Nouvelle porte-parole du Hamas : décryptage d’une nomination inattendue

En nommant récemment Isra Al-Modallal comme porte-parole affectée aux relations avec la presse étrangère, le Hamas a effectué un tournant symbolique dans sa stratégie de communication publique.

Photo : Mohammed Abed / AFP / Getty Images
Photo : Mohammed Abed / AFP / Getty Images

En nommant récemment Isra Al-Modallal — une jeune femme de 23 ans qui a fait une partie de son école primaire au Royaume-Uni — comme porte-parole affectée aux relations avec la presse étrangère, le Hamas a effectué un tournant symbolique dans sa stratégie de communication publique.

Si ce geste peut être (et a été) interprété comme un signe d’ouverture inédit vers l’Occident, il sert pour le Hamas deux objectifs plus ou moins avoués.

Un objectif international

Cette nomination s’inscrit dans la stratégie de modernisation de l’image du parti et de repositionnement dans la bataille médiatique qui l’oppose à Israël.

Le mouvement islamiste s’inquiète en effet de la nécessité de «redorer son blason» face à l’efficace entreprise de diabolisation instaurée par l’État Hébreu depuis plusieurs années, notamment pour justifier la persistance du blocus qu’il impose à la bande de Gaza comme punition collective depuis 2007.

Un objectif local

La nomination vise aussi à améliorer l’image du parti au sein même de la Bande de Gaza.

Les déceptions associées à la gouvernance du Hamas sont en effet nombreuses : persistance du blocus, de même que succession de crises humanitaires, économiques, sociales et politiques.

Le soutien populaire du Hamas, à l’origine massif, a décru inexorablement à mesure que le gouvernement de facto renouvelle les preuves de son incapacité à se réconcilier avec son rival du Fatah et à gérer efficacement et avec impartialité les diverses crises touchant la Bande.

Par ailleurs, le mouvement se trouve de plus en plus isolé, financièrement et politiquement, en raison des graves difficultés que ses alliés régionaux traversent actuellement. Parmi les problèmes majeurs : la guerre civile en Syrie et le renversement du gouvernement de Mohamed Morsi en Égypte.

Le coup d’État s’est accompagné d’un harcèlement sans merci de l’armée égyptienne envers l’ensemble des mouvements islamistes du pays, mais aussi contre le Hamas, que le gouvernement militaire rend responsable de l’instabilité sécuritaire du nord Sinaï.

Celui-ci a récemment condamné le système des tunnels à la frontière sud du territoire palestinien. Ces tunnels représentent le principal moyen d’approvisionnement en denrées de base du territoire sous blocus.

Le Hamas est également de plus en plus critiqué par des factions politiques adverses désireuses de tirer profit de sa faiblesse pour élargir leur base électorale ou leur nombre de partisans.

Dans cette passe délicate, le mouvement islamiste, à la tête de la bande de Gaza depuis les élections législatives de 2006, a donc plus que jamais besoin du soutien fort de sa population et, surtout de sa jeunesse. La population gazaouie est très jeune : l’âge médian est de 18 ans, et plus de 60 % de la population a moins de 25 ans.

Les objectifs de cette nomination sont donc clairs : il s’agit d’une manœuvre communicationnelle qui ne présage d’aucune évolution sur le fond de la ligne politique du parti. Les résultats ne sont cependant pas (encore) au rendez-vous.

Dans la Bande de Gaza d’abord, l’initiative était supposée séduire en premier lieu la jeunesse libérale de la population. Celle-ci aspire en effet plus que jamais au changement et à la réforme. Elle a été tentée, dans les dernières semaines, par l’importation au sein de la Bande de Gaza du mouvement Tamarod («Rébellion»), du nom du mouvement de protestation contre le président Morsi.

En nommant une jeune femme officiellement non affiliée au Hamas, le mouvement souhaitait faire la preuve de son ouverture, sa tolérance et sa modernité. Mais la jeunesse n’est pas dupe et l’initiative n’a pas été considérée comme crédible. Plusieurs raisons expliquent ce scepticisme.

Tout d’abord, l’inexpérience flagrante de la jeune journaliste, qui n’a travaillé que pour deux chaînes de télévision locales au préalable (dont une chaîne étudiante), et dont la prétendue expérience de l’Occident et de sa culture se résume — en caricaturant un peu — à son enfance en Angleterre et à un goût pour la musique pop.

Ensuite, la jeunesse gazaouie — particulièrement sa frange libérale, éduquée, ambitieuse et connectée au monde — trouve injuste la nomination de cette jeune femme, alors que d’autres figures plus connues et plus charismatiques de la société gazaouie étaient considérées comme plus compétentes pour le poste.

En outre, la marge de manœuvre de la porte-parole est balisée au maximum. Le Hamas s’est bien gardé de lui attribuer un mandat lui permettant de prendre de réelles initiatives ou d’acquérir une quelconque liberté de parole.

Les sujets qu’Al-Modallal est autorisée à aborder sont en effet restreints et limités aux dossiers humanitaires, de même que «non sensibles». Qui plus est, elle a l’interdiction de s’entretenir avec les médias israéliens.

Enfin, la neutralité politique mise de l’avant aussi bien par le Hamas que par la principale intéressée est sujette à caution. Al-Modallal vient d’une famille proche du Hamas, son père étant professeur à l’Université islamique, une institution directement financée par le mouvement islamiste et clairement estampillée «Hamas». Sa première expérience professionnelle a été acquise au sein d’Al-Kitab, la chaîne de télévision étudiante de cette université, dans laquelle elle a également étudié le journalisme. Sans être formels, les liens entre la famille Al-Modallal et le Hamas sont clairs et sus de tous dans la Bande de Gaza.

Ainsi, beaucoup pensent que sa nomination s’expliquerait par cette accointance et qu’elle constitue une manipulation de plus, ce qui permettrait au Hamas de s’assurer facilement de la «docilité» d’Al-Modallal tout en prétendant officiellement un geste d’ouverture politique.

En somme, la ficelle est un peu grosse pour une partie significative de la Bande. L’objectif numéro deux du Hamas (améliorer son image auprès des Gazaouis) sera donc difficilement rempli par cette nomination.

Nous verrons, dans le prochain billet, ce qui en est de l’objectif numéro un et de la condition des Palestiniennes de la Bande de Gaza.

Billet co-écrit avec Joan Deas, doctorante à l’Université de Grenoble qui a effectué plusieurs missions humanitaires en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. Elle est aussi chercheure associée à l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand.

 

Pierre-Alain Clément
Directeur adjoint de l’Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

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