Nouvelle porte-parole du Hamas : qu’en est-il des Palestiniennes ?

Quels sont donc les enjeux de la nomination d’Isra Al-Modallal comme porte-parole du Hamas pour les femmes des territoires palestiniens ? Placer une personne si peu expérimentée dans un poste hautement symbolique — et bien en vue — n’est pas forcément de bon augure pour elles.

Photo : Mohammed Abed / AFP / Getty Images
Photo : Mohammed Abed / AFP / Getty Images

Dans le billet précédent, nous avons vu quels étaient les enjeux pour le Hamas de nommer d’Isra Al-Modallal, une jeune journaliste peu expérimentée, ainsi que le faible enthousiasme que cette décision avait suscité chez les Gazaouis.

Ce serait cependant une erreur de voir, dans les critiques locales contre la nomination d’Al-Modallal, une «simple» motivation sexiste (voire antijeunes).

Si, ces dernières semaines, le sport national d’une partie de la jeunesse gazaouie a consisté à s’échanger des vidéos de la jeune porte-parole pour se moquer de la médiocrité de ses premières prestations, ce n’est pas parce qu’elle est une femme. C’est plutôt parce qu’elle est considérée comme trop inexpérimentée pour le poste, et parce que son incompétence lui fait faire des erreurs qui auraient échappé à beaucoup de Gazaouies bien plus accoutumées au langage et aux codes occidentaux.

Des erreurs, aussi, qu’un professionnel de la communication ne ferait pas (au risque de perdre son travail…) : poster sur sa page Facebook personnelle des images prônant la destruction d’Israël, par exemple, quand son mandat est d’améliorer l’image du Hamas auprès de l’Occident, est une contradiction flagrante.

Cela permet cependant d’illustrer une autre question importante : celle de l’accueil et de la couverture de cette nomination par la presse occidentale. L’attention générale donnée par les médias occidentaux à cette désignation (et à son caractère supposément exceptionnel) sont en effet représentatifs de la réminiscence d’une pensée encore orientaliste et peu au fait du statut des femmes en Palestine.

Il semble effectivement bien que cette nomination apparaisse plus exceptionnelle pour nous que pour les Palestiniens et les Palestiniennes eux-mêmes, plus habitués qu’on ne les décrit à voir des femmes occuper, depuis longtemps, des postes importants et des positions de pouvoir.

Les femmes en Palestine

Pensons notamment à Hanan Ashrawi ou à Noura Ouda, respectivement anciennes porte-paroles de l’Organisation de libération de la Palestine et de l’Autorité palestinienne.

Les Palestiniennes bénéficient d’un accès et d’une bonne représentativité au sein des institutions d’éducation supérieure. Elles possèdent des droits sociaux et politiques assurés par l’Organisation de libération de la Palestine, qui s’est dotée dès 1965 d’une branche féminine. Quant à l’Autorité palestinienne, elle a adopté différentes lois et politiques visant à améliorer la représentativité politique des femmes palestiniennes, en plus d’avoir ratifié la Convention pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’encontre des femmes (CEDAW).

Le Conseil législatif palestinien issu des élections de 2006 comporte 13 % de femmes (17 contre 5 lors des élections de 1996) et les conseils municipaux, 17 %. Si ce chiffre est clairement éloigné d’un idéal de parité, cela place tout de même les territoires palestiniens devant le Japon et le Liban (et neuf autre pays arabes), de même que devant des pays qui ont été dirigés par des femmes, comme l’Inde, l’Ukraine ou le Brésil.

Les Palestiniennes ont également contribué au combat armé contre Israël, depuis les enlèvements, dans les années 1960 et 1970, jusqu’aux attentats suicides : l’année 2002, où l’on recense le plus grand nombre d’attaques et de morts par ce moyen, est aussi celle où Wafa Idris est devenue la première Palestinienne à commettre un attentat-suicide.

La participation des femmes dans la vie politique de la Bande de Gaza est également à souligner, et ce, malgré le virage conservateur imprimé par le Hamas. Mais si la loi islamique y est en vigueur depuis 2007, la société de Gaza reste fondamentalement éduquée et ouverte.

Le niveau d’éducation et d’alphabétisation des femmes y dépasse les 90 % — l’un des plus hauts de la région —, et le mouvement islamiste a même été forcé, sous la pression populaire, de faire marche arrière sur de nombreux projets touchant aux mœurs.

Selon un rapport de l’Union européenne, la situation des femmes à Gaza s’est détériorée en raison de la dégradation consécutive au blocus des conditions politiques, socio-économiques et sécuritaires — une dégradation qui frappe justement les femmes plus fort que les hommes —, ainsi que des modifications défavorables aux femmes apportées par le Hamas au code de la famille et au code pénal. Néanmoins, même dans les heures les plus sombres, le Hamas était loin d’appliquer un modèle drastique similaire à celui en vigueur à Riyad ou Kaboul.

Si la situation des femmes à Gaza est loin d’être idéale (voire clairement préoccupante) dans certains quartiers et milieux traditionnels, elle est malgré tout loin de l’image victimisante et manichéenne des musulmanes complaisamment véhiculée en Occident, où beaucoup voient dans la musulmane une nouvelle «demoiselle en détresse» à sauver de l’oppression de l’homme musulman. Il est d’ailleurs fascinant de voir combien les «libérateurs» adorent enseigner aux femmes la bonne manière d’être libre…

Enjeux

Quels sont donc les enjeux de cette nomination pour les femmes des territoires palestiniens ? Placer une personne si peu expérimentée dans un poste hautement symbolique — et bien en vue — n’est paradoxalement pas forcément de bon augure pour elles.

Si cette nomination est, dans l’absolu, un geste positif pour l’accession des Palestiniennes à des postes de pouvoir, les tâtonnements inévitables — et déjà avérés — d’Isra Al-Modallal pourraient bien servir d’argument à tous ceux qui voudraient les en écarter : «Vous voyez bien qu’on ne pouvait pas leur faire confiance». Un argument fallacieux, certes, mais peu coûteux à utiliser.

C’est, en tout cas, déjà la crainte de certaines jeunes Palestiniennes libérales, qui rêvent que davantage de femmes charismatiques et véritablement compétentes — elles existent en nombre — puissent les représenter dans des postes importants en vue de montrer au reste de la planète le vrai visage de la jeunesse palestinienne : forte, éduquée, déterminée, pragmatique et résolument ouverte sur le monde.

Mais après tout, comme l’histoire le montre, c’est en réussissant des missions contre toute attente (et en élargissant de facto les marges de manœuvre officiellement accordées) que des femmes ont réussi à faire progresser la condition des femmes vers l’égalité avec les hommes. Laissons donc le temps à Isra Al-Modallal de — peut-être — le démontrer à nouveau.

Billet co-écrit avec Joan Deas, doctorante à l’Université de Grenoble qui a effectué plusieurs missions humanitaires en Cisjordanie et dans la Bande de Gaza. Elle est aussi chercheure associée à l’Observatoire sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord de la Chaire Raoul-Dandurand.

 

Pierre-Alain Clément
Directeur adjoint de l’Observatoire de géopolitique

Chaire @RDandurand @UQAM

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