Mon opinion Head and Shoulders

Je suis très content pour Linden MacIntyre, le mordant journaliste d’enquête de la CBC grand pourfendeur de corporations sans scrupules. Il vient de gagner, pour son dernier roman, le plus prestigieux prix littéraire canadien, le

 À vendre: tout ? (Photo WikiCommons)
À vendre: tout ? (Photo WikiCommons)

Giller Prize. Pardon, c’était le Giller Prize, nommé en l’honneur de la critique littéraire Doris Giller par son riche mari, en 1994. Depuis 2005 — cela m’avait échappé — il s’appelle le Scotiabank Giller Prize. La banque Scotia, qui a doublé la bourse associée au prix, célèbre ainsi, dit son pdg Rick Waugh, «les réalisations et les idéaux des auteurs canadiens». Il faut applaudir l’appui de la banque à cette noble cause. Mais pourquoi faut-il que son altruisme soit si égoïste qu’il aille jusqu’à défigurer l’intitulé même du prix pour y accoler le nom de l’entreprise ?

Déjà, j’étais aux anges que Dany Lafferrière ait remporté le prix Médicis. Mais je suis aujourd’hui doublement ravi qu’il n’ait pas remporté, à la place, le prix Société Générale Médicis ou encore Yoplait Médicis. Et je suis triplement content que Barak Obama ait remporté le Nobel de la paix, et non le Volvo Nobel de la paix.

Vous me direz que la commandite n’est pas née hier et vous auriez raison de noter que dans mon emploi, au Cérium, des entreprises et associations financent des activités et que nous mentionnons ces dons. J’ai cependant toujours résisté à l’idée de nommer une Chaire de recherche au nom d’un contributeur (une pratique courante), par exemple. Et les Prix du Cérium ne seront jamais, tant que j’y suis, les Prix Gâteaux Vachon du Cérium. (Non, ce n’est pas un débat.)

Mais l’arrivée de la commandite dans le titre d’un prix littéraire marque, à mon avis, le passage d’une nouvelle frontière. D’autres innovations récentes font aussi tiquer. Scotia, encore elle, a «acheté» le nom du plus grand cinéma de Montréal, sur la Catherine. L »ancien Paramount se nomme maintenant le Cinéma Banque Scotia. Quoi ? On va au cinéma ou à la banque ? Nous sommes, là, dans le strict monde commercial et il est normal que MM. Guzzo, Odéon ou Famous Players puissent donner leurs noms à leurs salles. (Quoiqu’un peu de français n’aurait pas fait de tort dans ce dernier cas et, pendant que j’y suis, que fait l’OLF pour faire changer le nom des Fabulous Fourteen ? Mais je m’égare.) Louer le nom d’une salle à une autre entreprise qui oeuvre dans un autre domaine est d’après moi une mauvaise décision d’affaires, mais c’est aussi le signe d’une dangereuse contagion de la commandite. La frontière du prix littéraire — par nature dédié à l’excellence, à l’oeuvre qui se détache de l’ordinaire — maintenant franchie, la frontière du bon sens étant franchie avec une salle de cinéma/banque, que l’avenir nous réserve-t-il ? Comme ne le disait pas Confucius: passées les bornes, il n’y a plus de limites !

Faisons quelques tests:
Les Nouvelles TVA Banque Scotia
Le Boulevard René-Lévesque Lactantia
Le Muslix Vieux Montréal
Le blogue Head and Shoulders Jean-François Lisée
Je vous invite, chers internautes, à compléter la liste.

Ce n’est pas que l’avenir qui fait peur. C’est le passé récent et le présent.

On en a eu l’écho, en juin dernier, avec l’ouverture de la Maison du Festival Rio Tinto. Un festival Rio Tinto, dites-vous ? Est-ce un festival de la rivière rouge (traduction littérale) ? Un festival de l’aluminium (ce que produit la Compagnie Rio Tinto) ? Non. C’est une maison du Jazz. Encore une fois, il faut applaudir le citoyen corporatif Rio Tinto de soutenir ainsi le Festival de Jazz. Mais si c’est du soutien, pourquoi faut-il que le nom de la Maison du Jazz ne porte pas le nom de Maison du Jazz ? Pourquoi Rio Tinto n’achète-t-il pas le nom de la Maison pour le redonner, tout propre, au Festival ? Ça, c’est un don.

Il y a ainsi tout un patrimoine commun, à la limite de la propriété privée et de l’utilisation collective, où le mercantilisme est en train de progresser, sans rencontrer beaucoup de résistance. Naguère, le grand lieu de rassemblement du hockey était le Forum. Ensuite ce fut le Centre Molson, puis le Centre Bell, qui aurait bien pu devenir le Centre Quebecor ou Péladeau. De même on apprenait récemment que le futur nouveau Colisée de Québec pourrait s’appeler le Colisée Labatt. On comprend la logique économique. Mais on peut s’en désoler. Vendre son identité au plus offrant est déjà condamnable, que l’identité vendue soit revendue ensuite et relabellisée est un avilissement supplémentaire. Une chute de dignité.

Les grands lieux de rassemblement collectifs, fussent-ils privés, devraient incarner, dans leurs noms, non la volonté d’une entreprise d’augmenter sa visibilité, donc ses ventes, mais l’expression de la raison même de se rassembler. Le Yankee Stadium indique exactement pourquoi, principalement, on y va. Que le Centre Bell devienne le Centre des Canadiens tomberait sous le sens. Et ce serait un énorme cadeau de Bell aux fans. On aimerait aussi se rendre, fébriles, au Centre Maurice Richard (il y a déjà l’aréna, mais il mérite encore mieux). Et qu’on garde le nom de Bell là où il va à merveille: au Musée du téléphone.

(Pour une autre de mes tirades anti-pubs, voir ma chronique:  Les nouvelles frontières du mensonge.)

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19 commentaires
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Je suppose que c’est beaucoup plus noble de recevoir un prix qui a été payé par la coercition de l’État (c.-à-d. les impôts) que de recevoir un prix qui a été payé par des gens qui ont mis volontairement leur argent dans une cause qui leur tenait à coeur.

CHOISIR SES COMBATS

Que les commanditaires veuillent un signe ostentatoire de leur commandite, ça ne m’apparaît pas méchant. Le problème se faufile quand il y a conflit d’intérêt entre la commandite et le commandité. Je m’explique.

Une chaire d’université doit garder une indépendance face à ses contributeurs, l’affubler d’un nom de commanditaire la met en conflit d’intérêt. Un service public, et plus particulièrement un service d’information, lorsqu’il exhibe de la publicité à côté ou entre les titres ou les guichets, est en flagrant conflit d’intérêt. J’ai vu des publicités de médicaments sur les murs d’un hôpital ; que doit-on en conclure ? Que cet hôpital encourage ces médicaments-là ? Pourriez-vous imaginer des pubs de Volvo ou de Toyota à la SAAQ ?

La bonne nouvelle GM (devenue la bonne nouvelle TVA), le gala Métro Star (devenu le gala Artis), le Centre Molson (devenu le Centre Bell) montrent que l’association ostentatoire est une arme à deux tranchants quand l’association cesse, mais c’est le jeu de l’offre et de la demande, du marketing ingénieux et des campagnes publicitaires croisées. C’est bien moins pernicieux que la pub au Téléjournal, le placement de produit ou des pseudo-commandites comme Igor de Vachon ou des cahiers éducatifs du Canadien de Montréal !

Il faut choisir ses combats et les conflits d’intérêt sont, à mon sens, prioritaires.

Les Prix Félix Biscuits Leclerc

Les Prix du P’tit Québec Kraft

Prix Gémeaux Société du Cancer Du Maurier

Grand Prix Metropolis bleu Red Bull Yellow Shoes

Grand prix du livre de Montréal New York Fries

Mérite du Barreau Dessau

Le Pont Jacques tic tac Cartier

Grande Bibliothèque IKEA

La droite vous dira que l’argent offert par les corporations, c’est de l’argent de moins de nos taxes.

J’ai toujours pensé que rien ne forçait les journalistes à parler du « Centre Bell ». Ils pourraient aussi bien parler du « Nouveau Forum », de « la Maison de Papa Gillet » « de la Grande taverne », bref de tous les homonymes et périphrases qu’adorent utiliser Gagnon à Radio-Canada, le poète des sports de la Grande Tour.

Parlant image, avez-vous vu qui Régis a embauché pour changer l’image de Québec? Régis, il l’a l’affaire!

http://www.cyberpresse.ca/le-soleil/actualites/la-capitale/200911/11/01-920660-un-gourou-new-yorkais-rajeunirait-limage-de-quebec.php

La raison principale d’être contre la marchandisation des espaces publics ne tient pas à la pollution toponymique et nominative, quoi qu’elles soient déjà insupportables. Non, l’effet pervers de ce type de publicité engendre un glissement de la fonction première de l’Université dans notre société : favoriser le développement des connaissances scientifiques.

On sait que les publicitaires ont des buts à court terme et à moyen terme et évitent comme la peste de mal paraître en associant leur image de marque à des projets mitigés sous l’angle de la marchandisation. Nous voyons poindre l’intérêt marchand qui oriente d’ores et déjà la recherche vers celle dite appliquée au détriment de la recherche dite fondamentale.

Les deux approches de recherche sont complémentaires, mais il ne faut pas perdre de vue que la première forme découle de la seconde. Sans recherche fondamentale, non seulement freine-t-on le progrès des connaissances, mais on l’instrumentalise. Et plus pernicieux encore, il arrive parfois que les intérêts des entreprises soient opposés à ceux de la recherche; en pharmaceutique ne voit-on pas les orientations de la recherche à travers les produits développés ? Et que penser de la production d’armes nouvelles dans un contexte prioritairement pragmatique ? Soulever la question donne froid dans le dos !

Notre indignation qui subit les assauts répétés des pro-développement marchand à tout prix a maintenant un fondement de nature épistémologique. Mince bouclier face au contexte économique actuel et à l’urgence d’agir qui vient légitimer la suprématie du capital sur le social.

et pourquoi pas le Coca Cola – Colisée Pepsi ou le Vaccin H1N1 – Maple Leafs ou pour finir le Le Jour du Seigneur – La Mecque.

Il y a longtemps que ce mercantilisme tous azimuts m’agace, ou me désole, et parfois m’horripile. À quand le jour où nous marcherons sur des trottoirs Nike éclairés par des lampadaires Philips bordant des boulevards Accurso en respirant de l’air Ventilabec ?
La situation que vous décrivez (dénoncez?) témoigne à mon avis d’une certaine décadence intellectuelle de notre société, je dirais même d’une certaine putasserie, puisque nous consentons à vendre notre environnement visuel à des entreprises qui n’ont absolument rien de philanthropique et qui en tirent profits. Le plus choquant, c’est que la très grande majorité des gens s’imaginent justement que c’est par vocation sociale que ces entreprises «investissent» dans ces commandites dites «de prestige», comme si elles ne refilaient pas la facture aux cons-sommateurs que nous sommes dans le prix de leurs produits.

Pire selon moi est le bâtiment complet de l’école des hautes études commerciales (HEC) de Montréal où chaque mètre carré est vendu au plus offrant.

Les commandites vont continuer à nous envahir en augmentant, jusqu’au jour où un génie(euh?) du marketing va conseiller de redonner le vrai nom à un endroit, organisme, prix ou objet et que ce sera tellement nouveau et audacieux que tout le monde va en parler. Cela donnera une merveilleuse et positive publicité, donc tout le monde va faire la même chose qui a marché…espérons-le!

M. Lisée,
Parmi le menu-gratin du monde politique du Québec d’aucuns pourraient s’adjuger un commanditaire.

Par exemple:
1. Gérald Tremblay, maire de Montréal Simard-Beaudry
2. Julie Boulet, ministre du Transport BPR

Much ado about nothing? Je n’ai jamais entendu de gens se désoler de ce que Paul Krugman ait reçu le « prix Sveriges Riksbank Prize en Sciences Economiques à la mémoire d’ Alfred Nobel » en 2008. La plupart des gens abbrévient en disant qu’il a obtenu le prix Nobel d’économie. Puis passent à autre chose.

Ne peut-on faire de même avec les prix que vous énumérez?
Ce qui compte, c’est la qualité et l’impartialité du comité de sélection. Le comité de sélection pour le prix Nobel d’économie est l’Académie des Sciences de Suède : exactement comme pour les autres prix Nobel en sciences, et contrairement au prix Nobel de la paix qui perd toute crédibilité car il est donné essentiellement par un comité de politiciens. (Le prix de littérature est donné par l’Académie des Lettres.)

Je préferais un « prix Nobel gâteaux Vachon » de la paix qui soit sérieux, donné par un comité sérieux, au prix Nobel de la paix actuel, qui est essentiellement un prix partisan. Je ne comprends pas la réticence de M. Lisée face à ce détail qu’est le nom d’un prix. N’est-ce pas la substance qui compte avant tout ?
Le prix Nobel d’économie est une « commandite », si vous voulez, depuis 41 ans. Où est le problème ? Quel est le problème à ce qu’il y ait un pavillon Jean Coutu et un pavillon Bronfman à l’université de Montréal ? N’est-ce pas du dénigrement gratuit, ou encore exiger une perfection dans l’altruisme que peu demandent ailleurs ?

Je serais quand même assez scandalisé que le nom de l’hypothétique nouveau colisée de Québec soit vendu à une société en échange de 5-10 millions alors qu’on demanderait aux citoyens via les 3 paliers de gouvernement de financer quasiment 100% du projet.

En fait, pour toute infrastructure payée par les fonds publics, cela devrait être interdit de refiler le nom à une société privée.

les commentaires du dr Laughrea sont intéressants et me forcent à cogiter un peu plus sur ce sujet.
Comme disait mon vieux père:
A part quelques imbéciles, personne ne possède la vérité.

yg

Dans la catégorie des prix littéraires commandités, le Scotiabank Giller Prize n’est pas seul, loin s’en faut. En effet, l’un des prix les plus prestigieux de l’anglophonie mondiale, le Booker Prize, s’est lui aussi « vendu » à une institution financière, le Man Group. D’où le nom du prix depuis 2002: le Man Booker Prize.

Wikipedia nous apprend cependant que même le nom original du prix était attribuable à un commanditaire, le détaillant et groupe d’alimentation britannique Booker-McConnell!

Je veux répéter la question de M. Lisée, qui à mon sens résume l’essentiel de son article: « Pourquoi Rio Tinto n’achète-t-il pas le nom de la Maison pour le redonner, tout propre, au Festival ? Ça, c’est un don. »
Car je crois qu’il n’y a pas de don dans ces rebaptêmes, il n’y a que de la pub. Et ça tue effectivement les raisons qui étaient à l’origine de la création des événements ou lieux.

Puisqu’on en parle du prix Nobel

C’est le pire des pires: Alfred Nobel a été nommé le marchand de la mort. Il a inventé les explosifs dont la dynamite et ce qu’il appela la dynamite extra Nobel..

Quel Paradoxe!