Nuit des longs couteaux : la vraie histoire

Alliances, menaces, tractations secrètes, trahisons : c’est dans le drame que se sont conclues les négociations pour rapatrier la Constitution canadienne, en novembre 1981. Cinq témoins qui l’ont vécu de près nous racontent cet épisode tumultueux.

Au premier plan, Pierre Elliott Trudeau, le ministre des Finances Allan MacEachen et René Lévesque, le 5 novembre 1981. (Photo : Fred Chartrand / La Presse Canadienne)

L’expression est passée à l’histoire au Québec. Pourtant, peu de Québécois connaissent les détails de la Nuit des longs couteaux, cette nuit du 4 au 5 novembre 1981, où une fracture s’est créée entre le Québec et le reste du Canada.

Depuis des mois, le premier ministre Pierre Elliott Trudeau tente d’obtenir l’accord des provinces pour rapatrier la Constitution afin de pouvoir en modifier le contenu sans attendre la permission du Parlement britannique. L’idée de gagner en indépendance fait l’unanimité, mais tous ne s’entendent pas sur la formule qui permettrait d’amender le texte fondateur de la fédération. Trudeau désire en plus y enchâsser ce qui deviendra la Charte canadienne des droits et libertés, et son héritage politique. Les provinces se méfient d’une telle charte, qui aurait préséance sur les décisions de leurs Parlements. Huit d’entre elles, dont le Québec, s’allient pour présenter une contre-proposition. 

Une conférence fédérale-provinciale « de la dernière chance » s’ouvre le 2 novembre 1981. Au terme d’une troisième journée de négociations infructueuses, tout le monde se retire dans ses quartiers. Mais le ministre de la Justice du Canada, Jean Chrétien, discute en secret avec ses homologues de la Saskatchewan et de l’Ontario dans une arrière-cuisine du Centre de conférences du gouvernement. Une nouvelle proposition est griffonnée sur quelques feuilles de papier et présentée aux provinces pendant la nuit. À toutes, sauf au Québec. Les pourparlers et tractations nocturnes vont finalement pousser les alliés de la veille à changer de camp. 

Complot du fédéral, trahison des autres provinces ? Stratégie et blocage de la part du Québec ? Les visions s’opposent. Certains en parlent comme de la Nuit des longs couteaux, référence à la purge sanglante survenue dans le mouvement nazi en Allemagne, fin juin 1934. D’autres, comme du « Kitchen Accord »…

Depuis ce jour, le Québec n’a cessé de réclamer la reconnaissance de son statut particulier pour protéger sa langue, sa culture et ses compétences. 

À l’aube du 40e anniversaire de ce moment marquant, cinq témoins racontent comment les événements et les forces en présence ont conduit à cette fameuse entente.

maximetremblay.com

Louise Beaudoin
Elle était directrice de cabinet du ministre des Affaires intergouvernementales Claude Morin jusqu’en septembre 1981.

Mebs Kanji /
Université Concordia

Graham Fraser
Il était chef de bureau du quotidien The Montreal Gazette à Québec.

Christine Thibeault

Daniel Lessard
Il était correspondant pour la télévision de Radio-Canada à Ottawa.

Annik MH de Carufel

Claude Morin
Il était ministre des Affaires intergouvernementales du Québec.

D.R.

Martine Tremblay
Elle était directrice de cabinet adjointe du premier ministre René Lévesque.

Printemps 1980
Le pari perdu de René Lévesque

Les Québécois ne le savent pas encore, mais le référendum sur la souveraineté-association promis par le Parti québécois lors de son élection en 1976 va nourrir les plans du premier ministre du Canada. Le 20 mai 1980, le chef du PQ, René Lévesque, perd son pari : les Québécois votent à 40 % Oui et à 59 % Non. Le discours prononcé quelques jours avant le vote par Pierre Elliott Trudeau au Centre Paul-Sauvé, à Montréal, prépare la suite…

Pierre Elliott Trudeau lors d’un rassemblement pour le camp du Non, le 14 mai 1980. (Photo : La Presse Canadienne)

Louise Beaudoin
Le référendum de 1980, tout part de là. M. Trudeau avait tenté précédemment de favoriser des négociations constitutionnelles, mais pendant le référendum de 1980, il a déclaré un soir que si les Québécois disaient Non, ce serait interprété comme une proposition de renouvellement du fédéralisme.

Claude Morin
Je cite : « Si c’est un Non, ce sera interprété comme un mandat de changer la Constitution et de renouveler le fédéralisme. Je prends l’engagement solennel qu’après un Non, nous allons mettre en marche le mécanisme de renouvellement de la Constitution et nous n’arrêterons pas avant que ce soit fait. Je m’adresse solennellement aux Canadiens des autres provinces. Nous mettons notre tête en jeu, nous du Québec, quand nous disons aux Québécois de voter Non ; […] nous n’accepterons pas qu’un Non soit interprété par vous comme une indication que tout va bien, que tout peut rester comme avant. »

Or, dans toutes les négociations qui ont suivi, il n’a jamais été question de cet engagement. C’est le plus grand mensonge politique dont on a été témoins au Canada au XXe siècle.

Louise Beaudoin
Trudeau, son coup de génie, c’est d’avoir joué sur les mots, dans l’ambiguïté de sa formule de renouvellement du fédéralisme. C’est génial, mais machiavélique : il s’est servi d’un concept que tout le monde au Québec interprétait comme menant à la reconnaissance de la société distincte du Québec dans le Canada et à plus de pouvoirs pour le Québec. 

Graham Fraser
Pour M. Trudeau, un changement constitutionnel, ça permettait qu’on fasse ce qu’il avait toujours voulu depuis 30 ans : le rapatriement de la Constitution. Est-ce que c’était de la rhétorique politique ? Oui, il était politicien. Mais est-ce que c’était un mensonge ? Non. Est-ce que c’était exprimé de manière à ce que tout le monde puisse voir ce qu’il voulait voir ? D’une certaine façon, c’est l’art de la politique.

Claude Morin
La révision constitutionnelle a débuté le lendemain du référendum. À 11 h, je reçois un appel. Jean Chrétien va faire une tournée des provinces, il part aujourd’hui, il voudrait me voir à Québec. Il commence par moi. Je lui réponds : « C’est gentil, mais moi, je n’ai pas encore parlé au premier ministre, on n’a pas fait le point, le référendum a eu lieu hier ! »

Martine Tremblay
Trudeau veut agir vite, il fait travailler les gens pendant tout l’été 1980. Il y a de multiples rencontres interprovinciales. Les conditions lui paraissent éminemment favorables. Le Québec est affaibli, René Lévesque vient de perdre son référendum, les provinces sont divisées sur la question constitutionnelle, il y a une fatigue après toute cette période intense et difficile du référendum.

Louise Beaudoin
Pour nous, la question qui s’est posée, c’est : est-ce qu’on participe ou non ?

Claude Morin
Des gens disaient : « On est un gouvernement souverainiste, on n’est quand même pas pour aller négocier la Constitution du Canada. » Lévesque et moi, on répondait : « Oui, mais si on n’y va pas et qu’ils la changent sans nous consulter, on ne pourra pas se défendre en disant qu’ils ne nous ont pas écoutés. »

Graham Fraser
René Lévesque était très impulsif. C’était un joueur de poker. Il avait fait un certain nombre d’erreurs stratégiques fondamentales dans son analyse de la situation, dont celle de tenir un référendum que lui savait qu’il allait perdre. Après avoir perdu, il n’avait pas le choix, il fallait qu’il respecte les règles du jeu.

Louise Beaudoin
M. Lévesque est d’abord et avant tout un démocrate. Il se dit qu’il faut qu’on prenne acte de ce que les Québécois viennent de dire. On ne peut pas prétendre que ce n’est pas arrivé, puis bouder dans notre coin. Ils nous ont dit qu’ils donnaient, dans le fond, une dernière chance au renouvellement du fédéralisme. On va essayer de sauver les meubles. L’objectif du Québec est d’obtenir la reconnaissance, dans la Constitution canadienne, de la société distincte. De faire en sorte que nos pouvoirs dans nos compétences — en matière de langue, d’éducation — ne soient pas dilués.

Été 1980
La naissance du Groupe des 8

Seules deux provinces se rangent derrière Trudeau : l’Ontario et le Nouveau-Brunswick, qui appuient son projet depuis 10 ans.

Martine Tremblay
Il faut faire la distinction entre le rapatriement de la Constitution, avec lequel tout le monde est d’accord, et ce que Trudeau voulait mettre dedans. Contrairement à ce que Trudeau pensait d’abord, il y a eu une opposition vive des provinces dès l’été 1980. Et c’est là que le front commun entre le Québec et les autres provinces s’est constitué. Pierre Elliott Trudeau a affronté une opposition qui était féroce, je dirais. 

Daniel Lessard
On l’a senti dès les premiers discours, où chacun logeait. Les premiers ministres Bill Davis, de l’Ontario, et Richard Hatfield, du Nouveau-Brunswick, étaient 100 % derrière Trudeau. Mais les autres avaient tous des réserves qui tournaient autour de la formule d’amendement. Comment on va changer la Constitution ? Qui va avoir tel et tel pouvoir ? Comment on va modifier tout ça ? Et la Charte des droits ?

Martine Tremblay
René Lévesque n’était pas d’accord avec l’idée d’intégrer une Charte des droits qui aurait préséance sur tous les Parlements au Canada — et donc, qui risquait d’affaiblir les législations adoptées par l’Assemblée nationale. La plupart des provinces récalcitrantes, leur argument, c’était : il faut maintenir la suprématie de nos Parlements.

Les premiers ministres René Lévesque (Québec), Peter Lougheed (Alberta), Richard Hatfield (Nouveau-Brunswick) et William Bennett (Colombie-Britannique) lors d’une discussion constitutionnelle à Winnipeg, le 21 août 1980. (Photo : Fred Chartrand / La Presse Canadienne)

Daniel Lessard
Dans le groupe, Allan Blakeney, premier ministre de la Saskatchewan, un néo-démocrate, était une espèce de vieux sage. Et, plus réservé, Peter Lougheed, de l’Alberta, avait une influence très grande. Lévesque a tenté de se rapprocher de Lougheed et ç’a fonctionné : les deux étaient en maudit contre Ottawa, parce qu’il empiétait sur les ressources naturelles. Le Groupe des 8 qui s’est opposé à Trudeau s’est articulé autour de ces gens-là.

Martine Tremblay
Trudeau se comportait d’une manière inutilement arrogante, agressive et condescendante lorsqu’il négociait avec les provinces. Ç’a joué beaucoup. Et René Lévesque avait une facilité à établir des relations avec les anglophones, c’était un anglophile. Il s’est tissé entre lui et ses homologues provinciaux une sorte de lien. Parce qu’il y a un facteur humain important là-dedans ; les amitiés qui se créent, les complicités. Lévesque s’est attaché à un certain nombre d’entre eux. C’est important pour la suite. 

Graham Fraser
L’intérêt du Canada anglais pour la Constitution n’était pas fort. La Charte des droits était tout à fait étrangère à la tradition canadienne-anglaise et à la tradition britannique. D’une certaine façon, la résistance des autres premiers ministres était ce réflexe britanno-canadien de méfiance face au concept de Charte des droits, très français comme tradition législative.

Louise Beaudoin
Chacun espérait tirer profit des négociations, tout en se disant : « On va être solidaires. » Mais jamais une entente entre les provinces n’a duré longtemps. Ottawa a toujours réussi, historiquement, à diviser pour régner.

Printemps 1981
Les 8 contre-attaquent

Le 16 avril 1981, une contre-proposition est signée par le Québec, le Manitoba, l’Alberta, la Colombie-Britannique, Terre-Neuve, l’Île-du-Prince-Édouard et la Nouvelle-Écosse, auxquels la Saskatchewan se joint peu après. Québec accepte de renoncer à son droit de véto sur les amendements constitutionnels (conféré par son statut de peuple fondateur) en échange de l’adoption d’un droit de retrait avec compensation. 

Le Groupe des 8, réuni le 16 avril 1981 à Ottawa. De gauche à droite : Brian Peckford, Terre-Neuve ; Allan Blakeney, Saskatchewan ; William Bennett, Colombie-Britannique ; René Lévesque, Québec ; Sterling Lyon, Manitoba ; John Buchanan, Nouvelle-Écosse ; Angus MacLean, Île-du-Prince-Édouard ; Peter Lougheed, Alberta. (Photo : Peter Bregg / La Presse Canadienne)

Claude Morin
Le substitut au projet fédéral indisposait beaucoup Trudeau. Ce qu’on avait établi comme disposition, c’était que si le fédéral avait un projet qui concernait des compétences relevant des provinces — l’éducation, par exemple — une province avait le droit de se retirer du projet avec l’équivalent financier qu’elle aurait obtenu s’il avait été mis en œuvre.

Martine Tremblay
Les autres provinces voulaient absolument avoir une contre-proposition face à Ottawa. Parce que le défi, pour elles, était de faire comprendre à leur population pourquoi elles s’opposaient au projet de rapatriement de la Constitution de Trudeau.

Ç’a été ardu. Le front commun a failli se rompre ce soir-là. René Lévesque leur a dit : « Je ne renoncerai jamais au droit de véto si c’est pour avoir un droit de retrait sans compensation. Il faut que ce soit un retrait avec compensation financière. Si ce n’est pas ça, moi, je m’en vais, c’est terminé. » 

Graham Fraser
La Cour suprême a décidé par la suite que le véto n’existait pas ! Tout le monde pensait que ça existait : quand le Québec disait non, tout le monde disait que le Québec avait exercé son véto. C’était reconnu. Il y avait une croyance, pas juste au Québec, que, pour apporter un changement constitutionnel, il fallait l’unanimité. 

Martine Tremblay
Il y a un mythe là-dessus. Il y avait une sorte de véto, je dirais politique ou symbolique. On a reproché après à René Lévesque d’y avoir renoncé, mais lui, il l’a défendu en disant : « Le véto, dans le fond, ça empêche de bouger, alors que le droit de retrait, ça fait qu’on arrête d’être les empêcheurs de tourner en rond. Si des provinces veulent consentir certains pouvoirs au fédéral, elles pourront le faire, alors que nous, on s’en retirera avec une compensation financière. »

Claude Morin
Cette idée de retrait avec compensation, ça rendait Trudeau malade. Chrétien aussi.

Martine Tremblay
Notre seule arme était de continuer à faire front commun avec les provinces ! On répétait « stick to the accord », comme un mantra. Le front commun était en position de force à ce moment-là, mais Trudeau était inflexible. Il disait : « Bon ben moi, si on ne s’entend pas, je m’en vais à Londres, je vais unilatéralement porter la résolution au Parlement britannique. Puis tant pis pour les provinces. » Ce n’est pas une caricature.

Automne 1981
La Cour suprême ouvre une brèche

Au printemps, le Québec, le Manitoba et Terre-Neuve déposent une requête en Cour suprême pour empêcher Pierre Elliott Trudeau de rapatrier unilatéralement la Constitution. La réponse viendra le 28 septembre. Trudeau annonce alors une ronde ultime de négociations, du 2 au 4 novembre. Son homme de confiance, Jean Chrétien, prépare le terrain.

Daniel Lessard
Qu’est-ce que vous faites quand vous avez un pépin au Canada et que vous ne savez pas comment le régler ? Vous allez à la Cour suprême. La Cour a tranché la poire en deux : « Vous avez le droit, monsieur Trudeau, de rapatrier la Constitution unilatéralement, mais vous devez avoir un appui suffisant des provinces… » sans définir ce que ça voulait dire, « suffisant ». C’est là que Trudeau a convoqué les premiers ministres et a dit : « Mais attention, c’est la conférence de la dernière chance. »

Claude Morin
Dans les jours avant la conférence, Jean Chrétien faisait le tour des provinces et s’informait : « Qu’est-ce qu’il faudrait qu’on fasse pour que vous soyez d’accord avec notre projet ? » Une province disait : « Je voudrais régler le cas des richesses naturelles en bordure des côtes. » Une autre : « Je voudrais une politique en ce qui concerne le pétrole. » Chacun avait sa demande. Et le fédéral a laissé entendre que les provinces auraient satisfaction sur certains des points qu’elles réclamaient depuis le début.

On parle du 4 au 5 novembre, mais en réalité ç’a duré un mois et demi, la Nuit des longs couteaux. À partir du moment où la Cour suprême s’est prononcée, déjà, on sentait que le front commun risquait d’être brisé.

Les ministres de la Justice Jean Chrétien (Canada), Roy Romanow (Saskatchewan) et Claude Morin (Québec) lors d’une conférence de presse suivant des discussions constitutionnelles, le 29 août 1980. (Photo : Rod MacIvor / La Presse Canadienne)

Martine Tremblay
Jean Chrétien, on l’appelait à l’époque « l’exécuteur des basses œuvres ». Trudeau avait toujours l’air d’être au-dessus de la mêlée. Jean Chrétien, c’était le batailleur de rue. Il parlait à tout le monde. Dans son style, il était très actif, beaucoup plus que Trudeau, qui ne se mouillait pas beaucoup. Il a joué un rôle très, très, très important jusqu’à la fin, il était l’entremetteur, celui qui poussait, qui enfonçait les portes.

Graham Fraser
Jean Chrétien, c’était lui, le négociateur. Il a établi des liens d’admiration, d’affection, d’amitié, de collégialité avec ses collègues provinciaux, particulièrement Roy McMurtry, de l’Ontario, et Roy Romanow, de la Saskatchewan, qui avaient la confiance totale de leurs premiers ministres respectifs, tout comme Chrétien avait la confiance de Trudeau.

Automne 1981
La nuit fatidique

À la « rencontre de la dernière chance », le Groupe des 8 s’accroche à l’entente du 16 avril et Trudeau refuse toujours d’y souscrire. La proposition fédérale de tenir un référendum pancanadien sur la Charte, appuyée par Lévesque, ouvre une brèche dans le front commun avec les autres provinces, opposées à l’idée. Autour des tables de conférences officielles, les discussions parallèles se multiplient. On décide de prolonger la rencontre jusqu’au 5 novembre. 

Dans la soirée du 4 au 5 novembre, les ministres de la Justice Jean Chrétien (Canada), Roy Romanow (Saskatchewan) et Roy McMurtry (Ontario) se réunissent pour griffonner un compromis. Une clause de dérogation à la Charte (aussi appelée « clause nonobstant ») y figure pour permettre aux provinces de se retirer de certains points, mais pas la compensation financière. Conciliabules et discussions nocturnes dans des chambres d’hôtel, des bars et des restaurants d’Ottawa vont finir de sceller l’entente, mais sans le Québec, rentré à Hull. 

Le Groupe des 8, réuni le 3 novembre 1981 à Ottawa. Dans le sens horaire à partir de la gauche : Brian Peckford, Terre-Neuve ; Allan Blakeney, Saskatchewan ; Angus MacLean, Île-du-Prince-Édouard ; John Buchanan, Nouvelle-Écosse ; René Lévesque, Québec ; Peter Lougheed, Alberta ; William Bennett, Colombie-Britannique ; Sterling Lyon, Manitoba (de dos). (Photo : Peter Bregg / La Presse Canadienne)

Claude Morin
Je savais que, dans l’esprit de Pierre Elliott Trudeau, c’était vraiment la conférence de la dernière chance. Je le connaissais depuis 1958, je le tutoyais, même. On m’avait dit : « Il n’aime pas beaucoup être tutoyé. » J’ai continué, devant tout le monde, en l’appelant Pierre. Je faisais exprès pour l’écœurer. Il ne m’aimait pas ! 

Graham Fraser
À la fin de la matinée du 4 novembre, M. Lévesque et M. Trudeau commençaient à se défier, en français, devant les premiers ministres anglophones. Trudeau a dit : « On peut avoir un référendum sur la Charte des droits. » 

Claude Morin
Nous savions que les autres provinces craignaient qu’Ottawa soumette son projet à un référendum pancanadien. Parce que, dans chacune d’elles, les gens étaient d’accord avec le plan fédéral. Trudeau faisait exprès pour faire peur aux autres provinces. 

Graham Fraser
Les sept premiers ministres dissidents n’étaient pas prêts à faire campagne partout au pays, dans leur propre province, contre le gouvernement fédéral, contre une Charte des droits et contre un orateur aussi frappant que M. Trudeau. Donc, d’une certaine façon, pour eux, moralement, ça mettait fin à leurs obligations au Groupe des 8.

Claude Morin
Nous, on a accepté l’idée d’un référendum, on savait qu’on allait le gagner au Québec. 

Martine Tremblay
L’histoire du référendum, c’est arrivé en plein milieu de l’avant-midi, personne n’a vu venir cette affaire-là. Et puis, dans l’après-midi, le ballon s’est dégonflé. On s’est aperçu que l’histoire de Pierre Elliott Trudeau, c’était de la bouillie pour les chats. Mais plutôt que de terminer la conférence sur un échec, il a été décidé d’ajouter une quatrième journée. 

Rendu au troisième soir, on voyait bien évidemment que les choses s’annonçaient mal. Mais pour René Lévesque, il n’était pas question de rater le petit-déjeuner du lendemain matin et qu’on lui reproche d’être parti avant la fin. 

Claude Morin
Des discussions de couloir, il y en avait tout le temps. Dans les conférences constitutionnelles, on apprend énormément de choses rien qu’en placotant avec les membres des autres délégations. Quelqu’un nous donne un morceau et ensuite on ajoute un morceau de quelqu’un d’autre. Finalement, on obtient une image pas mal complète. Et puis, on aurait été estomaqués que le front commun tienne jusqu’à la fin. 

Martine Tremblay
Normalement, les gens nous téléphonaient en soirée, mais ce soir-là, rien. 

Claude Morin
J’ai pensé faire la tournée des bars, je connaissais les hôtels où se tenaient les délégations. Puis je me suis dit : « S’ils ne veulent pas nous parler, que ce soit comme ça. Quand bien même je les verrais, je ne pourrai pas accepter le projet fédéral, donc ils ne seraient pas plus avancés, et ils pourraient dire qu’ils nous ont consultés. » J’aimais mieux qu’ils nous disent qu’ils n’avaient même pas essayé de nous joindre.

Martine Tremblay
Ça s’est fait sur le dos du Québec, pendant la nuit. C’est là que les autres provinces ont lâché l’accord du 16 avril et le retrait avec compensation.

Graham Fraser
Quand Lévesque a accepté de signer cette déclaration des huit premiers ministres, pour lui, c’était une position finale. Il ne se laissait aucune marge de négociation, tandis que pour les sept autres, c’était une première position dans un processus de négociation.

Daniel Lessard
On l’a su le lendemain. Les trois procureurs généraux Jean Chrétien, Roy Romanow et Roy McMurtry se sont réunis dans la fameuse cuisine du Centre des conférences pour écrire un texte, le « Kitchen Accord ». Et pendant ce temps, il y avait un va-et-vient entre Bill Davis et les siens et Blakeney et les siens, pour essayer de joindre tout le monde. Brian Peckford, de Terre-Neuve, a joué un rôle très important. Ça serait lui — ça n’a jamais été démenti par personne — qui aurait dit : « On propose à Trudeau de mettre une clause dérogatoire. » Peckford et les autres ont dit à Chrétien : « S’il n’y a pas de clause dérogatoire, il n’y aura pas d’entente. » lls ont envoyé Chrétien cogner à la porte de M. Trudeau à 3 h du matin, je pense. 

Graham Fraser
La condition vraiment essentielle pour les premiers ministres Lougheed, de l’Alberta, et Blakeney, de Saskatchewan, était la clause nonobstant. Trudeau n’en voulait pas. Chrétien est allé le voir, et Davis a appelé Trudeau par hasard pendant la visite de Chrétien. Ils ont fait comprendre à M. Trudeau : « Si vous voulez votre projet, c’est la condition. Sans la clause nonobstant, il n’y a pas de rapatriement, il n’y a pas de Charte, c’est à vous de décider. » En reculant avec beaucoup de difficulté, M. Trudeau a accepté la clause.

Claude Morin
C’est le 5 novembre qu’on a découvert qu’il n’y avait plus de front commun. À la réunion du matin. Lévesque l’a su par un des premiers ministres. Il s’est retourné vers nous et a dit : « Les enfants de chienne, ils se sont entendus sans nous en parler ! »

Je suis allé voir Romanow. Je lui ai demandé : « Qu’est-ce qui se passe ? » Il a répondu : « Ben nous, on ne peut pas ne pas être d’accord, étant donné que ça fait des années que ça dure et que le fédéral était d’accord avec certaines de nos demandes auxquelles on tenait. » J’ai dit : « Vous auriez pu nous avertir, on aurait pu discuter. » Il a répondu : « Jean Chrétien a dit : “Laissez faire le Québec, ça ne sert à rien de les inviter, on s’en occupe.” »

Martine Tremblay
René Lévesque, ce n’est pas ce que le gouvernement fédéral a fait qui l’a vraiment bouleversé. C’est le fait que ses collègues l’aient lâché. Ils avaient laissé tomber l’accord du 16 avril. Ce matin-là, il l’a très, très mal pris sur le coup. Il avait développé des amitiés avec ces gens-là, et pour René Lévesque, une signature, c’était un geste très fort.

Les premiers ministres n’ont pas fait ça parce qu’ils se sont mis à ne pas l’aimer, certains d’entre eux n’avaient pas le choix. Ils continuaient à craindre un référendum, et eux aussi étaient fatigués, excédés. Ils sentaient que Trudeau et l’Ontario ne lâcheraient jamais sur la question du droit de retrait avec compensation, alors ils sont allés chercher ce qu’ils voulaient pour eux.

Avril 1982
La Constitution est rapatriée

La Constitution canadienne est signée le 17 avril 1982 par la reine Élisabeth II et Pierre Elliott Trudeau. Le dossier n’est cependant pas clos.

Daniel Lessard
Même s’il n’a pas signé la Constitution, le Québec est tenu de la suivre, de s’y conformer. Il n’a pas le choix, il est soumis à la Charte.

Graham Fraser
Depuis, le Canada anglais a embrassé la Charte comme quelque chose de presque biblique, donc l’utilisation de la clause nonobstant, c’est quasiment un péché mortel. C’est l’un des grands paradoxes, que les Canadiens anglais aient embrassé la Charte des droits comme quasiment une définition identitaire du pays.

Claude Morin
Ce que Trudeau mettait en place, c’était les éléments de ce qui deviendrait le multiculturalisme plus tard. 

Louise Beaudoin
À partir du moment où il n’y a que des individus qui composent le Canada, pourquoi y aurait-il une nation à l’intérieur ? Ce qui était important pour Trudeau, c’est que les individus soient égaux, mais il ne croyait pas aux droits collectifs. C’est pour ça qu’il était contre la loi 101, qui a été attaquée par la Charte des droits, attaquée ! La Charte a permis aux juges de la Cour suprême d’écorcher des pans entiers de la loi 101. 

Le multiculturalisme, dans la tête de Trudeau, c’était pour qu’il n’y ait pas de sociétés distinctes. Il y a des ethnies : Canadiens français, Canadiens d’origine ukrainienne ou chinoise, par exemple. L’impact aujourd’hui, c’est que le Québec n’existe pas autrement que comme une province avec des gens parlant français. 

Le premier ministre du Québec, René Lévesque, tient l’accord constitutionnel signé par le premier ministre canadien, Pierre Elliott Trudeau, et les neuf autres premiers ministres, le 11 novembre 1981. (Photo : Ron Poling / La Presse Canadienne)

Graham Fraser
L’erreur fondamentale a été de mal évaluer comment la perte référendaire aurait des conséquences néfastes pour le Québec. Je pense qu’il continue d’y avoir une certaine perception au sein du Parti québécois que si on gagne un référendum, on gagne, et que si on perd, on ne perd rien. La réalité, c’est que, après les deux référendums, le Québec a perdu.

Martine Tremblay
Toute cette mythologie autour de la Nuit des longs couteaux, ça m’a toujours fait rire, d’abord parce qu’on parle d’une référence historique tellement abominable, tellement violente, c’est un peu exagéré. Il y a eu des trahisons, oui, mais qu’on peut expliquer, et qui avaient commencé bien avant. C’est l’aboutissement de toute une série de tractations qu’on a vu à la quatrième journée de la conférence.

C’est comme une équipe de hockey qui perd en troisième période de prolongation. Les joueurs sont fatigués dans le vestiaire. On était un peu sonnés. Quand tu gagnes, ça vaut la peine, mais quand tu perds au bout…

Le fait qu’une province, le Québec, n’ait pas signé la Constitution du pays, ça continue d’avoir une portée symbolique. 

Depuis, aucun gouvernement n’a voulu signer cette Constitution-là. Il y a un consensus au Québec, et dans tous les partis politiques, qu’elle ne reconnaît pas la société distincte qu’il représente. Je pense que tous les gouvernements du Québec, quels qu’ils soient, vont vouloir que soit reconnue la différence québécoise dans l’ensemble canadien.

La Nuit des longs couteaux dans vos oreilles

Revivez ces événements en écoutant le balado en quatre épisodes La Nuit des longs couteaux, réalisé par Élodie Gagnon et produit par L’actualité et Les Productions Bazzo Bazzo, en collaboration avec Télé-Québec.

À partir du 28 octobre à baladodiffusion.telequebec.tv,
sur l’appli Balados d’Apple et sur Spotify.

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Très faible et biaisé. On retrouve le point de vue de deux ministres péquistes, mais aucun ministre fédéraliste. Comment prétendre qu’il s’agit de « la fraie histoire »?

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Mais si, il y avait un ministre dit péquiste qui était un agent double de la GRC en même temps. Et ce n’est pas Louise Beaudoin.

Aucun gouvernement ne signera cette constitution tant que la génération des boomers veilera au grain. Mais il y aura un après..Le Québec, à l’intérieur de la fédération canadienne, a su tirer son épingle du jeu. La charte des droits et liberté a fait en sorte que le Canada trône en tête des pays les plus égalitaires et sécuritaires de la Planète. On compare à tort le Québec et la Catalogne. Entendu des Catalans dire que s’ils avaient autant d’autonomie que c’est le cas pour le Québec dans le Canada, il ne serait pas question pour eux d’indépendance. Nous sommes en 2021 et le Québec a changé. Le Québec n’a pas échappé à la révolution Internet, à la mondialisation et à l’immigration. Les unions interculturelles sont devenues de plus en plus fréquentes et la population des boomers vieiliissante n’a plus le mëme impact sur le monde d’aujourd’hui. Les jeunes générations sont davantage concernées par le réchauffement de la Planète que par un éventuel démantèlement du Canada. D’autant plus que dans le contexte mondial actuel, alors que le pouvoir se déplace vers la Chine et l’Inde, il y va dans l’intéret les Occidentaux de préserver les structures qui ont fait leurs preuves telles les USA, l’UE et le Canada. Notre appartenance au grand ensemble canadien nous a indiscutablement servi pendant la pandémie. Les boomers nationalistes auront beau révisionner l’Histoire, il devient de plus en plus évident que la nostalgie d’une époque qu’ils n’ont pas connue, n’est pas dans l’ADN des jeunes générations..

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@ Hélène Beaulieu :
Si je reprends votre commentaire du début, je ne suis pas certain de comprendre le sens de votre première phrase! Voulez-vous dire qu’une fois que les boomers seront partis, n’importe quel premier ministre ne se gênera pas pour signer cette constitution ? ¨Veiller au grain¨ veut dire, prendre soin, voir à ce que tout aille bien. Que voulez-vous dire ?
¨Le Québec, à l’intérieur de la fédération canadienne, a su tirer son épingle du jeu¨… au prix de combien de luttes et de trahisons ? (La nuit des longs couteaux et le ¨grand amour¨ de l’ouest venu nous faire sa déclaration), ça vous dit quelque chose ?
Les Catalans n’ont rien à craindre pour leur langue, (de fait, ils ont quatre langues officielles) mais ils ne sont pas aux prises avec l’anglais colonisateur comme le Québec qui est noyé dans une mer anglo de l’Amérique du nord qui aimerait bien nous voir prendre notre trou, comme on dit.
Mais, ça me fait bien rire quand vous dites ¨ Les jeunes générations sont davantage concernées par le réchauffement de la Planète… ¨. Quand on regarde la réalité, il n’y a jamais eu autant de jeunes au volant de super gros bolides énergivores (4X4, VUS motos de grosses cylindrées, VTT, mobylettes au gaz pour les moins de 16 ans au lieu de bicyclettes etc), autant de vacances annuelles dans le sud ou partout ailleurs dans le monde à bord de jets, autant de changements de gadgets électroniques jetables tous les 6 mois ou un an, autant de déchets le long des routes, bords de cours d’eau, plages, etc.
L’aide financière au début de la pandémie a sans doute été salvatrice, mais maintenant, elle crée de toute pièce la pénurie de main d’œuvre, ouvrant ainsi la porte à une plus grande demande d’immigrants qui, en bout de ligne, est en train de noyer notre population francophone québécoise sous le nombre, faute d’incapacité d’intégration.
Quant à : ¨ Les boomers nationalistes auront beau révisionner l’Histoire ¨, je crois que vous vous trompez de cible. Ce ne sont pas les boomers qui révisionnent l’histoire, mais plutôt la ¨secte woke¨ et autres groupes revendicateurs du militantisme mondialiste, anti-racistes (plus racistes que le Ku-Klux Klan), anti-blancs, anti autorités, livres brûlés, mots défendus, auto-censures imposées… Tout ça ne vient pas des boomers !
Heureusement que les boomers veillent au grain… encore !

Ça me choque quand on parle de « l’aide canadienne » pendant la pandémie. Ce n’était pas un cadeau, c’est de notre argent qu’il s’agit, puisé à même nos impôts pour financer l’armée, les (trop) généreux programmes, etc. Si le fédéral avait payé sa juste part des budgets santé, on n’aurait pas probablement pas eu besoin de son « aide » pendant la pandémie….qu’il utilise maintenant pour empiéter nos champs de compétence.

@ Céline Viau
Vous avez tout-à-fait raison. PET junior est toujours très généreux avec l’argent des autres.

Ouais
La belle grande charte des droits et libertés qui fait briller le Canada à travers la communauté internationale comme le porte étendard du droit humain lol
On a vu ce que ça donné depuis 40ans pour les autochtones et pour les francophones hors Québec.
Et prendre en exemple les États-Unis comme un exemple d’unité qui a fait ses preuves… lol
Doit on rappeler que cette belle unité a été brisé et rafistolé par le biais d’une guerre sanglante et que 150 ans plus tard, cette unité n’est que fiction lorsqu’on constate les résultats électoraux. Bref, votre analyse manque légèrement de rigueur.

@ C.D’Anjou, ce que je veux dire sur la constitution c’est que l’approche des jeunes générations face à cet enjeu est plus pragmatique qu’émotionnelle. Dans le Québec d’aujourd’hui il devient de plus en plus contreproductif de rester enfermer dans le rôle d’éternelles victimes.
Ce qu’on voit en ce moment, c’est une résistance à la modernité.. Les réactionnaires identitaires, autant en France qu’au Québec, instrumentalisent la mouvance ‘dite woke » pour détourner l’attention de la montée de l’extrême droite, véritable menace pour la démocratie occidentale.
Le révisionnisme est utilisé par les Eric Zemmour, Mathieu Bock Côté.. qui n’hésitent pas à édulcorer le récit historique.. des époques Pétain pour l’un et Duplessis pour l’autre.
Après La Hongrie et le régime Orban, le Royaume-Uni et le Brexit, le Brésil et Bolsonaro, les USA et Trump, voilà maintenant que la France risque à son tour de basculer dans cette tendance d’extreme droite.
Les campagnes de peur contre une extrême gauche pratiquement évacuée du paysage politique en France et quasi inexistante au Québec, mis à part quelques groupuscules maginaux ne convainquent plus.. Je suis une boomers qui a vécu les années 1968.. c’était nos combats de jeunesse.
La société moderne a apporté des changements profonds… laissons les jeunes décider, comme ce fut un jour notre cas, de leur vision de l’avenir dans un monde globalisé en plein bouleversement.
Les jeunes, en cette ère informatique et technologique, possèdent les outils pour peser de tout leur poids sur l’orientation qu’ils souhaitent pour le monde qui sera le leur..
Voilà! c’est mon opinion. c’est cela la démocratie.. vous avez votre vérité et moi la mienne.. et c’est la liberté dans l’échange des idées qui fait avancer les sociétés..
Et l’avènement dans les pays occidentaux de tous ces leaders populistes constitue la plus grande menace sur la démocratie.

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Je suis aussi un boomeur et j’appuie pleinement vos propos. J’ajoute que, plus je vieillis, plus je me méfie du nationalisme. Cela dit, chez les francophones de notre génération, nous sommes malheureusement très minoritaires.