Naheed Nenshi, l’hirondelle de Calgary

Si les électeurs âgés de 18 à 24 ans déterminaient la composition de la Chambre des communes, le gouvernement serait toujours minoritaire, mais c’est le chef libéral Michael Ignatieff qui serait premier ministre, tandis que les conservateurs de Stephen Harper devraient se contenter de la dernière place dans l’opposition, derrière le NPD et le Bloc québécois.

L’hirondelle de Calgary
Photo : Jeff McIntosh/PC

S’il faut en croire un sondage mené en septembre par la maison Ekos auprès de la plus jeune tranche de l’électorat, Gilles Duceppe n’a pas à s’inquié­ter de l’avenir de sa for­mation. Les jeunes électeurs qué­bécois sont encore plus favo­rables au Bloc que leurs aînés. Mais le grand gagnant d’un Parlement ainsi remanié serait tout de même le Parti vert, qui passerait de 0 à 43 sièges.

Ce n’est pas pour s’amuser que le sondeur Frank Graves s’est livré à cette démarche de politique-fiction, mais pour démontrer combien le vote des jeunes pourrait changer la donne si seulement ils fréquentaient les isoloirs avec une assiduité comparable à celle des baby-boomers.

En 2005, une étude effectuée par Élections Canada concluait qu’à peine un électeur sur trois parmi les 18 à 24 ans exerçait son droit de vote, contre trois sur quatre dans le groupe des 58 à 67 ans.

Aujourd’hui, au Canada, la pro­portion d’électeurs qui boudent les urnes est plus élevée que la proportion de ceux qui ont porté le gouvernement Harper au pouvoir en 2006 et en 2008. Parmi les 40 % qui ne se sont pas manifestés aux dernières élections fédérales, il y avait d’abord un groupe important d’électeurs, surtout jeunes et souvent issus de communautés culturelles, qui n’ont jamais voté.

Aux États-Unis, la mobilisation d’une foule d’électeurs qui n’avaient pas l’habitude de voter a joué pour beaucoup dans l’élection de Barack Obama, il y a deux ans. Depuis sa victoire à la présidence, il n’y a pas un stratège politique canadien qui ne s’acharne à reproduire sa recette.

Ce n’est finalement pas Michael Ignatieff, ni encore Jack Layton ou Elizabeth May, qui aura réussi le premier à reprendre à son compte la méthode Obama, mais plutôt un obscur professeur d’administration de Calgary.

À la mi-octobre, la capitale albertaine du pétrole a surpris la classe politique en devenant la première ville importante au Canada à élire un maire de religion musulmane. Au moment où il s’était lancé dans la campagne à la mairie, Naheed Nenshi pouvait compter sur à peine… 1 % d’appuis dans les intentions de vote. Au fil d’arri­vée, il a coiffé deux poids lourds de l’establishment de sa ville pour s’emparer de la mairie.

Pour remporter la victoire, Naheed Nenshi, qui est de cen­tre gauche, a profité de la division du vote de droite entre ses principaux adversaires, mais surtout, il a réussi à attirer dans l’isoloir des milliers d’électeurs en rupture avec la scène municipale. Entre la dernière course à la mairie de Calgary et le scrutin de la mi-octobre, la participation au vote est passée de 33 % à 54 %, une hausse de 21 points. Selon le maire Nenshi, ce sont les médias sociaux – Facebook, Twitter et YouTube – qui ont permis à son message de résonner ainsi dans le chef-lieu de la droite canadienne.

La victoire inattendue de Naheed Nenshi n’augure pas plus une révolution rose en Alberta au prochain scrutin fédéral que la remarquable victoire d’un candidat de droite à la mairie de Toronto ne laisse présager un raz-de-marée conservateur imminent dans la métropole ontarienne. Au Canada, la politique municipale n’est pas un calque de la politique provinciale ou fédérale. Mais l’expérience calgarienne illustre combien les médias sociaux sont en voie de recréer le lien direct entre politiciens et électeurs, un lien qui s’était perdu depuis que les grandes messes politiques télévisées ont remplacé les réunions chez les particuliers.

Une hirondelle à Calgary ne fait pas le printemps pour la démocratie électorale au Canada. Aux États-Unis, bon nombre de ceux que le président Obama avait amenés à l’isoloir pour la première fois, il y a deux ans, ont fait faux bond à ses démocrates à l’occa­sion des élections de mi-mandat de l’automne.

La victoire du maire Nenshi suggère néanmoins que l’apathie dans laquelle se complaît une partie importante de l’élec­torat – au Québec comme dans le reste du Canada – n’est pas un état permanent et qu’un discours politique plus pertinent peut encore la sortir de son hibernation.

 

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