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Jean Charest, le bâtisseur ?

S’il y a une chose que les Québécois détestent (non, hagissent), c’est la prétention et les prétentieux. C’est pourquoi ils ont transformé en saint homme l’homme politique le plus intelligent du dernier demi-siècle, René Lévesque, homme qui, conscient du penchant des Québécois et de sa propre intelligence, préfaçait presque toutes ses phrases des mots: « à mon humble avis ». (Et notez tous les mots de dégonflage insérés dans sa phrase célèbre: « on est peut-être quelque chose comme un grand peuple » !) Alors lorsque, en mai dernier, les communicateurs du premier ministre libéral ont décidé de le présenter comme un « grand bâtisseur » du Québec, ils ont rendu leur chef vulnérable au pire des fléaux politiques: le ridicule. Mais hier, en annonçant l’achat d’Énergie Nouveau Brunswick par Hydro, il vient de poser le socle de ce qui pourrait supporter, s’il continue, sa propre statue. Un bon début mais, M Charest, un conseil: Cet achat, structurant pour toutes sortes de bonnes raisons expliquées par les analystes, est un signe d’audace et d’ambition. Si HQ pouvait devenir le grand joueur en électricité du Nord-nord-est américain, cela ouvrirait le champ des possibles pour notre économie et pour l’environnement. Maintenant, si Jean Charest veut vraiment nous épater, qu’il complète cette ambition par une autre, parfaitement réalisable, de réduire presque à néant la dépendance québécoise au pétrole en quelques décennies. Equiterre a publié à la mi-octobre Pour un Québec libéré du pétrole en 2030, (pdf ici) document fort bien documenté, qui montre comment les Québécois exportent à l’étranger, chaque année, 15 milliards de dollars d’achat pétrolier, plutôt que d’investir une partie de cette somme dans des sources locales d’énergie et de transport, donc dans l’emploi et la technologie d’ici. Le complément à la stratégie de production et d’exportation d’énergie électrique verte est la réduction, chez nous, de la consommation d’énergie noire. Alors épatez nous, M. le premier ministre ! (Post-scriptum: au sujet des « grands bâtisseurs », il vaut la peine d’aller voir le vidéo, toujours sur le site du PLQ, qui réussit le tour de force de raconter l’histoire de l’hydro-électricité au Québec sans même mentionner le nom de René Lévesque et en laissant entendre que Bernard Landry n’a rien fait en matière hydro-électrique. Ici encore, les communicateurs n’ont pas vu la frontière entre être partisan et être grotesque.)

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Comment survivre à l’échec de Copenhague

C’est la chronique d’un échec annoncé. La proportion d’experts (ou de négociateurs) qui estime que les nations sortiront de Copenhague, début décembre, avec un nouveau traité, un Kyoto II, approche du zéro absolu. Pourtant, la conscience du problème écologique progresse, y compris dans les États-clé. Pékin et de Washington sont beaucoup plus engagés dans le débat qu’à la même date l’an dernier. Ottawa ? Ne m’en parlez pas. Le nombre de sujets à régler est cependant trop grand pour n’en faire qu’une bouchée à Copenhague. Eloi Laurent, économiste senior de l’Observatoire Français des Conjonctures économiques, et auteur de La nouvelle écologie politique, explique pourquoi il ne faut qu’être modérément pessimiste, dans cette entrevue de 15 minutes qu’il m’a accordée pour Planète Terre

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Torture: le film

Voici un documentaire qui a une date de péremption: le 19 décembre. C’est rare. Torture made in USA: Le film, est un remarquable documentaire de 85 minutes qui ne peut-être vu que sur le Web, et que pour une période limitée ? Pourquoi ? J’y viens. Mais d’abord, pourquoi le voir ? Parce qu’il démonte avec sobriété et intelligence la mécanique qui a conduit les États-Unis à utiliser la torture à Guantanamo et en Irak (et ailleurs) sous l’administration Bush. Généralement, je me méfie quand les Français veulent raconter l’Amérique. Raccourcis et généralisations abondent. Cette fois, non.Marie-Claude Robin, qui avait fait l’excellent Le Monde Selon Monsanto, a réussi à interviewer plusieurs membres de l’administration Bush directement impliqués dans la chaîne de commandement ou témoins impuissants (autour du secrétaire d’Etat Colin Powell) de la dérive venue de haut, c’est-à-dire de Dick Cheney et George W. Bush. Le documentaire ne peut être diffusé sur les écrans ou à la télé parce qu’une partie reprend des témoignages livrés devant le Congrès américain et diffusés par la chaîne parlementaire C-Span. Or C-Span demande maintenant des droits de rediffusion, qui font exploser les coûts (de 9000 euros initialement à 130 000 maintenant). Le site indépendant Médiapart (animé notamment par l’ex-journaliste d’enquête du Monde Edwy Plenel), avec l’aide d’Attac-France, d’Amnesty International et d’Human Rights Watch ont payé pour la diffusion Internet pendant deux mois. Alors courez-y…

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A la défense de Sylvie Roy

D’accord, elle n’est ni ne sera notre Hillary Clinton (dommage) notre Margaret Thatcher (heureusement) ou notre Ségolène Royal (?!?). Si elle quitte la politique le canal V lui offrira peut-être d’animer Sylvie Roy 26 ou 47, mais certainement pas 360. N’empêche. Elle est aujourd’hui victime d’une stratégie politique que les auditeurs de l’excellente ex-série américaine The Practice connaissent sous le nom de « Plan B ». Les protagonistes, avocats de la défense, utilisaient cette technique lorsqu’ils savaient que leur client était sur le point d’être condamné (souvent à mort). Alors, avec toute la mauvaise foi dont ils étaient capables, ils choisissaient un des témoins et l’accusaient, lui, sans la moindre preuve, d’être une crapule. Le but: insérer un doute dans l’esprit d’au moins un membre du jury. Ça marche à Québec aussi.Englué dans un contexte de scandales de collusion et de corruption, complètement réfractaire à l’idée de tenir une commission d’enquête publique, assommé par une jugement surréaliste de la Cour suprême sur la langue, en chute dans les sondages, l’équipe Charest choisit de changer le sujet. Le prétexte, la question que la chef intérimaire de l’ADQ a posée en chambre. La voici: «Est-ce que le ministre de la Sécurité publique, dans ses vérifications, a appris que le premier ministre sait qu’il y a trois ministres qui ont été sur le bateau d’Accurso?» Maintenant, les faits avérés: Benoit Labonté croyait savoir que trois ministres y étaient allés et en a informé Jean Charest. Sylvie Roy n’a pas nommé les ministres, mais Labonté l’avait fait dans sa conversation à Charest. Ce dernier a vérifié auprès des ministres, qui ont nié. Puis, M Charest a révélé leurs noms. Sylvie Roy, jamais. Pourtant, le gouvernement veut adopter une motion de blâme contre Mme Roy, ce qui ne s’est pas fait en vingt ans. Vous le savez peut-être, j’ai été de 1994 à 1999 au cabinet du premier ministre et ai pu entendre des milliers de questions posées par l’opposition — en l’occurence libérale. Eut-elle été péquiste que je tirerais la même conclusion. Sur une échelle de 0 à 10, zéro étant une question de bonne foi et 10 étant une question de mauvaise foi, tordant les faits pour atteindre un but partisan, la moyenne des questions se situent, à mon avis, à 7,5, soit précisément la note que je donne à celle de la député Roy. (Je dois dire que la note 10 était le domaine quasi exclusif de Thomas Mulcair et Pierre Paradis.) Dernier commentaire sur cette triste affaire: on a entendu hier le ministre Jacques Dupuis affirmer qu’un des ministres (je répète: non nommés par Roy) avait eu les « larmes aux yeux » d’être ainsi injustement accusés. S’ils ont si peur qu’on puisse penser qu’ils aient fréquenté un grand entrepreneur québécois comme Tony Accurso, est-ce parce qu’ils savent des choses sur son compte que même Alain Gravel ne nous a pas révélées ? Ok, j’avoue, c’est une question qui atteint 8 sur 10.

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Les yeux au beurre noir de Taylor/Bouchard/Charest

Ils n’y sont pas allés avec le dos de la main morte, les Québécois, dans le sondage de ce matin de La Presse. (Accommodements: les Québécois disent Non!). 68% croient que le Québec accorde trop d’accommodements, 81% sont contre le fait qu’on puisse, pour des motifs religieux, refuser de se faire servir par une femme fonctionnaire et 90% refusent la ségrégation dans les piscine des écoles. Ils résument leur sentiment avec un coup direct entre les deux oreilles des commissaires et du premier ministre qui les a nommés: 72% croient que le rapport Bouchard-Taylor n’a rien clarifié. Anecdote: Gérard Bouchard avait choisi le moment de ma comparution devant sa commission, en décembre 2007, pour tirer pour la première fois publiquement son sentiment. « Peut-être avons-nous eu tort d’ameuter tout le Québec » a-t-il dit, ajoutant que, tout bien considéré, ‘il n’y avait pas de problème réel sur les accommodements, seulement de fausses perceptions qu’il fallait dissiper. Alors que 70% des Québécois, dont une proportion équivalente de non-francophones, affirmaient le contraire aux sondeurs, cela m’a semblé, disons, un peu osé. J’ai compris que ce n’était pas un lapsus lorsqu’un membre du groupe d’expert de la Commission m’a ensuite révélé qu’il y eut un moment où Bouchard et Taylor trouvaient que les choses allaient si bien qu’ils n’avaient aucune recommandation à faire. L’hypothèse fut envisagée, puis écartée, par peur du ridicule. Résultat: la Commission a conclu que le Québec avait besoin d’une grande séance de pédagogie sur « l’interculturalisme ». Jean Charest a eu assez d’intelligence pour ne pas s’embarquer dans cette galère qui signifiait une campagne pour dire aux Québécois qu’ils n’étaient pas assez gentils avec le principe des accommodements. Adoptant une posture à-la-Bourassa (l’attentisme), Charest s’est tourné vers le crucifix de l’Assemblée Nationale pour prier le petit Jésus de faire en sorte que le dossier disparaisse de lui-même. Je sais qu’il est inconvenant, dans un débat, de dire: je vous l’avais bien dit. Je vais donc être inconvenant. Dans mon texte Les malades imaginaires, publié au lendemain de la publication du rapport, j’y allais de cette prédiction: L’intelligence des commissaires est indiscutable. C’est pourquoi de simples mortels se sont massés devant eux, forçant des prolongations, exprimant de mille manières un appel : imaginez pour nous des façons de réaffirmer les repères dans lesquels nous pourrions nous reconnaître et accueillir les autres. C’est non. MM. Bouchard et Taylor n’ont pas essayé. Ils n’ont pas voulu. […] La déception est à la hauteur des attentes [des Québécois]. L’absence de remède ne fera rien contre la résurgence du malaise, dès le prochain accommodement controversé venu – et il viendra. Nous y sommes. Non seulement au point de départ, mais à un point où les Québécois se sentent floués par la Commission qui devait les comprendre et les accompagner dans une vraie résolution du problème. Bref, c’est pire.

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Sarkozy, un progressiste ?

Je suis pris d’assaut, depuis ce matin, par les internautes anti-Sarkozystes du site français Rue89. Le site a repris, avec ma permission, ma chronique de L’actualité en kiosque en ce moment et qui s’intitule « L’étrange cas de Nicolas Sarkozy ». J’y explique que, parmi tous les leaders occidentaux actuels, Sarko est, de façon surprenante, le plus progressiste dans la gestion de la crise internationale (très offensif pour institutionnaliser le G20, pugnace sur les paradis fiscaux et les limites imposées à la rémunération des banquiers). En politique intérieure, on lui doit de faire de la France, au premier janvier prochain, la plus importante puissance mondiale à disposer d’une taxe anticarbone. On peut dire que toutes ces mesures sont timides, insuffisantes, quasi-hypocrites. Reste que, sans Sarko, ces mini-avancées n’existeraient probablement pas. Je m’attendais bien sûr à une réaction outrée, je l’ai. Échantillons: « C’est de l’humour québécois » affirme un internaute indulgent. Une autre affirme que, puisque le Canada est « à la limite du fascisme », rien de ce qu’on peut dire n’a d’importance. Un troisième, serviable, a ce commentaire: « Si vous en êtes si admiratif, peut-être peut-on vous l’envoyer !!!!! ». En échange de Stephen Harper ? On y gagnerait au change. (Voir la litanie ici.) Mais j’ai aussi des renforts, ou du moins un corroboration indépendante. Dans l’hebdo antisarkozyste Marianne, Philippe Cohen signe un papier intitulé « Et si Sarkozy devenait le candidat de la gauche en 2012 ? » Cohen affirme ne pas écrire au premier degré. Mais il a des arguments, dont voici les principaux: […] le bilan de gauche de Sarkozy n’est pas négligeable non plus. Ses discours sont écrits par un homme chassé, en 1998, du commissariat au Plan par Lionel Jospin pour son gauchisme étatiste, j’ai nommé Henri Guaino. Sarko a rétabli l’idée de politique industrielle que la gauche avait bannie par son ralliement aux idées néolibérales. Il a dénoncé les patrons voyous que la gauche ignorait, expédié les banquiers au piquet. Il a rétabli le dialogue entre le gouvernement et la CGT, et le tutoiement avec ses dirigeants. Bien conseillé par Carla Bruni, il a endigué les velléités de contrôle par ADN des candidats à l’immigration. […] en matière de culture, le bilan de Sarkozy anticipe merveilleusement son deuxième quinquennat à gauche. Il a re-nationalisé la télévision publique en augmentant ses subventions pour la rendre moins dépendante de la publicité. Les auteurs et les acteurs lui sont reconnaissants d’avoir défendu leurs revenus avec Hadopi [NDR la loi anti-téléchargement, qui a divisé la gauche]. Pour les créateurs, l’arrivée de Frédéric Mitterrand sur son scooter met fin au cauchemar qu’ils vivaient depuis le départ de Jack Lang… Une chose est sûre, Sarkozy serait considéré par les Républicains américains et par Fox News comme un socialiste et Stephen Harper le trouverait trop social et trop écolo à son goût !

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Madame B. contre Foglia : enfin, une bonne polémique !

Deux des signatures les plus lues au Québec se sont déclarés la guerre. C’est assez rare dans le milieu médiatique québécois, on ne va pas bouder notre plaisir. Le casting est parfait: Denise Bombardier et Pierre Foglia sont aux deux marges du dialogue social. Bombardier représente la norme, elle se désole de voir les Québécois si mous, si prêts à vivre et laisser vivre, à se tutoyer, à tolérer les déviances. Elle trouve notre colonne vertébrale bien faible. Foglia, c’est presque tout le contraire. Je dis presque, car tout est relatif avec lui. Mais il nous trouve trop normés, trop moutons, trop prompts à se se scandaliser. On assiste donc à une collision frontale. Foglia a choqué Bombardier en affirmant dans une chronique qu’il y avait des cas, très peu, mais des cas, où la pédophilie n’était pas traumatisante (lire son texte ici). Mme B a bondi.Denise Bombardier a dégainé dans Le Devoir de samedi le 17 octobre. Le texte L’intouchable (pas en accès libre sur le site du Devoir mais repris ici), vaut le détour et se conclut comme suit: Monsieur Foglia fait peur. Personne n’ose l’affronter, le contredire et encore moins le ridiculiser. C’est le seul personnage public qui apparait intouchable et c’est sans doute cette omnipotence qu’on lui reconnait qui lui permet de signer des textes aussi douteux et pervers que ceux cités plus haut. Mais il y a des failles chez le chroniqueur. Sa haine des boss et des riches dont il épargne ses propres patrons, son dédain des parvenus, des gentils sincères et des vedettes populaires et son attrait pour les forts en gueule et les tordus, à condition qu’ils appartiennent à sa propre mouvance. Foglia répond ce samedi 24 octobre dans Retouches (d’un intouchable), à lire ici. Il lui répond sur le fond, persiste et signe. Soit. Mais alors que Bombardier avait noté l’intelligence et la qualité de la plume de Foglia, ce dernier renvoie l’ascenseur… dans les gencives de Madame B: […] à défaut de beaucoup de talent, vous avez beaucoup de persuasion. C’est ainsi que vos médiocres romans vous ont conduite jusque chez Pivot, dans la liste de L’Express. On vous a même remis la Légion d’honneur. Était-ce avant ou après qu’on la remette aussi à Youppi, mon ancien boss? Du haut de votre gloire, vous avez chié sur le monde entier, puis vous vous êtes pognée avec les Français sur le sujet du cul; déjà, je me souviens vaguement d’un papier vraiment pas gentil dans Libé. Alors vous êtes revenue ici et vous êtes devenue «people». C’est là que j’ai cessé de vous haïr pour vous trouver drôle. Pas très élégant. Je suis indubitablement du camp Foglia sur le fond, en général, y compris en ce cas. Cela dit je crois à l’utilité, pour une société, d’avoir ces deux balises opposées qui, nous lançant des signaux contradictoires, nous forcent à prendre position. Je salue le courage de Mme B de s’être en effet attaqué à une cible aussi difficile. Je suis cependant déçu d’avoir lu ceci, dans sa chronique fort bien écrite, au sujet des témoignages de lecteurs cités par Foglia. Mme B : Ce sont «des voix qui dérangent parce qu’elles disent tout haut des vérités qu’on n’entend jamais», écrit le chroniqueur. Or, voici ce que Foglia avait écrit: Des voix qui dérangent parce qu’elles disent tout bas des vérités qu’on n’entend jamais? Que ce soit bien clair : pas une foutue seconde. On espère la suite, samedi prochain, peut-être, dans Le Devoir.

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Langue : la prophétie de Stéphane Dion se réalise

Ça ne peut-être plus clair. Côté jardin (jardin de l’Assemblée nationale), les élus québécois, unanimes, ont voulu réaffirmer le principe-clé de la loi 101: seuls les fils et filles de personnes ayant fait leurs études primaires en anglais pourront aller à l’école anglaise. Côté cour (suprême), les juristes désignés par le premier ministre fédéral, unanimes, ont donné le signal inverse: pourront aller à l’école anglaise tous ceux qui ont assez de sous pour envoyer leurs enfants dans des écoles primaires anglaises non-subventionnées. L’importance du principe québécois ainsi piétiné ne peut-être minimisé. La Cour suprême de 2009 va plus loin que ce dont rêvait Pierre Trudeau dans son combat contre la législation linguistique québécoise. La Cour suprême, représentant une tradition juridique que le Québec réprouve, interprétant de façon évolutive une constitution que le Québec n’a jamais entériné, est sur une trajectoire contraire à celle que veulent emprunter les élus québécois. C’est la prophétie Dion, en action.Alors qu’il n’était encore que prof se Science Po à l’Université de Montréal, Stéphane Dion avait écrit ceci, en 1992: On peut penser que, puisque la Cour suprême s’est déjà prononcée, les politiques québécoises actuelles sont en sécurité. En fait, rien n’est moins certain. Les décisions d’un groupe de juges peuvent être renversées plus tard par leurs successeurs. Une Cour suprême pourrait décider un jour que l’interdiction faite [par la loi 101] à un nouvel immigrant ou à un francophone de s’inscrire à l’école anglaise, alors que les anglophones ont ce droit, est contraire à la charte des droits. Le professeur Dion pensait que la Cour allait utiliser l’article 15, sur l’égalité des citoyens, pour zigouiller la loi 101. Elle a plutôt utilisé l’article 1, sur le caractère raisonnable de la restriction d’un droit. Le résultat est le même. Dion poursuivait: Un tel jugement semble improbable aujourd’hui, mais qui sait ce qui attend la prochaine génération, quand la présence francophone va se réduire en tant que réalité démographique à l’extérieur du Qubec et que le poids du Québec va décliner dans le Canada ? Dion en tirait une conclusion, qui prend aujourd’hui toute son actualité. Il proposait un amendement constitutionnel qui reconnaîtrait à l’Assemblée nationale du Québec « le devoir de protéger le caractère francophone de la province ». M’est avis que cela ne serait pas suffisant. Sur leur lancée unanime, les juges de la Cour suprême n’auraient qu’à conclure que la français est suffisamment protégé, à leurs yeux, par le Québec, et ouvrir des brêches comme ils viennent de le faire. La solution, outre la souveraineté, bien sûr, est de reconnaître la prédominance législative au Québec en matière de langue (et j’ajouterais, d’éducation, de culture et d’identité), puis de lui permettre d’utiliser la clause nonobstant pour court-circuiter la Cour suprême lorsqu’elle se met le nez dans ce dossier.

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Parisella vs Bush: « Mission impossible »

W a eu ce lapsus, à la fin de sa « conversation » avec John Parisella, au Reine Elisabeth ce jeudi. Interrogé sur ce qu’il regrettait dans son action présidentielle, l’ex-président a parlé de la bannière « Mission accomplie » affichée sur le destroyer USS Abraham Lincoln, le premier mai 2003, soit alors que l’invasion irakienne était terminée mais que la guerre civile ne faisait que commencer. Mais W s’est trompé. Il a parlé de « Mission impossible », reflétant plus exactement le degré de difficulté de son intervention irakienne. Mais mes pensées sont allées à son interviewer, John Parisella. D’abord, l’exercice était périlleux. D’après ce qu’a rapporté La Presse, Parisella devait rester dans un corridor défini par les organisateurs. Ensuite, il lui fallait être courtois mais crédible, ne pas débattre avec l’invité mais ne pas être obséquieux. Il faut aussi savoir de Parisella, que je connais bien, qu’il déteste la confrontation, en plus de ne pas être rompu à la technique de l’entrevue. Finalement, entre le moment où il a accepté la tâche et celui de l’accomplir, il est devenu Délégué général désigné à New York (il entre en fonction en novembre), ce qui lui impose un devoir de réserve envers une famille politique républicaine qu’il devra, lui le démocrate avoué, assidument fréquenter. Finalement Bush, qui faisait d’abord un discours, venait de livrer une performance très divertissante et de mettre une partie de la foule de son côté (de là ou j’étais, je dirais que le quart des 1400 personnes présentent n’applaudissaient jamais W). Bref, comment John s’en est-il tiré ? Je lui donne un B-. Contrairement à David Frost face à Nixon, rejetant le script prévu et posant d’abord la question la plus difficile, Parisella a commencé avec plusieurs balles molles qui ont grugé un temps précieux. Jamais il n’a abordé la question de la torture, ce pourquoi il perd tout un point. Se décidant d’aborder la question irakienne, John s’y est pris avec une telle délicatesse que Bush lui a fait de la main un signe qu’on pourrait traduire par « accouche! ». Il était pressé de donner sa version des faits. Parisella a ensuite vaillamment voulu contredire Bush plusieurs fois, commençant ses phrases par « but ». Bush a commencé à s’impatienter lui reprochant, avec humour mais n’en pensant pas moins, de commencer toutes ses questions par « but ». « Essayez de dire ‘et’ pour une fois » a dit l’ex-président. Parisella, toujours flegmatique, a voulu contester un argument présidentiel, affirmant vouloir répliquer (rebut) sur un point. « Ai-je entendu rebuttal » a ironisé Bush, mécontent que la conversation tourne au débat et identifiant — correctement — son interviewer comme un partisan démocrate. Le futur délégué général a terminé en posant quelques questions de bilan — de quoi êtes vous le plus fier ? que regrettez vous le plus ? La conversation arrivait à sa conclusion logique. Mais John semblait prendre goût à son rôle et avait toujours une question de plus. Alors Bush a pris les choses en main et a mis fin à l’échange, remerciant la foule et saluant de la main.

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Faut-il museler W ? Non !

L’ex-président Bush est en ville, aujourd’hui jeudi, à l’invitation de la Chambre de commerce. Devant l’Hôtel Reine-Elizabeth, des manifestants protesteront. Et il y a matière à protester : les politiques économiques de l’ex-président furent désastreuses. Il a, pour le moins, donné des signaux favorables au retour de la torture au mépris des conventions internationales et il a, en se fondant sur des motifs qui apparaissent comme mensongers, plongé l’Irak dans une guerre qui a fait 300 000 morts au bas mot. Mais les manifestants ont choisi de ne pas se limiter à, par exemple, demander qu’il soit accusé de crimes de guerre ou d’incitation à la torture. Ils ont décidé de le déclarer « persona non grata ». Leur position de principe est que W ne devrait pas prendre la parole à Montréal. Le Collectif Échec à la Guerre participe ainsi à une tendance assez fâcheuse qui pousse la protestation jusqu’à vouloir empêcher l’adversaire de parler. Peut-être vont-ils répéter leur exploit de septembre 2007 lorsqu’ils avaient acheté plusieurs places lors d’un événement organisé par le Cérium (dont je suis directeur exécutif) où l’alors ministre Maxime Bernier discourait sur la politique canadienne en Afghanistan, en ouverture d’un colloque où tous les points de vue s’exprimaient. Plutôt que de prendre les micros d’assaut pendant la période de questions pour mettre le ministre en difficulté grâce à des questions pointues (Bernier était assez mal préparé, il aurait certainement chuté), les militants ont préféré une stratégie de disruption de l’événement, donc d’atteinte à la liberté d’expression. La période de question venue, ils n’étaient plus là. J’étais déçu, on a raté l’occasion d’un bon débat. (Bon je sais ce que vous voulez savoir. Oui, Julie Couillard était présente. Non, elle ne portait pas la même robe que pour l’assermentation du ministre. Elle avait un col roulé. Satisfaits ? Alors je continue.) A la Chambre de commerce, il n’y a pas de période de questions, ce qui est dommage. Mais ma position est que, tant qu’il n’est pas condamné pour crimes de guerre, George W Bush est un citoyen libre de ses mouvements et de ses paroles et il a le droit de venir répéter ici les mêmes sophismes qu’il a employés pendant ses huit ans de gouvernement. Qu’il y ait, ce midi, des slogans, des pancartes et un symbolique lancer de souliers sur la photo de l’ex-président. Parfait. Mais s’il fallait que les militants tentent d’empêcher l’événement d’avoir lieu, ils n’agiraient pas comme des démocrates. On ne fait pas « Échec à la guerre » lorsqu’on choisit de manifester contre un droit, on fait échec à la liberté. La liberté d’expression. Voir aussi : Faut-il financer W ? Non ! et : Faut-il crucifier W ? Oui et non !

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Faut-il financer W ? Non !

Combien W est-il payé pour venir parler à Montréal ? On ne nous le dit pas. Son tarif officiel est de 150 000$ US. On attend 1000 personnes qui ont payé chacun jusqu’à 400$ pour l’entendre, pour une recette allant jusqu’à 400 000 $. Donc une très bonne affaire pour la Chambre de commerce… et pour Bush. La question est de savoir si, indirectement, des fonds publics sont utilisés pour financer cette venue. La réponse est oui. Le parterre de Bush sera essentiellement formé de compagnies ayant « acheté des tables ». Ces achats sont considérés fiscalement comme des dépenses admissibles, donc déductibles des revenus. Une fraction de cette dépense est donc assumée par l’État qui, sinon, empocherait davantage d’impôts de ces sociétés. Je m’insurge dans Pour une gauche efficace contre ce principe inique qui fait en sorte que les entreprises, et donc en partie l’État, paient pour les bons repas des membres de notre classe d’affaires. Lors du débat sur le déficit zéro, en 1997, j’avais suggéré, à titre de conseiller du premier ministre, de sévir contre cette inégalité de traitement, afin que chacun participe à la grande corvée fiscale. Après tout, les infirmières, les enseignants, les manœuvres ont beau parler boulot le midi à la cafétéria ou chez Tim Horton’s, jamais on ne paie leurs sandwichs. J’avais proposé que les employeurs ne puissent rembourser de repas que lorsqu’un invité de l’extérieur de la ville – client ou partenaire – est présent. Si on mange dans la ville où on travaille, et que l’employeur paie, ce devrait être un revenu. Imposable. Et si monsieur est en voyage d’affaires et qu’il veut la suite royale, grands dieux, qu’il la prenne ! Mais chaque dollar payé en plus du prix moyen d’une chambre est une dépense de confort personnel. S’il est remboursé, c’est un revenu, imposable. (La mesure est facile à appliquer, car les frais de représentation passent toujours par l’administration des entreprises.) Ma proposition fut accueillie avec une chaleur proche de celle de l’iceberg recevant le Titanic. A mon avis, si nos cadres d’entreprises souhaitent entendre Bush, qu’ils paient leurs places de leur poche. Ils en ont les moyens. Pour financer la venue de W, en plus de l’achat de tables, des compagnies, comme Ernst and Young, American Express et quelques autres (voir la liste en bas de la page, ici), ont payé pour « commanditer » l’événement. Cette dépense est aussi comptée comme admissible, faisant partie des frais de promotion de l’entreprise, donc elle génère un manque à gagner pour l’État. Je note avec plaisir qu’aucun fleuron québécois n’a voulu s’associer à l’événement. Ni Desjardins, ni Bombardier, ni la Banque nationale. Si j’avais été Échec à la guerre, j’aurais manifesté, en amont, contre les compagnies qui financent ainsi sa venue.

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Faut-il crucifier W ? Oui et non

A mon avis, ce qui fait tomber W dans le camp des maudits est son appui au moins tacite à la torture. Il n’en a pas, comme Dick Cheney, vanté ouvertement les mérites, mais il l’a voulue et l’a couverte. Il devrait, pour cela, répondre de ses actes, y compris devant les tribunaux et jusqu’en geôle. Pour le reste, s’il fut certes incompétent, il pourra plaider sur trois points des circonstances atténuantes: les raisons de l’invasion en Irak, son rôle dans la sortie du bourbier, son rôle dans la crise financière. Je les prends un par un: * Entrer en Irak. La possession, par Saddam, d’armes de destructions massives n’était peut-être pas la vraie raison de l’invasion, mais nous avons des raisons de croire que W y croyait vraiment. Aveuglement volontaire ? En tout cas les témoignages recueillis par Bob Woodward dans son livre State of Denial vont en ce sens. Même Oliver Stone, pas suspect d’être pro-Bush, adopte cette version d’un Bush atterré d’apprendre, après l’invasion, qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massives (voir les sources du film ici). * Sortir de l’Irak. Là, c’est l’autre livre de Woodward, The War Within, qui fait la différence. Après avoir été d’une incompétence absolue (et tragique dans ses conséquences humaines) dans la gestion de la période post-invasion, les militaires américains veulent quitter l’Irak sans la stabiliser. Presque seul, Bush impose à tous « The Surge », donc une augmentation ponctuelle de troupes et une nouvelle stratégie qui permet, enfin, le retour d’une situation de paix précaire, mais réelle, pour les Irakiens. *La crise financière. Il n’a rien fait pour l’éviter, c’est sûr. Mais sa responsabilité est totalement partagée avec l’administration démocrate de Bill Clinton. La meilleure pièce à conviction est tombée cette semaine, avec l’extraordinaire documentaire de Frontline, sur PBS: The Warning. Il démontre que les conseillers économiques de Clinton — Rubin, Greenspan, Summers — ont activement empêché la seule personne saine d’esprit sur cette question, la régulatrice Brooksely Born, de faire son travail en réglementant ce qui allait devenir les produits financiers toxiques. Bush n’a que suivi dans les traces de Clinton. (On peut voir l’émission en ligne ici.) Cela n’exonère pas Bush devant l’histoire, mais son avocat de la défense aurait tout de même deux ou trois choses à dire. La liste des raisons qui font que Bush était un mauvais président est longue. Même s’il avait été un bon président de droite, la liste de nos désaccords seraient nombreux. Je vais cependant emmener ici trois arguments