Navire de Franklin : la politique derrière la découverte

La découverte permettra de résoudre un des mystères de l’histoire maritime et nordique canadienne, mais tout le bruit que fait le gouvernement à son sujet a de quoi faire grincer des dents, dit Manon Cornellier.

PolitiqueLe premier ministre Stephen Harper ne pouvait cacher son plaisir. «On a découvert un des deux navires de Franklin», a-t-il lancé avec joie, comme s’il avait lui-même participé à l’expédition.

Il est vrai que son gouvernement et lui ont investi beaucoup dans ce projet, au propre comme au figuré.

Depuis qu’il est premier ministre, M. Harper a accordé un intérêt qui ne s’est jamais démenti pour l’Arctique. Il y a multiplié visites et annonces, la recherche des bateaux de l’expédition funeste de Sir John Franklin étant du nombre.

La découverte d’un des deux navires emprisonnés par les glaces en 1846 est importante et a fait le tour du monde. Mais pour M. Harper, elle représente plus qu’un exploit scientifique. Elle lui offre un symbole supplémentaire pour soutenir son discours nationaliste au sujet de l’Arctique.

M. Harper est même allé jusqu’à dire, mardi, que les expéditions de Franklin et de ses successeurs «ont jeté les bases de la souveraineté du Canada dans l’Arctique», une affirmation accueillie avec un grain de sel par plusieurs experts.

Au service de la marine royale britannique, Sir Franklin et son équipage avaient pour mission de découvrir le passage du Nord-Ouest afin de raccourcir le voyage entre l’Angleterre et l’Asie. Ils ont échoué, mais les multiples missions lancées pour les retrouver ont permis de dresser une grande partie de la cartographie de ce passage.

Malgré cela, la souveraineté du Canada sur le passage du Nord-Ouest n’est toujours pas reconnue, y compris par nos plus proches voisins, les États-Unis. Pour ce qui est de la frontière nord de notre territoire maritime, elle sera déterminée à partir des relevés des fonds marins que les différents pays nordiques ont accepté de soumettre à un arbitrage onusien.

Par ailleurs, les navires de Franklin se sont échoués avant la Confédération, et le Canada a eu besoin d’un accord diplomatique avec le Royaume-Uni, conclu en 1997, pour obtenir le droit de récupérer des artéfacts.

Le revers d’une découverte

Cette découverte permettra de résoudre un des mystères de l’histoire maritime et nordique canadienne, mais tout le bruit que fait le gouvernement à son sujet a de quoi faire grincer des dents.

Depuis 2008, on a multiplié les expéditions archéologiques dans l’Arctique pour retrouver ces deux bateaux. En 2014, quatre navires ont participé aux recherches, rien de moins.

Parcs Canada n’a pas financé seul l’opération. L’Arctic Research Foundation, créée par l’ancien pdg de Research in Motion, Jim Balsillie, était du lot avec son propre navire, tout comme l’entreprise One Ocean Expeditions. Ont aussi collaboré la Société géographique royale du Canada et le gouvernement du Nunavut, mais également d’autres organismes fédéraux, comme la Garde côtière et la marine canadienne.

Pendant ce temps, le reste de la recherche archéologique vivote. Il y a seulement deux ans, ce même gouvernement a sévèrement amputé ce qui restait d’archéologues et de restaurateurs au sein de Parcs Canada.

Au final : une réduction de 80 % des effectifs, fermeture de six laboratoires d’archéologie, transfert à Ottawa de toutes les collections régionales, élimination des trois positions au sein de la division de recherche historique liées aux sites culturels et archéologiques autochtones, et plus qu’un seul archéologue basé à Québec. La recherche sous-marine, elle, a été épargnée.

Dans ce contexte, on est forcé de se demander si la priorité donnée à la recherche des navires de Franklin en est une qui est scientifique ou politique. Des investisseurs privés et des organisations sans but lucratif ont contribué à ces expéditions.

Faut-il comprendre que les projets de recherche, en ces temps de régime minceur, sont choisis non pas en fonction de leur importance pour l’histoire canadienne, mais plutôt pour leur capacité de trouver du financement autonome ? Et les centres d’intérêt du premier ministre y sont-ils pour quelque chose ?

Par ailleurs, il était ironique de voir M. Harper se présenter devant la presse avec des chercheurs, alors que son gouvernement refuse à ses scientifiques de parler aux journalistes sur des sujets jugés trop sensibles par son gouvernement, en particulier en matière d’environnement.

Le dernier cas en date est celui de Max Bothwell, un des experts canadiens de l’algue envahissante Didymo. Le journaliste de la Canadian Press qui voulait lui parler a abandonné et a publié son article en faisant seulement référence aux travaux du scientifique. Il a su par la suite, grâce à une demande d’accès à l’information, que 16 relationnistes avaient fini par se mêler de sa requête et à tout engluer.

Il est vrai que le personnel assigné aux communications (ou à la non-communication) de ce gouvernement a augmenté depuis que les conservateurs sont au pouvoir alors que le nombre de scientifiques, lui, a diminué.

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À propos de Manon Cornellier

Manon Cornellier est chroniqueuse politique au Devoir, où elle travaille depuis 1996. Journaliste parlementaire à Ottawa depuis 1985, elle a d’abord été pigiste pour, entre autres, La Presse, TVA, TFO et Québec Science, avant de joindre La Presse Canadienne en 1990. On peut la suivre sur Twitter : @mcornellier.

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Stephen Harper, dans son périple annuel dans le grand nord, prétend que l’expédition Franklin de 1845 fait partie des éléments fondant la souveraineté du Canada sur l’Arctique.

Dans les faits, c’est Joseph-Elzéar Bernier, un Québécois de l’Islet dans le Bas Saint-Laurent, qui a revendiqué en 1909 pour le Canada la souveraineté sur les eaux de l’Arctique au terme de plusieurs voyages où il apprenait des méthodes de survie des Inuits.

Mais puisqu’il était Canadien français, l’histoire canadienne l’a oublié. Stephen Harper n’a strictement rien fait en 2009 pour rappeler l’exploit de Bernier de juillet 1909.
Pour en savoir davantage, lire en français chez Septentrion la fascinante biographie de Bernier par Marjolaine Saint-Pierre.
http://www.septentrion.qc.ca/catalogue/joseph-elzear-bernier