On ne voulait pas de ces élections

« Je vous ai entendus », a lancé Justin Trudeau aux Canadiens dans la nuit de lundi à mardi. Il était temps !

Christian Blais pour L'actualité

Si Justin Trudeau avait pris la peine de prêter l’oreille à ce qui bruissait au Canada cet été, il en aurait facilement déduit que ça ne tentait à personne « qu’on parle de politique ou d’élections », selon l’expression qu’il a employée dans son discours de victoire.

À la mi-août, on avait la tête à la canicule, à la situation explosive en Afghanistan, à la pénurie de logements et de main-d’œuvre, au tremblement de terre en Haïti… Mais surtout, encore et toujours, à la COVID.

Au Québec, le premier ministre François Legault venait d’annoncer la mise en place d’un passeport vaccinal. En Alberta, le nombre de cas et d’hospitalisations bondissait. En Ontario, on était revenu au même nombre de cas qu’au début juin. Pour la Colombie-Britannique, on parlait de « flambée ». 

Comment dès lors gérer la rentrée au travail, à l’école et le surcroît de travail dans les hôpitaux ? La question se posait d’un bout à l’autre du Canada, tant pour les individus que pour les instances chargées de ces responsabilités.

C’est pourquoi, au fond, le sondage le plus révélateur de ces élections fut celui publié en toute fin de campagne par l’institut Ipsos : à la veille de voter, 69 % des répondants estimaient que les élections n’auraient pas dû être déclenchées, un pourcentage que la campagne avait même fait augmenter ! Et 60 % des partisans libéraux pensaient la même chose. 

Alors les électeurs ont déserté les urnes. Seuls les déconnectés de la réalité s’en étonneront — et on est souvent bien décollé du terrain une fois au pouvoir…

À l’heure où ces lignes sont écrites, Élections Canada nous informe que 58,5 % des citoyens sont allés voter, un pourcentage qui pourrait augmenter, dit-on. Mais soyons réalistes : pas tant ! Si, dans bien des circonscriptions, les files d’attente devant les bureaux de vote étaient tellement longues que des électeurs dûment inscrits sont retournés sur leurs pas, on peut être dubitatif quand Élections Canada dit compter sur les gens qui se sont inscrits le jour même du vote pour corriger à la hausse le taux de participation. Il n’a pas dû y en avoir des masses ! 

Il est donc possible que le scrutin de 2021 marque la participation au vote la plus faible de notre histoire moderne, déclassant le misérable taux de 58,8 % enregistré lors des élections d’octobre 2008.

Il est intéressant d’ailleurs de noter qu’à l’instar de Justin Trudeau, le premier ministre conservateur de l’époque, Stephen Harper, s’était fait tomber lui-même pour aller se chercher une majorité ; il était resté minoritaire. L’électorat n’aime décidément pas se faire bousculer par quelqu’un qui est déjà au pouvoir. D’ailleurs, les élections québécoises déclenchées la même année par le premier ministre Jean Charest, lui aussi minoritaire, seront tout autant boudées par la population. Seuls 57,4 % des gens iront voter, du jamais vu au Québec depuis 1927. Jean Charest obtiendra sa majorité de justesse.

Mais au-delà des records, on doit souligner à quel point on vote moins que jadis au fédéral. Il faut remonter à octobre 1993 pour trouver un taux de participation d’au moins 70 %.

Depuis, d’un scrutin à l’autre, en gros, un tiers des électeurs n’estiment pas pertinent d’aller voter. C’est beaucoup. Et ça devrait être un élément à considérer lorsque, faisant fi des élections à date fixe, un premier ministre décide de se lancer.

À côté du « est-ce bon pour moi, est-ce bon pour mon parti ? », il vient un temps où s’impose aussi « est-ce bon pour la population ? ». Du bel idéalisme démocratique ? Non, pas en temps de pandémie historique qui nous a sortis pour un bon moment, peut-être même pour de bon, de la « normalité » — celle qui veut qu’un gouvernement minoritaire ne puisse durer qu’un an et demi, deux ans au maximum.

Les populations sont devenues cyniques et individualistes. Ainsi va l’époque, ni le Québec ni le Canada n’y échappent, ce qui explique les baisses des taux de votation. Mais les citoyens ont aussi du bon sens et c’est le message qui a été envoyé en ces élections estivales.

Quand on a des préoccupations plus urgentes que les jeux partisans ; quand même la tenue du vote est compliquée par la pandémie (que symbolisaient bien ces millions de crayons pour voter aussitôt utilisés, aussitôt jetés) ; quand les partis n’ont rien de plus à promettre que deux ans plus tôt, la réponse des citoyens est limpide. Soit on reste à la maison, soit on vote comme la dernière fois.

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Puissent les politiciens de tout acabit lire votre éditorial, Madame. Comment ne pas être cynique dans ce cas-ci quand le premier ministre prétendait vouloir le bien de la population alors qu’au fond, il souhaitait former un gouvernement majoritaire? Qu’on cesse de nous prendre pour des caves!

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La majorité silencieuse ne s’est pas laissée influencer par tous ces chroniqueurs qui revenaient ad nauseam sur le pourquoi le gouvernement minoritaire libéral avait déclenché des élections.. Elle a redonné le pouvoir à Justin Trudeau au grand dam de ces mêmes chroniqueurs qui souhaitaient clairement voir le Bloc augmenter sa députation à Ottawa .. Cette élection n’aura pas été inutile ne serait ce qu’elle aura servi de barométre sur comment se porte la Cause indépendantiste. La question biaisée du débat anglais a été instrumentalisée par plusieurs croyant y voir la condition gagnante tant attendue. Echec et mat! Cette élection n’aura fait que nous éclairer sur l’état d’âme des Québécois sur la cause souveraineté.. Un référendum n’est pas pour demain! Le faible taux de participation indique que l’enjeu ne valait pas le déplacement alors qu’en pandémie.. le confort de l’indifférence quand on a la chance de vivre en démocratie.. Trudeau semblait tellement détesté à en entendre tous ces chroniqueurs qu’on aurait pu craindre des débordements le soir de sa réélection.. Ce ne fut pas le cas! Au lendemain c’est « business as usual ».. Les chroniqueurs finiront par se remettre de leur déception..

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Je ne saurais mieux dire.
Tous ceux qui se plaignait de la gestion de Justin Trudeau, auraient du se réjouir d’une élection au lieu de s’en plaindre s’ils étaient logique avec eux-mêmes.

Votre perception a le mérite d’être divertissante, à défaut d’être pertinente… Comparez les résultats de l’élection de 2019 avec ceux de la dernière élection. Vous constaterez qu’ils sont quasiment identiques!

En vérité, Justin Trudeau a lamentablement perdu son coûteux pari, celui de former un gouvernement majoritaire, où il aurait pu faire fi de la volonté des partis politiques dans l’opposition. La ministre Mélanie Joly, elle, l’a avoué avec sa candeur habituelle : le PLC voulait avoir les deux mains sur le volant. Or, la population a refusé pour sa part d’accorder un mandat majoritaire à Justin Trudeau parce qu’elle constate depuis le début de la pandémie qu’elle est très bien servie par la collaboration qui doit actuellement guider les partis politiques.

De fait, nombreux sont les électeurs (et j’en suis) qui constatent que les gouvernements minoritaires sont les plus bénéfiques. Qui sait si la conjoncture actuelle ne favorisera pas tôt ou tard l’instauration de la proportionnelle aux élections, souvent promise mais jamais réalisée? Il s’agirait là d’un excellent moyen de combattre l’abstentionnisme.

C’est n’importe quoi! On votait au fédéral, pas pour l’indépendance du Québec et le Bloc a maintenu sa position et les libéraux ont été punis en n’obtenant pas la majorité tant convoitée. La seule véritable raison de cette élection à 600 millions $ c’est l’égo de Trudeau et sa soif de pouvoir «majoritaire», comme son prédécesseur Harper. Il ne l’a pas obtenu et c’est 600 millions $ de l’argent des contribuables jetés par les fenêtres. C’est simple et c’est complètement irresponsable et les électeurs l’ont fait savoir et l’ont remis à sa place. Chercher une autre interprétation est un exercice de futilité et les chroniqueurs ont bien vu la charade des libéraux.