Nuit blanche chez les autochtones

L’Assemblée des Premières Nations s’est donné un nouveau chef lors de sa 30e assemblée générale, qui avait lieu à Calgary du 21 au 23 juillet. Un reportage photo raconte d’heure en heure le scrutin le plus serré de l’histoire de l’Assemblée des Premières Nations, alors que cinq candidats s’affrontaient.

Ouverture spectaculaire

L’assemblée regroupait plus de 3 000 participants. À la cérémonie d’ouverture, nombre d’entre eux se sont présentés en costume traditionnel, comme ces Gitxsans du nord-ouest de la Colombie-Britannique. Seuls les chefs des quelque 630 communautés autochtones du Canada avaient le droit de voter; 553 l’ont fait.

Elmer Courchesne

Après le premier tour de scrutin, les aînés font une pause, le temps de fumer tranquillement. Le doyen du conseil des aînés de l’APN, Elmer Courchesne, un Objibway du Manitoba, préconise un retour à la spiritualité et aux rites traditionnels pour redonner des forces aux Premières Nations. «Pour changer les choses, il faut d’abord faire place à la bonté dans son cœur et revenir aux grands principes de la vie: partage, empathie, honnêteté…»


Murray Sinclair

Le juge Sinclair, Ojibway du Manitoba, préside la Commission de vérité et de réconciliation. Pendant le deuxième tour de scrutin, il s’est adressé à l’assemblée: «À ce stade-ci, je devrais être capable de vous dire que nous avons établi des assises solides pour bâtir des relations durables entre autochtones et non-autochtones, et que le processus de réconciliation est bien enclenché. Malheureusement, je ne le peux pas.» La Commission, qui selon Sinclair connaît un départ plutôt lent, a pour mandat de servir de tribune aux survivants des pensionnats indiens (1870-1996). Cet organisme national indépendant encouragera la réconciliation entre les anciens élèves, leur collectivité et tous les Canadiens.

Phil Fontaine

Chef sortant de l’Assemblée des Premières Nations, Phil Fontaine considère que la vraie réconciliation consiste à trouver des solutions concrètes aux problèmes que vivent les communautés autochtones. «Pourquoi sommes-nous si pauvres dans une société aussi riche, alors qu’une grande partie de cette richesse provient de ressources extraites de nos terres ancestrales!» Ses mandats (1997-2000, 2003-2009) ont en effet été marqués par les excuses du gouvernement canadien au sujet des mauvais traitements infligés aux élèves des pensionnats indiens et par la ratification de l’accord de Kelowna (2005), qui visait à relever le niveau de vie des autochtones, mais que le gouvernement conservateur n’a pas voulu reconnaître lorsqu’il a été élu, en 2006.

Ghislain Picard

Après le premier tour de scrutin, le chef régional du Québec et du Labrador, l’Innu Ghislain Picard, se réjouit de l’avance du Britanno-Colombien Shawn Atleo, qui a obtenu 43% des voix. La délégation québécoise l’appuie parce que les revendications territoriales en Colombie-Britannique ressemblent à celles des autochtones du Québec. En ce jour d’élections, l’humeur est-elle à la réconciliation, selon lui? «J’entends beaucoup de fermeté dans les discours. Le ton monte. Malgré tout, si l’on se fie aux succès atteints en Australie ou en Nouvelle-Zélande, la réconciliation demeure la voie à privilégier. Les gouvernements de ces pays ont pris des engagements concrets pour se faire pardonner les erreurs du passé.»

Terrance Nelson

Après le premier scrutin, trois candidats quittent la course: John Beaucage, de l’Ontario, Bill Wilson, de la Colombie-Britannique, et Terrance Nelson, du Manitoba. Auteur de cinq livres, notamment Genocide in Canada, Nelson désigne les non-autochtones par le terme «immigrants». Soutenant que les Premières Nations possèdent des milliards de dollars en minerai, en ressources énergétiques et forestières, il encourage les chefs autochtones à faire affaires avec des pays étrangers. «Vous n’avez pas besoin d’être pauvre et d’attendre après le Canada. Il faut négocier avec les Américain, les Chinois ou tout autre pays qui peut investir directement dans nos communautés.» Et que pense-t-il du thème de la réconciliation? «Bull sh…»

Troisième tour

Mercredi 22 juillet, 18 h 42. Au troisième tour, la situation se corse: les deux favoris se partagent l’électorat à parts égales. En coulisses, les candidats tentent d’aller chercher quelques votes chez les partisans de l’adversaire. La fatigue joue un rôle déterminant. À chaque tour, des électeurs rentrent à l’hôtel, privant ainsi les candidats de leur appui. Le nombre de chefs votant passera de 553 au premier tour à 456 au huitième tour. Il faut 60% des voix pour gagner.

Perry Bellegarde

Nuit du 23 juillet, 2 h 13. Graduellement, l’appui à Perry Bellegarde, candidat de la Saskatchewan, s’effrite. Il résiste en dépit de la pression grandissante qui s’exerce sur lui pour qu’il concède la victoire à Atleo. «Les membres du Conseil des aînés de l’Assemblée ont parlé, il faut aller jusqu’au bout», déclare-t-il aux représentants des médias. Le candidat cri, qui a été le chef régional de la Saskatchewan de 1998 à 2003, a le soutien des nations des provinces centrales du pays qui ont signé des traités avec l’État le siècle dernier. Rappelons que, mises à part quelques conventions récentes, les terres ancestrales des autochtones du Québec et de la Colombie-Britannique ne font toujours pas l’objet de traités.

Elijah Harper

Nuit du 23 juillet, 4 h 40. Elijah Harper suit le déroulement de l’élection, qui se prolonge. «Nos peuples sont divisés [quant à la culture, aux idéaux politiques, à l’attitude à adopter avec le gouvernement…] et, tôt ou tard, l’APN devra bâtir un front commun des Premières Nations. Mais, une chose est certaine, comme l’homme qui pagaie au milieu des rapides, il ne faut pas nous arrêter. Il ne faut jamais abandonner.» En 1990, lorsqu’il était député néo-démocrate à l’Assemblée législative du Manitoba, Elijah Hraper s’est opposé à l’accord du lac Meech, proposé par le gouvernement fédéral, car il ne garantissait pas les droits ancestraux des Premières Nations. Harper est ainsi devenu une figure symbolique de la défenses des droits des siens.

Anne Archambault

Vers 5 h 20 du matin, fatigue aidant, les fous rires sont de plus en plus fréquents, ce qui n’empêche pas les conversations sérieuses. Ainsi, la Grand chef des Malécites de Viger, Anne Archambault, émet une hypothèse pouvant expliquer l’explosion démographique chez les autochtones. «Cela vient peut-être du traumatisme de s’être fait enlever nos enfants dans les générations passées. C’est comme un cri de survie, le désir de montrer qu’on est là. Dans ma jeunesse, j’ai milité pour le droit des femmes à la contraception et à l’avortement. Aujourd’hui, il faut laisser aux jeunes mères le droit de procréer et les soutenir du mieux que l’on peut dans ce choix.»

Gilbert Whiteduck

Le chef de la communauté algonquine de Kitigan Zibi, en Ouataouais, a su faire vibrer l’audience lors de la séance de questions aux candidats. «C’est bien d’avoir de grandes idées et des idéaux politiques, a-t-il dit. Mais nos peuples souffrent. Pendant que vous vous élevez sur la scène politique, nos frères demeurent abandonnés, dans une pauvreté qui dépasse l’entendement. Ce sont eux qui doivent aller vers la lumière.» Gilbert Whiteduck a pris part au vote jusqu’à la fin à cette élection épique. 

Shawn A-in-chut Atleo

À 7 h 40, soit près de 23 heures après le début du premier tour de scrutin, Shawn Atleo obtient 58% des voix. La foule clame alors: «Concede! Concede!» pour inciter Perry Bellegarde à céder la victoire au jeune chef ahousaht de la Colombie-Britannique. Ce qu’il fait sur-le-champ. Pour conclure cette élection, la plus longue de l’histoire de l’APN, une Micmaque prononce un chant sacré afin de protéger du danger le nouveau chef. Shawn Atleo, 42 ans, veut clore le chapitre des pensionnats autochtones et s’attaquer à la reconnaissance des droits ancestraux.

Ovide Mercredi

Chef national de 1991 à 1997, Ovide Mercredi, juriste spécialisé dans le droit constitutionnel, a joué un rôle clé dans la résolution du conflit d’Oka, en 1990. Avant de quitter le Telus Convention Centre de Calgary, où avait lieu l’assemblée générale, l’activiste a prédit que «Shawn Atleo redonnera aux peuples leur Assemblée». «L’apprentissage et la valorisation de nos droits ont caractérisé mes mandats, dit-il, tandis que le développement des relations avec le Canada a dominé sous Phil Fontaine. Il est temps que les gens des communautés soient entendus et se réapproprient leur Assemblée.»

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