NPD: les défis du nouveau chef

L’opposition officielle est généralement considérée comme le gouvernement en attente. Mais si le NPD veut battre Stephen Harper et s’installer au pouvoir en 2015, Thomas Mulcair, le nouveau chef, devra relever de gros défis. Aperçu en 10 points.

NPD: les défis du nouveau chef
Photo : Chris Young/PC

Au lendemain du 2 mai 2011 et de la percée historique du NPD, Jack Layton disait à ses adjoints, sourire aux lèvres, qu’il ne voulait pas rester longtemps à Stornoway – la résidence de fonction du chef de l’opposition officielle – et que la maison du premier ministre, le 24 Sussex, même avec ses fenêtres qui laissent filtrer l’air glacial en hiver, était certainement plus confortable !

On connaît la suite. La maladie aura empêché Layton de livrer son combat revanche à Stephen Harper. Mais si la gauche canadienne veut montrer que les élections de 2011 n’étaient pas un accident de l’histoire et ainsi réaliser son rêve de s’installer au 24 Sussex, le NPD a du travail devant lui.

« Il ne faut pas se faire d’illusion, la route vers le pouvoir sera difficile », a affirmé samedi Darrell Dexter, le premier ministre néo-démocrate de la Nouvelle-Écosse.

Le septième chef de l’histoire du NPD fédéral, Thomas Mulcair, élu samedi soir au 4e tour de scrutin à Toronto, doit relever 10 défis prioritaires.

Cicatriser les plaies et unifier le parti

Une course au leadership laisse toujours des séquelles. Parlez-en aux libéraux, qui ne se sont jamais complètement remis de la guerre entre les clans de Jean Chrétien et de Paul Martin en 1990.

Le nouveau chef néo-démocrate devra faire une place aux candidats défaits, mais aussi à leurs équipes, dans l’organigramme du parti. Les coups de canon de l’ancien chef Ed Broadbent contre Thomas Mulcair n’ont rien fait pour faciliter cette réconciliation.

En septembre dernier, l’ancien premier ministre Brian Mulroney disait à L’actualité à quel point l’unité et la discipline sont importantes si un parti veut aspirer aux grands honneurs. « Si tu ne peux pas gouverner ton caucus, si ton équipe a l’air de s’entredéchirer, la population va penser que tu n’es pas prêt pour le pouvoir », a-t-il rappelé.

En confirmant rapidement qu’il garde la députée de Colombie-Britannique Libby Davies dans le rôle de chef adjointe, elle qui était une partisane acharnée de Brian Topp, Mulcair montre qu’il a compris cette dynamique.

Thomas Mulcair devra également trouver en lui des qualités de négociateur. Le Canada est grand et les débats d’idées peuvent être périlleux à l’intérieur d’une même formation. Jack Layton avait réussi à concilier les diverses factions du parti : les plus à gauche et les centristes, les pragmatiques et les idéologiques, les militants ruraux et ceux des villes, les élus du Québec et ceux des autres provinces. Une lourde tâche pour le nouveau chef.

Bâtir une opposition officielle efficace

La chef par intérim, Nicole Turmel, a fait de son mieux dans les circonstances, mais il y a des jours à la Chambre des communes où Stephen Harper semblait particulièrement s’ennuyer tellement l’opposition manquait de mordant. Garder le gouvernement conservateur sur les talons devrait être un objectif incontournable. Structurer un discours fort et cohérent qui fait bouger l’opinion publique est la seule manière de faire plier (ou d’embêter !) un gouvernement majoritaire.

Imposer l’image du nouveau chef

Ce que Layton dégageait, avec sa sympathique moustache, son sourire déterminé et sa canne brandie comme un guerrier, sont des symboles forts impossibles à reproduire. Le nouveau leader devra avoir son propre style. Se définir une image dans le débat public. Un concept simple, mais primordial. « La politique s’incarne dans les hommes et les femmes qui la font », expliquait Brian Topp à L’actualité en septembre dernier. On voit déjà les contours de l’image qu’établira Thomas Mulcair : un bagarreur rigoureux, tenace, déterminé. Mais parfois colérique et imprévisible. Il devra également savoir quand s’élever au-dessus de la mêlée et avoir l’air d’un premier ministre en attente.

Contrer les publicités négatives du Parti conservateur

Le député néo-démocrate manitobain Pat Martin affirme que le Parti conservateur a déjà une série de publicités négatives en réserve pour attaquer le nouveau chef du NPD. Vrai ou faux, ce n’est qu’une question de temps avant que la machine conservatrice (qui a commencé à frapper sur le libéral Bob Rae en Ontario) se mette en branle pour tenter de définir Thomas Mulcair avant qu’il ne parvienne à le faire.

Samedi soir, avant même le début du discours de victoire de Thomas Mulcair, les conservateurs ont envoyé une déclaration aux médias affirmant que le nouveau chef était un «opportuniste» à «l’ambition aveugle». Sa volonté «d’augmenter les impôts» et sa personnalité vont «mettre en péril les emplois des Canadiens», disait le Parti conservateur. Bienvenue dans l’arène…

Les sondages montrent qu’à l’extérieur du Québec, Thomas Mulcair est très peu connu. Une aubaine pour qui veut lancer des publicités négatives.

Le NPD souhaite rapidement lancer une campagne de publicité pour définir le nouveau chef. La direction du parti estime qu’il lui faudra investir 4 millions de dollars pour contrer ces attaques efficacement d’ici aux élections (c’est le montant que le PC a dépensé pour attaquer Michael Ignatieff). Reste à voir si le parti a les moyens de répliquer avec intensité dès maintenant…

Améliorer le financement

L’argent, c’est le nerf de la guerre. Lorsqu’il était président du parti, Brian Topp estimait que le NPD aura besoin de 50 millions de dollars pour mener à bien le prochain scrutin, soit 25 millions pour la campagne nationale, 21 millions répartis dans les 308 circonscriptions et près de 4 millions pour répliquer aux campagnes de publicité négative.

La machine de financement deviendra plus importante que jamais, le gouvernement Harper ayant annoncé la fin graduelle (d’ici 2014) des subventions directes aux partis, le fameux 1,99 $ par vote. En 2010, cela représentait 52 % des revenus du NPD, soit 5 millions de dollars sur un budget de 9,7 millions.

Le Parti conservateur et le Parti libéral amassent plus d’argent que le NPD. Et de loin. Pour renverser la vapeur, la bannière orange devra apprendre à faire une collecte de fonds permanente basée sur les sujets chauds qui font vibrer leurs membres. « On va dire à nos militants que s’ils aiment notre position, leurs dons nous aideront à la défendre », explique une source au NPD, qui donne l’exemple de la bagarre parlementaire de juin dernier contre la loi spéciale de retour au travail à Postes Canada. « Beaucoup de gens étaient contre la loi spéciale et auraient été prêts à faire un don pour nous aider.»

S’enraciner au Québec

Les sondages des derniers mois au Québec montrent à quel point les appuis du NPD dans la province sont fragiles. Même s’il est presque invisible, le Bloc québécois remonte.

Un sondage CROP-L’actualité réalisé au Québec après la mort de Jack Layton était alarmant pour le NPD. Pas moins de 46 % de ceux qui ont voté pour la bannière orange le 2 mai affirmaient qu’ils auront « moins tendance à voter pour le NPD » aux prochaines élections. Un indécis sur cinq (19 %) pensaient la même chose.

Les 58 députés du Québec sont certainement soulagés de la victoire de Thomas Mulcair. Non seulement il est de loin le candidat le plus connu au Québec, mais il est également très au fait de la dynamique politique avec le Bloc.

Selon un sondage Angus Reid rendu public jeudi le 22 mars dernier, 31 % des Québécois qui ont voté pour le Bloc le 2 mai dernier disaient avoir plus de chance de voter pour le NPD au prochain scrutin si Thomas Mulcair l’emportait.

L’organisation dans les circonscriptions est toutefois naissante. Le parti devra bâtir une structure efficace et enraciner les députés dans leur communauté – chambres de commerce, organismes de bienfaisance et communautaires, maires et autres acteurs locaux – pour espérer maintenir la majorité des gains.

Reconquérir les Prairies

Le NPD est né dans les Prairies, mais l’union de la droite et la force du Parti conservateur l’ont décimé dans cette région depuis dix ans. Le 2 mai dernier, il n’a remporté que 16 des 95 circonscriptions à l’Ouest de l’Ontario. Pour former le prochain gouvernement, il devra reconquérir une partie du Manitoba et de la Saskatchewan.

Étendre l’organisation

Le NPD a remporté 103 circonscriptions au Canada le 2 mai 2011. S’il veut former un gouvernement majoritaire en 2015, il doit en gagner 70 de plus. La bonne nouvelle ? Il a également terminé deuxième dans 100 circonscriptions.

Ce n’est pas simple pour autant. Le NPD s’est habitué à faire des campagnes ciblées, cherchant d’abord à faire réélire sa trentaine de députés, puis visant une expansion dans 20 à 30 autres circonscriptions. La prochaine campagne devra donc être deux à trois fois plus vaste et coûteuse pour atteindre son objectif. Un ajustement sera nécessaire.

Poursuivre le virage de Layton

Lentement mais sûrement, Jack Layton a modernisé le NPD. Les néo-démocartes sont devenus plus pragmatiques, plus disciplinés. Il ne s’agit plus seulement d’être la conscience du Parlement, armée de beaux principes, mais de gagner des élections. Et pour y arriver, la population doit sentir que le NPD se démarque. « On peut s’opposer, mais il faut aussi proposer. Les gens veulent des solutions», affirme le député Yvon Godin.

Être crédible

Critiquer efficacement tout en proposant des idées est un jeu d’équilibre difficile. Quand faut-il attaquer le gouvernement ? Quand faut-il dévoiler les mesures concrètes (qui peuvent à leur tour être attaquées bien avant la prochaine campagne électorale) ? C’est pourtant le seul moyen de développer une crédibilité qui permettra au NPD de s’afficher comme un gouvernement en attente et de gagner la confiance de la population. Une tâche encore plus difficile pour un parti qui n’a jamais gouverné à Ottawa.

 

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Samedi dernier, le 24 mars, exactement sept mois et deux jours auprès la mort de Jack Layton, les membres ont donné à Thomas Mulcair le mandat de franchir la dernière marche vers le pouvoir. Afin d’y parvenir, le NPD a trois ans et demi pour moderniser sa machine, préciser ses positions politiques et élaborer un programme qui achèvera de convaincre les Canadiens que les néo-démocrates sont dignes de confiance pour s’installer au 24 Sussex.

Pour Thomas Mulcair, le travail et la campagne commencent maintenant.