Ne pas faire campagne, c’est payant !

Doug Ford s’est tenu loin des médias, a refusé de défendre son bilan et a muselé ses candidats. Et le jour du scrutin, il voguait vers une victoire presque assurée. Les grands perdants de cette stratégie cynique sont les électeurs, écrit la politologue Stéphanie Chouinard.

Cole Burston / La Presse Canadienne

L’auteure est professeure de science politique au Collège militaire royal et à l’Université Queen’s, à Kingston en Ontario. Spécialiste de politique canadienne, ses recherches portent sur les langues officielles, le fédéralisme et la politique judiciaire.

Le bilan de la campagne ontarienne qui se conclut par le vote du 2 juin tient en un court mot : calme. Sans surprise, sans dérapage, sans coup d’éclat. Et c’est exactement ce que souhaitaient Doug Ford et son équipe. 

Ces derniers ont mené une campagne discrète et disciplinée, où le « contrôle du message » était poussé à l’extrême. Le but : éviter à tout prix de faire des vagues, quitte à ennuyer l’électorat.

Sauf que nourrir l’apathie, ça a aussi un prix. La stratégie électorale des progressistes-conservateurs s’est avérée payante pour eux, mais elle n’est pas sans danger pour la participation citoyenne au processus électoral.

La tendance fut remarquée dès le début de la course : les progressistes-conservateurs ont mené une campagne hypervigilante, où l’exposition du chef aux médias était minime et où chaque mot était pesé. Alors que les partis d’opposition offraient aux médias un horaire de leurs déplacements prévus et prenaient le temps de répondre quotidiennement aux questions des journalistes, Doug Ford s’est fait avare d’informations sur ses allées et venues. Plus important : il a beaucoup évité les mêlées de presse sur la route, là où les politiciens peuvent être interrogés de façon serrée sur des sujets inopinés, ce qui a beaucoup limité les gaffes potentielles. Lorsqu’il prenait la parole en public, c’était toujours à l’aide de notes ou d’un télésouffleur. Même au débat des chefs, Doug Ford s’est montré particulièrement discipliné, refusant généralement de mordre aux attaques de ses opposants.

Ses candidats et candidates ont été soumis à une diète médiatique encore plus stricte. La très grande majorité d’entre eux ont été carrément muselés durant la campagne et n’ont même pas participé aux débats locaux organisés dans leurs circonscriptions respectives.

Comment interpréter cette stratégie qui consiste à faire campagne en faisant très peu campagne ? Pour reprendre l’expression de mon collègue politologue Tim Abray, il s’agit là d’une « élection sans contenu ». En gros, la tactique est d’éviter les projecteurs, de refuser de débattre d’idées fortes et de se garder de faire des promesses précises. L’objectif est de ne pas faire de vagues auprès des électeurs. Dans le cas de Doug Ford, l’intention était aussi de ne pas stimuler de controverse qui aurait pu mobiliser le vote de gauche, plus nombreux — mais également plus volatil — que le vote de droite dans la province.

Pour les citoyens, les effets de ce style de campagne sont importants : comparer les propositions des partis politiques est difficile lorsque l’un d’entre eux se contente de faire des promesses vagues du genre « remettre de l’argent dans les poches des contribuables » ou « rebâtir la province ». Cela peut conduire à désengager les électeurs, qui auront tendance à rester à la maison plutôt qu’à aller voter le jour du scrutin.

Il n’y a rien de nouveau dans l’utilisation par les conservateurs de ce type de stratégie qui mise sur l’apathie électorale. Ce parti profite d’une « prime à l’urne » : il a une base plus fortement mobilisée que ses adversaires. Celle-ci va sortir voter, même lorsque les élections suscitent peu de passion. Avec comme résultat que les conservateurs ont tendance à obtenir plus de votes que ce que leur prédisent les sondages.

C’est d’ailleurs justement parce que les partisans conservateurs sont plus mobilisés que leur formation peut se permettre d’éviter les médias traditionnels. Cette tendance ne date pas d’hier : le premier ministre Stephen Harper était aussi un adepte du « contrôle du message » auprès des médias, et Pierre Poilievre, candidat à la chefferie conservatrice fédérale, cultive également cette méfiance envers les médias d’importance, comme Radio-Canada. On se souviendra qu’en 2018, les progressistes-conservateurs de l’Ontario avaient créé de toutes pièces Ontario News Now, un organisme financé à même les coffres du parti, qui produisait du contenu d’allure médiatique, mais dont la teneur était ultrapartisane. Le parti n’a pas répété l’expérience cette année, mais il a mis sur pied des canaux de communication avec ses partisans — il entretient notamment une liste d’envoi bien garnie et une base de données exhaustive afin de faire du microciblage — qui lui permettent de faire fi des demandes des journalistes et, du coup, d’éviter de devoir répondre à des questions difficiles. Bonjour la transparence.

Si on en croit les prévisions, cette « omerta » électorale aura été payante pour le Parti progressiste-conservateur, qui domine largement dans les intentions de vote depuis le début de la campagne. À moins d’un revirement de situation, le parti sera de retour au pouvoir, avec une majorité plus confortable qu’à la dissolution de la Chambre.

Mais cette victoire aura lieu vraisemblablement au prix d’un désengagement de la population par rapport aux enjeux importants pour la province. On prédit un taux de participation très bas. Plus d’un million d’Ontariens ont voté par anticipation, certes, mais il s’agit probablement davantage d’un désir de fuir les foules le jour du scrutin — réflexe covidien — que d’un indicateur d’enthousiasme à l’égard du processus électoral. Quand un parti politique évite les débats d’idées et l’examen public de son bilan, c’est la confiance des citoyens dans la légitimité du processus démocratique qui en sort perdante. C’est du cynisme pur… mais ça fonctionne.

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C’est vraiment le «  playbook » des conservateurs ici au Manitoba aussi. Et de plus les deux partis de centre-gauche divise le vote anti-conservateurs et du à leurs «  nuances » l’électorat centre-gauche est plus prôné à rester à la maison.

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