Naheed Nenshi : un visionnaire à Calgary

C’est déjà une petite révolution pour la capitale des cowboys d’avoir élu un maire musulman. Et Naheed Nenshi n’a pas fini d’étonner, avec ses nouvelles idées en matière de développement urbain !

Naheed Nenshi : un visionnaire à Calgary
Photo : jon_a_ross/Flickr/CC 2.0

On l’imagine à la tête de Toronto ou de Montréal, mais c’est Calgary qui l’a élu maire, en octobre 2010.

Bouille souriante, boucles noires et discours limpide : Naheed Nenshi, célibataire de 39 ans, a surpris tout le monde en devenant le premier maire musulman du pays.

Son ambition : reconnecter la population à la vie municipale. Pari partiellement gagné puisque, aux dernières élections municipales, il a fait passer le taux de participation de 33 % à 54 %. Décliné en « 12 better ideas » (voir l’encadré plus loin) visant à améliorer la vie des Calgariens, son programme prévoit d’abolir la bureaucratie, de densifier le centre-ville, de combattre la pauvreté, d’améliorer l’accès à l’aéroport, etc.

Loin des clichés sur les cowboys et les rednecks de droite, ce fils d’immigrants, d’ascendance sud-asiatique, incarne une ville de plus en plus cosmopolite, que le Canada n’a pas vue changer.

Utilisateur averti de Facebook et Twitter, qui ont contribué à son élection, il a fait traduire en 23 langues les brochures et vidéos (toutes diffusées sur YouTube) présentant son programme. « Conservateur fiscal progressiste », Nenshi soutient la cause des démunis, mais se veut un gestionnaire avisé de l’argent des contribuables.

Son CV a de quoi faire pâlir bien des élus : après un bac en commerce à l’Université de Calgary et une maîtrise en politique à Harvard, il a été professeur, entrepreneur, chroniqueur, auteur d’une étude sur le développement urbain… C’est un amoureux des arts et un francophile convaincu, qui a passé un été en immersion à l’Université Laval, à Québec, en 1998.

L’actualité a rencontré ce bourreau de travail à son bureau de l’hôtel de ville de Calgary, où il a répondu à plusieurs questions en français.

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Photo : D. Kimery

 

Vous faites mentir le cliché voulant que votre ville soit composée de « rednecks de droite ». Calgary est-elle en train de changer ?

– Ce cliché n’a jamais été fondé ! Mes parents, d’ascendance indienne, sont venus de Tanzanie il y a 37 ans, lorsque j’étais bébé, et je n’ai jamais senti que quelque chose m’empêchait d’être ce que je suis. Cela dit, cette ville évolue comme le reste du pays. Elle devient plus cosmopolite, plus diversifiée et plus intéressante. Et je suis heureux que les gens commencent à le comprendre.

Si vous deviez décrire Calgary à des Québécois qui n’en connaissent que le Stampede et les cowboys, que leur diriez-vous ?

– À Calgary, personne ne se soucie de votre allure, de votre nom de famille ou de ce que votre père faisait… Un peu différent du Québec, non ? [Rire] Personne ne trouve bizarre qu’un homme qui est issu d’une communauté ethnique et qui a grandi dans une famille immigrante de la classe ouvrière de l’est de Calgary devienne maire de la ville. Tout ce qui importe ici, ce sont vos idées et votre allant pour les concrétiser. Cal­gary est un terreau pour l’innovation et l’entrepreneuriat. Oui, on a des cowboys. Mais Calgary, c’est beaucoup plus que cela ! Les arts et la culture, par exemple. Moi qui suis un amateur de théâtre, je vous assure que nous avons la scène théâtrale la plus florissante au Canada anglais. Plus innovante qu’à Toronto !

Fait-on de la politique différemment quand on est immigrant ou fils d’immigrant ?

– Je vis tous les jours avec les valeurs qui m’ont été inculquées durant mon enfance : la détermination, l’importance de travailler fort, de ne pas gaspiller l’argent. Je dis souvent à la blague que, pour savoir ce qu’est un « conservateur fiscal », il faut avoir grandi dans une famille d’immigrants de la classe moyenne de l’est de Calgary ! Mais ma sœur et moi avons été élevés dans l’idée qu’il fallait partager. Nous n’étions pas riches, mon père était directeur des achats dans une entreprise qui fabriquait des boîtes et des sacs, et ma mère avait un kiosque de billets de loterie. Mais le respect de la dignité humaine et la nécessité de s’occu­per des moins nantis faisaient partie de notre vie.

Que signifie pour vous le fait d’être un musulman canadien ? Est-ce différent d’être un musulman américain ou européen ?

– Quelqu’un m’a un jour demandé si j’étais d’abord canadien ou d’abord musulman. C’est une question ridicule ! Il n’y a pas de dichotomie entre ces deux états. Nous pouvons être fidèles à nos croyances tout en étant des Canadiens convaincus. Les musulmans canadiens vivent dans ce pays depuis une centaine d’années. Et depuis une centaine d’années, ils sont de bons voisins, de bons citoyens, qui ont contribué à bâtir ce pays tout en pratiquant leur foi. Comme les catholiques, les protestants, les hindous, les sikhs… C’est comme ça que nous sommes en tant que Canadiens, et si nous pouvons exporter ce comportement ailleurs, alors il faut le faire ! Un cliché dit que le monde a besoin de plus de Canada, et en ce sens, je crois que c’est vrai.

Des chefs d’État européens – Nicolas Sarkozy en France, David Cameron en Grande-Bretagne et Angela Merkel en Allemagne – ont récemment affirmé que le multiculturalisme était un échec dans leur pays. Des craintes similaires émergent ici aussi. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

– Je ne remets pas en cause la réalité de ces pays, mais je crois que nous, Canadiens, pouvons créer un modèle différent. Ce qui inquiète ces trois chefs d’État, c’est la ghettoïsation et l’étroitesse d’esprit. Au Canada, nous n’avons pas ce problème, du moins pas au Canada anglais (je ne connais pas assez la réalité du Québec pour en juger). Autrement, je ne serais pas assis dans ce fauteuil ! Mais il faut veiller à ce que cela reste ainsi. Je le dis aux différents groupes ethniques que je rencontre : vivez avec vos voisins, contribuez à la vie de votre quartier. La communauté majoritaire a aussi la responsabilité de rester ouverte et accueillante. Avoir des débats ridicules sur le port du kirpan, par exemple, envoie le message que nous, la communauté d’accueil, sommes bornés.

Pourquoi avoir choisi la politique municipale plutôt que provinciale ou fédérale ?

– Parce que j’adore les villes et j’aime comprendre comment elles fonctionnent. Les services fournis par les municipalités sont nécessaires chaque jour et à cha­que heure. Je blague souvent en disant que si le gouvernement fédéral disparaissait, il faudrait une ou deux semaines avant de s’en rendre compte, et sûrement un ou deux jours dans le cas du gouvernement provincial. Mais si l’administration municipale disparaissait, vous n’auriez ni routes, ni lumières, ni eau potable…

Vous dites faire de la politique en « phrases complètes ». Qu’est-ce que cela signifie ? Que vous refusez de donner des clips de 15 secondes aux médias ?

– Ça m’est difficile de répondre aux médias en 15 secondes ; je ne peux même pas dire mon nom aussi vite ! [Rire] C’est important pour moi de discuter avec les gens de ce qui les préoccupe, de préciser les enjeux. C’est pour cela que les 12 better ideas de ma campagne électorale étaient si détaillées. Je ne crois pas à la prétendue apathie citoyenne. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui ne s’intéressait pas à l’avenir de sa ville. C’est vrai que les gens ne votent pas, qu’ils ne participent pas assez, mais ce n’est pas parce qu’ils s’en moquent.

Ce qui leur manque, c’est le lien entre les institutions censées les aider et leur vie quotidienne. Mon job est de rebâtir ce lien, de redonner le pouvoir aux citoyens et de les faire participer aux décisions.

De quelle façon ?

– En les écoutant ! Par exemple, une vaste consultation auprès des Calgariens est en cours afin de déterminer quels services sont essentiels à leurs yeux pour améliorer leur qualité de vie. Lesquels nous devons renforcer et comment. Lesquels nous pouvons éliminer. De cette façon, la Ville pourra élaborer un budget en phase avec les valeurs et priorités de la population

Comme durant votre campagne électorale, vous encouragez les gens à communiquer avec vous dans Facebook et Twitter. En quoi cela vous sert-il ? Et comment trouvez-vous le temps de « twitter » chaque jour ?

– Le grand avantage de Twitter, c’est que les messages ne comptent que 140 caractères ; c’est donc facile de répondre ! Et d’habitude, je réponds tard dans la nuit. Ce qui est intéressant, ce n’est pas l’outil, c’est d’enga­ger les gens dans une conversation sur leur ville. Pour qu’ils ne soient pas de simples spectateurs et qu’ils prennent part aux changements en cours.

Vous travaillez à changer la culture de l’administration municipale, qui compte 14 000 employés. Comment vous y prenez-vous ?

– Je veux transformer la façon dont cette administration travaille au quotidien. Nous sommes en plein processus de transformation, avec l’objectif de nous débarrasser de la bureaucratie. Un processus qui sera long et difficile ! Plutôt que de régir le comportement des gens, cette administration doit s’attacher à faciliter leur succès. Pour devenir une force positive. Chaque employé de première ligne doit se dire : « Mon job est d’aider les citoyens à réussir » et non « Mon job est de faire respecter les règlements ».

Dans les villes du Québec, les syndicats de cols bleus ont souvent mauvaise réputation et leurs relations avec le maire sont difficiles. Avez-vous ce problème à Calgary ?

– Les syndicats publics d’ici ont, pour la plupart, de bonnes relations avec la Ville. Nous sommes actuellement en négociation avec eux et, bien sûr, les discussions peuvent parfois être un peu tendues. Mais nous traitons nos travailleurs avec respect et, dans l’ensemble, nos syndicats sont respectueux du fait que leurs employeurs, ce sont les contribuables. Cela dit, y a-t-il place à l’amélioration ? Évidemment !

Comment comptez-vous transformer Calgary en ville verte, alors qu’une majorité de Calgariens vont travailler en voiture ?

– Ça, c’est un mythe persistant sur Calgary. En réalité, la proportion de Calgariens qui utilisent les transports en commun est l’une des plus élevées d’Amérique du Nord. Nous avons toutefois des progrès à faire pour améliorer la desserte à l’intérieur de la ville au moyen de nouvelles lignes de train léger et d’un vaste réseau d’autobus express.

Et en dehors des transports ?

– Nous devons faire mieux dans le traitement des déchets. Nous avons été la dernière ville au Canada à offrir un service de collecte en bordure de rue des produits recyclables et nous étudions actuellement une façon d’instaurer le compostage des déchets organiques. C’est toutefois l’étalement urbain qui a le plus gros impact environnemental chez nous. Nous devons absolument le réduire. Il faut offrir plus de logements au centre-ville et densifier les quartiers existants, en incitant de jeunes familles à s’y installer. Nous devons également bâtir des cadres de vie offrant tous les services dans les nouveaux quartiers, aux abords de la ville. Les quartiers que nous construisons actuellement sont très différents de ceux d’il y a cinq ans. Beaucoup plus denses, ils sont conçus pour accueillir des habitants de revenus variés et peuvent être plus facilement desservis par les transports collectifs.

Vous gérez donc aussi les banlieues ?

– En fait, nous n’avons pas beaucoup de banlieues : Cal­gary s’est développée suivant le concept de unicity : une seule ville [NDLR : administrée par une autorité munici­pale centrale]. Un concept peu usité au Canada. Cette façon de fonctionner nous permet d’être maîtres de notre destinée.  

Quelles autres villes, au Canada ou ailleurs, vous inspirent ?

– Je suis un grand adepte du réaménagement urbain de Melbourne, en Australie. Et de la façon dont la ville de Curitiba, dans le sud du Brésil, utilise les autobus express. Au Canada, il y a aussi plusieurs idées que nous pouvons emprunter : la manière dont Vancouver s’est densifiée tout en préservant son environnement naturel. Ou celle dont Montréal a intégré l’utilisation des vélos, en dépit de la rigueur de son climat. Tout ça est très inspirant !

 

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Quelques better ideas de Nenshi

– Limiter l’étalement urbain et densifier le centre-ville. Taxer davantage les entrepreneurs immobiliers qui construisent en périphérie. Encourager, par des avantages financiers, les entrepreneurs qui choisissent le centre-ville.

– Combattre la pauvreté en offrant plus de logements abordables ; unifier les différents services d’aide aux démunis pour les rendre plus efficaces.

– Renforcer l’indépendance du vérificateur de la Ville.

– Améliorer les services aux entrepreneurs, notamment en éliminant d’inutiles étapes d’approbation.

– Faciliter la création de locaux consacrés aux arts et autres lieux de travail pour les artistes émergents.

 

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Coup d’œil sur Calgary

Population en 2010 :
1,32 million d’habitants
(La troisième des villes les plus peuplées du Canada)

Population estimée en 2020 :
1,52 million d’habitants

Salaire annuel moyen :
49 100 dollars
(le plus élevé au Canada)

Âge médian :
35,5 ans (39,5 ans au Canada)