avec 36 %, 38 % et 40 %. Les électeurs qui ont porté Harper au pouvoir votent habituellement pour le Parti libéral. D’ailleurs, en fin de campagne 2011, Harper enjoignait à ces électeurs libéraux de voter conservateur pour bloquer Layton… et ils l’ont fait ! 

Prenons la grande région de Toronto : lorsque le Parti libéral y remporte 90 % des sièges, il forme le gouvernement. Si les conservateurs percent la forteresse libérale, ils gagneront. Mais pour obtenir l’appui des électeurs urbains et des banlieues, les conservateurs doivent se débarrasser des questions qui leur déplaisent, comme l’avortement et les armes à feu, des enjeux qui étaient inexplicablement dans le Plan® d’Erin O’Toole.

Finalement, un mot sur le Bloc québécois. Le parti a sans l’ombre d’un doute bénéficié des retombées du débat en anglais. Un coup de chance à un moment crucial, à la veille du vote par anticipation. Yves-François Blanchet a poussé fort en visant publiquement 40 sièges. Une mauvaise gestion des attentes, qui n’aura toutefois pas de conséquences majeures pour le Bloc.

Quant au Parti vert, il n’a qu’une seule option à la suite de son pire résultat en plus de 20 ans : Annamie Paul doit partir et être remplacée par un parlementaire. Le nouveau député de Kitchener-Centre, Mike Morrice, est tout désigné. Un nouveau visage qui aura du temps de glace en siégeant au Parlement et qui pourra bâtir sur cette percée verte en Ontario.

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Le Parti Conservateur a un dilemme … c’est un non-sens pour le Parti de gagner s’il ne peut rester Conservateur. C’est un non-sens, également, de rester Conservateur sans gagner.

Il faut trouver la formule qui va permettre et de gagner et de rester Conservateur. Et ça presse! Les autres Partis sont tous des Partis axés sur la dépense, convaincus que le secteur privé ne contribue rien de bon.

Or, les dépenses du secteur public représentaient, en 2019, 49% du Produit National. Et cette part continue à monter. De plus, les média en général, de même que ces trois Parties, continuent à perpétrer auprès de la population canadienne la notion que le secteur privé est un puits inépuisable dans lequel on pourra trouver indéfiniment les fonds requis pour fonctionner. Il serait temps qu’on comprenne que nous avons passer à l’ère où les fonds du gouvernement viennent majoritairement des impôts et taxes payés par les fonctionnaires, les employés les mieux rémunérés de notre pays.

Le Parti Conservateur aura sa place au soleil lorsque le pays dans son ensemble réussira enfin à voir ce qui se passe. Si M. Trudeau n’a pas le temps de se soucier de politique monétaire, les électeurs devront le faire à sa place.

Ce n’est pas parce que nous nous situons présentement dans le peloton des pays les plus riches que nous avons la garantie de toujours y rester. Il faut prendre les bonnes décisions qui s’imposent.

Il y a place pour le gouvernement. Bien que certains théoriciens sont convaincus qu’un ratio d’au plus 30% de la production national soit affecté au secteur gouvernemental pour donner la plus grande croissance de l’économie, une croissance dont bénéficiera l’ensemble de la population, on pourrait commencer par s’entendre de fonctionner avec un ratio maximal de 50%. Donc, aucune nouvelle dépense pour les garderies, pour le logement, pour la santé, à moins de diminuer les dépenses dans les autres secteurs du gouvernement.

Jean-Marie Brideau
Moncton NB

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Oui, on a vu ce que cela a donné. Coupures dans les agences de protection des citoyens comme celle en charge des aliments et autorégulation des industries: cas graves d’infections aux bactéries e-coli. Destruction des protections pour les rivières et dévastation des forêts. Perte de beaucoup d’espèces de poissons comme les 5 espèces de saumons de la côte ouest qui sont presqu’en voie d’extinction en particulier en raison de la mauvaise gestion fédérale où on a coupé dans les inspections et où les fermes d’aquaculture en mer sont en train d’achever les saumons sauvages.

Ce n’est pas tout, on a eu les coupures dévastatrices en santé au Québec en partant avec Lucien Bouchard qui a renvoyé les infirmières chez elles, à la retraite anticipée et les compressions catastrophiques des libéraux (l’austérité) avec, en prime, la réforme Barrette et le désastre qui suit et qui continue encore aujourd’hui alors qu’un peu moins de 1 million de Québécois n’ont pas accès à un médecin de famille. Alors pour diminuer les dépenses, sachez qu’il y a un coût à ça et que pendant que les hôpitaux sont en train de râler, on subventionne grassement les industries pétrolière et gazière à raison de milliards de dollars! Pas de garderies, pas d’hôpitaux et vive l’industrie!

Bonne idée mais si on compte sur «la sincérité du message de Trudeau le soir des élections» on est bien naïf car on sait que le PM Trudeau n’a pas la sincérité comme valeur principale, surtout quand on le voit faire des promesses puis les renier allègrement.

Une alliance avec le NPD est une possibilité mais faut se souvenir que le NPD a fait une alliance avec les Verts quand il a voulu prendre le pouvoir il y a quelques années puis, dès qu’il a vu sa popularité monter en raison de la pandémie il a renié cette alliance et est allé en élection pour aller chercher un mandat majoritaire…

Ensuite, le NPD de BC a agi comme des conservateurs en continuant la construction de pipelines (CGL, TMX) et de barrages (Site C) et en augmentant la destruction des forêts anciennes (Fairy Creek avec le plus grand mouvement de désobéissance civile de l’histoire du Canada)…

Peut-on faire confiance aux politiciens, aussi bien intentionnés soient-ils?

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Il y a plus de cinquante ans que je vote et les valeurs conservatrices n’ont jamais été une garantie. Comment voulez-vous adhérer à un parti qui n’arrive pas à accepter que le corps des femmes leur appartient; que le climat change et que les conséquences sont néfastes pour tous; que les armes à feu ne font pas partie du kit du parfait canadien… Seul l’équilibre budgétaire fait foi de tout. Les crédits d’impôts demeurent la seule mesure viable dans le cas notamment des garderies. Enfin, le pétrole demeure la quintessence des sources d’énergie … Si ce parti arrive à prendre position sur des mesures de l’AVENIR, il pourra peut-être arriver à prendre le pouvoir. Quant à la proportion de personnes ayant voté pour lui, il ne faudrait pas qu’il s’en attribue tout le mérite … au Québec, il y a le Bloc comme baromètre de nos insatisfactions. Ailleurs, les Verts se sont effondrés et le NPD n’offre pas toujours la confiance nécessaire.

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