On se souvient

René Lévesque est mort il y a 20 ans. Louise Beaudoin et François Dorlot racontent l’homme, l’ami, le chef. L’ex-ministre parle aussi de l’avenir du Parti québécois et du Québec.

Quelques jours après l’historique « Vive le Québec libre ! » du général de Gaulle, en juillet 1967, une étudiante en histoire de l’Université Laval téléphone à René Lévesque, député libéral et membre de l’opposition. Un brin impétueuse, la jeune femme l’exhorte à démissionner du Parti libéral et à siéger en tant qu’indépendant, comme vient de le faire le député François Aquin, déçu de l’attitude de son chef, Jean Lesage.

Du haut de ses 20 ans, Louise Beaudoin ne manquait pas d’audace. Elle avait connu René Lévesque un an plus tôt, à l’université, où il était venu parler à l’invitation de l’association étudiante, dont elle était la vice-présidente. Depuis, elle le croisait régulièrement à l’Aquarium, restaurant du Vieux-Québec fréquenté alors par la faune politique.

« N’importe qui d’autre m’aurait envoyée promener », raconte-t-elle. René Lévesque, lui, n’était pas de ce genre. Il a pris le temps d’écouter l’étudiante. Puis, il lui a donné rendez-vous, et avec une patience angélique, il lui a expliqué sa stratégie, qui consistait à attendre le congrès du PLQ, à l’automne, pour soumettre sa position constitutionnelle. Selon l’accueil des militants, il resterait ou partirait.

René Lévesque avait sans doute flairé le talent politique de Louise Beaudoin, qui allait connaître une fulgurante carrière, notamment à titre de déléguée générale du Québec à Paris et de ministre des Relations internationales, de la Culture et des Communications.

Ce n’est là qu’une des dizaines d’anecdotes que Louise Beaudoin et son conjoint, François Dorlot, qui a occupé de nombreux postes au sein de la fonction publique, racontent dans René Lévesque, un livre-hommage qui paraît cet automne aux Éditions La Presse, 20 ans après la mort de l’ancien premier ministre. À mille lieues d’une biographie ou d’un essai politique, ce court ouvrage se veut un témoignage, un portrait par petites touches impressionnistes de l’homme, que les auteurs ont côtoyé pendant plus de 20 ans. Une soixantaine de photos, dont un bon nombre sont inédites, enrichissent ce livre à l’iconographie soignée, œuvre de l’éditeur Ara Kermoyan. On y accompagne Lévesque dans ses voyages en France, mais aussi dans l’intimité de soupers entre amis. « Le bonheur que nous avons éprouvé à connaître René Lévesque, nous ne le voulons pas égoïste », écrivent Louise Beaudoin et François Dorlot. L’actualité les a rencontrés.

Les Québécois ont eu avec René Lévesque une relation affective d’une intensité que les autres chefs, tous partis confondus, n’arrivent pas à recréer. Comment l’expliquer ?
Louise Beaudoin — C’est peut-être une question d’âge. Pour François et moi, et pour des milliers d’autres Québécois, les années Lévesque correspondent à nos plus belles années. Son époque fut celle où l’on pensait que tout était possible. Rien ne pouvait nous arrêter. On ne pouvait pas imaginer que, 40 ans plus tard, on serait encore en train d’essayer de faire la souveraineté ! Pour moi, les années René Lévesque correspondent aussi au moment où j’ai eu le plus de plaisir à faire de la politique. Après son départ, je n’ai jamais renoué ce genre de relation avec un autre chef. J’ai bien aimé Lucien Bouchard, et Bernard Landry demeure un ami. Mais jamais je n’ai éprouvé avec eux ce plaisir, quasi jubilatoire, que j’avais avec Lévesque.

Quel est votre souhait premier en publiant ce livre ?
François Dorlot — Nous aimerions que les jeunes, pour qui René Lévesque n’est qu’un nom dans les manuels d’histoire, sachent qu’il y a eu à la tête de leur pays un homme obsédé par la probité, investi du sens de l’État, passionné par l’avenir du Québec, très loin au-dessus des critères que les politiciens se fixent le plus souvent de nos jours.

René Lévesque avait une grande estime pour vous, ce qui ne l’a pas empêché d’avoir, à quelques reprises, des mots durs…
L.B. — Il était à la fois provocateur et provocant. Il détestait la langue de bois. Avec lui, on s’engueulait. Il m’a déjà traitée de « bourgeoise de la Grande Allée ». Mais en même temps, nous avions une relation tellement forte. Le ton montait parfois dans le feu de l’action, c’était normal et naturel. Ce n’était pas pour humilier qui que ce soit. On se parlait franchement, dans le casque, comme les Français. Le lendemain, c’était oublié. Le seul avec qui j’ai pu avoir une relation intense comme celle-là, c’est Lucien Bouchard, mais sur le plan professionnel, pas sur le plan amical. Lui et Lévesque partageaient une sorte de théâtralité.

Retournerez-vous en politique active ?
L.B. A priori, je n’en ai pas envie, mais je sais que Pauline Marois va me demander d’y revenir. J’ai trouvé mon point d’équilibre, à la fois dans les médias et à l’université. [NDLR : Louise Beaudoin a donné des cours sur la Francophonie à l’Université Jean-Moulin, à Lyon, ainsi qu’à l’UQAM. Cet automne, elle sera professeure invitée à la Faculté des arts et sciences de l’Université de Montréal et membre associée du CERIUM.] Chose certaine, j’ai pris toute une décision — et ç’a été la bonne ! — quand j’ai refusé de me présenter pour André Boisclair aux dernières élections. Il n’avait aucune connexion avec les Québécois. Quand on pense à quel point René Lévesque était près d’eux, c’est frappant !

Vous vous étiez tout de même ralliée à André Boisclair après son accession à la tête du Parti québécois…
L.B. — Jamais je n’aurais joué contre mon camp. Une fois qu’André Boisclair a été élu chef, j’ai fait l’effort de me rallier à lui. Mes réserves à son sujet ne m’ont pas empêchée d’établir les derniers contacts pour sa visite en France, en décembre 2006, et de ficeler son rendez-vous avec Nicolas Sarkozy. Il reste qu’André Boisclair avait des problèmes de relations personnelles et de relations humaines. Je ne prétends pas être la fille du peuple, mais je suis capable de parler aux gens. André Boisclair avait aussi un problème de maturité. Il n’a pas été un mauvais ministre, très franchement. C’est le saut vers la fonction de chef qui a été ardu. S’ajoutait à cela sa difficulté à aimer les gens et à être aimé d’eux en retour. Il y avait quelque chose qui n’accrochait pas. J’avais appuyé Pauline Marois. Elle revient et je m’en réjouis.

Pauline Marois peut-elle sauver le Parti québécois ?
L.B. — S’il y a quelqu’un qui peut sauver ce parti de lui-même et l’aider à vaincre ses démons, c’est elle. Mais elle a un long chemin de reconstruction à faire. Elle est déterminée, sérieuse. Je sais qu’elle va s’acharner à faire ce qu’il faut. Il n’est pas question de renier le fait que nous sommes souverainistes. La souveraineté demeure notre objectif. Par contre, il ne faut certainement pas s’attarder au « comment ». C’est assez, là ! L’avenir de la langue française au Québec et dans le monde est une question centrale. Le PQ doit se réapproprier le discours autour de la question identitaire québécoise. L’ADQ le lui a squatté et c’est ce qui explique son succès. Le PQ doit réaliser la synthèse entre le nationalisme civique et territorial et le nationalisme ethnique. Si ce n’est pas pour durer comme francophones en Amérique qu’on fait la souveraineté, il n’y a pas de raison de la faire. C’est parce qu’on pense que la souveraineté est le meilleur moyen de continuer cette aventure historique des francophones d’Amérique qu’on se bat.

Le Parti québécois va-t-il dans la bonne direction ?
L.B. — Pauline Marois a bien compris l’importance de la question identitaire. André Boisclair, lui, était dans le « chartisme ». La Charte des droits et libertés, c’était sa réponse à Mario Dumont. Nicolas Sarkozy parle d’identité nationale ; est-ce qu’on peut en parler, nous aussi ? Le PQ sous André Boisclair se pensait à l’avant-garde de l’humanité. Avant de dire que nous sommes des « citoyens du monde », disons donc que nous sommes des « Québécois », et pourquoi nous le sommes. René Lévesque a été le premier à le dire : « Nous sommes des Québécois. » C’est ainsi que s’ouvre son manifeste pour la souveraineté-association. Dans le contexte de la mondialisation, ces ancrages identitaires redeviennent fondamentaux.

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