Mémo pour le président Obama : stabiliser le Moyen-Orient passe par l’Irak

Conformément aux dispositions de l’accord de sécurité signé en 2008 par l’Irak et les États-Unis, les troupes américaines ont quitté le territoire irakien le 17 décembre 2011. Depuis un peu plus d’un an, l’Irak ne suscite ainsi guère l’attention médiatique, exception faite de brèves faisant assez régulièrement état d’attaques terroristes. Plus préoccupant en revanche est le manque d’attention que l’administration Obama semble accorder au dossier irakien.

L’opposition de Barack Obama à la guerre en Irak fut un élément majeur de sa victoire lors des primaires démocrates pour l’élection présidentielle de 2008. Avec le retrait des dernières troupes en décembre 2011, il concrétisait une importante promesse électorale. S’il a rappelé avoir tenu cette promesse lors de la campagne présidentielle de l’automne 2012, l’Irak n’a toutefois pas été l’enjeu significatif qu’il fut quatre ans plus tôt. La relation avec Bagdad devrait néanmoins constituer une priorité pour l’administration américaine, pour au moins deux raisons. D’une part, 4486 soldats américains ont été tués dans cette entreprise. D’autre part, l’Irak est une pièce majeure dans l’échiquier moyen-oriental.

Des moyens colossaux, mais une réflexion stratégique insuffisante

La mission diplomatique en Irak est l’une des plus importantes au monde avec 12 500 personnes qui y sont affectées. Ce nombre devrait diminuer de 25% d’ici la fin 2013. Pour l’année fiscale 2012, le département d’État disposait d’un budget de plus d’un milliard de dollars pour mener différents programmes d’aide économique et d’échanges éducatifs et culturels. Pour la même année, le département de la Défense disposait d’une enveloppe de 10,6 milliards de dollars pour équiper les forces de sécurité irakienne et il continue d’entretenir des discussions étroites sur les questions de coopération militaire avec les autorités de Bagdad.

Barack Obama et Nouri al-Maliki à Bagdad 4-7-09
Barack Obama et Nouri al-Maliki à Bagdad 4-7-09

Cette importance de moyens consacrés à l’Irak ne saurait cependant masquer un manque de réflexion stratégique de la part de l’administration Obama quant au devenir de la relation entre Washington et Bagdad. Lorsque Barack Obama entra à la Maison-Blanche en janvier 2009, la stratégie de sursaut mise en œuvre à partir de janvier 2007 avait permis de diminuer significativement le niveau de violence en Irak ; de créer un espace pour un dialogue politique entre les différentes factions irakiennes ; et de quelque peu atténuer la perception d’un échec américain.

Désireux d’une part de recentrer l’attention sur la guerre en Afghanistan ainsi que sur la lutte contre Al-Qaïda et occupé d’autre part par la gestion des conséquences de la crise financière de 2008, le président Obama délégua le dossier irakien au vice-président Biden. Or, celui-ci est largement associé en Irak au plan de partition du pays entre communautés chiites, sunnites et kurdes qui était en vogue dans certains milieux autorisés à Washington en 2006-2007. De plus, Obama nomma avec Christopher Hill, un ambassadeur qui n’avait aucune expérience de la région, contrairement à son prédécesseur Ryan Crocker.

L’objectif de l’administration Obama était alors de mettre un terme le plus rapidement possible à une guerre qui avait sans conteste miné la réputation des États-Unis dans le monde et nuit à la traque du commanditaire des attentats du 11 septembre 2001, Oussama Ben Laden. Cet empressement à tourner la page d’une aventure militaire douloureuse ne fut cependant pas accompagné de la définition nécessaire d’une relation politique et diplomatique entre les États-Unis et l’Irak. L’administration américaine manqua ainsi l’opportunité que représentèrent les élections irakiennes provinciales de 2009 et nationales de 2010. Celles-ci se caractérisèrent en effet par la constitution de coalitions dépassant les clivages sectaires et par la participation au processus politique d’anciens insurgés et membres de milices armées. Convaincue qu’un Nouri Al-Maliki reconduit au poste de Premier ministre accepterait la présence de soldats américains au-delà de la date butoir de décembre 2011 figurant dans l’accord de 2008, Washington fit pression sur les acteurs politiques irakiens pour que ceux-ci acceptent la formation d’un gouvernement « d’union nationale » dirigé par Maliki. Or, celui-ci n’avait pas remporté les élections. Il fut en fait reconduit comme Premier ministre après que Téhéran eut fait pression sur les militants chiites de Moqtada Al-Sadr pour que ceux-ci lui accordent leur confiance. Pire, Maliki ne proposa pas un partage des pouvoirs au sein de son gouvernement ; renforça son emprise sur l’appareil de sécurité ; et rejeta la conclusion d’un nouvel accord de défense avec les États-Unis.

Deux critiques principales sont formulées quant à la gestion du dossier irakien par l’administration Obama. D’une part, les États-Unis auraient perdu toute capacité d’influence sur la politique irakienne et se seraient vus supplantés en la matière par l’Iran. D’autre part, l’administration Obama aurait échoué à obtenir une présence militaire américaine en sol irakien au-delà de décembre 2011. Ces critiques négligent toutefois l’essentiel. Premièrement, depuis que l’Irak a recouvert sa souveraineté en 2004, les États-Unis n’ont jamais été en mesure de dicter la politique irakienne, même lorsque 171 000 soldats américains étaient présents. En 2008 par exemple, le processus politique irakien fut complétement paralysé pendant 8 mois à cause d’un différend entre Sunnites et Chiites. Tant la présence militaire que les efforts diplomatiques déployés par Washington n’ont pas permis de résoudre rapidement cette crise (ils ont toutefois contribué à éviter que celle-ci ne dégénère en un affrontement violent). Qui plus est, des désaccords politiques sont inhérents aux relations entre pays, même entre alliés proches (par exemple entre Européens et Américains sur bien des enjeux internationaux). L’intérêt des relations diplomatiques est par essence de gérer, voire de surmonter ces désaccords. Deuxièmement, si l’Irak occupe une position géographique stratégiquement importante, Washington ne devait pas se contenter d’y maintenir une présence militaire mais devrait déployer des efforts pour développer une relation diplomatique et politique plus dense.

Des intérêts communs, mais des obstacles à surmonter

Washington et Bagdad partagent en effet des intérêts et des objectifs communs. En premier lieu, un Irak uni et fonctionnel. Une implosion de l’Irak selon des lignes ethniques ou religieuses accroitrait l’instabilité d’une région dans laquelle ce type de tensions peut avoir des effets dévastateurs, que se soit entre Chiites et Sunnites dans le cas de la guerre civile en Syrie, ou en favorisant les aspirations séparatistes kurdes en Syrie, Turquie, et en Iran. Ensuite, la production irakienne de pétrole peut contribuer à stabiliser le marché mondial en compensant la baisse de production iranienne résultante des différentes sanctions imposées à Téhéran par la communauté internationale. En juillet 2012, la production irakienne a ainsi dépassé la production iranienne. Enfin, même si Bagdad et Washington ne se sont pas entendues sur le maintien d’une présence militaire américaine en Irak, il n’en demeure pas moins que les dirigeants irakiens, civils et militaires, souhaitent que les États-Unis demeurent un partenaire majeur en matière de défense. Cela permet à Bagdad de contrebalancer l’influence de Téhéran et de disposer d’un soutien crédible et efficace pour assurer la sécurité du territoire irakien, autant contre des menaces provenant de l’extérieur que contre les risques intérieurs tels que le terrorisme. Dans cette perspective, il n’est guère surprenant que les militaires irakiens cherchent à accroitre la coopération avec leurs homologues américains, par exemple en organisant des exercices conjoints.

La concrétisation de ces objectifs communs entre les États-Unis et l’Irak se heurte à au moins trois obstacles découlant de la situation actuelle au Moyen-Orient. Premièrement, l’Iran ne contrôle certes pas la politique irakienne. L’identité arabe des Irakiens les distingue de leur voisin Perse. La mémoire de la guerre Iran – Irak des années 1980 incite également à une certaine prudence. Il n’en demeure pas moins que Téhéran dispose de relais d’influence au sein de la vie politique irakienne, en particulier avec les fidèles de Moqtada Al-Sadr. Deuxièmement, les intérêts sont plutôt divergents vis-à-vis de la guerre civile en Syrie. Alors que les États-Unis appellent au départ de Bachar Al-Assad, le gouvernement irakien soutient le régime de Damas. Washington et Bagdad souhaitent toutefois éviter que cet affrontement et les tensions sectaires qui semblent l’animer n’embrasent l’ensemble de la région. Une telle perspective est en effet préoccupante alors que la violence en Irak, troisième obstacle à une normalisation de la relation américano-irakienne, semble avoir augmenté en 2012. 4471 Irakiens ont été tués l’année dernière, soit le nombre le plus élevé depuis 2010 (2006 fut l’année la plus meurtrière, avec plus de 29 000 Irakiens tués). Or, c’est dans un contexte de violence et de tensions ethniques et sectaires que l’Iran semble pouvoir exercer la plus grande influence en Irak.

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La situation régionale actuelle ne facilite pas l’élaboration d’une politique irakienne de la part de Washington, d’autant plus que le président Obama ne semble y consacrer guère de temps ni d’énergie. Or, les États-Unis ne peuvent pas négliger l’Irak dans leurs calculs pour stabiliser une région en ébullition dans laquelle ils demeurent un acteur incontournable, mais à la stratégie pour l’heure incertaine. Il sera donc intéressant de voir la position des nouveaux secrétaires d’État et de la Défense qui seront amenés à conseiller Barack Obama d’ici quelques semaines.

Julien Tourreille
Directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis
Twitter @JTourreille

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