Ne pas perdre le vote !

S’il y a une leçon à tirer des taux de participation électorale des dernières années, c’est qu’il vaut mieux quelques votants que l’élimination des élections faute de présence suffisante aux urnes.

Christian Blais pour L'actualité

J’ai bien envie de me citer. En éditorial au quotidien Le Devoir, j’ai déjà écrit : « L’existence de la démocratie doit-elle être confondue avec son exercice ? » J’expliquais que les électeurs et les élus ouvrent des brèches dans des systèmes autrement réservés aux experts et aux fonctionnaires qui ne rendent jamais de comptes aux citoyens.

Et je poursuivais : « La démocratie est d’abord un espace, un possible, qu’il appartient à chacun de remplir. » Perdre cet espace ne peut pas être anodin.

Cette réflexion remonte à 2003, à un moment où, déjà, l’abolition des élections scolaires faute d’électeurs pour s’en prévaloir était dans l’air.

La CAQ, nouveau parti, en fera une promesse dès 2012, promesse que le gouvernement de François Legault, élu en octobre 2018, concrétisera rapidement. Un an plus tard, le projet de loi était déposé, puis adopté sous le bâillon en février 2020, sous le feu de critiques extrêmement vives venant du milieu de l’éducation et de l’opposition.

De mon côté, je dois avouer que, depuis mon éditorial de novembre 2003, j’avais à mon tour glissé dans le camp des abolitionnistes. Je m’étais toujours fait un devoir d’aller voter aux élections scolaires, mais à quoi bon porter le flambeau quand vous êtes parmi les rares à le faire ?

Un an et demi plus tard, je m’aperçois que c’était là une erreur. Il n’y a plus de commissions scolaires, que des centres de services refermés sur eux-mêmes, où les parents ont certes une voix, mais elle n’est pas tournée vers la population. Il n’y a plus d’élus tenus de répondre aux questions des médias précisément parce qu’ils ont été élus ; plus de commissaires dissidents qui osaient faire entendre un autre son de cloche que le message bien huilé des services de communication.

L’école s’est ainsi coupée de la société, en se concentrant sur les intérêts de ses acteurs immédiats : employés, syndicats, parents. Pourtant, l’école forme des citoyens, donc nous concerne tous.

C’est cette erreur démocratique que j’ai en tête en constatant que les dernières élections municipales n’ont attiré que 38,7 % des électeurs partout au Québec — un véritable recul depuis 15 ans, alors que le taux de participation aux précédents scrutins était de l’ordre de 44 %.

Il est vrai que, même dans un passé plus lointain, les élections municipales n’ont jamais suscité de réel engouement. Les données sont disparates, mais on peut au moins s’arrêter au cas de Montréal — où 38,3 % des électeurs inscrits ont voté en 2021.

Une étude consacrée aux élections qui s’y sont tenues en 1982 (la dernière de Jean Drapeau, où le Rassemblement des citoyens de Montréal allait former l’opposition officielle avec son nouveau chef, et futur maire, Jean Doré) explique qu’au cours des 30 années précédentes, la moyenne de participation était de 46,5 %, avec des creux à moins de 40 % en 1966 et en 1974. Avec leur taux de 52 %, les élections de 1982 étaient apparues comme un grand succès. Il est bien de se rappeler que le bon vieux temps n’était pas fondamentalement différent !

Il y a néanmoins une distinction entre hier et aujourd’hui, et c’est l’époque. Même quand les Québécois ne participaient pas majoritairement aux élections municipales, ils votaient en foule pour envoyer des députés à l’Assemblée nationale. Pendant 70 ans, jusqu’en 2003, le taux de participation aux élections québécoises n’est jamais descendu sous la barre des 70 %, dépassant même souvent les 80 %.

On n’en est plus là : aux élections de 2018, seuls 66,45 % des électeurs ont voté. Tout comme seulement 62,4 % des Québécois ont participé aux élections fédérales de septembre dernier. Il y a là une dépolitisation tranquille, qu’on observe d’ailleurs dans d’autres pays.

Plusieurs cherchent des trucs pour ressusciter l’enthousiasme électoral, et le vote électronique fait partie des suggestions. Il me semble plutôt que c’est le sentiment d’appartenance qui a vraiment un effet.

On sait que les scrutins dans les petites villes attirent davantage les électeurs que ceux dans les très grandes (même si les petites villes sont paradoxalement le royaume des élus sans opposition). Dans les grandes villes, les différences entre les districts électoraux permettent aussi de distinguer les lieux d’enracinement de ceux de passage, où se retrouvent les immigrants fraîchement arrivés. À Montréal, cette année, le taux de participation varie de 29 % dans l’arrondissement de Saint-Laurent à 56 % dans l’arrondissement d’Outremont.

J’ai donc espoir que des élus dynamiques, issus d’une nouvelle génération, vont attirer l’attention un peu partout au Québec et susciter l’envie de s’intéresser à ce qui se passe dans sa rue, dans son quartier. Je crois davantage à cette stimulation démocratique qu’à la multiplication des moyens censés faciliter le vote.

Mais je m’interroge quand même : quand moins de 30 % des Lavallois vont voter, quand seulement le tiers des électeurs de Gatineau ou de Longueuil en font autant, s’agit-il d’un creux isolé ou d’une tendance ?

Et si la tendance se maintient, quel en sera le plancher ? Finira-t-on par atteindre un seuil qui fera dire que l’indifférence doit l’emporter sur l’électeur déterminé, que l’hôtel de ville doit se limiter à être un centre de services ?

Je m’engage pour ma part à rester la brèche qui laisse la porte de la démocratie ouverte.

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Excellent article. J’ai milité pour le maintien des élections scolaires lors des débats sur la disparition des commissions scolaires. Le gouvernement Legault était inflexible. Une grosse erreur. Votre analyse est très juste. Nous avons perdu la voix citoyenne en éducation.

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Dans une société de droits à tout vent, on a oublié les devoirs. C’est connu que les propriétaires votent plus que les locataires; il s’agit de mettre les taux de votation en relation avec d’autres variables (taux de diplomation, situation économique, etc.) pour comprendre l’échelle de valeurs. De tout temps, depuis les grecs de la citée, le choix des élus-es a été le résultat d’une minorité. L’abstention d’une majorité (qui ne vote pas) se trouve à donner plus de pouvoir à celles-ceux qui votent, comme si nous étions des grands-es électeurs-trices.

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Comme il est dans cette chronique question de Longueuil, parlons-en…. Cela fait 14 ans que je vis dans cette ville, j’ai participé à toutes les élections. Comme beaucoup de Longueuilois, je relève qu’un électeur sur trois s’est seulement prévalu de ses droits.

Ce taux de participation faible ne rends pas même compte de la réalité, dans cette cité qui depuis quelques années voit sa population issue de l’immigration croitre presque exponentiellement. Autant de personnes qui pour la plupart ne votent pas. Population à laquelle s’ajoute bon nombre de Montréalais qui fuient cette bonne ville pour cette proche banlieue, des gens qui contribuent à l’augmentation du prix des loyers, qui parfois s’entassent dans de petits logements. Sans parler de l’étalement urbain des gangs de rues qui trouvent dans Longueuil une belle excroissance de leur espace de jeu. Autant de personnes qui ne sont pas inscrites sur les listes électorales , qui n’ont pas « fait l’effort » de s’y inscrire. Et qui disons-le clairement se sacrent copieusement de la vie démocratique.

Depuis le temps que j’habite à Longueuil, j’aurais bien aimé m’impliquer bénévolement dans cette ville. Est-ce que j’ai pu le faire ? Que nenni ! Les conseillers d’arrondissement sollicitent votre vote. Et puis après… c’est fini ! C’est à moi de quémander, d’implorer… pour pouvoir bénéficier du privilège de m’y impliquer gracieusement.

— Quand on vote, est-ce que ça vaut la peine de voter ?

En 2017, j’ai contribué à élire une mairesse qui s’est avérée être une déception.

En 2021, je n’ai pas voté pour une candidate qui a largement gagné ses élections. Cela valait-il la peine de se déplacer pour voter pour une autre alors que contrairement à l’autre, elle ne caracolait pas en tête des sondages locaux ? Pourtant je suis allé voter.

Comme électeur, je perds une députée que j’avais contribué à faire élire. Je perds une députée en qui j’avais confiance. Est-ce que je gagne vraiment une mairesse ? Devrais-je participer bientôt à une « partielle » pour une ou un nouveau député dont je ne veux nécessairement pas, alors qu’on remettra ça en octobre 22 ?

Le système « démocratique » dans lequel nous vivons est selon moi un « non-sens », une sorte d’ante-démocratie. On peut passer allègrement du fédéral au provincial au municipal pour suivre ses propres plans de carrière. Et les votes se perdent. Refuser de voter pourrait devenir un acte de désobéissance civile. Cela a une certaine valeur. Quand les taux de participation seront proches de zéro, il y aura des institutions désavouées par tous.

Il sera temps d’arrêter de parler de démocratie, cessons d’en glorifier les mérites et d’alimenter le cynisme. — Faisons-la démocratie comme un acte d’amour.

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En voyant la piètre participation aux élections municipales j’ai moi aussi fait le lien spontanément avec les élections scolaires. Abolir une instance démocratique plus que centenaire comme les commissions scolaires parce que les gens ne se déplacent pas suffisamment pour voter fut une grave erreur. Il eut mieux valu trouver des moyens incitatifs pour intéresser l’électorat. Toute perte de pouvoir citoyen est un recul pour la société. Ne laissons pas les décideurs gouverner à leur guise…et je suis bien lacée pour faire une telle remarque !

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Les élections scolaires sont un peu un anachronisme quand l’éducation est centralisée et que les cursus sont décidés par les politiciens provinciaux. De plus, ça touche beaucoup moins ceux qui n’ont pas d’enfants d’âge scolaire.

Par ailleurs, le système électoral bancal qui est le nôtre ne favorise pas du tout la participation aux élections car la très grande majorité des votes ne servent à rien car les tiers partis n’ont aucun pouvoir en cas de gouvernement majoritaire même si le parti au pouvoir n’a obtenu qu’environ 40% des votes de ceux qui ont voté…

Dans d’autres pays, le vote est obligatoire car sans ça les gouvernements considèrent qu’ils ne sont pas légitimes. En contrepartie, tous ces systèmes électoraux ont un élément proportionnel de sorte que tous les votes comptent.

Au Canada, on est encore au Moyen-Âge de la démocratie anglaise quand le bipartisme était la règle. Ça fait longtemps que ce n’est plus le cas mais les politiciens s’y complaisent car cela satisfait leur soif de pouvoir. Et le citoyen dans tout ça? Bof!

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