Ottawa veut une francophonie plus économique et transparente

Et pour y arriver, le gouvernement fédéral souhaite que Michaëlle Jean prenne la tête de l’organisation.

Michaëlle Jean, ancienne journaliste et ex-gouverneur général du Canada (crédit photo: Adrian Wyld/La Presse Canadienne)
Michaëlle Jean, ancienne journaliste et ex-gouverneure générale du Canada. – (Photo : Adrian Wyld/La Presse Canadienne)

Alors que s’ouvre à Dakar, au Sénégal, le 15e Sommet de la Francophonie (les 29 et 30 novembre), le gouvernement Harper souhaite que l’organisation soit davantage tournée vers le développement économique et la transparence. Et pour y arriver, Ottawa souhaite que l’ancienne gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, prenne la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), cette fin de semaine.

Michaëlle Jean, 57 ans, mène campagne depuis plusieurs mois pour remplacer Abdou Diouf, qui quitte l’OIF après l’avoir dirigé pendant 12 ans. Le vote aura lieu en fin de semaine, à l’occasion du sommet.

«Il faut être prudent, mais elle a de bonnes chances. On travaille fort pour faire émerger un consensus», a affirmé à L’actualité le ministre Christian Paradis, responsable de l’ACDI et de la Francophonie au sein du gouvernement de Stephen Harper. «J’y crois vraiment. Le Canada, le Québec et le Nouveau-Brunswick ont fait campagne avec elle. J’ai moi-même fait des appels auprès de ministres de la francophonie. On va continuer de pousser jusqu’à la fin», dit-il.

Les pays africains ont généralement le dernier mot sur le choix du secrétaire général de l’OIF, en raison de leur nombre et de la tradition. Mais cette fois, ils n’ont pas réussi à s’entendre sur un candidat de consensus, de sorte que le jeu est ouvert.

Outre Michaëlle Jean, quatre candidats sont en lice. Et les quatre sont Africains : Jean-Claude de l’Estrac, ex-ministre des Affaires étrangères de Maurice ; Henri Lopes, ancien premier ministre du Congo-Brazzaville ; Pierre Buyoya, ancien président du Burundi ; Agustin Nze Nfumu, un Équato-Guinéen peu connu.

Mais leurs candidatures traînent des casseroles.

Par exemple, Jean-Claude de l’Estrac vient d’un petit pays, Maurice, qui n’a pas beaucoup de poids dans les forums internationaux. L’ambassadeur du Congo à Paris, Henri Lopes, 77 ans, qui a aussi été fonctionnaire de l’Unesco, pourrait être le principal adversaire de Mme Jean, mais il ne représente pas un renouveau et n’a pas vraiment fait campagne pour le poste, tablant sur sa notoriété pour l’emporter.

Quant à Pierre Buyoya, qui a mené à un accord de paix dans son pays en 2000, il a un handicap : il a fomenté deux coups d’État pour accéder au pouvoir (1987 et 1996), alors que l’OIF souhaite justement être plus active sur le plan politique afin de sanctionner les pays ou États membres fautifs en matière de démocratie ou de droits humains.

La France, un acteur de premier plan au sein de la francophonie, souhaite se rallier à une candidature africaine. Mais si aucun candidat ne se démarque, Paris n’exclut pas de se ranger derrière Michaëlle Jean, qui, outre le Canada, le Québec et le Nouveau-Brunswick, a aussi l’appui d’Haïti, son pays d’origine, et de trois pays asiatiques : le Laos, le Cambodge et le Viêt Nam.

Ottawa a mis sa puissance de feu diplomatique derrière Michaëlle Jean dans les derniers mois. Lawrence Cannon, l’ambassadeur du Canada à Paris, a travaillé presque à temps plein sur sa candidature depuis septembre. Même chose pour l’ambassadeur du Canada au Sénégal, Philippe Beaulne, qui a fait activement campagne à titre de représentant personnel du premier ministre Harper pour la francophonie. Trente des 57 États membres de l’OIF sont en Afrique (il y a également 20 pays observateurs et 3 États associés).

Le 20 octobre, La Presse a révélé qu’Ottawa débourse les frais de déplacement et la rémunération d’un ancien ambassadeur à la francophonie, Jacques Bilodeau, qui agit comme conseiller auprès de Michaëlle Jean depuis le mois de juin. Les frais de déplacement de la candidate Jean sont aussi assumés par le gouvernement fédéral. La facture dépasse les 50 000 dollars.

Le Québec aide aussi Michaëlle Jean dans sa quête. Quelques milliers de dollars ont été investis pour soutenir la production de matériel promotionnel et financer un dîner diplomatique en marge du sommet de New York, en septembre. Le ministère des Affaires internationales et de la Francophonie du Québec a également détaché un conseiller aux affaires publiques, Louis Hamann, à temps plein auprès de Mme Jean. La dépense salariale se chiffre à plus de 25 000 dollars, selon La Presse.

Une OIF plus économique

Le ministre Christian Paradis estime que Michaëlle Jean serait la personne toute désignée pour accentuer le volet économique de la Francophonie, surtout centrée autour de la culture et de la langue, notamment la défense et la promotion du français.

Christian Paradis, ministre fédéral de l'ACDI et de la Francophonie. (crédit photo: Justin Tang/La Presse Canadienne)
Christian Paradis, ministre fédéral de l’ACDI et de la Francophonie. – Photo : Justin Tang/La Presse Canadienne)

«Diouf s’en va ; ça prend quelqu’un avec du panache pour prendre la relève. Et Mme Jean en a», dit-il en entrevue.

Michaëlle Jean ayant été gouverneur général du Canada (2005-2010), Christian Paradis estime qu’elle sait manœuvrer dans les coulisses de la diplomatie. «Elle connaît les chefs d’État, elle sait comment faire progresser des dossiers», dit-il.

Ottawa souhaite, comme plusieurs autres pays, que l’OIF ajoute la flèche économique à son arc. «Les pays de la francophonie, notamment les pays en développement, ne veulent pas seulement de l’aide humanitaire. Il faut continuer à en fournir, pas de doute, mais ils veulent aussi prendre en mains leur économie. Avoir un développement économique durable. Ils veulent un partage de connaissance, et les pays occidentaux, comme le Canada, peuvent les aider», dit le ministre Paradis, qui souligne la forte croissance économique de plusieurs pays africains. «La francophonie est un vecteur incroyable de développement», ajoute-t-il.

Christian Paradis restera d’ailleurs quelques jours de plus au Sénégal, puisque dès le 1er décembre se tiendra le premier sommet économique de la francophonie, tout de suite après le sommet politique. «Je vais y participer avec plaisir. C’est le genre d’initiative qu’on veut voir. Peut-être même qu’on devrait en faire un sommet annuel», dit-il.

Le gouvernement Harper a souvent été accusé de délaisser l’aide internationale vers l’Afrique, notamment au profit d’efforts plus soutenus vers des pays asiatiques ou d’Amérique du Sud. Christian Paradis s’inscrit en faux. «On donne 50 % de notre aide internationale en Afrique. Neuf de nos 25 pays prioritaires sont en Afrique. Avant, on saupoudrait notre aide internationale à 80 pays. Maintenant, on est plus ciblé, mais aussi plus efficace afin d’obtenir des résultats», dit-il.

Selon le ministre, l’éducation et la formation des travailleurs sont les deux axes les plus importants pour soutenir la croissance économique à long terme d’un pays. «Il faut que la base soit solide avant de penser à construire. L’OIF peut aider à jouer un tel rôle dans les pays francophones. Et les pays nous le demandent», dit Christian Paradis.

La transparence et des sanctions contre les pays qui briment les droits humains ou la démocratie sont deux autres chantiers qu’Ottawa souhaite mettre à l’ordre du jour du nouveau dirigeant de l’OIF, peu importe lequel sera élu en fin de semaine.

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La Francophonie en bref

Le dernier rapport de l’Observatoire de la langue française, publié en 2014, estime le nombre de locuteurs francophones à 274 millions, répartis sur les cinq continents.

Depuis 1970 et la création de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) — devenue aujourd’hui l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) –, les francophones peuvent s’appuyer sur un dispositif institutionnel voué à promouvoir la langue française et les relations de coopération entre les 77 États et gouvernements membres ou observateurs de l’OIF.

Ce dispositif est fixé par la Charte de la Francophonie adoptée en 1997 au Sommet de Hanoi (Viêt Nam) et révisée par la Conférence ministérielle en 2005 à Antananarivo (Madagascar).

Le Sommet des chefs d’État et de gouvernement — le Sommet de la Francophonie —, qui se réunit tous les deux ans, est la plus haute des instances politiques décisionnelles.

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Votre article est intéressant mais vous avez un commentaire très déplacé à l’égard de certains candidats : Leurs candidatures traînent des casseroles. L’expression veut dire que l’on a mauvaise réputation ou que l’on a été malhonnête. Est-ce le cas de M. de L’Estrac uniquement parce que son pays est petit et ne pèse ppas lourd au niveau international ? Idem pour M. Lopes en raison de son âge ? Francophonie quand tu nous tiens…

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