Ne tirez pas sur les Américains

Le Canada et la France auraient dû appuyer les États-Unis en Irak, croyait Michael Ignatieff en 2003. Selon lui, le pays de George Bush était encore le seul à pouvoir mettre fin aux massacres un peu partout dans le monde.

Empire assoiffé de pouvoir et d’expansion, les États-Unis? Le plus souvent, ils forment un empire malgré eux, répond l’intellectuel canadien Michael Ignatieff. Et même un empire lite, selon le titre de son plus récent livre (Empire Lite: Nation-Building in Bosnia, Kosovo, Afghanistan, éd. Penguin).

« Les Américains ne voulaient pas aller en Bosnie: ils y sont allés parce que les Européens étaient incapables de régler leurs problèmes! » soutient Ignatieff. Selon lui, le fait que les États-Unis exercent leur pouvoir un peu partout dans le monde répond à une demande. Et c’est également pour protéger les droits de la personne, « pour les Irakiens », qu’il fallait faire la guerre à Saddam Hussein, dit-il.

Qualifié par le National Post de « plus illustre des enfants prodiges » du Canada anglais, sorte de Bernard-Henri Lévy canadien, Michael Ignatieff a surpris les cercles intellectuels de Toronto avec sa position sur l’Irak. Professeur au Carr Center for Human Rights Policy, de l’Université Harvard, il collabore également au New York Times Magazine, dans lequel il a signé de nombreux grands reportages sur la Bosnie, le Kosovo, l’Afghanistan et l’Irak. Fils d’une famille de diplomates canadiens, eux-mêmes issus d’une lignée de Russes blancs immigrés (dont il a raconté l’histoire dans L’album russe, aux Éditions du Boréal), Michael Ignatieff estime que c’est pour les mauvaises raisons que le Canada a refusé d’aller en guerre. Quant à la France, il qualifie sa diplomatie de « gesticulation ». L’actualité l’a rencontré à Boston.

Pourquoi avez-vous choisi le mot « empire » – très chargé, voire péjoratif – pour décrire les États-Unis?

– J’utilise « empire » de façon provocante. Parce qu’au fond je ne veux pas que les États-Unis en deviennent un. Ce ne serait pas souhaitable sur le plan éthique. Et de plus, cet empire ne serait pas viable.

Les États-Unis prennent-ils de l’expansion à l’étranger seulement pour servir leurs intérêts propres?

– L’expansion américaine se fait surtout dans les endroits soumis à la tyrannie ou qui sont sur le point de l’être à la suite de guerres civiles, d’un effondrement de l’État. Dans les années 1990, les États-Unis sont intervenus dans les Balkans à contrecoeur. Ils l’ont fait pour arrêter le nettoyage ethnique, les massacres et les déportations. Parce que les Européens étaient incapables de régler leurs problèmes! Beaucoup refusent de voir que le fait que les États-Unis exercent leur pouvoir un peu partout dans le monde répond à une demande.

Adhérez-vous à la théorie de « l’empire bienveillant », formulée par le géopoliticien américain Robert Kagan [voir L’actualité, 15 avr. 2003]?

– « L’empire du mal » est un pléonasme, « l’empire bienveillant », une contradiction. Tous les empires exercent une forme de domination. Une telle chose ne peut être bienveillante, sinon dans ses intentions. Inévitablement, un conflit éclatera entre la volonté populaire de s’autodéterminer et les visées, quelles qu’elles soient, de l’empire. Les Américains ont des intentions louables à l’égard de l’Irak, mais elles se heurtent aux souhaits des Irakiens et à leur droit à la souveraineté populaire.

Uniquement des intentions louables?

– Comment les Irakiens pouvaient-ils accéder à la liberté et à l’autodétermination? « Par le truchement d’une intervention militaire extérieure » est la seule réponse honnête. Je ne dis pas que les Américains sont les travailleurs sociaux du monde, qu’ils n’interviennent que pour défendre les pauvres, les opprimés et ceux qui meurent de faim. Il serait cependant ridicule d’avancer – comme le font l’intellectuel américain Noam Chomsky et bien d’autres – que les États-Unis sont déterminés à exercer une politique d’hégémonie mondiale qui ne sert que leurs intérêts propres. Nombre de leurs interventions avaient certes pour but d’accroître leur influence, mais elles visaient également à arrêter des massacres. Je ne cherche pas à les excuser, mais à être juste. Leurs motifs sont complexes, imbriqués les uns dans les autres. Ils ne sont ni uniquement bienveillants ni exclusivement hégémoniques. Nous devons saisir ce mélange de motifs, sans oublier bien sûr le mélange des conséquences qui s’ensuivent.

L’année 2003 aura marqué le 50e anniversaire du coup d’État en Iran et le 30e de celui qui a eu lieu au Chili, deux événements dans lesquels la CIA a joué un rôle déterminant. L’invasion de l’Irak est-elle un épisode du même genre?

– Le renversement d’Allende, en 1973, a empoisonné les rapports des États-Unis avec l’Amérique latine pendant au moins une génération. La stabilité et la croissance économique ne justifient certainement pas la mort de milliers de personnes, ni la torture, ni la période terrible que le Chili a dû traverser. En Iran, en 1953, les États-Unis ont déstabilisé le pays pour réinstaller le pouvoir du chah. Ils ont obtenu 25 années de stabilité, mais ensuite 20 années avec les mollahs. Les effets à long terme de ces deux opérations ont été très néfastes pour les États-Unis. Ça semblera simpliste, mais c’est profondément vrai: la vertu finit par payer. Et une politique étrangère vertueuse est celle qui ne déstabilise pas les régimes légitimes, ne nie pas la volonté démocratique des peuples. C’est un très mauvais calcul politique que d’ignorer le comportement de ses alliés en matière de droits de la personne.

Au Canada anglais, on vous dit maintenant « proaméricain »…

– Je me définis comme un critique sceptique des opérations de reconstruction que j’ai observées dans les Balkans, en Afghanistan et en Afrique du Sud-Ouest depuis les années 1990. Certaines sociétés ont absolument besoin de l’aide étrangère occidentale pour s’engager dans la voie de la liberté démocratique. Il est faux de dire qu’elles y arriveraient seules si on les laissait se débrouiller.

Est-ce une forme de paternalisme?

– Non, c’est un fait. Certes, toutes ces expériences de reconstruction par l’Occident comportent un risque de condescendance, de paternalisme. Mais au moins, il n’y a plus de grands massacres en Afghanistan, en Bosnie, au Kosovo, au Timor-Oriental. J’espère que l’Irak s’ajoutera à cette liste; que, dans 18 mois, les gens commenceront à dire que la situation s’est améliorée. Je suis exaspéré par ceux qui soutiennent que l’Occident impérialiste n’a fait qu’aggraver les choses. C’est faux: 250 000 personnes ont perdu la vie en Bosnie pendant la guerre, mais un million seraient mortes si l’Occident n’était pas intervenu. Les Français critiquent les interventions américaines, mais les États-Unis sont la seule puissance militaire qui a su arrêter les tueries en Bosnie!

Faut-il intervenir partout?

– Pas à tout moment. Je m’opposerais à une intervention militaire en Iran ou en Corée du Nord. C’est trop dangereux. Je n’appuie pas toutes les interventions des États-Unis. Parfois ils ont raison, parfois non. Parfois la puissance occidentale a du bon, parfois non. Ce qui m’a exaspéré dans le débat sur la guerre en Irak, c’est qu’on ne parlait jamais de l’Irak. Ce fut une sorte de référendum mondial sur la puissance américaine. Seulement 5% des participants au débat se sont vraiment interrogés sur l’intérêt à long terme des Irakiens. On a sous-estimé l’ampleur des ravages que Saddam Hussein a causés à la culture politique de son pays. Tout comme on a mésestimé l’ampleur des dégâts et de l’amertume qu’ont provoqués les sanctions. Ce sont les Irakiens qui ont dû supporter le poids de 12 années de sanctions; Saddam, lui, n’a pas souffert. On doit se souvenir des raisons pour lesquelles la communauté internationale a opté pour ces sanctions: tout le monde refusait d’utiliser la force!

Autrement dit, les Américains sont blâmés quoi qu’ils fassent?

– Oui. En 1991, ils auraient dû marcher sur Bagdad. Les Irakiens auraient moins souffert par la suite. L’usage de la force militaire ne m’a jamais plu. Elle ne doit servir qu’en dernier recours. Mais le cas de l’Irak nous révèle qu’il y a pire que l’intervention militaire: l’étranglement d’un peuple pendant 12 ans.

Vous dites souvent « nous ». Est-ce un « nous » américain, occidental, canadien?

– Je me sens très canadien. En fait, lorsque la politique étrangère américaine me met mal à l’aise, je me rappelle soudainement que je suis canadien! La plupart du temps, mon « nous » est occidental, je crois.

Le gouvernement du Canada a-t-il bien fait de ne pas suivre ses alliés traditionnels et de refuser de participer à la guerre d’Irak?

– La politique étrangère du Canada, depuis la Deuxième Guerre mondiale, a fait le pari d’aller à la fois dans le sens des États-Unis et dans celui du multilatéralisme de l’ONU. Jusqu’au moment du débat sur l’Irak, il a été possible de croire que les deux approches n’étaient pas opposées. Devant la question de l’Irak, le Canada a dû trancher. Et il a fait un choix d’une grande importance historique en optant pour le multilatéralisme onusien. Le peuple canadien (au Québec en particulier) était plus hostile à cette décision américaine – intervenir militairement en Irak – qu’à aucune autre depuis la Deuxième Guerre mondiale. Or, pour être viable, toute politique étrangère doit jouir d’un certain appui populaire. J’étais plutôt opposé à celle qu’a adoptée le gouvernement Chrétien. Mais si ce dernier avait décidé de suivre les Américains, il n’aurait pas eu beaucoup d’appuis dans la population.

Les Canadiens ont-ils vu là une façon de prouver leur indépendance à l’égard des Américains?

– Les Canadiens ont vu une occasion de se demander: « Sommes-nous différents des États-Unis? » Nous l’avons toujours été et nous n’avons pas à tenter de le prouver constamment. Trop de Canadiens croient que l’élaboration d’une politique étrangère relève de la recherche d’identité. Je ne suis pas de cet avis. Par ailleurs, les Canadiens sont attachés à l’ONU et pleins de loyauté à son égard. C’est très bien, mais il faudrait se rappeler que cette organisation est en décrépitude. Si le Canada doit appuyer l’ONU, ce doit être une ONU réformée. Comment peut-on, par exemple, défendre le fait que l’Inde, avec son milliard d’habitants, n’a pas de siège permanent au Conseil de sécurité, tandis que les 54 millions de Français ont droit, eux, à une telle représentation?

Comment expliquez-vous la position de la France?

– Le déclin de l’influence de ce pays dans le monde plonge l’élite française des relations internationales dans un état de panique. Alors celle-ci s’accroche à son veto à l’ONU, la dernière carte qu’elle possède. Elle s’en est servie d’une façon très malhabile.

Mais les Français veulent éviter « l’hégémonie américaine », non?

– Oui. Et aucune hégémonie n’est souhaitable. Je veux vivre dans un monde où les pays sont liés par des alliances fraternelles fondées sur la liberté. La France, comme tous les autres, doit avoir le droit absolu d’être en désaccord avec les politiques américaines. On ne peut se fier toujours uniquement au leadership des États-Unis: ils sont trop occupés, et leur politique étrangère est trop déterminée par la politique intérieure. Le Canada s’est imposé comme leader sur la question du Tribunal pénal international, des mines antipersonnel, il a sa propre politique à l’égard de Cuba: parfait! Je ne suis pas opposé au fait que la France ait sa propre politique étrangère. Je trouve simplement qu’on ne devrait pas avoir le droit d’en avoir une aussi stupide. Elle est à l’image de Dominique de Villepin, qui, aux réunions du Conseil de sécurité, en janvier 2003, a fait la leçon à Colin Powell à propos des « horreurs de la guerre ». De grâce! Colin Powell a été en service trois fois au Viêt Nam, personne ne peut lui en remontrer au sujet de la guerre. Surtout pas un intellectuel français au style napoléonien. Ce n’est pas là ce que j’appelle une politique étrangère: ce n’est qu’une gesticulation! Les Américains ont le droit d’être furieux. Certes, ils ont réagi de façon ridicule, avec les freedom fries et toutes les idioties de ce genre… Et Thomas Friedman, dans le New York Times, qui a parlé de « guerre contre la France ». Tout le monde devrait se calmer.

 

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie