Ottawa doit serrer la vis aux provinces

La plus grande association de médecins du pays implore Ottawa de donner plus de mordant à sa Loi sur la santé. Et de pénaliser les provinces qui ne la respectent pas !

Ottawa doit serrer la vis aux provinces
Photo : J. Lehmann

Notre système de santé a atteint « un point de rupture », prévient le Dr Jean-Bernard Trudeau, omnipraticien et directeur des Services professionnels de l’Hôpital Douglas. Et pour sauver le réseau, Ottawa doit absolument serrer la vis aux provinces, ajoute le porte-parole francophone de l’Association médicale canadienne (AMC), la plus grande fédération de médecins au pays, qui regroupe 10 associations médicales provinciales indépendantes et à laquelle sont affiliés plus de 40 organismes médicaux.

Lors de la dernière campagne électorale fédérale, les conservateurs, les libéraux et les néo-démocrates ont tous promis de continuer à augmenter de 6 % par année les transferts en santé une fois que l’entente actuelle sera échue, en 2014. Mais selon le Dr Trudeau, le gouvernement fédéral ne devrait pas hésiter à sanctionner les provinces qui ne corrigent pas les lacunes dans l’organisation des soins.

Ce spécialiste de l’évaluation des systèmes de santé a scruté à la loupe l’organisation des soins dans des dizaines de pays. « Au Canada, on sait ce qu’il faut faire, juge-t-il. Il ne manque que la volonté politique. »

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Depuis janvier, l’AMC organise une série de conférences et de consultations publiques aux quatre coins du pays. Pourquoi ?

– Notre système de santé ne répond plus aux besoins de la population en ce qui concerne les soins. Les prin­cipes d’universalité et d’accessibilité imposés par la Loi canadienne sur la santé ne sont pas respectés. D’autre part, les dépenses en santé dépassent les budgets des gouvernements. Il faut redresser le cap, et vite ! Il faut aussi aller au-delà de l’universalité des soins et songer à assurer un plein accès aux médicaments [NDLR : l’assu­rance médicaments, telle qu’on la connaît au Québec, n’existe pas dans les autres provinces] et aux soins de longue durée à domicile.

Dans plusieurs pays d’Europe, le système de santé se porte beaucoup mieux que le nôtre, malgré une population plus vieille que celle du Canada. Après cet examen, l’AMC a organisé une consultation auprès d’experts et de groupes de patients dans le but d’explorer les pistes d’action qui s’offrent à nous. C’est maintenant au tour de la population de faire partager ses idées et ses attentes.

On connaît déjà bien les doléances de la population à l’égard du système de santé. Qu’est-ce que ces consultations vous apprendront de plus ?

– Les consultations qui se sont tenues à Halifax, Toronto et Edmonton nous ont permis d’apprendre de nouvelles choses. La population demande des médecins à l’écoute. Elle a raison ! Des études montrent qu’en consultation les médecins interrompent leur patient après 18 secondes en moyenne. Les gens nous disent aussi qu’ils veulent être partenaires de leurs soins, par exemple en ayant accès à leur dossier médical dans Internet.

Surtout, le public nous rappelle que les patients doivent être au cœur de l’organisation des soins. Ça semble évident et, pourtant, le système fait parfois fi du patient, embourbé comme il l’est dans les intérêts professionnels ou corporatistes de chacun.

Que ferez-vous des commentaires recueillis ?

– Comme chaque année, les ministres de la Santé des provinces et du fédéral de même que les grands acteurs du domaine de la santé se réuniront à l’occasion du « Parlement de la santé ». Cette année, ce conseil général de l’AMC se tiendra à Terre-Neuve, en août.

Nous ferons le point sur les demandes formulées par les experts et la population ainsi que sur les pistes de solution. Nous allons ensuite interpeller le gouvernement fédéral pour qu’il adopte un plan d’action cohérent et clair. Pour l’instant, la volonté politique n’est pas au rendez-vous. On annonce quelques mesures ici et là, comme une aide aux aidants naturels, mais il n’y a pas de vision d’ensemble. Ce n’est que du saupoudrage.

La santé est de compétence provinciale. Quelle influence peut avoir Ottawa sur l’organisation des soins ?

– Nous ne remettons pas en cause la compétence des provinces. Mais elles reçoivent des transferts fédéraux pour financer leur système de santé et doivent, en contrepartie, respecter la Loi canadienne sur la santé. En 2004, lors des derniers transferts, les provinces n’ont fait que gagner du temps. Elles ont encaissé l’argent, mais n’ont rien fait pour corriger les lacunes dans l’orga­nisation des soins. Les prochains transferts sont prévus pour 2014. D’ici là, il faudra que la loi canadienne ait plus de mordant. Elle devra être modernisée, voire élargie.

À votre avis, les transferts ne devraient donc se faire qu’à certaines conditions ?

– Oui. Quand on donne de l’argent à quelqu’un, on s’attend à ce qu’il rende des comptes. Il revient aux provinces d’organiser les soins de santé, mais elles doivent trouver le moyen d’assurer un système public fort, dégraissé et orienté vers les besoins des patients.

Vous parlez de recentrer le système de santé sur le patient. À votre avis, les associations syndicales sont-elles prêtes à faire fi des intérêts de leurs membres pour donner le coup de barre nécessaire ?

– On n’a plus le choix. Soit on s’attelle à la tâche, soit on laisse éclater le système de santé. Le gouvernement doit faire preuve de volonté politique et tenir son bout, en gardant toujours en tête les intérêts du patient.

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LA PAROLE EST À VOUS

Vous faites partie des deux millions de Québécois qui n’ont pas de médecin de famille ? Vous avez des idées pour améliorer l’organisation des soins ? L’AMC vous invite au micro, à Québec, le 17 mai, pour participer à un dialogue sur l’avenir du système de santé au pays. Déjà, la population de Halifax, Toronto, Edmonton et Vancouver a pu s’exprimer sur le sujet. Pour plus d’information : transformationsante.ca.

 

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