O’Leary-Bernier: un flirt politique de longue date

Le processus de rapprochement entre les deux candidats au leadership conservateur était en marche depuis l’été dernier.

Kevin O’Leary, Maxime Bernier et le conseiller Martin Masse, au lac Joseph, dans la région de Muskoka, où Kevin O’Leary a son chalet.

Le désistement de Kevin O’Leary de la course à la direction du Parti conservateur du Canada est une surprise, lui qui figurait dans les meneurs en vue du scrutin du 27 mai prochain. Mais son ralliement à Maxime Bernier, son adversaire le plus sérieux, est beaucoup moins étonnant. Le processus de rapprochement était en marche depuis l’été dernier.

La photo qui coiffe cet article a été prise le 23 août 2016, au chalet de Kevin O’Leary, en bordure du lac Joseph, dans la chic région ontarienne de Muskoka. À cette époque, Kevin O’Leary n’avait pas encore fait le saut dans la course à la direction. Il hésitait. Maxime Bernier et lui avaient eu des discussions préliminaires en juin et juillet, afin de savoir si l’homme d’affaires et vedette de télé-réalité pourrait se rallier au Beauceron avant même de se lancer.

Les 23 et 24 août, les pourparlers deviennent sérieux. Les deux hommes se rencontrent pendant deux jours au chalet de Kevin O’Leary. Un rendez-vous qui, malgré les apparences, n’avait rien d’un simple séjour de vacances.

L’homme complètement à droite sur la photo obtenue par L’actualité, c’est Martin Masse, le seul véritable conseiller de Bernier. Rédacteur principal et réviseur à temps partiel pour l’Institut économique de Montréal (IEDM), il est son bras droit depuis 10 ans (et dans le cas de Maxime Bernier, ce qui est à droite est toujours important…). Présents sur les lieux, mais absents de la photo: Aaron Gairdner, le directeur de la campagne de Bernier, ainsi que Gerald Chipeur, un avocat de Calgary qui conseille l’équipe sur les questions juridiques. Le frère de Kevin O’Leary est un voisin de Chipeur à Calgary, et il a aidé à organiser la rencontre.

Bref, toute la direction de la campagne de Maxime Bernier était sur place pour discuter d’une alliance.

Dans le grand portrait de Maxime Bernier que nous publions dans le magazine ces jours-ci, il est question de cette rencontre, qui n’a finalement pas débouché sur une entente. Voici l’extrait de l’article disponible en kiosque et en ligne:

Avec ses positions, Maxime Bernier peut-il battre Justin Trudeau en 2019 ? C’est la question à laquelle doivent répondre les membres du PC, me dit Kevin O’Leary au Club universitaire de Montréal, le club privé aux murs lambrissés où il m’a donné rendez-vous pour discuter de la course à la direction. Le principal adversaire du député de la Beauce estime que ce dernier n’a pas ce qu’il faut. « Le plus gros défi d’un politicien de nos jours, c’est de gagner la confiance des gens, dit O’Leary. Ils doivent croire que tu vas réaliser tes promesses. »

Kevin O’Leary ne parle pas le français et est abonné aux déclarations fracassantes — le gouvernement devrait vendre les sièges du Sénat au plus offrant, Ottawa devrait éliminer les transferts au Québec si la province ne renonce pas à sa Bourse du carbone… Mais l’homme d’affaires soutient tout de même qu’il a l’avantage sur Bernier contre Trudeau, notamment en raison de sa notoriété, acquise grâce à des émissions de télé comme Dragon’s Den (CBC) et Shark Tank (ABC), en plus du fait qu’il vient de l’extérieur du sérail politique. Le millionnaire, qui a fait fortune dans l’informatique, sait lui aussi comment attirer l’attention.

Même si Bernier et O’Leary ne ménagent pas leurs attaques en cette fin de course, ils sont passés très près de former un duo ! « Il est intelligent. J’aurais pu l’appuyer et devenir son ministre des Finances. J’y ai pensé », confie Kevin O’Leary. Il a reçu Bernier et son équipe pendant deux jours à son chalet de Muskoka, en Ontario, en août 2016. « Si on veut battre Trudeau, je dois diriger le show », dit-il.

Malgré l’échec des pourparlers en août, les deux campagnes sont restées en contact pendant l’automne, jusqu’à ce que Kevin O’Leary plonge dans la course, en janvier.

Pourquoi, des mois plus tard, O’Leary revient-il à son plan A d’une alliance avec Bernier? Surtout que les deux hommes n’ont pas les mêmes positions sur plusieurs sujets. Oubliez les beaux discours lors de la conférence de presse sur la proximité idéologique des deux hommes. Vrai qu’ils sont favorables à une croissance économique vigoureuse, à un État plus mince et qu’ils s’opposent à une taxe fédérale sur le carbone. Mais à l’exception de l’Ontarien Michael Chong, qui défend l’aile plus progressiste du parti, tous les autres candidats dans cette course logent à la même enseigne sur ces enjeux.

En réalité, O’Leary et Bernier ont plus de divergences que d’atomes crochus sur le plan des idées. Pendant que Bernier promet de respecter les champs de compétence des provinces, allant même jusqu’à proposer un transfert de points d’impôt pour financer les systèmes de santé, O’Leary menaçait le Québec et les autres provinces de leur couper les transferts fédéraux si elles persistaient avec leur bourse ou leur taxe sur le carbone. Bernier s’oppose à toutes les subventions aux entreprises, y compris Bombardier et l’industrie automobile. Pas O’Leary. Même écart sur la gestion de l’offre en agriculture. Etc.

Pourquoi, alors, les partisans de Kevin O’Leary basculeraient-ils dans le camp de Bernier? Pourquoi les deux hommes pensaient-ils à une alliance avant même que la lutte ne commence?

Ce qui rapproche Bernier et O’Leary, c’est le côté fracassant. Hors norme. Comme si on avait brisé le moule politique. Kevin O’Leary misait sur sa notoriété au Canada anglais pour brasser la cage en multipliant les phrases-chocs. Sa personnalité détonnait du lot des politiciens habituels. Maxime Bernier casse la baraque par ses idées plutôt que par sa personnalité. Il propose un virage majeur pour l’État canadien. Il est rare qu’un libertarien soit en aussi bonne position dans un parti politique majeur en Occident.

Dans les deux cas, en cette ère de cynisme envers la classe politique et la recherche de recettes miracles par les citoyens — quitte à louvoyer du côté du populisme —, les meneurs O’Leary et Bernier offraient aux membres conservateurs une rupture. Une rupture dans la manière de faire de la politique. Une rupture avec les années Harper. Et une rupture avec la manière dont Justin Trudeau gouverne.

Voici un autre extrait du portrait de Bernier publié dans le magazine:

La franchise du candidat résonne davantage depuis quelques mois. Dans un monde en sur­chauffe d’informations, où les frasques de Donald Trump côtoient les égoportraits de Justin Trudeau, les politiciens lisses, sans histoire, passent inaperçus, explique Martin Masse. « On est polarisant ou insignifiant. C’est ce qui nous donne une chance de gagner. On vise le “big bang” », dit le conseil­ler de Bernier, qui a fondé en 1998 la revue libertarienne Le Québécois Libre, aujourd’hui disparue.

Sa capacité d’attirer l’attention, Maxime Bernier souhaite la canaliser pour affronter Justin Trudeau sur son terrain, celui des valeurs.

Les sondages internes du camp Bernier montrent que le tiers des partisans de Kevin O’Leary avaient Maxime Bernier comme deuxième choix. S’ils se rallient à Bernier, il est maintenant le favori de la course.

Ces coups de sondes ont toutefois été effectués auprès des membres qui détenaient leur carte depuis plusieurs mois. Or, il y avait à peine 85 000 membres en avril 2016. Un an plus tard, il y en a 259 000 qui auront le droit de vote! Un bond spectaculaire qui a surpris tous les organisateurs conservateurs. Comment vont se comporter les nouveaux membres? Auront-ils les mêmes intentions que les membres de longue date?

En vendant 35 000 cartes de membres en quelques mois, le clan O’Leary était certain d’avoir remporté la bataille de la vente de cartes. Avec 35 000 partisans sur 125 ou 150 000 membres potentiels, comme le pensaient les organisateurs, le coussin aurait été relativement confortable. Mais 35 000 sur 259 000, c’est soudainement une autre paire de manches. L’avance présumée est disparue. Et puisque Kevin O’Leary est un personnage polarisant (il était crédité du plus haut taux d’opinion négative dans les sondages), il aurait récolté beaucoup moins de deuxième choix que ses adversaires auprès des membres, qui se prononceront par la poste dans les prochains jours par scrutin préférentiel, indiquant en ordre leurs choix. Au Québec, sa campagne était un échec (12 % d’appuis) en raison de la barrière de la langue. Bref, les chances qu’il plafonne rapidement après le premier tour étaient réelles. Cela peut expliquer en partie sa décision de quitter.

En conférence de presse, Kevin O’Leary a soutenu que Maxime Bernier est fort au Québec et que lui était dominant dans l’Ouest, ce qui en fait une parfaite alliance. Un argument qui ne tient pas la route. Maxime Bernier fait bien au Québec auprès des membres, surtout à Québec et Montréal. Il est probablement en tête, mais il n’est pas dominant, en raison de son image publique encore contrastée et de l’opposition féroce des agriculteurs à sa promesse sur la gestion de l’offre. Les appuis politiques et financiers qu’obtient Bernier depuis un an témoignent au contraire d’une force dans l’Ouest, où ses idées plus libertariennes font sensation. Il n’a pas besoin de Kevin O’Leary sur ce front.

La terre aride pour Bernier, elle est en Ontario. C’est la province qui fait la vie dure au candidat de la Beauce. Il y a aussi une concurrence locale plus féroce, avec Lisa Raitt, Erin O’Toole et Kellie Leitch, notamment. Si la notoriété d’une vedette de télé et membre de la communauté des affaires comme O’Leary peut servir Bernier quelque part, c’est en Ontario plus que n’importe où.

Maintenant qu’il y a clairement un meneur dans la course conservatrice et que le scénario de 2006 au Parti libéral du Canada est moins probable (Stéphane Dion avait profité de la division du vote entre les deux meneurs, Bob Rae et Michael Ignatieff, pour se faufiler lors du congrès), que feront les adversaires de Bernier?

Les bulletins de vote sont expédiés aux membres ces jours-ci. Si un mouvement «tout le monde sauf Bernier» doit naître, à la faveur d’une succession d’alliances entre les 12 autres candidats restants dans la course afin de barrer la route à Bernier, il doit se produire dans les prochains jours. Au plus, d’ici deux semaines. Le dernier débat des candidats vient de passer. Le momentum est du côté de Bernier, qui a amassé plus de dons que tous ses adversaires. Il reste peu de temps pour briser son élan. La fin de la course risque d’être intéressante.

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La question de fond est effectivement posée par L’actualité. Est-ce que Justin Trudeau pourrait-il être battu lors des prochaines élections ? Si la réponse est positive. La question est la suivante : qui et quel parti est le mieux placé pour retourner Trudeau dans l’opposition ?

Dans l’équation entre en ligne de compte le fait que pour pouvoir gagner, le Parti Conservateur plus que jamais doit devenir un parti national. Alors gagner la bataille du Québec est fondamental.

En telle occurrence, la question est bien sûr de savoir si Maxime Bernier peut gagner en moins de deux ans la confiance des québécois. Et ce contre tous les autres partis. L’élection de 2019 à tout le moins au Québec risque d’être très âprement disputée avec le Bloc qui entend ressusciter de ses cendres, le NPD qui aimerait sans doute maintenir ses postions et si possible reprendre quelques comtés aux Libéraux et certainement les Libéraux qui ne voudront pour rien au monde tout perdre.

L’époque assez glorieuse où Brian Mulroney pouvait apporter avec lui plus de 60 députés Conservateurs québécois à Ottawa semble plutôt révolue. Autant Mulroney est un homme de cœur d’une grande intelligence, autant Maxime Bernier n’incarne pas cette profondeur qui donne de grands politiciens.

Comme en politique il ne faut jamais rien prendre pour acquis. Le côté dandys de Bernier, tout comme son côté rebelle dû à ses allégeances libertariennes, peuvent aussi très bien passer lors d’une élection très serrée.

C’est pourquoi, les membres électeurs du PC doivent-ils mesurer leurs chances de pouvoir gouverner à nouveau le Canada, pour autant que leurs politiques éloignent une bonne fois pour tout le spectre de l’austérité si bien piloté par Harper… au détriment des plus humbles du pays… mais à l’avantage certainement des amis de Bay Street.

Alors pour le citoyen appelé à voter de temps en temps. La mémoire est une faculté utile lorsque le temps du choix se pointe à l’horizon.

Finalement, pour clore en beauté — comme il se doit -, ce terrible débat. Il convient de signaler aux amateurs d’astrologie chinoise que l’année 2018 devrait-être de par le monde très favorable aux politiques de conservateurs. La question ultime est bien alors de savoir si cette tendance et ses conjonctions lunaires se feront toujours sentir au cours des derniers mois de 2019.

À ce titre une consultation auprès d’Andrée D’Amour ou de Madame Minou semble absolument adéquate, elles qui savent si bien confondre même les plus sceptiques d’entre nous.

— En attendant, bonne chance tout de même à Maxime Bernier.

J’entends et je lis beaucoup de chose sur la course à la chefferie du PCC et dans le fond, je constate que pas grand monde a pris le temps nécessaire de bien saisir le mode de vote. 1. L’histoire du ralliement est sans importance. Le membre conservateur a son bulletin de votes à la maison et il enligne ses préférences. Il n’y aura pas 10 tours de scrutin. Tout va se comptabiliser d’un coup! 2. Et ça c’est le plus important, tous les comtés ont le même poids. Ainsi, si vous êtes un candidat et que avez 20,000 membres dans les 338 circonscriptions, vous êtes plus avantagé que si vous avez 50,000 membres dans 10 circonscriptions. Et dans le cas de O’Leary, je présume que ses appuis étaient très concentrés. Bon, je m’excuse de faire le travail que les journalistes auraient dû faire, mais comme plusieurs ne se sont pas vraiment intéressés à la course, cela donne ce que cela donne.

Que vous ayez consacré 11 pages à Maxime Bernier dans votre version papier me sidère. La qualité de nos politiciens laisse énormément à désirer. Nous sommes à une époque où tout un chacun peut se présenter et faire de la politique sans pour autant en avoir les compétences de base. Et il se trouve des gens, et beaucoup malheureusement, pour voter pour. Qu’on choisisse un Couillard en pleine commission Charbonneau comme premier ministre libéral, qu’on choisisse un Barrette au lieu d’une Houda Pépin, etc., sont des aberrations qui sont difficile de comprendre. Alors on choisirait un ex-bênet comme leader du parti conservateur avec des idées si rétrogrades. Découragée je suis.

…et qui selon vous a les « compétences de base »?

C’est sûr que pour une personne dont les préférences politiques sont ailleurs, que les candidats des partis adverses n’ont aucune « compétence » en quoique ce soit, mais que les candidats représentant ses choix politiques, eux, sont au contraire parfaitement compétents et qualifiés.

Laissez le choix au peuple de décider qui est compétent ou non et le fait que quiconque peut se présenter en politique est parfaitement démocratique. Ça change des candidatures qui semblent toutes sortir du même moule des sciences politiques et qui n’utilisent que la langue de bois comme seul moyen de communication.

Au moins, avec Bernier (et avec les Conservateurs en général) on sait parfaitement à quoi s’attendre. Pas du tout le cas avec la plupart des autres partis politiques fédéraux ou provinciaux.