Mes années Layton

Si Jack Layton est apparu en 2004 à l’émission Tout le monde en parle et y a séduit bien des Québécois, c’est beaucoup grâce à Karl Bélanger. Entre le chef et son jeune directeur des communications, le courant passait. Leur belle aventure aura duré huit ans…

Mes années Layton
Photo : J. Boissinot / PC

La salle était bondée. Les gens, de bonne humeur. Le micro était libre. L’occasion était trop belle pour un politicien. L’homme s’est levé, s’est dirigé vers l’avant de la salle. Ma femme m’a jeté un regard furtif avec une lueur d’inquiétude, souriant malgré tout. Je baissais les yeux, feignant d’ignorer ce qui était en train d’arriver. De toute façon, il était trop tard. Sous les applaudissements, Jack Layton s’adressait déjà aux convives. Empreint d’émotion, d’anecdotes personnelles et politiques, son discours improvisé a duré neuf bonnes minutes – le double de celui du père de la mariée ! Mais rien n’y a paru et nos invités ont découvert à ce moment-là ce que je savais depuis longtemps : Jack Layton était un homme entier, le même devant et derrière les caméras, dans la vie privée comme dans la vie publique. C’était il y a deux ans, j’étais avec lui depuis plus de six ans et je l’avais invité à mon mariage, au bord du lac Leamy, à Gatineau.

Le 25 janvier 2003, les néo-démocrates avaient élu Jack Layton à la tête du parti au premier tour de scrutin. Je travaillais pour la chef sortante, Alexa McDonough, depuis 1997 et, en tant que porte-parole, je n’avais pas pris parti dans cette course à la direction. Inquiet pour la suite des choses, je déambulais dans les corridors du Centre national du commerce de Toronto, tandis que les partisans de Layton célébraient et que les autres camps se ralliaient, séchant leurs larmes. C’est alors que j’ai croisé le responsable des communications de la campagne de Jack Layton. « À toi de jouer », m’a-t-il dit. À moi de jouer ? Je ne connaissais pas beaucoup Layton, même si nous avions fait partie de la même équipe de candidats lors des élections fédé­rales de 1993 (je m’étais présenté dans Jonquière, lui dans Rose­dale). Plus tard en soirée, on me demandait officiellement de faire partie de l’équipe de transition et d’organiser dès le lendemain la première conférence de presse du nouveau chef du NPD. Cette transition allait se transformer en voyage de huit ans et demi.

Dès le départ, Jack Layton posait tout un défi pour l’équipe des communications. Voilà qu’arri­vait à Ottawa, dans la cour des grands de la politique canadienne, un politicien municipal, ancien professeur d’université, peu connu à l’extérieur de Toronto. Ses réflexes étaient ceux d’un homme près des gens, à l’approche communautaire. À l’aise devant les caméras, il avait cependant tendance à vouloir expliquer et démontrer, à devenir le « professeur Jack », ce qui l’amenait trop souvent là où il ne fallait pas aller, notamment dans le monde imaginaire créé par les questions hypothétiques des journalistes de la tribune de la presse parlementaire. Pis encore, ce Torontois d’origine montréalaise était partisan du Canadien, ce qui n’est pas l’idéal pour percer à Toronto ! Que faire ?

 

Mais malgré toute son expérience, Jack Layton comprenait bien qu’il avait beaucoup à apprendre s’il voulait atteindre son véritable objectif : devenir premier ministre du Canada, afin d’en faire un pays plus juste, plus équitable. Son ambition n’était pas personnelle, mais collective. Il avait soif d’apprendre, de comprendre, de s’améliorer, d’être crédible. Inlassablement, nous avons travaillé ensemble afin de perfectionner son français, d’aiguiser son instinct, de tempérer ses ardeurs et son enthousiasme. Il a appris à être discipliné, à mettre fin aux points de presse lorsque j’annonçais la dernière question, malgré la tentation de continuer. Lui et moi avions mis au point de multiples codes, et quand j’envoyais trois messages rapides pour faire vibrer son BlackBerry, il savait qu’il devait mettre fin à un discours qui tirait trop en longueur. C’est pourquoi, en guise d’adieu, j’ai frappé trois petits coups sur son cercueil lorsqu’il reposait en chapelle ardente, dans le foyer des Communes.

Originaire du Québec, il était obsédé par les échecs successifs du NPD dans sa province natale. Très tôt, j’ai compris que le courant passait entre Jack Layton et les Québécois. Il fallait en tirer parti. En septembre 2004, j’ai sauté sur l’invitation de Tout le monde en parle, alors à sa première saison. Malgré le scepticisme de mes collègues anglophones à l’égard de cette émission controversée, sans équivalent au Canada anglais, nous avons foncé. C’était dangereux : Jack Layton avait quitté le Québec plus de 20 ans auparavant, son français était rouillé, et malgré l’intérêt qu’il avait pour la culture québécoise, ses repères dataient d’une autre époque. Qu’à cela ne tienne : nous avons pris le train pour Montréal, où je lui ai présenté en détail le profil des animateurs et des invités, tout en lui faisant part de l’actua­lité socioculturelle, afin de le préparer le mieux possible à faire face à ce plateau et aux questions qui tuent… Le courant a passé. Nous avons par la suite toujours accepté les invitations de Guy A. Lepage et de son équipe. Les répercussions de ce premier passage ont été marquantes : ç’a été le début d’une belle histoire entre les Québécois et le bon Jack.

À coups d’entrevues, de points de presse et de discours, Jack Layton s’est fait connaître. Et de toute évidence, il gagnait à être connu. L’homme a appris de ses erreurs, a gagné en maturité au fil des années. Il a même fini par devenir un artiste de la période des questions les jours de séance, forum parlementaire où il n’était pas à l’aise à son arrivée, préférant les négociations et les compromis plutôt que le pur affrontement partisan – pratique héritée de son passage dans le monde municipal.

Car, véritablement, Jack Layton voyait la vie de manière positive. Son sourire était sincère, sa joie de vivre contagieuse. Et puisque pour lui, la vie, c’était la politique, il faisait de la politique avec le sourire, tout naturellement. Avec espoir. Avec optimisme. Avec la conviction profonde que, oui, c’était possible, que nous pouvions faire mieux. Jack Layton a marqué son époque en demeurant lui-même et en respectant le conseil que son père lui avait donné jadis : ne jamais rater une occasion de servir. Non, Jack n’en a pas raté. Le Canada entier lui en est reconnaissant.

 

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