Ne pas être le dindon de la farce

L’entente de confiance entre les libéraux et le NPD, qui a chamboulé l’ordre politique fédéral ce printemps, a rempli une première partie de sa promesse : une certaine stabilité s’est installée au Parlement. Est-ce que cela pourra durer ?

channarongsds / Getty Images / montage : L’actualité

L’auteur a travaillé pendant près de 20 ans sur la colline parlementaire à Ottawa, notamment à titre d’attaché de presse principal de Jack Layton, de secrétaire principal de Thomas Mulcair, puis comme directeur national du NPD. En plus d’agir en tant que commentateur et analyste politique, il est président de la Fondation Douglas-Coldwell et président de Traxxion Stratégies.

Dans les gouvernements minoritaires de Paul Martin, de Stephen Harper et de Justin Trudeau, les discussions politiques étaient dominées par les suppositions sur une défaite éventuelle du gouvernement en Chambre, sur le déclenchement d’élections précipitées basées sur les stratégies partisanes des uns et des autres… On a eu droit à des crises parlementaires en série — et même à une crise constitutionnelle ! Autant de choses qu’on ne voit plus depuis quelques mois à Ottawa.

Grâce à l’accord entre le Parti libéral (PLC) et le Nouveau Parti démocratique (NPD), les électeurs ont plutôt droit à un répit, à leur grand soulagement. Comme prévu, libéraux et néo-démocrates travaillent ensemble pour faire avancer les projets de loi du gouvernement qui font progresser les éléments inclus dans l’entente de soutien et de confiance entre les deux partis.

Le NPD va même jusqu’à appuyer les bâillons que souhaite imposer le gouvernement, chose habituellement répugnante pour les néo-démocrates. Ceux-ci se défendent en faisant valoir que les conservateurs sont plus obstructionnistes que jamais.

Au-delà des principes démocratiques, le NPD a besoin de résultats concrets. Car bien que l’accord ait effectivement amené la stabilité politique escomptée, il est plus difficile de déterminer les progrès réels des initiatives prévues dans l’entente. Car s’il y a des progrès législatifs et budgétaires, la phase de mise en œuvre traîne la patte.

La promesse phare d’un programme national de soins dentaires, sur lequel les néo-démocrates misent gros, était bien dans le budget 2022. Quelque 5,3 milliards de dollars en cinq ans pour aider à payer les soins dentaires, en commençant en 2022 par les enfants de moins de 12 ans. C’est bien… sauf qu’à six mois de l’échéance, le programme n’est pas mis en place et on ne connaît toujours pas le mécanisme qui sera utilisé.

L’assurance médicaments, prévue à l’accord, était aussi dans le budget, qui contient la promesse de déposer et d’adopter un projet de loi en ce sens d’ici la fin de 2023. Le tout demeure embryonnaire : aucune somme n’est prévue et il n’y a toujours pas de projet de loi.

Quelques progrès semblent plus tangibles. Dans le budget, on trouvait la prolongation de l’Initiative pour la création rapide de logements, quatre milliards de dollars sur cinq ans pour aider les municipalités à construire de nouveaux logements, et un supplément de 500 dollars à l’Allocation canadienne d’aide au logement. L’argent est annoncé, mais n’est pas encore rendu à destination. Idem pour la surtaxe pour les banques, toujours pas en vigueur.

Ailleurs, on fait du surplace — sur les enjeux autochtones ou les changements climatiques. Cela irrite plusieurs néo-démocrates. L’entente prévoit notamment que le gouvernement devra « élaborer un plan pour éliminer progressivement le financement public du secteur des combustibles fossiles ». Est-ce que le gouvernement l’élabore vraiment ? Progresse-t-il dans la prise de mesures ? Est-ce qu’appuyer Bay du Nord et Trans Mountain répond à l’engagement de prendre des « mesures rapides en ce sens en 2022 » ?

L’accord est écrit pour que plusieurs échéanciers soient vagues, et les objectifs, plutôt généraux. Pour le moment, cela fait l’affaire des deux partis. Le gouvernement libéral peut faire des annonces à long terme pour contenter le NPD et faire adopter son menu législatif. Le NPD peut l’appuyer en affirmant qu’il y a des réalisations concrètes, des avancées notables, et que le tout progresse dans la bonne direction.

Mais au fur et à mesure que les mois passeront et que les initiatives tarderont à se matérialiser, le NPD devra évaluer si les progrès sont assez importants pour permettre à Justin Trudeau de continuer de gouverner. 

En parlant aux députés néo-démocrates, on peut constater qu’ils se rangent dans deux camps qui s’entendent tout de même pour dire que le gouvernement libéral ne remplira pas ses promesses à 100 %, et ce qui sera accompli ne le sera pas toujours dans les délais impartis. 

Certains néo-démocrates pensent déjà au moment où le NPD devra décider que l’accord n’a pas été respecté et que le parti doit retirer sa confiance envers le gouvernement. D’autres constatent qu’il y a du progrès sur plusieurs plans et ne voudront pas risquer de voir ces avancées disparaître en faisant tomber le gouvernement.

Jagmeet Singh doit faire l’équilibre entre les deux camps. Il entend l’impatience de son caucus de voir des résultats concrets pour aider les gens — mais aussi pour pouvoir ainsi en prendre le mérite. Il garde également en mémoire la mort de l’accord de Kelowna et l’abandon du programme de garderies, lorsque Paul Martin a perdu l’appui de Jack Layton en 2005. Les libéraux blâment encore le NPD à ce sujet. La clé, pour Singh, est de maximiser les gains tout en ne portant pas le fardeau des échecs. Il surveille aussi les sondages, alors que la popularité du gouvernement Trudeau s’étiole.

Si le bateau coule, le NPD ne doit pas être à bord. Ce qui veut dire que tôt ou tard, Singh devra annoncer que la farce a assez duré… tout en s’assurant de ne pas en être le dindon.

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Il y a peut-être un date à retenir. Celle du 10 septembre prochain, lorsqu’on devrait connaître le nom du successeur d’Erin O’Toole. Il est possible qu’à partir de cette date, il y ait une certaine accélération et qu’il soit déjà plus question d’élections.

Comme l’écrit l’auteur de ce texte parlant de Jagmeet Singh : « Il surveille aussi les sondages, alors que la popularité du gouvernement Trudeau s’étiole. »

Selon moi d’ailleurs, ce « grand répit » est plus attribuable au fait que les conservateurs n’ont actuellement qu’une cheffe par intérim, Candice Bergen, bien plus que l’entente de principe intervenue entre les libéraux et le NPD.

La question qui pour moi reste d’actualité, est de savoir si la formation de monsieur Singh sera susceptible de gruger des sièges aux libéraux lors d’une prochaine élection ou bien pas ou si ce sont les conservateurs qui seront premiers bénéficiaires du glissement des électeurs de gauche vers le centre droit.

La personnalité du chef conservateur entrera probablement en ligne de compte dans l’équation à moins que la prochaine élection fédérale ne soit jamais qu’un referendum sur la capacité des libéraux d’offrir quoique ce soit de meilleur aux Canadiens qu’une taxe sur le carbone et une hausse incontrôlée du coût de la vie.

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J’espère que les modérés qui s’inquiètent des orientations gauchistes et autoritaires du gouvernement libéral donneront leur appui aux conservateurs. A mon avis, M. Poilievre est le seul candidat qui cherche encore à dialoguer avec tous les Canadiens.