Molokai : géopolitique d’une île en marge de l’archipel hawaïen (2)

De l’autre côté de l’île de Molokai, sur la péninsule de Manakuala, le village de Kalaupapa est endormi. Personne ne veille. Personne n’éprouve le besoin de veiller. Ni l’envie. Personne n’a jamais eu envie d’y veiller.

1er avril 1946. Péninsule de Manakuala.

On ne sait pas ce qui s’est passé ce matin là à Kalaupapa. Personne n’en parle. Comme si un malheur de plus n’avait rien ajouté à la vie… ou à la mort. Ah si. La maison du tenancier de la buanderie a été avalée par les flots, c’est tout.

Les larmes de Kalaupapa

Les premiers à s’y installer ont été les polynésiens, redoutables navigateurs venus des Marquises, arrivés là il y a plus de 1000 ans. Ils ont cultivé des fruits et des légumes, sont devenus autosuffisants, puis de redoutables exportateurs de patates douces. Et s’ils y étaient encore, cela ferait 2600 ans qu’ils inscriraient leurs pas dans ceux de leurs pères, leurs œuvres aux côtés des pétroglyphes de leurs ancêtres. Mais le roi Kamehameha en avait décidé autrement. Le destin de la péninsule de Makanalua ne pouvait pas ne pas être unique. Pourtant Pilipo le conteur ne fait qu’évoquer Kalaupapa. Il n’en parlera pas. Il faut s’y rendre.

Alors que l’on surplombe la péninsule, les premières images du film Jurassic Park viennent à l’esprit : les clichés que Spielberg imprime sur la pellicule sont en effet les images spectaculaires de la péninsule.

Source Travis Thurston

Au-delà de ces scènes, Makanalua est surtout le lieu d’accueil, depuis plus d’un siècle d’une léproserie : la colonie de Kalaupapa. De cela nul ne parle sur Molokai. Cette péninsule est d’abord une langue de lave qui s’est jetée dans l’océan. Une excroissance plate de l’île de Molokai, un quasi-triangle de 26 km2. Bordée sur deux côtés par l’océan pacifique, elle est accrochée à Molokai mais inéluctablement séparée d’elle par une falaise infranchissable de plus de 500 mètres du haut de laquelle on peut observer la colonie.

Kalaupapa – la ville de la péninsule. Témoin de vies de parias. Au milieu du 10e siècle, le virus de la lèpre fait des ravages dans les îles d’Hawaï : les autochtones n’ont aucune immunité. La propagation est fulgurante. Le taux de mortalité galopant. À défaut de comprendre la lèpre, avec des réflexes qui ont marqués les rois européens du Moyen-Âge, le roi Kamehameha V décide, au milieu des années 1860 de créer une zone de confinement. Il choisit Makanalua. Lui qui rêvait de construire un empire choisit d’en expulser les premiers habitants, tous déportés lorsque s’achève l’année 1895. C’est là que seront isolés les lépreux. Loin de tout. Loin de tous. La péninsule est pratiquement hors du monde. Et tous espèrent – la royauté d’abord puis le gouvernement des Etats-Unis ensuite – que les malades sauront reproduire le modèle autarcique de ceux qui les ont précédés. Vœu pieux. Ils sont de toute façon laissés à eux-mêmes. La colonie n’est accessible qu’en bravant une mer redoutable, aux périls de récifs dangereux. Et la lèpre est la peste du paradis hawaïen : le plus souvent durant la fin du 19e siècle, les malades sont jetés à la mer au large de la péninsule, avec quelques vivres. L’espoir et les courants marins devant les mener à bon port. Certains ont lutté pour leur salut en nageant de toutes leurs forces vers le rivage. Mais d’autres ont choisi de nager vers le large… Enfants, adolescents, adultes, femmes et hommes arrachés à leur famille, simplement parfois parce que l’on présumait qu’ils avaient contracté la maladie. Sans espoir de revenir. Déporté à Kalaupapa…

En 1887, un sentier est ouvert, seule alternative au bateau pour relier la léproserie au reste de l’île… Mais le trajet, dessiné d’abord par la géographie, était éprouvant (et dissuasif). Il l’est toujours. Et il faut encore aujourd’hui un permis du département fédéral de la santé pour pouvoir y accéder. Par mules ou à pied, sur près de 5 kilomètres, un chemin escarpé s’enroule autour de 26 virages en épingles à cheveux et serpente dans la falaise en descendant les 500 mètres d’à pic.

Une vingtaine d’années après son aménagement, au début du siècle dernier, l’écrivain Jack London l’emprunte non sans appréhension. Il le dit lui-même : un instant d’inattention pourrait valoir un plongeon de plus de 500 mètres en chute libre vers l’océan. À califourchon sur une mule, la jambe droite des cavaliers frotte la paroi tandis que leur pied gauche est à l’aplomb du vide. De ravins en canyons vertigineux, on a alors la juste mesure de l’isolement de ceux que l’on appellent encore « les lépreux ». Au pied de la falaise, le paysage devient moins sévère, se déclinant en terre rouge, plage de sable noir et collines verdoyantes. Mais un regard vers les immenses falaises suffit à donner le vertige. Oppressantes, elles sont les barreaux de la prison. Elles sont sans doute moins imposantes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient autrefois, puisque désormais Kalaupapa dispose d’un aéroport qui ravitaille quotidiennement la péninsule.

Au cœur de la léproserie, Richard et Gloria Marks sont le moteur du Damien Tours, la seule façon – ou presque – de visiter la péninsule. Ils perpétuent également la mémoire du père Damien. Ce prêtre belge, arrivé presque par malchance. Qui a organisé la colonie. Les premiers arrivants s’étaient réfugiés dans des huttes de fortune, des grottes ou encore des anfractuosités rocheuses. Désespérés, ils n’avaient pas su s’organiser, et retrouver l’autosuffisance des polynésiens. Sans avenir, ils s’affrontaient sans merci dans un état de nature sans loi ni pitié. En 1873, l’arrivée du père Damien modifie radicalement la vie des survivants : des baraquements sont construits, et des fonds finissent par arriver jusqu’à la colonie. Il est le premier « sain » à choisir de rester. Il est aussi le premier sain à y contracter le virus, pour en mourir en 1889. Le récit de son aventure est surtout celle de son dévouement, alors que des médecins, habillés en apiculteurs, refusaient de toucher les malades ou de les approcher… Comme tous ici, Gloria et Richard Marks portent les stigmates du virus d’Hansen. Comme tous, ils sont arrivés, plus ou moins jeunes, coupés de leur famille, déracinés à jamais. Comme tous, ils ont souffert de l’ostracisme qui affecte encore cette maladie… et de l’éloignement de leurs enfants. De leurs enfants envolés. Car aujourd’hui encore les lois de l’État interdisent aux enfants de moins de 16 ans de se rendre à Kalaupapa, et les visiteurs, dont le nombre est limité chaque jour, doivent être encadrés. Ceux qui ont eu des enfants ont dû se résoudre à les laisser partir pour être élevés en-dehors de la colonie. Bien sûr, à plusieurs reprises, ils ont, les uns et les autres, cherché à cacher les naissances. Juste un moment. Simplement pour les garder un peu. Pour profiter de ce bonheur volé au monde « sain ».

La découverte d’un antidote en 1941 a mis un terme à la contagiosité de la maladie de Hansen. Mais la politique officielle d’isolement n’est abrogée qu’en 1969. Et à ce moment, lorsque le gouvernement des Etats-Unis « libère » enfin les lépreux de Kalaupapa, nombre de patients choisissent de rester dans leur sanctuaire. Parce qu’ils ont vécu trop longtemps hors du monde. Parce qu’à l’extérieur, la lèpre fait encore peur. Parce que les stigmates de la maladie sont une honte à porter pour les familles. De la péninsule, Jimmy Carter a fait un parc national en 1981. Si aujourd’hui les habitants de Kalaupapa refusent le plus souvent de parler, de se montrer et s’il est interdit de les photographier, c’est que leur histoire n’est pas un spectacle. Kalaupapa n’est pourtant pas l’histoire d’une déchéance, ni celle du désespoir. Il y a dans les stigmates de ces visages dévorés, ces moignons décharnés, un irréductible instinct de vie.

Molokai est la mémoire de l’autre Hawaï. Violente et sauvage. Déchirée et arrogante. Pour les promoteurs, cette terre de Molokai est kapu. Pour les touristes, elle peut être hostile. Elle témoigne d’une époque oubliée.

Élisabeth Vallet
Professeure associée au département de géographie de l’UQAM et directrice de recherches à la Chaire Raoul-Dandurand

Twitter @geopolitics2020

 

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