Naomi Klein, le capitalisme et la lutte contre les changements climatiques

Le défi des changements climatiques est trop important pour que des solutions efficaces soient sacrifiées sur l’autel de l’idéologie, dit Jocelyn Maclure.

PolitiqueNaomi Klein a fait un passage remarqué, dimanche dernier, à Tout le monde en parle.

On n’en voudra certainement pas à l’équipe de TLMEP d’avoir invité l’essayiste canadienne. Son plus récent bouquin, Tout peut changer : Capitalisme et changement climatique, vient d’être traduit en français par Lux éditeur.

Klein a sans aucun doute raison d’attirer notre attention sur l’importance des changements climatiques et la nécessité d’amorcer une transition vers une économie plus verte. Les catastrophes écologiques vont se succéder et bouleverser radicalement notre mode de vie si les énergies fossiles ne sont pas remplacées par des énergies renouvelables. Mes enfants, qui sont en âge préscolaire, nous reprocheront probablement un jour notre inconscience et notre manque de détermination.

Klein soutient aussi que la lutte contre les changements climatiques exigera une sortie du capitalisme comme modèle économique. Son propos devient ici nettement plus nébuleux.

Si le capitalisme est défini comme un système faisant la promotion de l’extension continue de l’économie de marché, d’une croissance économique forte et infinie et de l’idée d’un État minimal qui régule peu l’action des entreprises, Klein a sans aucun doute raison.

Ce capitalisme pur, toutefois, n’existe nulle part. Même les États qui ont été les plus transformés par la vague conservatrice du début des années 1980 ne correspondent pas à cette image.

Naomi_Klein_TouPeutChanger_petit2Dans plusieurs entrevues, Klein donne, paradoxalement, l’exemple de l’Allemagne pour démontrer que son programme n’est pas complètement utopique. «En Allemagne, dit-elle, 25 % de l’électricité provient dorénavant d’énergies renouvelables.»

Si l’exemple de l’Allemagne démontre qu’il est parfaitement possible d’investir bien davantage dans les énergies renouvelables, il est très mal choisi si l’on veut défendre l’idée qu’une sortie du modèle actuel soit nécessaire.

A-t-on besoin de rappeler que la puissante économie allemande s’appuie lourdement sur ses exportations et a, par conséquent, beaucoup profité de la libéralisation des échanges commerciaux — en particulier au sein de l’Union européenne ? L’exemple des pays scandinaves n’amène pas lui non plus beaucoup d’eau au moulin de la thèse qu’une rupture radicale soit nécessaire.

Klein a raison lorsqu’elle affirme qu’il ne faut pas placer nos espoirs entre les mains des riches entrepreneurs et investisseurs qui pensent pouvoir renverser le cours des choses par la philanthropie et l’innovation technologique. La lutte contre les changements climatiques exige des mesures collectives débattues démocratiquement, et la philanthropie ne doit pas remplacer les prélèvements fiscaux appropriés sur les hauts revenus.

Cela dit, ce qui me semble le plus contre-productif dans le discours de Klein, c’est ce qui apparaît comme une hostilité de principe aux solutions fondées (au moins partiellement) sur le marché. Le défi des changements climatiques est trop important pour que des solutions efficaces soient sacrifiées sur l’autel de l’idéologie.

Klein s’oppose ainsi aux politiques qui auraient pour effet de mettre un prix sur la production de gaz à effet de serre, comme une taxe sur le carbone ou un schème de plafonnement et d’échange de droits d’émission (cap and trade). Michael Sandel, philosophe politique à l’Université Harvard, épouse aussi ce scepticisme dans son livre Ce que l’argent ne saurait acheter.

Ces mesures sont, selon Naomi Klein, des «diachylons», des pseudosolutions qui alimentent ce qu’elle appelle le «fondamentalisme du marché». Pourtant, une taxe sur les émissions, si elle est suffisamment élevée, permet de punir sévèrement les grands pollueurs qui résistent au changement.

Un système de plafonnement et d’échange fait quant à lui en sorte que les compagnies qui dépassent le seuil d’émission maximal doivent acheter, sur un marché du carbone, des droits d’émission non utilisés par des entreprises qui n’atteignent pas leur propre limite. Ainsi, les entreprises qui verdissent leurs modes de production sont récompensées, alors que celles qui ne le font pas doivent en payer le prix.

Dans les deux cas, les industries polluantes doivent enfin assumer — c’est-à-dire «internaliser», dans le langage des économistes — les coûts sociaux de leurs activités polluantes, plutôt que de les faire payer par l’ensemble des citoyens. L’utilisation de pétrole et de charbon pour produire de l’énergie deviendrait très coûteuse, et même le coût de l’utilisation du gaz naturel pourrait monter, ce qui rendrait les énergies renouvelables plus concurrentes. Comment, comme le demande l’économiste nobélisé Paul Krugman, s’y opposer ?

Il est tout à fait possible de penser qu’il y a des limites morales à la marchandisation — c’est-à-dire qu’on ne devrait pas, par exemple, pouvoir payer pour tuer des espèces animales protégées, faire porter un bébé ou stériliser des femmes toxicomanes —, tout en se disant que des incitatifs économiques doivent faire partie de l’arsenal de politiques publiques qui nous permettra de réduire les émissions de gaz à effet de serre.

L’idée que de vendre des «droits de polluer» serait moralement répréhensible néglige le fait que l’activité humaine produit nécessairement des gaz à effet de serre, et que l’objectif est, par conséquent, de les réduire et non de les éliminer.

Si la position de Klein était qu’il ne faut pas tout miser sur des solutions basées sur le marché, nous ne pourrions qu’être d’accord. La lutte contre les changements climatiques passe aussi par la diminution du nombre de véhicules sur nos routes — ce qui ne se fera pas, cela dit, sans l’adoption de taxes rendant leur utilisation plus coûteuse — et par une réduction importante de la consommation de viande. Ce n’est pas, malheureusement, ce que nous dit Klein.

Naomi Klein était digne, brillante et respectueuse dans son entrevue à TLMEP, et elle écrit des livres qui éveillent des consciences et invitent à la mobilisation.

Je crains, toutefois, que ses prises de position encouragent la fermeture dogmatique à l’égard de politiques fondées en tout ou en partie sur le marché, ce qui peut aussi ralentir la transition vers une économie plus verte. Si le «fondamentalisme du marché» doit être rejeté, le refus a priori de se servir du marché ou d’incitatifs économiques pour atteindre des objectifs collectifs doit l’être aussi.

(Philosophe à l’Université de Toronto, Joseph Heath, dont le livre Enlightenment 2.0 a remporté mercredi dernier le prix Shaughnessy Cohen du meilleur livre politique canadien publié en 2014, a publié un commentaire critique plus approfondi sur l’essai de Klein ici.)

* * *

À propos de Jocelyn Maclure

Jocelyn Maclure est professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Laval. Il a publié, avec Charles Taylor, Laïcité et liberté de conscience (Boréal), qui a été traduit en plusieurs langues.

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie

12 commentaires
Les commentaires sont fermés.

La critique de la pensée de Naomi Klein par Jocelyn Maclure paraît assez convaincante. Mais une telle critique ne constitue sûrement pas une preuve que le capitalisme est compatible avec la sauvegarde de la nature à l’échelle mondiale ou à une réduction radicale des émissions de GES.

L’inefficacité de l’action des environnementalistes est manifeste. Non pas qu’il faille les en blâmer. Mais il faut reconnaître que c’est le marché capitaliste, plus que tout autre chose, qui induit une hausse continue des émissions alors qu’un consensus scientifique nous appelle à une importante baisse des émissions.

Tout à fait d’accord. Notons également que que Klein tout comme Sandel semble oublier la dimension historique du développement économique dans leur opposition au « cap and trade » des gaz à effet de serre…

Vous affirmez ( !!! ): » le fait que l’activité humaine produit nécessairement des gaz à effet de serre » Fallacieux…

Il est sufisamment démontré aujourd’hui que ce sont le choix de nos entrepreneurs de certaines MÉTHODES de production qui produisent le GROS des gaz à effet de serres. C’est TROP facile de mettre la faute sur le consommateur qui n’a que peu de droit à ce chapitre…

La panacée de faire payer le DROIT de polluer… (Ce qui permet de ne surtout pas remettre en question nos modèles d’affaire.)

Cette solution qui, en plus de distraire des solutions réellement efficaces, RÉDUIT la solution à lier la pollution à sa RENTABILITÉ !!! Si le % de profit est suffisamment élevé, alors on pourra SE PAYER la pollution que d’autres entreprises ( pas assez rigoureuses dans le réduction du coût de leur main d’oeuvre ou du choix de l’endroit où EXPLOITER ( pirater ) les ressources d’un peuple à genoux ) ont permis d’éviter….

Nous n’avons tout simplement plus le temps pour ces FAUX FUYANTS…

Devant l’implacable logique d’une IMPOSSIBILITÉ de maintenir un système de production ( qui certes nous a permis de merveilleux progrès à une époque de notre développement HUMAIN ), il nous faut envisager un système de production DIFFÉRENT et surtout DURABLE.

Bien évidemment, les grands gagnants actuels (et à court terme) ne VOUDRONT PAS lâcher le morceaux !!!

Alors, j’ai vraiment peur de la résurgence des théories du Révérend Malthus ( aujourd’hui renommées POPULATIONNISTES ) qui tenteront de faire porter les responsabilités des GRANDS POLLUEURS sur les Humains en général et surtout sur ceux qui sont pauvres, pas blancs et qui font trop d’enfants….

C’est tellllement facile de nous induire en erreur avec des calculs simplistes et des peurs trop aisées à exciter…

Pourtant:

Les émissions de CO2 posent problème dans les pays
riches, pas dans les pays pauvres. En 2006, les 19 pays du G20
ont produit plus de 22,5 milliards de tonnes de CO2, soit 78 %
du total mondial et presque quatre fois le total d’émissions des
autres pays réunis. C’est plus de 770 fois la quantité de CO2
émise par les 19 pays les moins polluants. Les émissions de CO2
par habitant aux États-Unis sont 98 fois plus importantes qu’en
Gambie, 132 fois plus importantes qu’à Madagascar, 197 fois
plus importantes qu’au Mozambique et 400 fois plus impor-
tantes qu’au Mali ou au Burkina Faso ».

Il n’existe aucune correspondance entre le taux d’émissions
et la densité de population.

A lire absolument: Une planète trop peuplée ? Le mythe populationniste, l’immigration et la crise écologique. Par Ian Angus et Simon Butler.

Entendu en fin de semaine à Radio-Canada.
Hubert Reeves qui nous (les pays riches) accusait d’être responsables de l’ouragan au Vanutou!!!
Comme quoi on peut être bolé et dire parfois des énormités

Vous n’avez pas idée à qui vous avez affaire. Hier, à Las Olas, un couple a laissé son automobile fonctionner pendant une heure à l’air climatisé, pendant qu’ils mangeaient sur une terrasse. Il y avait deux chiens dans la voiture. À eux seuls, ces chiens ont fait brûler un gallon d’essence non renouvelable + la pollution sur la terrasse. Personne ne s’est offusqué de la chose et les femmes propriétaires de chiens sont appelées des mommies… mamans ! Avec un monde de fous pareil, il y a peu d’espoir qu’on puisse sauver notre planète de la pollution…

Effectivement, cette partie des arguments de Mme Klein est faible, surtout quand on pense à ce que pourrait être l’alternative au capitalisme… Le socialisme? Le communisme? Dans ces cas, ça ne semble pas marcher en terme de sauvegarde de l’environnement; par exemple l’un des plus grand pollueurs de la planète est la Chine… communiste. Mais, ceci dit, il ne fait pas de doute que le but du capitalisme, le profit à tout prix, mène directement à l’abus et au pillage des richesses naturelles.

Autre aspect de votre texte qui, il me semble, ne tient pas la route. Vous écrivez « Dans les deux cas, les industries polluantes doivent enfin assumer — c’est-à-dire «internaliser», dans le langage des économistes — les coûts sociaux de leurs activités polluantes, plutôt que de les faire payer par l’ensemble des citoyens » L’expérience jusqu’à maintenant démontre clairement que les entreprises passent aux consommateurs les coûts plus élevés qu’ils encourent pour produire. Comment pouvez-vous prétendre que les coûts supplémentaires (que ce soit la taxe sur le carbone ou le « cap & trade ») ne seront pas assumés par les consommateurs?

J. Maclure semble confondre le marché et le capitalisme. Dans son exemple avec l’Allemagne, celui-ci pourrait très bien exporter ses produits ou ses services dans un régime économique communiste, socialiste, pré-capitaliste ou même en faisant du troc. Le capitalisme n’est pas indispensable pour faire des échanges.

Le défaut du capitalisme, c’est qu’il dépend de l’accumulation du capital (richesses) de manière continue qui vient en grande partie de l’exploitation des ressources naturelles et d’une croissance à la consommation qui apporte son lot de gaspillage de ressources.

Et comment répondre à ces questions :

« où seraient la « valeur pour l’actionnaire » et les profits d’un capitalisme auquel on aurait retiré, au nom du bien commun, les territoires suivants d’expansion et de profit :

– La croissance quantitative et la stimulation artificielle des pulsions d’achat
– Le crédit à l’économie et la spéculation financière et boursière sur les monnaies, sur les ressources naturelles et alimentaires, sur le logement, etc.
– Le dumping social et la domination néocoloniale ou impérialiste du Sud
– L’existence de très hauts revenus, et de très bas
– Le dumping écologique et la très grande propriété foncière, la gestion de l’eau, de l’énergie…
– La gestion d’autres services publics et services d’intérêt général associés à des droits universels, dont la protection sociale, l’éducation, la santé, les transports collectifs, etc.
– Les droits de propriété intellectuelle sur les connaissances d’intérêt général, sur le vivant, etc.
– La mise en concurrence inéquitable des territoires et des ressources et le commerce inégal.

Personne n’a la réponse. Mais on peut au moins dire qu’un capitalisme ainsi encadré et limité n’a jamais existé. Car même pendant la période « fordiste » où il a été le plus soumis à des règles et contraintes fortes dans les pays industrialisés (accords de Bretton Woods, forte présence de l’État et des syndicats dans l’économie, impôts très progressifs, inégalités réduites, banques nationales, emplois stables au moins dans la grande industrie, les services publics et les administrations…), il a fonctionné dans le même temps sur la base de la surexploitation sauvage des ressources naturelles et humaines du « Tiers-Monde », en polluant à tour de bras et en industrialisant l’agriculture, et surtout en faisant de la forte croissance de cette époque son principal « argument de vente » auprès de l’opinion. » (Jean Gadrey Peut-on s’en sortir dans le cadre d’un capitalisme réformé ?) http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2010/02/22/peut-on-s%e2%80%99en-sortir-dans-le-cadre-d%e2%80%99un-capitalisme-reforme/

À moins de trouver une façon de faire du capitalisme vert, il contient les éléments de sa propre destruction.

Est-ce à dire qu’il est impossible de faire évoluer tous les États du monde selon le modèle des pays scandinaves ?

« L’exception scandinave:
Plus syndiqués, moins inégalitaires et taxant davantage qu’ailleurs, la Suède, le Danemark et la Finlande montrent une voie… qui détonne!
Stockholm. On peut à la fois tendre vers une plus grande égalité entre les citoyens, notamment en favorisant la syndicalisation, et choisir de taxer la consommation plutôt que d’imposer lourdement les entreprises. Et que cela rapporte à tous, mondialisation ou pas, comme le montre l’exemple scandinave. »

« Le langage commun, chez bien des économistes, est que les pays qui ont de hauts niveaux de taxation, de syndicalisation et d’interventionnisme étatique risquent de mal s’en sortir dans un contexte de mondialisation. Or, sur une période de 30 ans, les pays scandinaves s’en sont mieux sortis que les États-Unis et la plupart des pays d’Europe occidentale, ce qui ferait plutôt d’eux des modèles à suivre », a expliqué mardi au Devoir Stéphane Paquin, professeur et titulaire de la Chaire de recherche en économie politique internationale et comparée. »

Les Scandinaves sont solidaires les uns des autres. Ce n’est pas du tout le cas de l’Amérique où les entreprises et les dirigeants n’hésitent pas à caler ou à tuer leur population pour des privilège$.

Je ne suis pas sûr de vous suivre, mais les pays scandinaves sont dans un système d’économie capitaliste et eux aussi ont des objectifs de croissance, même s’ils ont une plus grande conscience écologique, des valeurs de partage et d’égalité plus prononcés. Ces dernières années, ils ont adopté de la même manière que les autres pays européens des politiques économiques néolibérales.