Notes de campagne — Jour 30

La qualité et la quantité de l’offre politique provinciale dont bénéficient les Québécois par rapport aux autres Canadiens permettent de se poser des questions fort intéressantes, impossibles ailleurs. 

Photo : Daphné Caron pour L’actualité

Si la tendance se maintient, environ 60 % des électeurs québécois seront mécontents, à divers degrés, du résultat du scrutin de lundi prochain. Ce chiffre correspond, en gros, à la proportion de la clientèle non caquiste au sein de l’électorat québécois.

Parmi ceux qui auront eu l’impression de jouer perdant le 3 octobre, certains seront tentés de déplorer la division du vote entre quatre partis d’opposition. D’autres encore voudront revenir à la charge pour réclamer un nouveau mode de scrutin moins susceptible de déformer la réalité du suffrage universel par rapport à la distribution des sièges.

Il est vrai qu’un mode de scrutin plus proportionnel donnerait des résultats plus fidèles à la diversité actuelle de l’offre politique québécoise. Un tel changement ouvrirait également la porte à plus de gouvernements de coalition ou encore à la mise à l’essai d’arrangements entre partis du genre de celui qui voit présentement le Nouveau Parti démocratique assurer la stabilité du gouvernement fédéral minoritaire de Justin Trudeau à Ottawa.

À la lumière de la respectable longueur d’avance de la Coalition Avenir Québec dans les intentions de vote, on peut croire que même si les élections avaient lieu selon un mode de scrutin plus proportionnel, François Legault et son équipe auraient toutes les chances d’être reportés au pouvoir. Mais dans un tel scénario, la CAQ réélue devrait sans doute composer avec au moins un autre parti pour faire avancer ses projets.

À Ottawa comme à Québec, la cause du changement du mode de scrutin a toujours été davantage l’apanage de partis identifiés à la gauche et de leurs militants. Le fait qu’à la Chambre des communes, le Parti conservateur fasse plus ou moins cavalier seul dans le créneau de droite y est pour beaucoup.  

Mais ce n’est plus nécessairement le cas sur le front québécois. Dans les sondages sur les intentions de vote en vue du scrutin du 3 octobre, les deux formations les plus à droite — la CAQ et le Parti conservateur — ont la faveur d’une majorité d’électeurs.

Si la Coalition Avenir Québec au pouvoir devait se trouver un partenaire de danse sur les banquettes de l’opposition pour assurer la stabilité de son gouvernement, serait-elle plus apte à s’entendre avec le Parti conservateur qu’avec le Parti libéral (fédéraliste), Québec solidaire (gauchisant) ou encore le Parti québécois (souverainiste) ? 

Ou peut-on imaginer un arrangement qui verrait les trois partis à la gauche de la CAQ réussir à mettre de côté leurs différences pour s’installer ensemble aux commandes ?

Ce sont des questions qui se poseraient certainement pendant la dernière semaine de la campagne si le scrutin de lundi avait lieu en vertu d’un système autre que le vote uninominal à un tour. 

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En attendant, trois des cinq chefs dans la présente campagne risquent de ne pas se retrouver à l’Assemblée nationale à la suite du vote.

Contrairement à celles du chef caquiste François Legault et du co-porte-parole de Québec solidaire, Gabriel Nadeau-Dubois, les circonscriptions de la libérale Dominique Anglade, du péquiste Paul St-Pierre Plamondon et du conservateur Éric Duhaime ne sont pas jouées d’avance.

Pourtant, si la performance aux débats des chefs était garante d’un siège à l’Assemblée nationale, tous les protagonistes en lice auraient déjà gagné leurs épaulettes. 

On peut aimer ou non leurs programmes respectifs, mais il n’y a pas, parmi les chefs des partis qui se font la lutte actuellement au Québec, de canard boiteux. En matière de leadership, la qualité et le calibre de la cuvée politique québécoise 2022, toutes tendances confondues, se comparent d’ailleurs plus qu’avantageusement à l’offre politique en cours dans des provinces comparables semblables comme l’Alberta ou l’Ontario.

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Un mot en terminant sur la couverture, inédite, de la campagne. Au Canada, c’est la première fois que les médias assurent la même couverture électorale à cinq formations politiques. 

Pour fins de comparaison, ce n’est pas parce qu’il y avait cinq partis en présence lors des plus récents scrutins fédéraux que le Parti vert ou encore le Bloc québécois ou même le NPD ont eu droit à la même couverture complète que le Parti libéral et le Parti conservateur.  

Au Québec, c’est la position concurrentielle de QS et du PCQ par rapport aux formations plus traditionnelles comme le PLQ et le PQ qui a dicté une approche nettement plus égalitaire.

La décision de niveler le terrain médiatique dévolu aux cinq partis a-t-elle fait le jeu de la CAQ en facilitant la division du vote d’opposition ? Il en sera probablement question au moment de l’autopsie de la couverture de la campagne.

Selon moi, ce n’est pas tant la multiplication des options qui a compliqué la tâche de coaliser le vote d’opposition à la CAQ que l’absence d’un grand vent de changement au sein de l’électorat. Ça pourrait être bien différent la prochaine fois.

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S’il appert en effet qu’environ 60% des électeurs pourraient sortir quelque peu mécontents du résultat des élections, nous ne savons encore pas quel sera le taux de participation, il ne faudrait cependant pas se surprendre que le taux d’abstention des électeurs-ices inscrits sur les listes électorales avoisine les 40% ou soit dépassé. Ce qui signifie que le tout premier parti de la province pourrait être finalement le parti de l’indifférence.

Arithmétiquement parlant, c’est moins d’un électeur sur quatre (ou peut-être sur cinq) qui soutiendra le parti qui formera le prochain gouvernement, un parti qui de par notre système de représentation uninominal à un tour pourrait donner à la province une des plus grosses majorités obtenues dans un parlement depuis la fondation de la Confédération.

Quelle est l’utilité d’une telle abondance de propositions quand qui plus est les médias boudent de petites formations comme le Parti Vert du Québec ou Climat Québec ?

La situation n’était guère plus excitante lors des récentes élections ontariennes qui on reconduit l’aimable Doug Ford avec une majorité écrasante et moins d’un électeur sur deux qui se soit prévalu de son droit de vote.

Nos devrions non seulement nous préoccuper du mode de scrutin ; aussi de l’évolution des démocraties dans le monde. Le retour officiel au pouvoir des fascistes en Italie, exactement cent ans après la prise du pouvoir par Mussolini devrait nous interpeler.

Lorsque j’écrivais il n’est pas si longtemps que la bonne gouvernance devrait être au centre, une option à laquelle souscrivait l’ex-chef conservateur Erin O’Toole, ces propos semblent de plus en plus désuets maintenant.

Rien n’indique que des droites radicales ne soient en train de déferler un peu partout et que la CAQ ne soit seulement que le dernier rempart au Québec contre ce radicalisme, cette propension des peuples à sombrer dans le chaos lorsqu’ils sont trahis par des élites qui ne parviennent pas à rendre les gens tout simplement heureux.

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En premier lieu, un citoyen qui ne vote pas s’en remet sciemment aux autres électeurs et accepte par avance le résultat de leur vote. Par son attitude, il dit que le résultat des urnes lui conviendra quel qu’il soit. Il n’y a donc pas lieu de prétendre qu’il sera dans l’opposition au gouvernement ou de le comptabiliser comme tel quant on veut minimiser la légitimité dudit gouvernement. Qui ne dit mot consent.

Ensuite, un scrutin proportionnel ne réglerait pas le problème de l’abstention. Si se déplacer une fois tous les quatre ans pour se prononcer sur notre choix de société est un effort trop grand pour certains, on peut prédire qu’un autre mode de scrutin n’y changera rien. Proportionnelle ou pas, les idées et débats seront les mêmes, et rien ne laisse penser qu’il y aurait soudain un intérêt pour ce même débat. D’ailleurs, la participation est-elle vraiment supérieure dans les pays à scrutin proportionnel?

Par ailleurs, la proportionnelle serait antidémocratique : les députés étant alors élus à partir de listes de parti, et les têtes de liste étant certaines de passer et de repasser, on peut être sûr qu’aucun leader ne serait plus jamais battu dans sa circonscription comme c’est le cas aujourd’hui. Les bonzes des partis auraient un droit quasi inaliénable d’être en tête de liste à chaque scrutin et donc d’être députés à vie, à la façon d’un Berlusconi en Italie. Veut-on vraiment des politiciens professionnels et inamovibles? Comment alors assurer le nécessaire renouvellement de la classe politique? La démocratie a besoin de renouvellement.

L’autre point faible de la proportionnelle est évidemment l’instabilité politique et la difficulté de former un gouvernement de coalition? Veut-on, toujours comme en Italie, attendre deux mois pour désigner le premier ministre, le temps pour les partis de négocier des alliances éphémères et occultes en coulisses? Veut-on voir le gouvernement en crise perpétuelle? Veut-on voir un gouvernement n’engager aucune réforme d’ampleur de peur de déplaire à ses alliés du moment? Il n’y a déjà guère de courage politique chez nos élus, il y en aurait encore moins.

Quant à s’interroger sur la montée de l’extrême droite en Europe, il faudrait, avant de tirer à boulets rouges sur les partis populistes ou prétendument fascistes, se demander pourquoi des électeurs qui n’ont rien d’immondes fachos racistes, se tournent soudain en masse vers ces formations politiques.

Il faudrait, pour répondre à cete question, s’interroger sur ces partis de gouvernement supposément plus fréquentables, qui les ont précédés et qui, par leurs gabegies, leurs magouilles, leurs copinages avec les lobbys, leur langue de bois, leurs promesses non tenues, leur petite politique politicienne, les ambitions personnelles, leur déni et leur incurie face aux problèmes liés à l’immigration, leur échec à assurer la sécurité publique ou leur incapacité à gérer l’État sans creuser les déficits et imposer toujours plus les citoyens sans pour autant répondre à leurs besoins, le tout nappé de démagogie, ont d’une certaine façon trahi la démocratie et oublié leur mission.

Et parlant de tuer la démocratie, n’oublions pas non plus de citer ces quelque 4 % d’abstentionnistes qui boudent leur chance incalculable de vivre en démocratie, de jouir des libertés qu’elle leur garantit et d’avoir droit à la parole. Ces gens, qui se complaisent à critiquer sans jamais faire leur devoir de citoyen, nuisent à la vigueur de la démocratie en délégitimant les assemblées et gouvernements légalement élus, en paralysant leur action et en donnant des arguments contre notre type de régime à tous les autocrates de ce monde.

@ Philippe Riondel,

Vous posez la question suivante : « D’ailleurs, la participation est-elle vraiment supérieure dans les pays à scrutin proportionnel? »

Je peux vous répondre : Aux dernières élections européennes de 2019, la Belgique avait un taux de participation de 88,47%, elle dépassait de peu le Luxembourg. Elle a adopté le scrutin proportionnel depuis 1899. Ce n’est si mal me semble-t-il.

Israël, qui a adopté depuis longtemps la proportionnelle intégrale (1948) avait lors des législatives de 2021, un taux de participation de près de 56%, c’était une baisse importante (±6%) par rapport aux scrutins précédents. Il convient cependant de préciser que les arabes Israéliens ne se déplacent que peu aux urnes (environ en moyenne 12%).

La Suède fait également très bien avec un taux de participation de 87,2% en 2018. Il faudrait probablement mener une étude plus approfondie de chaque cas. Il appert cependant qu’une certaine dose de proportionnalité dans le vote favorise la participation.

Quoiqu’il en soit, j’aimerais vous retourner la question : Est-ce que vous trouvez que c’est un grand exercice démocratique quand un parti peut recevoir environ 40% des suffrages exprimés et potentiellement élire près d’une centaine de députés, quand un autre parti peut obtenir 15% du vote populaire et ne pas avoir d’élus ? Cela constitue-t-il un incitatif puissant pour encourager la participation ?

Vous évoquez le caractère anti-démocratique de la proportionnelle. Cette affirmation n’engage vraiment que vous-même. La plupart des pays membres de l’Union européenne ont adopté ce principe, y compris la France qui a eu ce genre de scrutins jusqu’à ce que soit adopté par la 5ième République le scrutin uninominal à deux tours, toutefois c’est encore pour les européennes ce mode de scrutin qui prévaut.

Plus de 90 pays dans le monde ont adopté le scrutin proportionnel auxquels s’ajoutent d’autres pays et non les moindres comme l’Allemagne qui ont une dose de proportionnelle avec un mode de scrutin mixte.

Je ne vois pas en quoi le mode de scrutin uninominal à un tour, favorise le renouvellement de la classe politique. Depuis combien de temps est en politique monsieur Legault ? Que dire de ces politiciens qui comme Caroline St-Hilaire qui a représenté le Bloc aux Communes, est passée mairesse de Longueuil pendant 8 ans et tente sa chance désormais pour la CAQ à Sherbrooke ?

Je n’en rajouterai pas, car la nature de vos propos finaux tendent à démontrer que vous éprouvez une certaine sympathie pour ce que nous les Français appelons : les « fachos ». Personnellement, mon régime alimentaire fait que d’usage, je ne mange pas de ce pain-là. J’ai toujours une préférence pour le pain intégral ou les multigrains.

Bonjour ,
Je suis très surprise de lire que les sondages montrent que le parti conservateur reçoit une majorité d’intention de votes ! Je n’ai pas vu à date un seul sondage qui indique ceci . Il me semble même qu’il est bon dernier parmi les partis d’opposition.
Nicole Stein

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@ Nicole Stein,

Ce qui est écrit pas madame Hébert, c’est ceci : « (…) la CAQ et le Parti conservateur — ont la faveur d’une majorité d’électeurs. »

Ce qui est montré par l’auteure de cette chronique, c’est dans l’hypothèse où il y aurait un scrutin proportionnel, sur la base des pourcentages de votes, ainsi des élus en proportion de ces votes, la CAQ formerait le gouvernement, qu’elle devrait cependant s’entendre avec un tiers parti (ici le PCQ) pour former une majorité.

Actuellement selon le site Qc125 (https://qc125.com/#som), la projection de votes en pourcentages est pour la CAQ de ±40% et pour le PCQ de ±15%, en termes de pourcentages de voix ces deux formations regrouperaient près de de la moitié de l’électorat.

Dans notre système actuel, les projections de sièges sont de 97/125 pour la CAQ et de 0/125 pour le PCQ.

Le PCQ n’est pas dernier en terme d’intentions de votes. Il figure en troisième position (±15%) à seulement 1% dérrière les libéraux.

Même si le parti pour lequel je voterai le 3 octobre ne sera pas au pouvoir, je ne serai pas mécontent des résultats de l’élection. Je préfère que ce soit la CAQ qui gouverne le Québec au cours des quatre prochaines années. C’est le parti qui présente la meilleure équipe et qui a le programme le mieux équilibré dans le contexte actuel.

Je ne partage pas la position que vous donnez au parti libéral sur le paramètre gauche-droite. Le parti libéral actuel m’apparaît plus à droite que la CAQ, en particulier en ce qui concerne la défense à tout prix des droits individuels.

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Le parti libéral a toujours été un parti de centre droit, sauf que, comme le débat politique s’articulait autour d’un autre paradigme, on n’évoquait pas cet aspect. Sa récente inflexion apparente vers la gauche s’inscrit dans sa recherche d’une identité perdue et dans une volonté de se démarquer du parti de centre-droit actuellement au pouvoir. Mais ne nous y trompons pas, le PLQ a toujours été un parti d’affairistes (plus que de l’économie).