Négocier avec les talibans : dernière porte de sortie pour les États-Unis

La présence militaire américaine en Afghanistan entre dans sa dernière année. Les pays de la coalition sont hantés par la crainte d’un renversement du fragile régime, voire d’un retour à la situation pré-11 septembre : un gouvernement taliban oppresseur et proche d’al-Qaida. Le problème, c’est que personne ne sait comment éviter ce scénario catastrophe.

Photo : AFP / Getty Images
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La présence militaire américaine en Afghanistan entre dans sa dernière année. À la fin de l’année, avec ou sans plan de transition, le gouvernement afghan sera seul en charge de l’avenir du pays.

Les pays de la coalition sont hantés par la crainte d’un renversement du fragile régime, voire d’un retour à la situation pré-11 septembre : un gouvernement taliban oppresseur et proche d’al-Qaida.

Le problème est que personne ne sait comment éviter ce scénario catastrophe.

Depuis que le président Obama a annoncé, en janvier 2013, que la totalité du retrait aurait lieu avant fin 2014, l’éventail des options pour la transition s’est un peu plus réduit.

Pour les talibans, cela signifie qu’il suffit de «jouer la montre» en attendant le départ des Américains. Afin de sauvegarder les maigres gains obtenus depuis 2001 face à des talibans en position de force, les États-Unis ont conclu à l’inévitabilité de négocier avec les ennemis qu’ils combattent aujourd’hui.

Depuis 2011, des négociations entre Américains, gouvernement afghan et talibans sont menées. Les difficultés sont nombreuses et les discussions se sont interrompues à plusieurs reprises, mais les dirigeants américains n’ont pas de meilleur choix.

Tout retrait sans résolution du conflit avec les insurgés ne ferait selon toute vraisemblance que condamner le gouvernement afghan, l’«intervalle nécessaire » (le «decent interval» de Kissinger à propos du Vietnam) avant sa chute servant de cache-sexe à une défaite américaine.

Que ce retrait soit rapide ou lent, avec ou sans assistance à distance au gouvernement afghan, les États-Unis n’ont que le choix entre une défaite coûteuse et une défaite très coûteuse. Le problème étant évidemment de trouver un compromis qui satisfasse trois parties aux objectifs pour le moins éloignés sans qu’il s’agisse d’une vague synthèse inopérante.

L’intérêt de la négociation pour les talibans

Les talibans étant en position de force, pourquoi accepteraient-ils de négocier ? Trois intérêts peuvent les y pousser.

Tout d’abord, ce serait la fin de la clandestinité. Certes, ils ont démontré leur capacité à mener une guerre d’usure avec des moyens limités, mais ils sont sous la pression constante d’armées hostiles : afghane, pakistanaise et surtout américaine, avec ses drones qui peuvent frapper n’importe où. Même avec le départ des troupes au sol, une poursuite du conflit entraînerait certainement le maintien des frappes de drones.

Deuxièmement, un compromis serait une reconnaissance de leur statut d’acteurs politiques incontournables. Parvenir au statut de parti politique légitime pour les talibans constituerait un gain certain malgré leur popularité relative en Afghanistan et leur étiquette de terroristes.

Enfin, une accession légale à des positions de pouvoir leur permettrait de faire progresser leur programme de réformation de la société. Ce programme est certes impopulaire en Occident (et chez une partie des Afghans), mais il est impossible d’ignorer qu’il représente également une partie significative de la population.

Que pourrait gagner le gouvernement afghan démocratique ? Premièrement, la sauvegarde du régime actuel, au moins dans ses grandes lignes.

Ensuite, un règlement du conflit permet enfin de réallouer des ressources rares à la reconstruction. Du point de vue de la société, le pluralisme politique mettrait fin à la toute-puissance d’un parti (ou d’un clan) sur les leviers du pouvoir.

Bénéficiant de leur réputation d’intégrité, les talibans pourraient jouer le rôle de dénonciateurs de la corruption. D’une manière générale, le pouvoir arrête le pouvoir : une scène politique divisée entre majorité et opposition limite les excès.

Certes, plusieurs acquis démocratiques sont en jeu (notamment en ce qui concerne les minorités et les femmes), mais les arbitrages seraient issus d’un débat exclusivement afghan et ne souffriraient pas de l’image de «valeurs imposées de l’extérieur».

Pour les États-Unis, de tels développements valent-ils l’effort en comparaison d’un retrait pur et simple ? En premier lieu, les communicants de la Maison-Blanche pourraient broder sur la «victoire» obtenue et dire que les 2 300 soldats morts en Afghanistan ne l’ont pas été en vain.

De plus, si le compromis se transforme en mise en place d’une arène politique pluraliste et dans laquelle les conflits sont résolus pacifiquement, l’Afghanistan pourra retrouver une stabilité et se focaliser sur son développement.

En outre, faire entrer les talibans dans le régime revient à leur donner une motivation de le défendre (par exemple, contre des factions dissidentes qui refuseraient le compromis).

Enfin, pour les États-Unis, au-delà d’une volonté de «sauver la face», la principale exigence est la garantie que l’Afghanistan ne redeviendra pas un havre du jihadisme international. Si cette exigence est remplie, c’est une large partie du sanctuaire d’al-Qaida centrale qui disparaîtrait.

Naturellement, de nombreux obstacles s’opposent à une transition «idéale» et négociée, dans laquelle les talibans et les autres forces politiques deviendraient sagement démocrates et exclusivement motivés par servir les Afghans.

D’ici à la fin de l’année, les discussions peuvent tout à fait être rompues si les talibans estiment qu’ils ont plus à gagner en continuant le combat. S’ils acceptent un compromis, des factions plus intransigeantes peuvent toujours faire dissidence.

Enfin, si le gouvernement demeure frappé d’inefficacité et de corruption, les risques de renversement se multiplient.

De ce point de vue, les deux conditions posées par les talibans pour s’engager sérieusement dans des discussions (le départ du président Karzaï et le départ des troupes américaines) seront remplies : ce que décideront les talibans après cela demeure flou à tout le moins.

 

 

Pierre-Alain Clément
Directeur adjoint de l’Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

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Les talibans refont ce que les Croisés européens ont fait il y a quelques siècles : des guerres religieuses. Jamais on pourra faire entendre raison à ces fous de Dieu. tout ce que nous pouvons faire c’est s’en protéger et faire en sorte que leurs ignobles guerres religieuses ne se retrouvent pas ici.

«Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ?»
[Voltaire]