Mafia 101

La semaine dernière, le procureur en chef de la commission Charbonneau promettait qu’il y aura du «croustillant».

Sur ce point, seul le temps nous le dira.

De toute évidence, Jean Charest devait le craindre un tantinet lui-même puisqu’il s’est assuré de tenir la campagne électorale avant la reprise de ses audiences publiques prévue pour le 17 septembre…

Or, au-delà de ce «croustillant», aussi promis soit-il, ce que de nombreux Québécois attendent surtout de la commission est qu’elle remplisse bel et bien son mandat avec minutie et sans complaisance.

Ce mandat, c’est celui d’exposer et de décortiquer l’existence d’un «système», soit de «stratagèmes» de corruption et de collusion dans l’octroi et la gestion de contrats publics dans l’industrie de la construction. Incluant des liens possibles avec le financement des partis politiques et l’infiltration de l’industrie par le crime organisé. Le tout devant déboucher sur une série de recommandations visant à enclencher le nettoyage de ces écuries.

Ce mandat, on en conviendra, ouvre très grand le champ des «acteurs» possibles : entrepreneurs, firmes de génie-conseil, administrations municipales, ministère des Transports, syndicats, organismes gouvernementaux, fonction publique, élus, partis politiques municipaux et provinciaux, mafia, motards criminalisés, etc..

Dans sa présentation d’ouverture, la juge France Charbonneau annonçait que l’«automne portera principalement sur le volet de l’infiltration du crime organisé dans l’industrie de la construction». Et ce, sans exclure, ajoutait-elle, que les témoins y parleront aussi de collusion, de corruption et de financement des partis, tant provinciaux que municipaux. Le tout, avec Montréal et Laval visés de manière plus particulière.

Si la commission entend consacrer l’automne entier au rôle joué par le crime organisé dans cette industrie on ne peut plus influente au Québec, c’est qu’en toute vraisemblance, le problème est réel, large et lourd de conséquences pour les fonds publics, voire même pour les institutions publiques.

Me Sonial Lebel, procureure de la commission, le résumait  ainsi:

Au fil des témoignages, vous constaterez rapidement que le crime organisé n’attaque pas le système; il l’utilise. Il exploite ses vulnérabilités. Il saisit les opportunités; il ne les crée pas.

L’infiltration et le rôle de l’économie légale peuvent prendre plusieurs formes. Pour plusieurs acteurs du système, les liens avec le crime organisé, le partage des contrats, les ententes, les cadeaux n’est en fait que les façons de faire des affaires. Ce qu’il faut comprendre et combattre, c’est ce processus de normalité qui s’est installé, cette impression de ne pas pouvoir faire autrement, consentant ou non.

Bref, faisons ici un premier constat: la commission Charbonneau met les pieds dans une problématique dont le spectre et les coûts engendrés pour les contribuables par ces «stratagèmes» dépasseront de très loin ceux du scandale des commandites décortiqué au fédéral par la commission Gomery.

Et de fait, au Québec, selon le témoin-expert Louis Delagrave, la place qu’occupe l’industrie de la construction dans l’économie est immense.

C’est au moins 50 milliards de dollars prévus pour 2012. C’est 14% du PIB  -1 dollar sur six au Québec est dépensé dans la construction. C’est une progression impressionnante des dépenses depuis 2002. C’est 238,000 emplois directs en moyenne par mois. Et son principal client, c’est le secteur public. C’est-à-dire, les contribuables.

Sans compter ceci :

– Le ministère des Transports est le plus gros «donneur d’ouvrage» du gouvernement.

– Pour le Plan Nord à lui seul, au cours des prochaines années, c’est plus de 80 milliards de dollars qui sont prévus en investissements privés et publics.

– En 2007, le gouvernement Charest présentait un «plan quinquennal» de 30 milliards de dollars en projets d’infrastructures publiques de toutes sortes. En 2009, il haussait ce montant à 41,8 milliards pour 2008-2013. Et en 2012, le Plan québécois des infrastructures passait à 44 milliards de dollars pour 2011-2016.

Bref, la manne des fonds publics disponibles à l’industrie privée de la construction est devenue proprement gargantuesque. Dans cette manne, il y a à boire et à manger pour bien du monde…

Avouons qu’il y a de quoi à susciter les plus grands appétits dans ce milieu – un milieu, semble-t-il, infiltré par le crime organisé. De quoi aussi pour des entrepreneurs bien branchés de vouloir s’assurer de bien montrer leur «reconnaissance» aux donneurs publics d’ouvrage – fonctionnaires ou élus. Une hypothèse, bien sûr.

Le rapport Duchesneau en disait d’ailleurs ceci : «Comment ne pas évoquer déjà l’horizon du politique, le financement occulte des partis et l’enrichissement personnel de certains élus?».

Dans cette culture de collusion, de corruption et de dépassements de coûts, le potentiel de détournement et donc, de dilapidation des fonds publics – passée, présente et future – est tout simplement étourdissant.

La commission Charbonneau a d’ailleurs comme mandat de couvrir les quinze dernières années. Soit sous des gouvernements du PLQ et du PQ.

Sur les ondes de RDI, André Cédilot, co-auteur de Mafia Inc., a même avancé que la «surveillance et le contrôle» de cette industrie seraient en fait perdus depuis au moins 30 ans…

Un problème transnational

La lecture de cet article fascinant de la politologue Monique Deslauriers, paru en 2009 dans Le Devoir, montre également le caractère transnational et très politique de la mafia lorsqu’il s’agit d’infiltrer l’industrie de la construction. Un processus qui tend aussi à comprendre la corruption d’élus, de syndicats et de fonctionnaires.

Au point où, dans certaines circonstances, selon Mme Deslauriers, on peut même parler en termes d’«économie mafieuse» et de «système mafieux»:

(…) il faut prendre garde de ne pas focaliser l’attention uniquement sur la mafia au détriment de l’économie mafieuse qui la supporte. «La mafia est un système de pouvoir criminel, économique et politique», affirmait en 1994 la Commission parlementaire antimafia italienne (…)

Et la politologue de préciser que:

(…) la mainmise sur les appels d’offres est stratégiquement fondamentale pour l’économie mafieuse parce qu’elle renforce son contrôle sur les collectivités locales. Les entrepreneurs y profiteront de leur influence pour faire élire leur candidat aux élections. Celui-ci acceptera ensuite de manifester sa reconnaissance de plusieurs manières. (…)

La population québécoise peut donc maintenant mesurer la gravité du désordre que produit le «tu me donnes et je te donne». On comprend pourquoi René Lévesque avait comme priorité d’instaurer une Loi sur le financement électoral qui permette l’égalité entre tous les citoyens, siège de la démocratie. Néanmoins, les réformes doivent déboucher sur un ensemble de mesures de contrôle plus vastes, sous peine d’assister à une infiltration majeure du système mafieux dans les institutions.

En fait, le caractère transnational du phénomène est tel qu’en 2009, j’écrivais que:

Par conséquent, vous comprendrez l’étendue de l’ignorance de ceux qui semblent persuadés que le «système mafieux» qui semble gouverner ici l’industrie de la construction est plus ou moins récent… ou qu’il serait limité aux frontières du Québec….

Bref, oubliez la page couverture du MacLean’s et son journaliste écrivant que tout va bien dans les «autres villes», mais qu’à Montréal…: «While other cities grapple with garbage collection, snow removal and other humdrum realities of municipal politics, Montreal has, in the past several weeks, become a chaotic and dirty throwback to its bad old days.» Ou qu’il y a ici, «an endemic culture of corruption».

Et cette observation, je ne la faisais surtout pas pour banaliser l’ampleur apparente du problème au Québec, mais plutôt, pour replacer le phénomène dans une perspective plus large. (Voir l’addendum à la fin de ce billet)

La passoire

Dans ce système de passe-passe, de passe-droits et de passoire, The Gazette rapporte également qu’à la Ville de Montréal, il n’y a ni réglementation, ni obligation de divulguer l’identité de la flopée de sous-contractants de l’industrie de la construction.

Ce qui rend encore plus opaque un système aux ramifications déjà suffisamment obscures…

À revoir…


En 1973, ce «système», le cinéaste Denys Arcand en avait déjà exploré quelques uns des côtés les plus sombres. Ce film – aujourd’hui un grand classique du cinéma québécois -, est Réjeanne Padovani.

L’histoire? Grosso modo, c’est celle de ce qui se passe avant l’inauguration d’une autoroute – une infrastructure majeure construite à grands coûts pour le trésor public. C’est l’histoire de son entrepreneur mafieux qui reçoit chez-lui des amis fort influents, dont le «ministre de la Voirie» et le maire de la ville…

Surtout, pour reprendre les mots de Yves Lever dans l’Encyclopédie de l’Agora, Réjeanne Padovani, c’est l’anatomie d’un système «ainsi organisé pour qu’un petit groupe de privilégiés accapare la plus grande partie du gâteau national»…

Autres temps, autres moeurs?

C’est ce qu’on finira par savoir, du moins, on l’espère, à mesure que les travaux de la commission Charbonneau avanceront.

 

***

Addendum

Plus tard, ce lundi, un bel exemple du caractère transnational de cette «infiltration» de la mafia dont je faisais état ci-haut, était justement donné.

Un reportage d’Alain Gravel sur les ondes de Radio-Canada rapportait les propos d’un ex-officier de la GRC selon qui, en Ontario:

Ils ont le même problème, la même corruption. On retrouve les mêmes groupes liés au crime organisé. Ils sont simplement plus discrets (…) « Le monde politique, le milieu policier, le système de justice, le secteur manufacturier, personne n’y échappe.

***

(*) Pour suivre en direct les travaux de la commission Charbonneau ou consulter sa documentation, son site web est ici.

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N’oublions pas que le 1/3 des Québécois ont appuyé le parti politique (le PLQ de Charest) qui a tergiversé pendant près de 3 ans pour mettre en place une commissions publique d’enquête digne de ce nom.

Alors, tous ces honnêtes (!!!) citoyens commenceront-ils à zapper convulsivement aussitôt qu’ils entendront aux nouvelles les éventuelles révélations de la Commission Charbonneau ? Peut-être préfèreront-ils regarder ailleurs et ne rien entendre.

«[…] Une conviction bien assurée détruit l’information qui la dément.»
[Edgar Morin]

Avec la commission Charbonneau. nous aurons la suite du cours « Mafia 101 », c’est à dire « Mafia 201 ».

Le PLQ s’en est sauvé avec 50 députés…inespéré.

Mme Marois semble avoir la bonne attitude pour le PQ pour faire avancer le Québec avec les autres partis, l’opposition.

Souhaitons que ça s’avère. Qui est-ce qui s’ennuie de M. Charest et de sa morgue ? Ouf !

Récupérer les sommes.

« Αu moins 50 milliards de dollars prévus pour 2012 dans l’industrie de la construction au Québec, et le ministère des Transports est le plus gros «donneur d’ouvrage» du gouvernement. » (J. Legault)

Si les mêmes travaux ont coûté de 25 à 30% de plus au Québec qu’en Ontario, le gouvernement devra tenter de récupérer auprès des constructeurs les sommes chargées en trop.

Très intéressant mais très inquiétant. Le risque avec la =Comission est peut-être que le public va constater que la société dans son ensemble est croche et qu’il n’y a pas grand-chose à faire. Surtout que le citoyen ordinaire aura encore moins de scrupules de faire faire au noir ces travaux pour sa maison. Cela participe au cynisme ambiant. Nous nous dirigeons lentement mais surement vers la déliquescence de la société. Certains diront que cela a toujours été, peut-être. Cependant, depuis Lesage, l’action politique était dirigé vers l’assainissement des moeurs politiques. J’espère que le gouverement du Parti Québécois sera activiste sur le front de la moralité en politique. On parle souvent du financement des partis politiques, cependant, cela va plus loin que cela, c’est bien plus toute cette culture des partis politiques qui devraient être remise en cause.

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