Obama ou Romney ?

Il a été élu en messie. Englué dans la crise économique, Obama s’est toutefois aliéné la moitié du pays — y compris nombre de ses partisans. Mais la campagne de son adversaire a connu des ratés. Qui l’emportera ? Notre reporter est allé tâter le pouls de l’Amérique.

Photos : AP/PC;Getty Images

Le mercure indique déjà 35 °C en cette matinée de fin d’été, et Deborah Williams cherche en vain une parcelle d’ombre dans le vaste station­nement du centre de foires. Coincée au milieu d’une file interminable, cette agente d’assu­rances de 40 ans ne montre pour­tant aucun signe d’impatience.

«?Je suis tellement heureuse d’aller voir mon président?!?» lance-t-elle presque en criant. «?Notre président?», précise-t-elle aussitôt en désignant la foule qui s’étend au loin, jusqu’aux portes du Palais de l’agriculture de Pueblo, petite ville ouvrière du sud du Colorado.

À l’intérieur de l’enceinte en béton grisâtre, une troupe de maria­chis et une poignée de politiciens se relaient pour «?réchauffer?» la salle, jusqu’à ce qu’une jeune enseignante du primaire présente enfin, nerveusement, celui que tout le monde attend. «?Mesdames et messieurs, le président des États-Unis d’Amérique?!?»

Chemise blanche, manches retroussées, cravate rayée rose, Barack Obama bondit alors sur scène, sous l’œil attentif d’une nuée d’agents des services secrets postés tout autour de la salle.

«?Bonjour, Pueblo?! Je suis si heureux d’être de retour ici?!?» déclare-t-il à quelque 3 500 partisans, dont une centaine de militants debout sur une estrade tout juste derrière lui.

En 2008, Obama avait tenu un de ses derniers grands rassemblements dans cette ville, trois jours avant les élections. Dans la foulée, le candidat avait réussi à soutirer des griffes républicaines un État, le Colorado, qui avait voté seulement à deux reprises pour les démocrates au cours du dernier demi-siècle.

Mais la lutte s’annonce beaucoup plus ardue cette année. Ici, comme dans plusieurs autres États clés pour assurer sa réélection, les sondages le placent coude à coude avec son adversaire républicain, Mitt Romney. Et le président doit trimer dur pour raviver l’immense enthousiasme qu’avait soulevé sa candidature, il y a quatre ans.

Sur scène, le candidat Obama n’a pourtant rien perdu de sa verve.

La prochaine élection, affirme-t-il d’un ton grave, ne sera pas seulement un choix entre deux candidats ou deux partis. «?Plus que toute autre élection dans l’histoire récente, dit-il, ce sera un choix entre deux visions fondamentalement différentes du chemin que doit emprunter notre pays.?»

Deux visions des États-Unis s’affrontent?: tandis que le multimillionnaire Mitt Romney mise sur la classe la plus riche pour relancer l’économie, Barack Obama maintient que «la croissance ne vient pas du haut vers le bas, mais de la classe moyenne vers le haut».

(Photo : Larry Downing/Reuters)

Aidé de ses deux inséparables télésouffleurs, disposés de part et d’autre de son pupitre, il con­sacrera une bonne partie de son discours à dépeindre son adversaire comme un multimillionnaire sourd aux problèmes de la classe moyenne et obsédé par une seule idée?: baisser les impôts des Américains les mieux nantis.

«?Je n’ai pas besoin de baisse d’impôts?!?» lance-t-il avant de s’attaquer au fameux «?effet de ruissellement?» (trickle down), une théorie en vogue chez les républicains selon laquelle toute la société y gagne quand les riches s’enrichissent. «?La croissance ne vient pas du haut vers le bas, mais de la classe moyenne vers le haut.?»

Stimulé par les applaudis­sements nourris de la foule, composée d’un bon tiers d’hispanophones, Obama termine son envolée avec l’énergie d’un prédicateur. «?On est allés trop loin pour revenir en arrière?! Il y a trop d’emplois à créer, trop de soldats à ramener à la mai­son, trop d’écoles à reconstruire, trop d’enfants à envoyer à l’uni­ver­sité, dit-il. Nous allons gagner cette élection et rappeler au monde pourquoi nous sommes la plus grande nation sur terre?!?»

La chanson «?We Take Care of Our Own?» (nous prenons soin des nôtres), de Bruce Springsteen, résonne dans les haut-parleurs quand il descend de scène pour serrer les centaines de mains qui se présentent à lui, sous les flashs des appareils photo des télé­phones cellulaires.

Pas de doute, l’«?effet Obama?» opère encore.

Dans la foule, beaucoup n’ont pas hésité à prendre congé de leur travail pour assister au rassemblement. Joseph Byrnes, 42 ans, s’est levé à 4 h du matin et a conduit près de trois heures depuis sa résidence dans la vallée de San Luis, dans le sud-ouest du Colorado. «?Ça valait la peine?», dit-il avec enthousiasme.

Sur son t-shirt figure une des citations préférées d’Obama pendant sa longue campagne vers la présidence en 2008. «?Une voix peut changer une pièce, et si elle peut changer une pièce, elle peut changer une ville, et si elle peut changer une ville, elle peut changer un État, et si elle peut changer un État, elle peut changer une nation, et si elle peut changer une nation, elle peut changer le monde. Votre voix peut changer le monde.?»

Quatre ans plus tard, les promesses de changement et d’espoir du candidat Obama ont toutefois perdu de leur éclat.

En dehors des rassemblements partisans, la «?magie Obama?» s’est dissipée dans le brouillard de la crise économique.

Le président candidat doit vaincre l’impression, renforcée par ses adversaires, qu’il n’en a pas fait assez pour combattre le chômage hérité de la grande récession de 2008-2009. Plus de 12 millions d’Américains sont toujours sans emploi, soit plus de 8 % de la population active. Comme le répètent avec insistance les commentateurs poli­tiques, aucun président sor­tant depuis Franklin Delano Roosevelt, en 1936, n’a été réélu avec un taux de chômage aussi élevé.

«?Ç’a commencé par des discours émouvants, l’excitation de quelque chose de neuf?», a lancé d’un air moqueur le candidat républicain à la vice-présidence, Paul Ryan, dans son discours devant les délégués de son parti, en septembre. «?Tout ce qu’il en reste, c’est une présidence à la dérive, survivant sur des slogans fatigués, comme un bateau qui essaie de naviguer sur les vents d’hier.?»

Obama et ses conseillers. Le président doit vaincre l’impression qu’il n’en a pas assez pour combattre le chômage hérité de la récession de 2008-2009.

(Photo : Pete Souza)

Le lendemain, devant les mêmes délégués, Mitt Romney a soutenu qu’il avait souhaité «?de bonne foi?» qu’Obama réussisse. L’Amérique a été patiente, a-t-il dit, mais il est temps de tourner la page et de mettre les «?déceptions des quatre dernières années derrière nous?».

Romney et son colistier ne s’en cachent pas, ils veulent faire de l’élection du 6 novembre prochain un référendum sur la présidence d’Obama.

Dans leurs discours comme dans leurs publicités à la télé, ils répètent inlassablement la même question?: «?Les Américains sont-ils dans une meilleure situation qu’il y a quatre ans???»

Ils espèrent ainsi rééditer l’exploit de Ronald Reagan lors de sa campagne contre le président sortant Jimmy Carter, en 1980. En retard dans les son­dages, Reagan avait réussi à renverser la vapeur grâce à cette question, avant de remporter l’une des victoires les plus décisives de l’histoire du Parti républicain.

Mais Obama n’est pas Carter. Et son équipe n’a pas tardé à contre-attaquer.

Joe Biden, le vice-président américain, a trouvé un slogan accro­cheur pour résumer les principales réalisations de son administration. «?Ben Laden est mort et GM est en vie?!?» souligne-t-il sur toutes les tribunes, une façon habile de rappeler que, sous le règne d’Obama, l’ennemi public numéro un des États-Unis a été abattu et l’industrie automobile américaine, sauvée du naufrage.

Les stratèges démocrates font aussi valoir que le pays perdait 800 000 emplois par mois quand Obama a emménagé à la Maison-Blanche. Même si l’économie tarde à retrouver sa vigueur d’antan, le président a su arrêter l’hémorragie, disent-ils.

«?Il fait du bon travail, on ne peut pas tout faire en quatre ans?», estime Angela Hernandez, 37 ans, rencontrée en marge du rassemblement de Pueblo.

Cette propriétaire d’une scierie exprime le sentiment de bon nombre de démocrates, prêts à accorder le bénéfice du doute au président sortant.

Mais Obama aura plus de mal à rallier la base plus militante de son parti, qui l’accuse d’avoir gouverné trop à droite.

Beaucoup de militants lui reprochent, entre autres, de ne pas avoir fermé la base militaire américaine de Guantánamo, à Cuba. «?C’était l’une de ses principales promesses et il ne l’a pas respectée?», dit Mike Gravel, candidat battu aux primaires démocrates en 2008. Cet ancien sénateur de l’Alaska aux racines québécoises (il parle encore français) reproche aussi à son ancien adversaire d’avoir tourné le dos aux dénonciateurs (whistle blowers) et, du coup, d’avoir trahi ses engagements en matière de transparence gouvernementale. À certains égards, avance-t-il, Obama est même «?pire que George W. Bush?». «?Il est devenu un pion du complexe militaro-industriel?», dit Gravel, qui a pensé à se lancer de nouveau dans la course à l’investiture démocrate pour défier Obama. Il a finalement dû se raviser, faute de moyens financiers.

Le vice-président américain, Joe Biden (ci-dessous), réplique «?Ben Laden est mort et GM est vivant?!?» à Paul Ryan qui accuse Obama d’avoir poussé le pays au bord du gouffre.

(Photo : Larry Marano/Getty Images)

Les syndicats, alliés traditionnels du Parti démocrate, se font aussi beaucoup plus discrets qu’il y a quatre ans. À peu près absents de la convention démocrate, beau­coup de leaders syndicaux n’ont pas digéré le manque d’appui du président dans ce que les médias américains ont surnommé la «?bataille du Wisconsin?». Dans le but de résorber un important déficit budgétaire, le nouveau gouverneur républicain de cet État a supprimé les conventions collectives de l’ensemble des fonctionnaires syndiqués tout en augmentant leurs cotisations sociales. Au moment où la plupart des États peinent à boucler leur budget, l’affaire a rapidement pris une envergure nationale. Obama a préféré ne pas s’en mêler.

Lui-même a semblé déçu, par moments, de ses propres réa­lisations. Dans son livre The Obamas, publié en janvier 2012, la journaliste du New York Times Jodi Kantor décrit un homme aigri et frustré des limites de ses pouvoirs, minés par l’obstruction systématique de ses adversaires à la Chambre des représentants. Constamment épié par la presse et les républicains, Obama a aussi eu du mal à s’adapter aux conséquences de ses fonctions sur sa vie privée – il ne peut plus aller souper au restaurant avec sa femme sans créer un branle-bas. Comme s’il se sentait prisonnier du pouvoir, il a même secrètement envisagé, à mi-mandat, la perspective d’être vaincu avec une certaine sérénité, dévoile Kantor.

Mais c’était avant le début de la présente campagne électorale. Depuis la fin de l’été, la même journaliste note que le désir de gagner – et la peur de perdre – du président est «?en mode turbo?».

En plus de gérer les affaires du pays, il enchaîne à un rythme infernal les rassemblements publics et les rencontres privées avec ses donateurs.

Il termine systématiquement ses discours par un appel à la mobilisation. «?Si vous croyez encore en moi, a-t-il dit à Pueblo, et si vous acceptez d’aller cogner à quelques portes et de faire quelques appels téléphoniques pour moi, je vous promets qu’on va gagner le Colorado et gagner cette élection?!?»

Au quartier général de la campagne démocrate à Pueblo, dans un vieil immeuble en briques rouges du centre-ville, l’appel du président a fouetté l’ardeur des troupes. Dans une atmosphère joyeusement désordonnée, une petite équipe de bénévoles, mélange hétéroclite de jeunes, de personnes âgées, de Noirs et de Latinos, se relaient au téléphone pour inviter les électeurs à s’impliquer dans la campagne.

Nora Kravec, 61 ans, est venue de Charleston, en Caroline du Sud, pour leur prêter main-forte. Se décrivant comme une démocrate «?de génération en génération?» dans un État farouchement républicain, cette catholique d’origine irlandaise n’a pas hésité à débourser plus de 1 200 dollars en billets d’avion et location de voiture pour offrir ses services de bénévole – et en profiter pour voir le président en chair et en os. «?Je crois encore au rêve d’une société plus juste porté par Obama?», explique-t-elle d’une voix douce. Elle compte revenir en novembre pour aider à faire voter les partisans le jour des élections.

Obama dans son discours à la convention du Parti démocrate, à Charlotte, en Caroline du Nord, le 6 septembre. De part et d’autre de son pupitre : ses inséparables télésouffleurs.

(Photo : Streeter Lecka/Getty Images)

Dans les États où se décidera l’élection (voir «?Les États clés de l’élection?», ci-dessus), l’immense majorité des électeurs ont déjà arrêté leur choix. Le camp Obama l’a bien compris. Au lieu de courtiser les partisans républicains, comme il l’a fait en 2008, il préfère consacrer ses efforts à mobiliser ses «?bases électo­rales?»?: les femmes, les Latinos, les Noirs et les jeunes.

Après son arrêt à Pueblo, un fief latino, Obama a donc mis le cap vers le campus du Colo­rado College, à Colorado Springs.

Accueilli en héros par des milliers d’étudiants, de profes­seurs et de partisans, il a naturel­le­­ment rappelé ses promesses faites aux étudiants. Il a aussi abordé des sujets plus délicats dans un État aux fortes racines républicaines, comme son engagement envers le libre choix en matière d’avortement. Il a rappelé son appui au mariage homosexuel et sa décision de mettre fin à la directive «?Don’t Ask, Don’t Tell?», qui empêchait les gais et lesbiennes d’afficher ouvertement leur orientation sexuelle dans l’armée.

Bref, il a ravi sa base. «?Obama a répondu aux attentes, il mérite quatre ans de plus?», dit Alex Clemons, militante locale des droits des gais et lesbiennes, vêtue d’un ample t-shirt d’Obama 2008 aux couleurs délavées. «?Compte tenu de la crise et de l’obstruction des républicains au Congrès, c’est déjà incroyable ce qu’il a accompli.?»

Amy Johnson, étudiante en psychologie qui gagne sa vie comme serveuse dans un restaurant du coin, a particulièrement apprécié la portion du discours portant sur les droits des femmes. «?Mais j’aurais aimé qu’il en dise un peu plus sur sa réforme de la santé, ajoute cette jeune mère de 25 ans. C’est ce qui me touche le plus personnellement.?» D’ici quelques mois, le jour de ses 26 ans, elle ne pourra plus bénéficier des assurances médicales de ses parents. Elle devra se dénicher son propre régime, une perspective angoissante compte tenu de ses faibles revenus.

Or, en vertu de la Loi sur la protection des patients et des soins abordables, elle recevrait des subventions de l’administration fédérale pour l’aider à payer ses cotisations.

À l’échelle du pays, la réforme du système de santé adoptée en 2010 permettra d’ici deux ans à quelque 30 millions d’Améri­cains sans assurance maladie d’obtenir une couverture médicale. Il s’agit sans l’ombre d’un doute de la pièce maîtresse du premier mandat d’Obama. Le président en parle pourtant assez peu dans cette campagne. Il sait que le sujet reste (extrêmement) controversé.

C’est que l’Obamacare force les États-Uniens sans assurance maladie à s’en procurer une, sous peine d’une lourde pénalité fiscale. Une mesure «?antiamé­ricaine?» aux yeux d’une partie de la population aux valeurs plus conservatrices, qui a grandement contribué à la naissance du Tea Party, au début du mandat d’Obama. Des leaders de ce mouvement populiste farou­chement opposé à toute hausse d’impôts ou de dépenses publiques ont carrément appelé leurs membres à une «?insurrection?» contre la réforme de la santé. D’autres ont soutenu qu’elle signifiait «?la fin de l’Amé­rique telle que nous la connaissons?».

Les États clés de l’élection

Le président américain n’est pas élu directement au suffrage universel. Pour accéder à la Maison-Blanche, un candidat doit obtenir la majorité des votes au «?collège électoral?». Chaque État dispose d’un certain nombre de voix dans ce collège, qui varie selon la taille de sa population (la Californie en compte 55, le Wyoming 3). Dans la plupart des États, le candidat arrivé en tête rafle l’ensemble des voix. La prochaine élection se décidera donc dans moins d’une dizaine d’États pivots (en jaune sur la carte), où les sondages annoncent une lutte serrée. En rouge?: les forteresses républicaines. En bleu, les forteresses démocrates.

538
Nombre de voix au collège électoral

270
Chiffre magique pour gagner la présidence

237
Votes déjà acquis à Obama

191
Votes déjà acquis à Romney

110
Votes en jeu

Thomas Griggs, 64 ans, partage cet avis. Posté sur un trottoir près du campus du Colorado College, cet ex-policier à la longue barbe blanche a inscrit ses griefs sur une large pan­carte exposée aux passants?: «?Fini le règne du roi Obama, fini le socialisme des démocrates, les déficits budgétaires et les impôts élevés?: votez pour la liberté?!?»

En entrevue, Griggs commence par encenser Obama. «?Il est un excellent orateur et il est très élégant, dit-il d’une voix posée. Tout comme l’était Hitler… Il a engourdi les Allemands, qui pensaient que c’était l’homme le plus brillant à avoir foulé cette planète. Obama marche sur ses pas.?»

Ce discours paranoïaque compte beaucoup d’adeptes chez les républicains, d’un bout à l’autre du pays.

«?Obama est en train de faire la guerre à l’Amérique, en train de nous transformer en État communiste, de changer nos valeurs?», dit Gabrielle Thomas, 28 ans, rencontrée lors d’un rassemblement républicain en banlieue de Las Vegas, au Nevada. «?Les internationalistes détruisent notre liberté, notre Constitution, enchaîne cette respon­sable du marketing chez un conces­sionnaire automobile de la région. Et non, je ne suis pas une adepte de la théorie de la conspiration?!?»


(Photo : Mary Altaffer/AP/PC)

En compagnie de quelque 2 000 autres partisans républicains réunis dans le gymnase d’une école secondaire, elle attend avec impatience l’arrivée du nouvel enfant chéri de la base conservatrice du Parti républicain, le candidat à la vice-présidence, Paul Ryan.

Comme dans tous les rassemblements politiques, tant démocrates que républicains, les militants réciteront d’abord solennellement, tels des fidèles à la messe, le serment d’allégeance au drapeau des États-Unis, «?une nation unie sous l’autorité de Dieu, indivisible, avec la liberté et la justice pour tous?».

Quand Ryan monte enfin sur scène, il est accueilli en héros par la foule. Il ne la décevra pas.

Jeune (42 ans), ciselé comme un athlète (il suit un entraînement intense et rigoureux), il s’est illustré depuis son élection au Sénat américain comme un chantre de l’austérité, thème cher aux plus militants des républicains.

«?Arrêtons de dépenser des sommes que nous n’avons pas?!?» lance-t-il, accusant le président d’avoir poussé le pays au bord d’un gouffre financier. «?Obama veut que l’Amérique ressem­ble davantage à la France socialiste. Nous voulons que l’Amérique ressemble davantage à l’Amé­rique?!?» dit-il sous les applaudissements nourris de la foule, composée en bonne partie d’hommes blancs et âgés.

Il s’emploie ensuite à dépeindre Obama comme un ennemi de la libre entreprise qui trahit les «?principes défendus par les pères fondateurs du pays?».

Dans la salle, Todd Jennings, un colosse de 35 ans, semble boire ses paroles. Vêtu d’un t-shirt où l’on peut lire «?NObama?», il est venu de Californie spécialement pour l’enten­dre. «?En Californie, on mettrait un chien comme candidat démocrate et il se ferait élire?», se désole-t-il. Au Nevada, État dont le vote pourrait être décisif pour l’issue de l’élection, il a confiance que son parti puisse mener une chaude lutte contre les démocrates.

Sur le papier, cet État devrait être une proie facile pour Romney, qui aime faire valoir son passé d’homme d’affaires et de redresseur d’entreprises.

Le Nevada détient le record du plus haut taux de chômage aux États-Unis (12 %). À Las Vegas et dans la région, la crise de 2008 a eu des conséquences particulièrement dévastatrices. Plusieurs grands hôtels-casinos ont déposé leur bilan. D’im­men­ses chantiers immobiliers ont été abandonnés en pleine construction, les sources de financement s’étant soudainement taries. Quatre ans plus tard, le marché immobilier reste encore miné par d’innombrables saisies d’immeu­bles, ce qui fragilise le «?rêve américain?».

«?Dans les médias, on nous dit que l’économie se porte mieux, mais on ne le sent pas du tout sur le terrain?», dit Patricia Faulex, directrice des services sociaux des Missions caritatives catholiques, près du centre-ville de Las Vegas.

Chaque matin, des centaines de personnes font la queue devant les locaux de l’organisme pour obtenir un repas gratuit. Le centre compte une épicerie (gratuite pour les familles), une «?station de refroidissement?» pour les sans-abris (pour contrer les chaleurs extrêmes de cette région désertique) et quelques dizaines de lits.

Luis Martinez, 44 ans, est devenu bien malgré lui un habitué de l’endroit. Venu du Texas il y a 10 ans pour profiter du boum dans la construction de casinos, ce poseur de planchers a perdu son emploi pendant la crise de 2008. Dans la foulée, il a aussi perdu sa maison, qui valait subitement moins cher que l’emprunt contracté pour l’acheter. Il survit à l’aide de petits boulots, mais se cherche avidement un poste à temps plein. «?Les factures n’arrivent pas à temps partiel?», dit ce père d’une adolescente.

Afin de remporter le Nevada, Rom­ney doit absolument con­vaincre plus de chômeurs, comme Martinez, de lui faire confiance pour relancer l’éco­nomie. Mais comme la plupart de ses compatriotes latinos, Martinez reste sourd à ses avances. «?L’économie allait déjà mal quand Obama est arrivé au pouvoir, ce n’est pas sa faute, estime-t-il. C’est le désert ici, il n’y a pas de fermes, de ranchs, de pêcheries ou de pétrole. On dépend des casinos pour survivre. Romney ne peut rien y changer.?»

Aux yeux de nombreux Latinos, la «?marque républicaine?» demeure souillée par les positions sévères – et parfois intolérantes – du parti à l’endroit des immigrants mexicains. Attablé à la taquería Bonita, petit restaurant de North Las Vegas servant une clientèle hispanophone, Jesús Marquez m’a répondu par un large sourire quand je lui ai demandé s’il comptait des sympathisants républicains parmi ses amis latinos.

Mais quand je lui ai demandé s’il allait lui-même se rendre aux urnes le 6 novembre, il a hésité.

« Peut-être », a-t-il fini par lâcher. Désillusionné par la politique, il fait partie des millions de jeunes que le président devra reconquérir s’il veut rester en poste. « Seuls les gens riches peuvent changer les choses, dit Marquez. Même Obama n’y peut rien. »

***

L’arme suprême du président?

Ce n’est pas un hasard si Barack Obama a commencé son discours à la convention démocrate de septembre en faisant l’éloge de sa femme. Selon les sondages, Michelle est nettement plus populaire que lui. La présence de ses filles, Sasha et Malia, était aussi soigneusement planifiée. «?N’oubliez pas que vous avez de l’école demain?!?» leur a signalé le président, devant des dizaines de millions de téléspectateurs.

Les stratèges démocrates tiennent à le présenter comme un bon père de famille afin de renforcer sa popularité auprès des femmes. Une majorité d’entre elles s’identifient au Parti démocrate. Obama ne manque pas l’occasion de rappeler que les républicains veulent restreindre le droit à l’avortement et qu’ils s’opposent à toute forme de loi sur l’équité salariale.

***

Quel prix, la maison-blanche??


Time
a frappé l’imaginaire en publiant en couverture une photo de la Maison-Blanche accompagnée d’une pancarte «?À vendre?: 2,5 milliards de dollars?».

La course à la présidence s’annonce comme la plus coûteuse de l’histoire. Obama et Romney auront amassé au moins 750 millions de dollars chacun. Et c’est sans compter les sommes colossales engrangées par les comités d’action politique.

En 2010, la Cour suprême des États-Unis a aboli leurs plafonds de dons, au motif qu’ils violaient la liberté d’expression protégée par la Constitution. Les «?Super PACs?» (pour Political Action Committees) peuvent désormais dépenser pour soutenir ou dénoncer un candidat.

***

Romney?en 9 temps

 


1947
Naît à Detroit, au Michigan.

1966 Entreprend un stage de 30 mois à titre de missionnaire mormon en France. Il y apprend le français, langue qu’il maîtrise toujours.

1975 Diplômé de la Harvard Law School et de la Harvard Business School.

1984 Crée le fonds d’investissement Bain Capital, spécialisé dans le redressement d’entreprises en difficulté. Jusqu’à son départ, en 1999, il y accumule une fortune estimée à 250 millions de dollars.

1994 Tente, en vain, de ravir à Ted Kennedy son siège de sénateur du Massachusetts.

1999 Prend les rênes du Comité d’organisation des Jeux olympiques d’hiver de Salt Lake City, aux prises avec un important déficit. Il contribue à faire des Jeux de 2002 un succès financier et populaire.

2002 Élu gouverneur du Massachusetts. Principale réalisation?: adoption d’une loi qui étend l’assurance maladie à (presque) tous les habitants de l’État. Sa loi sert d’inspiration à la réforme de la santé d’Obama… qu’il dénonce aujourd’hui.

2008 Candidat battu à l’investiture du Parti républicain à la présidentielle. Son père, l’ex-gouverneur du Michigan George Romney, avait subi le même sort en 1968.

2012 // Mitt le gaffeur Le candidat républicain à la présidentielle multiplie les faux pas depuis le début de sa campagne. Il a dit qu’il aimait «?pouvoir mettre à pied des gens?». Qu’il n’était «?pas inquiet du sort des très pauvres?», puisqu’ils ont accès aux programmes sociaux. Que l’écart entre le niveau économique des Palestiniens et celui d’Israël s’expliquait par une différence de «?culture?». Que les Britanniques étaient mal préparés pour les Jeux de Londres.

C’était avant même la diffusion, en septembre, d’une vidéo tournée à son insu au printemps dernier, alors qu’il participait à une collecte de fonds auprès de riches donateurs. Le candidat y affirme qu’il ne perdrait pas son temps à tenter de séduire les 47 % de la population qui ne paient pas d’impôts sur le revenu. «?Ils se prennent pour des victimes, ils croient que le gouvernement a la responsabilité de s’occuper d’eux?», a-t-il dit. Ses propos ont soulevé une vague d’indignation dans tout le pays.

Sa solide prestation lors du premier débat des chefs, le 3 octobre, lui permettra-t-elle de renverser la vapeur??