L’option Dumont

Super Mario est-il le leader d’une nouvelle génération politique ou surfe-t-il sur une mode passagère?

Son Action démocratique grimpe petit à petit dans les sondages. «Nos idées collent à ce que veut la population», dit le jeune politicien de 24 ans qui a appris son métier en rédigeant des discours pour Robert Bourassa.

Contrairement à Daniel Johnson, Mario Dumont a sauté sur l’occasion que lui offraient les commissions régionales sur l’avenir du Québec. «Pour créer un contact direct avec la population et expliquer mon option», dit-il. Il compte, pour bâtir un parti de pouvoir, sur deux groupes: les souverainistes «qui ne sont pas des inconditionnels du PQ», et les libéraux «que seul leur attachement au Canada retient encore au parti».

Mario Dumont prévoit avec le temps renforcer la crédibilité de son parti grâce à des candidats «très connus dans leur milieu, en particulier dans celui des affaires», et un bon programme «qui touche à toutes les questions, en profondeur». D’ici là il voit le référendum comme un mauvais moment à passer: «La question devra faire comprendre au Canada anglais qu’il n’y aura pas de retour au statu quo.» «Super Mario» représente-t-il une mode ou est-il le leader d’une nouvelle génération politique? Carole Beaulieu et Michel Vastel l’ont rencontré à Montréal, dans un restaurant, autour d’un plat de spaghettis.

Les jeunes disent de vous que vous êtes «un vieux dans un corps de jeune», avec vos vestons croisés et votre air guindé. Un chef de parti ne peut-il pas se permettre de tenir un discours de «jeune»?
Je ne suis pas très «veston-cravate» mais siéger à l’Assemblée nationale demande d’observer un certain décorum. Je pense, malgré tout, que mon discours politique accroche les jeunes. C’est peut-être plus structuré que ce qu’ils disent eux-mêmes, mais je les ai entendus dans les commissions régionales: ils ne savent pas trop ce qu’est le déficit, la dette, la souveraineté. Cela ne les intéresse pas vraiment, ils ont l’impression qu’il y a pas mal de pourriture là-dedans.

Les jeunes expriment des préoccupations très terre à terre sur l’économie, les impôts, le déficit. Leur discours, c’est l’inquiétude, la manifestation de l’inquiétude. Ils savent qu’ils paieront beaucoup d’impôts, qu’ils n’auront peut-être pas d’emploi, que la retraite n’est plus garantie: ils portent tout cela comme une sorte de fardeau.

Moi, comme chef politique, je veux essayer de faire quelque chose d’utile. Me contenter de transmettre leur inquiétude, ce serait banal et cela ne rejoindrait pas beaucoup de monde. Il faut communiquer l’inquiétude des jeunes, bien sûr, mais offrir aussi des solutions.

Quelles réponses veulent-ils?
Les seules réponses acceptables pour les jeunes sont celles qui intègrent le point de vue humain. La lutte contre le déficit, par exemple, ça ne leur dit rien parce que ça signifie d’autres chialages, des désaccords. Les jeunes veulent qu’on leur parle de solidarité sociale, de bénévolat, de responsabilisation des individus. Le dénominateur commun, c’est qu’ils ne veulent plus d’une simple Charte des droits mais d’une Charte des droits et des responsabilités. Cela ressort de partout, de chez les souverainistes, les fédéralistes, les inquiets, de chez ceux qui ne comprennent pas grandchose comme de chez ceux qui sont mal informés…

L’étudiant en science po comme la jeune mère de famille qui se demande si elle aura encore des allocations familiales n’expriment pas que de l’inquiétude mais aussi un désir de responsabilisation et de solidarité sociale. Ils souhaitent que le gouvernement qui nous a endettés ôte ses pattes de là, qu’il laisse la chance aux gens de s’organiser, de prendre des initiatives individuelles. J’ai des projets à ce sujet, mais je veux laisser passer la tempête référendaire avant d’en parler.

Si le gouvernement vous offrait un ministère de la Jeunesse pour élaborer des solutions concrètes, seriez-vous intéressé?
Il n’y a pas grandchose à faire avec un ministère de la Jeunesse! Ces ministères-là, Jeunesse ou Condition féminine, agissent en quêteux auprès des autres ministères. Ils les sensibilisent et dans chaque projet politique, on finit par retrouver un volet «jeune» ou «femme». Mais en bout de ligne, personne n’en tient compte.

Y a-t-il un ministre qui ait le pouvoir de faire quelque chose, à part le chef de gouvernement?
Un vrai ministère pour les jeunes devrait regrouper toutes les politiques relatives à l’emploi et à la formation et abolirait l’aide sociale et toutes les formes de soutien au revenu. Je vais même aller plus loin que le programme de mon parti: il faut instaurer une sorte de revenu minimum pour ceux qui n’ont pas d’emploi, s’assurer que, dès qu’une personne travaille, il lui reste quelque chose dans les poches. Actuellement, ce n’est même pas la peine d’offrir un emploi aux assistés et aux gens qui ne sont pas sûrs de travailler assez longtemps pour toucher de l’assurance-chômage: ils se pénalisent en acceptant. Il faut une politique qui fasse de tous les travailleurs des gagnants. J’irais même jusqu’à dire que l’assurance-chômage devrait être privatisée. Le travailleur investirait 10, 15 ou 50 dollars par semaine dans une «assurance sur l’emploi» ; les cotisations et les prestations varieraient selon ce que l’assuré accepterait de payer.

Les jeunes du Parlement étudiant avancent des solutions radicales – comme celle d’«un seul pontage pour les gens qui fument». Ils se servent du pouvoir comme d’une matraque: est-ce qu’ils ne charrient pas un peu?

Le discours de responsabilisation, c’est en même temps un cri d’alarme des jeunes, qui se rendent compte que, si on est dans un pareil bordel, c’est parce que leurs aînés ont dépassé la mesure. C’est une réponse, une réaction à Pierre Trudeau qui est allé trop loin avec la Charte des droits. Bien sûr, il faut ce filet qu’est la sécurité sociale, mais cela ne doit pas entraîner le travail au noir.

Les jeunes femmes d’aujourd’hui disent que la bataille de la condition féminine est terminée. La place des femmes dans la société québécoise vous satisfait-elle?
Avec la proportion de filles qu’il y a dans les universités, on serait tenté de croire que c’est le cas. Le discours des femmes évolue, certes, mais pas partout. J’entendais l’autre jour un groupe de femmes dans la cinquantaine qui disaient que la société doit faire une place aux femmes, qu’il devrait y avoir un certain nombre de sièges qui leur seraient réservés parce qu’elles ne pourront jamais se faire élire… Si ma blonde avait entendu ça, elle aurait bondi! Le manque d’intérêt des femmes pour la politique vient d’autre chose. Il tient au style, basé sur la confrontation et la partisanerie, qu’elles n’aiment pas. Leur réflexe est de se tenir à l’écart de la politique plutôt que d’essayer de la changer.

Les autochtones ont-ils, selon vous, le droit à l’autodétermination?
C’est très complexe… Je leur reconnais le droit de se gouverner eux-mêmes, sur leur propre territoire, mais il y a un équilibre à préserver. Le droit de se gouverner, c’est aussi en accepter les inconvénients autant que les bénéfices. Les autochtones ont droit à l’autodétermination mais on ne peut accepter qu’ils profitent d’autant de sources de financement.

Il faut des ententes réciproques à partir desquelles ils vont administrer telle ou telle chose, et bénéficier de telle ou telle ressource. Ceux qui géreront bien ces ressources en profiteront. Mais ceux qui le feront mal ne pourront plus puiser dans une source intarissable de fonds. L’autodétermination, c’est aussi l’autogestion. Si tu gères mal, si tu gaspilles, si la durée de vie de ta motoneige est cinq ou 10 fois plus courte que celle des autres, tu en paies le prix.

Cette question est complexe car à l’intérieur même de chaque communauté, les problèmes varient beaucoup. À Oka, il y a une tout autre gamme de problèmes qui ont été assez peu dénoncés. On me dit qu’ils se sont fait imposer Jerry Peltier par le fédéral. Et ceux qui n’en veulent pas n’ont pas le droit de le dire parce qu’ils sont en danger, les balles leur sifflent aux oreilles. Est-ce vrai ou pas? Ce n’est pas facile de négocier avec des gens qui n’ont aucune capacité de se regrouper autour d’intérêts communs, ni de porte-parole en qui ils ont confiance.

Comment voyez-vous votre avenir?
Je ne suis pas un gars très «pogné». Ce n’est pas mon genre de me demander ce qui va m’arriver dans 10 ou 20 ans… Quand on essaie de bien faire ce qu’on a à faire aujourd’hui, il y a des chances que ça aille bien demain.

Cela ne veut pas dire qu’en politique on ne planifie pas des actions et qu’on ne prend pas position en fonction de l’avenir. Alors il faut bien que je me pose des questions existentielles du genre: «Est-ce qu’on forme un parti?» «Est-ce que je me présente dans Rivière-du-Loup?» C’est sans fin! En politique, il faut toujours vivre au futur…

Sur le plan personnel, je vis une sorte de transition: la vie de député, entre trois lieux de résidence et ma voiture où je passe le plus de temps, ma conjointe qui a un emploi à Montréal, avoir des enfants… quoique cette année ce ne soit pas tellement bienvenu! Je vais apprendre à vivre avec tout cela et à mieux organiser mon temps.

Claude Charron et moi avons vécu des situations assez semblables: à peu près au même âge, 24 ans, des tournées régionales, le lancement d’un nouveau parti… Lui a fait un bout puis il a laissé la place à d’autres. J’aspire à ça aussi. Quand les gens me disent que je ne ferai jamais autre chose que de la politique, je rejette ça d’emblée. Je suis jeune et je fais de la politique maintenant. Après, je ferai autre chose…