L’Ukraine peut-elle se permettre le choix de l’Europe ?

Après plusieurs mois de débats pour le moins houleux, l’Ukraine pourrait être amenée à signer le 28 novembre prochain un accord historique d’association et de libre-échange avec l’Union européenne.

Photo : Sergei Supinsky / AFP / Getty Images
Photo : Sergei Supinsky / AFP / Getty Images

Après plusieurs mois de débats pour le moins houleux, l’Ukraine pourrait être amenée à signer le 28 novembre prochain un accord historique d’association et de libre-échange avec l’Union européenne (UE), lors du troisième sommet de son «Partenariat oriental» à Vilnius (Lituanie).

Cet engagement provoquerait une grave remise en cause des relations économiques russo-ukrainiennes : l’Ukraine a-t-elle les moyens d’assumer un tel choix ? Au regard des sacrifices requis, quitter la Russie pour l’Europe semble n’être qu’un vœu pieu.

Des intérêts contradictoires et clivants

Initié depuis 2008, ce rapprochement avec l’UE incarne le virage pro-européen opéré depuis quelques années par un certain nombre d’États de l’espace postsoviétique, tels que les pays baltes ou la Géorgie. Il pourrait par ailleurs être lourd de conséquences, tant économiques que politiques, pour l’ensemble de la zone. Le rapprochement de l’Ukraine avec l’UE couperait en effet court au projet d’Union douanière eurasienne porté par le président russe Vladimir Poutine depuis octobre 2011, regroupant à l’heure actuelle la Biélorussie et le Kazakhstan.

La réaction russe ne s’est donc pas fait attendre : ayant déjà banni plusieurs produits ukrainiens de son territoire pour raisons «sanitaires» cet été, Moscou menace à présent ouvertement Kiev d’une nouvelle guerre du gaz.

Si lassantes que soient à la longue ces démonstrations de force intempestives chères au Kremlin, l’étau se resserre de fait autour d’une Ukraine en proie à des intérêts contradictoires.

Soutenu par Moscou pour sa campagne présidentielle de 2010 (tout comme l’ensemble des candidats pro-russes depuis vingt ans), le président ukrainien Viktor Ianoukovytch n’est pourtant pas connu pour ses positions européanistes. S’il s’approprie aujourd’hui un discours antirusse et pro-européen, marqueur traditionnel de l’opposition, c’est avant pour renforcer sa popularité dans les régions ouest et centre de l’Ukraine, à quelques mois de la campagne présidentielle de 2015.

Le pays est en effet divisé entre une partie occidentale pro-européenne de confession majoritairement catholique, et une partie orientale de confession orthodoxe traditionnellement pro-russe.

En 2004, après un certain nombre de scrutins pour le moins douteux, des manifestations populaires d’ampleur éclatent à l’occasion de l’énième victoire du candidat pro-russe, Viktor Ianoukovytch. Grâce au soutien de Washington et Bruxelles, les partisans de la «Révolution orange» parviennent à organiser de nouvelles élections, qui portent au pouvoir un candidat pro-occidental, Viktor Iouchtchenko. L’alternance politique en Ukraine est depuis fondée sur ce clivage prégnant, et liée en grande partie à l’état de l’opinion publique sur les politiques européennes.

C’est ainsi qu’en 2010 est élu (en toute légalité) l’actuel président Viktor Ianoukovytch, dans un contexte européen de grave crise financière.

L’opinion publique reste d’ailleurs très divisée au sujet de l’accord à venir : d’après un sondage mené par la Deutsche Welle, près de 30 % des Ukrainiens se déclareraient favorables à une intégration au sein de l’Union eurasienne, contre 39 % en faveur d’un rapprochement européen.

Le sujet clive jusque dans les sphères intimes du pouvoir : l’attraction du marché européen n’efface pas les craintes des élites économiques de voir leurs entreprises absorbées par la mécanique implacable de la concurrence intra-européenne, ne détenant de fait aucun avantage concurrentiel face aux «champions» allemands ou français.

Intégration économique, isolation diplomatique ?

À l’heure des choix, la neutralité affichée du président ukrainien, qui persiste à se qualifier à la fois d’«observateur» de l’Union eurasienne et de «participant» au marché européen, irrite autant qu’elle inquiète la plupart des protagonistes concernés.

L’UE exige en effet un certain nombre de réformes législatives et judiciaires, mais l’emprisonnement arbitraire du leader de l’opposition Ioulia Timochenko, véritable casus belli depuis 2010, est encore aujourd’hui irrésolu.

Parallèlement, aucune des rencontres pourtant fréquentes entre les présidents russes et ukrainiens ne s’est soldée par un communiqué officiel. L’Ukraine ne pourra se permettre de jouer ce double jeu trop longtemps.

Près de 40 % de ses exportations, soit la quasi-totalité de sa production agricole et industrielle, sont dirigées vers la Russie, contre seulement 28 % vers l’UE. Pourquoi, dès lors, faire un tel pari ? D’autant plus que si l’Ukraine faisait réellement le choix de l’Europe, Moscou l’exclurait d’office de l’Union eurasienne et mettrait fin, entre autres, au contrat de transit et de livraison de gaz signé entre Naftogaz et Gazprom en 2009.

Ce rapprochement permettrait précisément de réduire la dépendance commerciale et énergétique de Kiev à l’égard de la Russie, qui assure aujourd’hui 60 % de ses importations gazières, et 25 % de ses importations globales. L’Ukraine devrait également économiser jusqu’à 500 millions d’euros de taxes douanières, augmenter son PIB d’environ 6 % et le pouvoir d’achat de sa population de 11,8 % à long terme.

Il faut toutefois garder à l’esprit que s’il était signé, l’accord de rapprochement avec l’UE ne représenterait en aucun cas un préalable aux négociations d’adhésion de l’Ukraine à l’UE. C’est au contraire par le biais de ce type d’accords que cette dernière repousse systématiquement aux calendes grecques la question de l’«élargissement». La Politique européenne de voisinage et le Partenariat oriental, instruments mis en place respectivement en 2004 et 2009, ont précisément pour rôle de permettre à l’UE de stabiliser «ses confins» sans perspective d’intégration.

Le jeu en vaut-il la chandelle ?

A court terme, l’introduction de standards industriels européens pourrait rendre la plupart des biens manufacturés ukrainiens non compétitifs, alors même que des milliers de produits européens inonderaient le marché domestique. De nombreux quotidiens russes qualifient ainsi de «suicidaire» le changement radical d’orientation des exportations ukrainiennes, qui devraient diminuer de plus de 25 %.

Loin de n’être qu’un symbole, la détérioration des relations avec la Russie aurait en outre de graves conséquences financières. L’agence internationale de notation Moody’s a déjà dans cette perspective abaissé la note de l’Ukraine de B3 à Caa1, la classant donc dans la catégorie des pays à risque spéculatif élevé, au même titre que l’Égypte ou la Grèce. Cette rétrogradation est la conséquence d’une anticipation pessimiste des mesures de rétorsion russes sur la croissance ukrainienne.

Pour devancer ces difficultés, il est d’ores et déjà prévu que l’UE et le FMI fournissent à Kiev un soutien financier (15 milliards de dollars) et énergétique (déviation du gazoduc Nordstream), au mieux temporaire. L’augmentation induite des prix du gaz aurait de lourdes conséquences sur le marché européen, tout comme l’ensemble de ces mesures palliatives, révélatrices du caractère somme toute assez désavantageux de cet accord pour l’ensemble des acteurs impliqués.

 

Aurélie Allain

Chercheure en résidence, Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

Suivez-la : @allainaurelie

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