« Opération Avant l’Aube » ne lève pas le voile sur la traque de Ben Laden

J’attendais avec impatience la sortie de Zero Dark Thirty (Opération Avant l’Aube en version française) relatant la traque d’Oussama Ben Laden. Il y a des semaines, des mois même, que je lis tous les articles sur lesquels je peux tomber plus ou moins par hasard, que j’épluche les ouvrages relatant cette entreprise, et que j’invite – parfois avec insistance – mes étudiants à aller le voir. Attendre dimanche alors qu’il est sorti vendredi mit ma patience à rude épreuve. Mais disons le sans détour, ma déception est grande.

La réalisatrice Kathryn Bigelow et le scénariste Mark Boal ont affirmé avoir obtenu des informations de première main pour réaliser ce film. Une mention écrite à l’écran au début vient même le rappeler. De deux choses l’une. Soit les personnes rencontrées ne savaient pas grand chose, soit les deux cinéastes n’ont pas très bien saisi ce qu’il leur était raconté. Il y aurait, me direz-vous, au moins une troisième possibilité : l’information fournie était volontairement partielle afin de servir les intérêts de telle personne ou de telle institution. Je ne me hasarderai pas à décortiquer le film scène par scène et à en corriger toutes les erreurs. Je soulignerai trois points qui m’ont particulièrement ennuyé.

Premièrement, contrairement à ce que laisse entendre Maya (l’agente fictive de la CIA à travers le regard de laquelle l’histoire est racontée) pendant l’assaut sur Abbottābād, le commando des Navy Seals n’a pas eu à quitter précipitamment les lieux à cause d’une réaction de l’armée pakistanaise. Comme le soulignait le commandant des forces spéciales américaines, l’amiral Bill McRaven, lors de débats précédant la décision de mener cet assaut, la hiérarchie est tellement pesante et rigide au sein des forces armées pakistanaises que celles-ci ne sont pas en mesure de réagir rapidement à une entrée non autorisée sur leur territoire. C’est ainsi que les forces spéciales américaines avaient mené de nombreuses opérations au Pakistan avant même le raid d’Abbottābād. De même, il ne semble pas que des voisins inquiétés par le vacarme ambiant se soient approchés de façon menaçante des lieux de l’opération pendant les 45 minutes qu’elle a duré. Les quelques curieux réveillés en pleine nuit ont été tenus à l’écart grâce à la présence d’un chien dans l’équipe d’intervention et aux propos rassurant d’un interprète qui accompagnait les Seals. Cette pression pakistanaise (militaire et civile) n’est ainsi qu’un outil du scénario permettant de créer du suspense pour le spectateur à un moment clé de l’intrigue dont il connaît l’issue. Le même procédé est par exemple utilisé à la fin du film Argo au moment où les six Américains qui s’étaient réfugiés dans la résidence de l’ambassadeur canadien suite à la prise de l’ambassade américaine de Téhéran en 1979 quittent l’Iran.

Deuxièmement, je saisis plutôt bien l’intérêt cinématographique de centrer l’histoire autour d’une personne, en l’occurrence l’agente de la CIA Maya incarnée par Jessica Chastain. Il pourrait être intéressant de considérer ce personnage fictif comme une métaphore. Métaphore de l’Amérique post-11 septembre 2001 lancée à la poursuite de Ben Laden au risque de flouer ses idéaux. Ainsi, Maya assiste, passive mais manifestement mal à l’aise, aux séances de torture qui ponctuent le début du film. Quel que soit le rôle qu’a joué la torture dans la traque de Ben Laden, il n’en demeure pas moins que les États-Unis y ont eu recours après les attentats contre New York et Washington. Bigelow et Boal ont le mérite de le montrer clairement et de susciter le débat. Le personnage de Maya pourrait également illustrer le rôle important joué par les femmes au sein de la CIA contemporaine. Il est par exemple intéressant de noter que la majorité des membres de l’unité chargée de Ben Laden du milieu des années 1990 à fin 1999 (ALEC station) était des femmes. Mais au-delà de l’intérêt cinématographique et métaphorique, cette sur-personnification de la traque de Ben Laden ne rend pas compte de l’incroyable effort consenti par l’ensemble de l’appareil de sécurité nationale américain. En effet, dès le milieu des années 1990 et encore plus après le 11 septembre 2001, les États-Unis ont consacré des ressources humaines, financières, et technologiques colossales pour localiser et neutraliser le leader d’Al-Qaïda. Des quantités astronomiques de données furent amassées et l’une des plus importantes avancées réalisée par le renseignement et les militaires américains au cours de la décennie 2000 a été la mise au point de logiciels informatiques capables de traiter ces masses de données et d’en extraire des informations utilisables. C’est cela qui permit d’identifier et de localiser le messager de Ben Laden, Ahmed Al-Kuwaiti.

Troisièmement, le film passe totalement sous silence le débat qui anima le cabinet de sécurité nationale de Barack Obama début 2011. Il serait certes possible de faire un film uniquement sur cette question. Une fois que le complexe d’Abbottābād fut identifié comme particulièrement intéressant et que, pour reprendre l’évaluation même du président Obama, il y avait une chance sur deux que Ben Laden s’y trouve, il restait à décider du type d’opération à mener. Trois options furent évoquées : un bombardement massif (l’armée de l’air estimait qu’il fallait 50 000 livres de bombes pour s’assurer qu’il n’y ait aucun survivant) ; le tir d’un missile expérimental à partir d’un mini-drone jamais utilisé en situation de combat (l’objectif était d’éliminer Ben Laden lors de sa marche quotidienne) ; le raid mené par des forces spéciales. Cette troisième option fut appuyée de façon quasi-unanime par le cabinet de sécurité nationale d’Obama lors de sa dernière réunion avant l’opération, le 28 avril 2011. Seuls Robert Gates, alors secrétaire à la Défense, et le vice-président Joe Biden ne donnèrent pas leur appui. Le premier changea d’avis le lendemain matin. Le second estimait que toute intervention était trop risquée, surtout dans la perspective de la campagne électorale de 2012 et qu’à tout prendre le bombardement massif (qui n’aurait pas permis de savoir si Ben Laden avait bel et bien été neutralisé, sans parler des dommages collatéraux) était préférable.

Opération Avant l’Aube est au final plutôt agréable et vous tiendra en haleine pendant 2 heures (contrairement à Lincoln, je n’ai pas dormi une seconde, ce qui est plutôt positif). Les deux compères avec lesquels j’ai été le voir ont en fait adoré. Par ailleurs, la longueur et le rythme lent du film rendent plutôt bien les difficultés et les frustrations que n’a pas manqué de générer cette traque qui dura au final plus d’une décennie. C’est en revanche un fort mauvais film « basé sur des faits réels » comme Hollywood aime à en faire depuis quelques temps. En aucun cas, vous ne comprendrez la complexité de la traque, les moyens déployés par les États-Unis, l’essence de la décision prise par le président Obama d’autoriser cette opération, et la prouesse technique du raid en lui-même. Pour ce faire, je vous suggère deux ouvrages : Manhunt de Peter Bergen et The Finish de Mark Bowden. Mais lisez-les à votre retour de la salle de cinéma, pas avant, si vous ne voulez pas être déçus.

Julien Tourreille
Directeur adjoint de l’Observatoire sur les États-Unis
Twitter @JTourreille

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