Notre homme à Washington

Pas si assoiffés que ça de notre énergie hydroélectrique, les Américains, admet Gary Doer. Le nouvel ambassadeur du Canada aux États-Unis dévoile son plan d’action pour amadouer le grand voisin.

Pas si assoiffés que ça de notre énergie hydroélectrique, les Américains, admet
Photo : Maison Blanche / Lawrence Jackson

Gary Doer se plaît à raconter que le 8 février dernier, alors que toute la capitale américaine était paralysée par une tempête de neige historique, les seuls bureaux ouverts au centre-ville de Washington étaient ceux de l’ambassade canadienne ! « Ce ne sont pas quelques centimètres de neige qui vont nous faire peur », dit-il. Gary Doer rencontrait ce jour-là, dans son grand bureau vitré avec vue sur le Capitole, les gouverneurs de l’Alaska, du Montana et du Dakota du Nord. « Les Canadiens et les cowboys du Nord étaient les seuls à travailler dans tout Washington ! »

On reconnaît bien là Gary Doer, 61 ans, qui a été premier ministre néo-démocrate du Manitoba pendant 10 ans et chef de la diplomatie canadienne aux États-Unis : un réaliste, terre à terre, avant tout concentré sur les résultats et doté d’un bon sens de l’humour. Il a accepté en octobre dernier, à la surprise générale, de servir son pays alors qu’un gouvernement conservateur siège à Ottawa. Penser qu’il aurait pu refuser une telle offre, c’est mal connaître l’homme, qui aime être au cœur de l’action.

À ceux qui se plaignent que la levée, en faveur des entreprises canadiennes, de la clause « Buy American » du plan de relance économique des États-Unis arrive bien tard, l’ambassadeur du Canada rétorque que ces entreprises sont gagnantes malgré tout : « C’est mieux d’avoir une entente pendant qu’il reste encore de l’argent que pas d’entente du tout. »

Gary Doer ambitionne de diriger une ambassade à son image. « La diplomatie n’est pas l’art de la parole, c’est l’art de l’action », dit-il, ajoutant que le Canada doit travailler plus intelligemment à Washington. « Faire changer d’idée les élus une fois le projet de loi présenté au Congrès, c’est difficile. Il faut s’y prendre avant. » D’ici un an, dit-il, il veut que l’ambassade soit davantage orientée sur ce qu’il appelle « le pain et le beurre » des représentants au Congrès, « c’est-à-dire les emplois dans leurs districts : il faut parler des jobs que les entreprises canadiennes amènent chez eux. Ça les influence. On va leur parler de chiffres. Il va y avoir moins de rencontres où on sert des sandwichs pas de croûte et plus de concret ! »

Dans cette première entrevue accordée aux médias québécois depuis son entrée en fonction, Gary Doer explique ses priorités et ses défis. L’actualité l’a joint à l’ambassade du Canada à Washington.

Quelles sont les trois grandes priorités de votre mandat ?

– Ma grande priorité était d’obtenir, pour les entreprises canadiennes, une exemption à la clause « Buy American » du plan de relance de l’économie, plan de 787 milliards de dollars. Leur accès au marché américain était compromis par cette clause, qui encourageait les villes et les États à s’approvisionner strictement auprès de sociétés américaines. On est allé chercher pas mal ce qu’on voulait à la fin janvier.

Ensuite, je souhaite que notre politique environnementale soit harmonisée avec celle des États-Unis, parce qu’on partage un même écosystème et un même espace économique. Finalement, il faut être certains que les États-Unis comprennent que nous sommes aussi préoccupés qu’eux par la sécurité. Une menace contre les États-Unis est une menace contre le Canada. Nous sommes des alliés en Afghanistan et nos deux pays sont vulnérables à des attaques terroristes, alors il faut travailler ensemble.

Le gouvernement du Québec a un plan pour accentuer sa présence aux États-Unis. Pensez-vous que les provinces ont un rôle à jouer au sud de la frontière ?

– Plus il y aura de provinces à l’œuvre aux États-Unis, mieux ce sera pour le Canada. J’ai rencontré John Parisella, le représentant du Québec à New York, à quelques reprises. Le premier ministre Charest a eu des rendez-vous avec les gouverneurs de plusieurs États cet hiver. C’est bon pour le Canada. Plus nos relations seront fortes, plus nos échanges commerciaux seront importants.

Québec tente depuis plusieurs années de faire reconnaître son hydroélectricité comme de l’énergie renouvelable aux États-Unis. Y a-t-il eu des progrès dans ce dossier ?

– Je comprends ce problème, j’avais le même avec Manitoba Hydro. Les gens aux États-Unis ont peur de la puissance d’Hydro-Québec et de Manitoba Hydro. Les Américains craignent qu’on n’envahisse le marché avec notre énergie et que leurs entreprises plus petites, actives dans le solaire, l’éolien ou d’autres sources d’énergie plus expérimentales, ne puissent plus vendre leurs produits. Il y a donc beaucoup de pression pour que l’hydroélectricité du Canada ne soit pas considérée comme de l’énergie renouvelable. On doit faire comprendre aux élus du Congrès que c’en est et qu’il faut que ça entre dans cette catégorie. Car il faut savoir que les États ont l’obligation d’inclure un certain pourcentage d’énergie renouvelable dans leur réseau. Plusieurs rencontres sont prévues avec des membres de l’administration Obama. On ne va pas lâcher.

Le magazine BusinessWeek vous a déjà nommé parmi les 20 leaders de la planète en matière de lutte contre les changements climatiques. En tant qu’ambas­sadeur, vous défendez les sables bitumineux de l’Alberta et l’approche de laisser-faire du gouvernement Harper concernant les gaz à effet de serre. Comment expliquez-vous ce changement de cap ?

– Je savais en prenant ce poste que j’aurais ce dossier délicat sur mon bureau. J’ai toujours dit qu’il y a de nombreuses sources d’énergie et diverses manières de réduire nos émissions. L’efficacité énergétique devrait être la priorité du Canada. Réduire les émissions liées aux sources fossiles devrait venir ensuite. Je n’ai jamais dit qu’on devrait prendre un kayak pour aller à une rencontre internationale à Copenhague ! Je vais y aller en avion, moyen de transport qui brûle du pétrole. Il faut être réaliste.

On ne doit pas oublier que l’Alberta, par habitant, produit plus d’énergie éolienne que toutes les autres provinces canadiennes. Elle a réduit les émissions de ses sables bitumineux de 30 % depuis quelques années. Mais c’est vrai que ça reste un problème, et le Canada doit en tenir compte dans son plan.

Il semble y avoir beaucoup de pression aux États-Unis pour boycotter le pétrole extrait des sables bitumineux. Est-ce que cette menace est sérieuse ?

– L’énergie est un sujet délicat aux États-Unis. Présentement, ce sont les sables bitumineux qui attirent l’attention. La cible est facile. Pourtant, il y a 600 centrales thermiques aux États-Unis et on ne voit pas de mouvement de protestation contre le charbon. Il faut un débat équilibré, et c’est mon travail de donner l’information pour qu’il soit plus nuancé. Les États-Unis ne veulent plus dépendre autant du pétrole qui vient de certains pays instables. Ils cherchent une source fiable, et le Canada n’est pas le Venezuela. On est un atout pour eux.

La Chine est maintenant le deuxième partenaire économique des États-Unis, derrière le Canada. Qu’est-ce que nous devons faire pour rester au sommet ?

– Les économies canadienne et américaine sont tellement intégrées qu’on n’a pas à craindre de perdre notre relation particulière avec les États-Unis. Il faut seulement continuer d’être compétents, d’innover et d’améliorer notre productivité.

Outre le Canada, quels sont les pays les plus actifs sur le plan diplomatique à Washington ? Qui a de l’influence ?

– Ceux qui obtiennent l’attention du gouvernement américain sont ceux qui agissent, pas ceux qui parlent. Tous les pays du G8 sont actifs et ont l’oreille de la Maison-Blanche. Les pays qui com­battent ensemble en Afghanistan sont aussi très proches les uns des autres. Le Canada, en tenant la première conférence sur la reconstruction d’Haïti à Montréal, en janvier, a montré qu’il est sérieux.

Est-ce que vous vous attendez à ce que la Maison-Blanche fasse pression sur le Canada pour qu’il reste engagé en Afghanistan au-delà de 2011 ?

– Le Parlement canadien a fixé la date de retrait de 2011 il y a déjà deux ans, et je m’attends à ce que le gouvernement américain respecte cette décision. Il y a beaucoup plus de respect que de pression de sa part. Chaque semaine, les médias américains parlent du travail dangereux que les soldats canadiens accomplissent dans le sud de l’Afghanistan.

Pensez-vous que le Canada va perdre de son influence à Washington après son retrait d’Afghanistan ?

– On ne sait pas encore quelle sera la stratégie américaine après 2011. Le président Obama a aussi choisi cette année pour réévaluer sa stratégie en Afghanistan et décider si les États-Unis amorceront un retrait progressif. Il a dit ne pas vouloir rester dans ce pays éternellement.

Il y a des groupes qui citent le système de santé canadien pour montrer que la réforme Obama serait une horreur. Êtes-vous intervenu dans ce débat pour corriger certaines affirmations ?

– On ne voudrait pas que les Américains nous disent quoi faire avec notre système de santé, alors je ne leur dis pas quoi faire avec le leur. J’ai reçu des demandes d’information et j’ai donné de l’information factuelle. Par exemple, le fait que le système canadien coûte l’équivalent de 10 % de notre PIB, alors que c’est 17 % aux États-Unis. Le milieu des affaires voulait savoir comment on fait pour garder les coûts aussi bas au Canada. Les Américains débattent beau­coup par publicités interposées à la télé, alors ça entraîne un débat très intense. Il faut être là comme source d’information, mais ne pas se montrer assez prétentieux pour s’ingérer dans leur débat.

Nombre d’observateurs ont dit que la levée de la clause « Buy American » arrive tard, puisque les trois quarts du budget du plan de relance américain ont déjà été dépensés…

– C’est mieux d’avoir une entente pendant qu’il reste encore de l’argent que pas d’entente du tout. C’est pourquoi toutes les provinces ont approuvé l’accord. Il y a un proverbe qui dit : « Le meilleur moment pour planter un arbre, c’était il y a 30 ans, faute de quoi c’est maintenant. » Est-ce que ça aurait été préférable d’avoir une entente avant ? Oui. Mais on fait de notre mieux.

En vertu de cette entente, les sociétés américaines pourront soumis­sion­ner pour les grands chantiers de cons­truction canadiens, au même titre que les entreprises locales. Les Canadiens doivent-ils craindre cette concurrence ?

– Beaucoup d’entreprises sont à la fois canadiennes et américaines, et rivalisent déjà des deux côtés de la frontière. General Electric, par exemple, a des usines au Canada et aux États-Unis. Et il ne faut pas oublier que le marché américain est 10 fois plus gros que le marché canadien. Quand j’étais premier ministre du Manitoba, une de nos entreprises essayait de vendre des autobus dans les autres provinces. On s’est rendu compte que la Californie à elle seule achetait plus d’autobus que tout le Canada ! La réciprocité entre les deux pays est importante, mais le Canada est gagnant.