L’Ukraine crie son désir d’Europe

Après plus de 10 jours de manifestations à Kiev, près de 100 000 citoyens ukrainiens occupent toujours la place de l’Indépendance et la plupart des édifices gouvernementaux de la capitale, réclamant la démission du président Viktor Ianoukovytch et appelant à la grève générale.

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Photo : Genya Savilov / Stringer / Getty Images

Après plus de 10 jours de manifestations dans le centre-ville de Kiev, près de 100 000 citoyens ukrainiens occupent toujours la place de l’Indépendance et la plupart des édifices gouvernementaux de la capitale, réclamant la démission du président Viktor Ianoukovytch et appelant à la grève générale.

Ces importantes manifestations interviennent à la suite de l’abandon par le gouvernement du projet d’accord d’association et de libre-échange avec l’Union européenne (UE) — préparé depuis plusieurs mois, et dont la signature était prévue lors du sommet européen du Partenariat oriental la semaine dernière à Vilnius, en Lituanie. Cet accord constitue le symbole d’un choix diplomatique clair entre la Russie et l’UE.

Au-delà des remous d’une foule qui crie haut et fort son désir d’Europe, que nous apprend cette crise politique ? Mettant à jour d’importants dysfonctionnements au sein d’un pays à la maturité fragile, cet échec lourd de sens amène à s’interroger sur les perspectives réelles de l’accord en jeu.

Des manifestations d’ampleur, spontanées et violentes

Principalement rassemblés autour de la place Mikhaïlovskoe, haut lieu de la Révolution orange de 2004, près de 10 000 manifestants brandissant drapeaux et slogans européens avaient violemment été délogés dès vendredi soir dernier par les forces antiémeute à coups de gaz lacrymogènes et de matraques.

Une cinquantaine de personnes avaient été blessées lors de cette opération et plus de 30 autres interpelées, ce qui a attisé les tensions et consacré un recours à la violence internationalement condamné.

À l’heure actuelle, plus de 100 000 personnes sont toujours concentrées dans le centre-ville, déserté par les forces de police après de violents affrontements autour du palais présidentiel. Le nombre de blessés dans les deux camps s’élève à environ 300, dont plus d’une centaine dans un état grave.

Surnommées «Euromaidan» (евромайдан, ou «European Square») et organisées principalement par l’entremise des réseaux sociaux, les manifestations se multiplient depuis une dizaine de jours sur tout le territoire ukrainien, comme à Lviv, dans l’ouest du pays, où près de 50 000 personnes se sont déjà rassemblées.

Le mouvement s’étend même au-delà des frontières nationales : Bogdan Tsap, un utilisateur Facebook, est parvenu à créer une carte interactive regroupant l’ensemble des lieux de manifestations au niveau mondial (en Amérique latine, aux États-Unis ou encore en Asie).

De nouveaux tweets étiquetés #euromaidan apparaissent toutes les deux secondes, et les témoignages explosent sur la page Facebook consacrée au mouvement, qui a gagné près de 70 000 abonnements en une semaine. Les réseaux sociaux ont ainsi comblé la quasi-absence des médias traditionnels, journalistes comme citoyens alimentant Twitter nuit et jour pour couvrir les événements.

Plusieurs membres importants de l’administration ont déjà présenté leurs démissions, mais le gouvernement ne déclare pas encore d’état d’urgence, à l’heure où les principaux chefs de l’opposition appellent à une grève nationale dans le contexte du sommet de l’OSCE, qui doit se tenir cette semaine à Kiev.

Une crise révélatrice d’importants dysfonctionnements

Jusqu’à la semaine dernière, le président ukrainien affichait une neutralité agaçante, sans pour autant mettre en doute la signature de l’accord. Mais après le refus du Parlement de statuer en faveur du transfert en Allemagne de la chef de l’opposition Ioulia Timochenko, il annonce l’abandon du projet dans la consternation générale.

L’emprisonnement de l’ex-première ministre ne constitue cependant qu’un symbole dans ce cadre, révélateur de dysfonctionnements plus profonds de la nouvelle classe politique et du système judiciaire. En effet, l’Ukraine se classe parmi les pays plus corrompus de la planète (fraude électorale, détournement des systèmes de santé, clientélisme, etc.).

Viktor Ianoukovytch justifie ce revirement par la crainte de sanctions économiques russes jugées trop importantes : Moscou avait menacé Kiev d’une guerre du gaz il y a quelques semaines, alors que la Russie assure encore aujourd’hui 60 % des importations gazières ukrainiennes. Signer cet accord serait en outre logiquement revenu à s’exclure d’office du projet d’Union eurasienne initié par le président russe Vladimir Poutine depuis 2011, et à se priver de 40 % de ses exportations, aujourd’hui dirigées vers la Russie (soit la quasi-totalité de sa production agricole et industrielle).

Cette oscillation chronique entre intérêts russes et attraction européenne révèle plus généralement la fracture d’un pays divisé entre une partie occidentale pro-européenne et une partie orientale traditionnellement pro-russe. Porté à son paroxysme lors de la « Révolution orange » de 2004, ce schisme est parfaitement illustré au niveau gouvernemental par le revirement opéré par Viktor Ianoukovytch en direction de Moscou, après avoir affiché pendant des mois des positions européanistes.

Un report salutaire ?

Malgré les manifestations de ces derniers jours, les élites et l’opinion publique ukrainiennes semblent divisées au sujet d’un rapprochement économique avec l’UE : de fait, ce type d’accord implique de nombreuses contreparties pour les pays signataires.

L’Ukraine devrait ainsi adopter plus de 350 lois européennes, et mettre en place de nombreuses réformes administratives et judiciaires (passeport biométrique, lutte contre la corruption, standards industriels), pour un coût global estimé à 160 milliards de dollars d’ici 2017… mais pour quels bénéfices ?

Requérant d’importants sacrifices, ce rapprochement ne représente aucune garantie d’intégration à l’UE, cette dernière usant des mécanismes d’association comme moteurs d’une coopération exclusivement économique.

Cet accord permettrait en revanche de réduire la dépendance commerciale de Kiev à l’égard de Moscou, qui assure près d’un quart de ses exportations globales, et de gonfler son PIB d’environ 6 %. Mais ses effets à court terme sur l’économie ukrainienne pourraient être catastrophiques, du fait d’une concurrence féroce au niveau intra-européen, et d’un arrêt induit net des exportations vers la Russie.

Les perspectives qui s’offrent à l’Ukraine en Europe à l’heure actuelle sont donc mitigées. La colère du peuple ukrainien, légitime face à un gouvernement lâche et corrompu, ne doit pas faire oublier les obstacles qui entravent encore l’établissement de relations saines avec l’Union européenne, et les conséquences de l’accord encore en jeu.

José Manuel Barroso, le président de la Commission européenne, devrait recevoir en ce sens une délégation ukrainienne dans les prochains jours pour réévaluer ses modalités.

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Aurélie Allain

Chercheure en résidence, Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

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