Mise en garde de fin de session: le directeur parlementaire du budget dans la mire des conservateurs

Même s’ils ont créé le poste de directeur parlementaire du budget, les conservateurs n’ont pas beaucoup de sympathie pour Kevin Page et lui mettent des bâtons dans les roues depuis des années. Mais de là à limiter sa marge de manœuvre? On craint que le gouvernement y pense depuis que le ministre des Affaires étrangères, John Baird, a déclaré aux Communes que M. Page «a outrepassé son mandat à l’occasion».

M. Baird n’improvisait pas en répondant à une question du chef néo-démocrate Thomas Mulcair. Il lisait sa réponse, ce qui veut dire qu’il le faisait avec la bénédiction du bureau du premier ministre. En plus, il l’a fait en réponse à la dernière question de M. Mulcair, le privant ainsi de réplique.

Le contexte de la remarque est important. M. Baird réagissait aux plaintes de M. Page à l’effet que 64 des 82 organismes et ministères contactés par son bureau ont refusé de lui fournir des détails sur les compressions en cours ou à venir.

La raison invoquée par le gouvernement est que les conventions collectives lui interdisent de communiquer cette information avant d’avoir avisé tous les employés touchés. Les syndicats ne sont pas du même avis et ont même écrit au Conseil du Trésor pour dire que l’information pouvait être transmise au directeur parlementaire du budget.

M. Page, de son côté, a demandé un avis juridique. Ce dernier conclut que le refus des organismes et ministères est contraire à la Loi sur le Parlement. Ce qu’écarte du revers de la main le président du Conseil du Trésor, Tony Clement, sans toutefois fournir un quelconque avis en appui à sa position.

Le gouvernement a visiblement décidé de faire fi de M. Page. Ira-t-il jusqu’à modifier son mandat? Ou cherche-t-il à l’intimider? Impossible de le savoir pour l’instant.

M. Page, quant à lui, dit qu’il ne se laissera pas faire. Et le gouvernement le sait. Presque chaque rapport qu’il publie met le gouvernement dans l’embarras, du premier portant sur le coût de la mission en Afghanistan à celui sur la facture des F-35 en passant par le coût des projets de loi en matière de justice et la viabilité du programme de la Sécurité de la vieillesse.

Le gouvernement a presque toujours réagi en attaquant sa crédibilité, ses chiffres, ses méthodes. Sans succès. L’homme est hautement respecté car il prend au sérieux son mandat qui est d’appuyer les députés dans leur travail en leur offrant une source indépendante d’analyse financière et économique. Et face à un gouvernement aussi cachottier, c’est inestimable. Et ça explique que bien des parlementaires soient sur leur garde depuis la déclaration de M. Baird.

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Si M. Page n’a pas l’intention de se laisser faire, les conservateurs non plus.

Ce gouvernement, on le sait très bien, gouverne sur des impressions et des perceptions, alors aussi respecté qu’il puisse être, M. Page va goûter à la médecine conservatrice: lorsque les conservateurs se voient dans l’impossibilité de contrer un message, ils tirent sur le messager.

Le sort que réserve les conservateurs à M. Kevin Page sera-t-il le même que celui qui a été servi à Mme Linda Keen?

Le gouvernement s’est engagé à éliminer le déficit public sans augmenter les prélèvements et les taxes, dans des perspectives de croissance (et donc de croissance de son revenu) qui restent modestes compte-tenu des projections de croissance mondiale actuelles.

– Pas facile de tenir ses promesses sans déshabiller Pierre pour habiller Paul.

Simultanément le gouvernement doit se résigner à couper du gras et de la chair sur presque tous les postes. Il doit aussi soutenir des coûts croissants sur d’autres postes. Ainsi, les dépenses en sécurité augmentent, on ne peut pas laisser les implantations diplomatiques dans le monde (par exemple en Afghanistan) sans protections. Le coût prévisible du remplacement (en partie nécessaire) de certains armements stratégiques risquent d’avoir un impact sur le budget. On a parlé beaucoup des F-35, on parle moins du renouvellement de la Marine (des dérapages en termes de dépenses sont encore possibles), sans compter ces ajustements (« priceless » selon Peter MacKay) qui redorent l’image soldatesque du Canada.

On comprend aisément en de telles occurrences que le travail de monsieur Page est à tout le moins ardu, d’autant plus qu’il faudrait idéalement voir plus précisément de quelle manière est structuré cet énorme jeu de vases communicants dans lequel presque tout le monde prend le risque de se noyer ; incluant les Conservateurs puisque assurer la constance du flot de ces multiples réaménagements sans coups férir, est selon moi pratiquement impossible.

Il y aura probablement des brèches dans les protocoles ; des dépassements ici ou là sont inéluctables.

Puisque la marge de manœuvre est restreinte. Il faudra « patcher » un peu partout. Prier pour que l’édifice ne cède pas et maintenir toutes les formes de l’apparence par l’entremise d’un désarment sourire enfantin.

N’était-ce pas un ex-chef du Pari Libéral (Stéphane Dion) qui évoquait (dans une autre époque ou peut-être une autre galaxie) ces paroles d’une « toune » bien connue : « Don’t worry be Happy » ? (interprétée par Bobby McFerrin)