Molokai : géopolitique d’une île en marge de l’archipel hawaïen (1)

Molokai est la mémoire de l’autre Hawaï. Une île peu visitée. Violente et sauvage. Déchirée et arrogante. Ni Hilton, ni MacDo, ni clubs. Pour les promoteurs, cette terre de Molokai est kapu, interdite. Pour les touristes, elle peut être dure, voire dangereuse. Tandis que les autres îles se divisent entre ranchs, hôtels-plages et volcans, Molokai vit au rythme de la terre. Au rythme des histoires. Anakala Pilipo se définit lui-même comme un story-teller, un conteur. Et il raconte.

31 mars 1946. Molokai, île d’Hawaï.

Dans la lointaine vallée d’Halawa, les cultivateurs de taro sont rentrés au crépuscule. Laissant derrière eux ces plantes étranges aux feuilles oblongues, baignant dans des terrasses irriguées, étagées le long des collines qui entourent la vallée.

Au milieu de la nuit, une sonnerie qui déchire le silence : celle de l’un des trois téléphones du village. Le grand-père de Pilipo prend le combiné : la conversation est brève. L’ancien opine de la tête durant l’échange. Il raccroche. Puis envoie Pilipo, alors petit, à travers le village pour en rassembler les habitants. Sa main sur la tête de Pilipo, il explique. C’était la police. Et son interlocuteur  lui a dit de se préparer à l’imminence d’un tsunami. Un tsunami. Un tsu-na-mi.

Or, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, dans la lointaine vallée d’Halawa, le terme « tsunami » n’existe pas. Tsu-na-mi c’est du japonais. Ça ne veut rien dire. Pilipo se souvient de son grand-père, arpentant l’assemblée d’anciens. Ces têtes blanchies, secouées de droite à gauche. Cherchant à comprendre : tsu-na-mi. Que disent les Dieux ? Que va-t-il arriver à Halawa ? Des airs, de la mer, de la terre ? Ici, il y a des volcans, des tremblements de terre, des tempêtes… Il faut pourtant prendre une décision. Ils choisissent – au cas où –, de rassembler les animaux et les enfants dans les maisons en haut du village et d’attendre le matin.

The mouth of Hālawa Valley on the eastern end of the Island of Moloka'i. Photograph by Eric Guinther (Marshman at en.wikipedia) taken December 2000.sous licence créative commons
The mouth of Hālawa Valley on the eastern end of the Island of Moloka’i. Photograph by Eric Guinther (Marshman at en.wikipedia) taken December 2000.sous licence créative commons

 

 

Vallée d’Halawa, Molokai.

Comme à l’accoutumée, à l’aube, quelques heures après le coup de téléphone incompréhensible, les femmes commencent à descendre vers  la plage. L’une d’elles lèvent la tête. Et avise que la mer se retire comme si on avait soudainement ôté la bonde, quelque part au milieu de l’océan. L’eau recule. Recule. Recule jusqu’à la ligne d’horizon. Le ciel même paraît changer de couleur. Elles se souviennent. Elles se rappellent 1933. C’est un raz-de-marée. Elles remontent en criant tidal wave !! En quelques secondes, tous se précipitent sur les hauteurs. Avec les biens les plus précieux à portée de main depuis la veille, ça a été facile. Il y a un promontoire rocheux aisément accessible. Tous sont rassemblés, hommes, femmes, enfants et animaux. De là on surplombe la vallée. De là on voit. Un mur d’eau de 16 mètres. Prêt à tout engloutir sur son passage. Ravager le village une première fois, puis une deuxième, puis une troisième… La mer attrape les maisons et les écrase entre ses doigts sans remords. Elle les broie. Les recrache. Elle emporte l’église pour la poser sur la colline en face, intacte – où elle est toujours aujourd’hui. Elle accroche les poissons dans les arbres et pose des algues géantes à la cime des kukui. Elle lèche les terrasses, noyant le taro sous l’eau salée. Le père de Pilipo se voûte. Il sait : le sel est en train de tuer les terrasses. Il fait pourtant beau ce 1er avril 1946, lorsque la vallée d’Halawa s’éteint.

Les souvenirs d’Anakala

Anakala Pilipo, « Mon oncle » Pilipo a le visage buriné par le soleil… Et il est sur l’île l’un des artisans du renouveau de la culture traditionnelle dont Molokai est le berceau. Molokai est presque la plus petite, assurément la moins développée et la plus authentique des îles hawaïennes. Si effacée que le capitaine Cook ne s’y est pas arrêté. Si diaphane que son lieutenant a même omis de la mentionner dans le livre de bord. Pourtant, lieu de naissance du Hula, la danse traditionnelle, elle est devenue le bastion de la résistance hawaïenne à la modernité qui a défiguré les autres îles d’Hawaï. Pilipo se sait le détenteur de cet héritage. Le porteur de cette mémoire. Parce qu’il a grandi dans la vallée d’Halawa, et qu’il a été le témoin des forces qui ont ravagé son univers, Pilipo est désormais le gardien de l’âme de Molokai. C’est la raison pour laquelle il travaille à la restauration des canaux et des terrasses irriguées. À la réintroduction de la culture du taro.

Il a même réalisé un jardin initiatique, Na Piko, près de la plage de Kaupoa. C’est avec Pilipo que l’on peut aller à Halawa. Une route sinueuse le long de la côte, un ruban d’asphalte s’enroule le long de la montagne, autour des vestiges des missions et des monuments royaux pour plonger abruptement dans la vallée sous une voûte d’arbres barbus qui inclinent leurs têtes grises jusqu’à toucher les passants. Halawa incarne la véritable Hawaï, celle que décrivait Mark Twain avec passion. En se rapprochant, la vallée est une baie protégée, sillonnée de rivières, de cascades et de jungles luxuriantes, les pans des collines de nouveau hérissés de terrasses et sillonnés par un complexe système d’irrigation. Ici, Pilipo parle des ancêtres. De sa culture traditionnelle, pleine de bon sens, loin de la magie noire folklorique qu’inspire parfois l’animisme hawaïen, il enseigne les rites ancestraux avec simplicité. Car Pilipo est un conteur. Il aime sa langue, pourtant anémiée par la modernité. Altérée jusqu’à ne plus pouvoir être le vecteur de la mémoire des premiers habitants des îles.

Aujourd’hui encore, il est l’un des seuls à pouvoir emmener des « étrangers » dans l’Eden d’Halawa, au cœur duquel se sont nichés les polynésiens qui ont peuplé l’île vers 650 avant Jésus-Christ. Il est l’un de ceux qui acceptent d’expliquer Molokai, cette île insolite qui se décline en autant de portraits qu’elle a de paysages. Des lieux « kapu » où nul ne peut aller. Et où aucun étranger ne se risque à aller. Des plages de terre rouge où l’on marche, seul. La sécheresse désertique du Sud. Les petites criques de sable noir, qui rappellent son passé volcanique. Les falaises océaniques de 1000 mètres de haut qui se précipitent dans la mer. La forêt pluviale. Kapu. Les étrangers ne sont pas bienvenus à Molokai.

Élisabeth Vallet
Professeure associée au département de géographie de l’UQAM et directrice de recherches à la Chaire Raoul-Dandurand

Twitter @geopolitics2020

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