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La course électorale sur le Web

Depuis le début de la campagne électorale, Stéphane Gauvin, professeur titulaire au département de marketing de l’Université Laval, mesure le poids des chefs dans Internet à l’aide de 46 moteurs de recherche (Google, Exalead, AllTheWeb, etc.). Jean Charest domine ses adversaires presque partout ! Pourcentage de pages récoltées par les chefs des principaux partis dans Internet (8 décembre 2008) Jean Charest (PLQ) Mario Dumont (ADQ) Pauline Marois (PQ) Organes de presse 44,1 % 25,1 % 30,8 % Blogues 34,3 % 24,4 % 41,4 % Contenu généré par les internautes (ex. : Wikipédia) 55,6 % 21,3 % 23,1 % Images 64,6 % 15,3 % 20,1 % Vidéos 46,4 % 28,6 % 25,0 % Ensemble du Web 54,3 % 30,1 % 15,7 % Selon Stéphane Gauvin, il est normal qu’on trouve plus d’images, de vidéos et de mentions de Jean Charest sur le Web. Le premier ministre bénéficie du contenu mis en ligne depuis son arrivée au pouvoir, en 2003. Quant à son exposition dans les contenus générés par les internautes (Delicious, Twitter, etc.), il faut s’en méfier un brin. Le pourcentage peut varier grandement d’un jour à l’autre. La « webométrie » est une science perfectible. Et Stéphane Gauvin, qui récolte des données depuis le printemps, est le premier à le reconnaître. Le poids des organes de presse traditionnels dans Internet demeure néanmoins fiable. Stéphane Gauvin a testé son indice lors des élections canadiennes et américaines. « L’écart entre les résultats du vote et la place qu’occupaient les chefs dans les organes de presse par Internet, la veille du scrutin, était respectivement de 0,02 % et de 0,03 % ! », dit le chercheur. Si les élections avaient eu lieu hier, Mario Dumont récolterait donc 25,1 % des votes, deux fois plus que ce que prédisent les plus récents sondages ! Le chef de l’ADQ nous réserve-t-il une surprise, comme à la dernière élection ?

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En attendant « notre » Obama

Comme l’ensemble de la planète, le Canada tout entier a vibré au rythme des élections américaines et a applaudi la victoire historique du candidat démocrate Barack Obama. Les électeurs canadiens sont toutefois nettement moins enthousiastes à l’égard de leurs propres politiciens, constate le politologue Donald J. Savoie, de l’Université de Moncton. Titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en administration publique et en gouvernance, il dénonce la dérive autoritaire des chefs de parti, qui se comportent de plus en plus comme des monarques. La solution ? « Réformer notre système politique ! » L’actualité a joint Donald Savoie à son bureau de l’Université de Moncton. *** Stephen Harper et Jean Charest ont justifié leur décision de déclencher des élections par le besoin d’avoir un mandat fort pour affronter la tempête économique. Qu’en pensez-vous ? — Ils ont déclenché des élections parce que le moment leur était propice. Tant Harper que Charest savent qu’ils risquent d’affronter une situation économique difficile en 2009. Ils ont profité de la faiblesse de l’opposition pour marquer des points, pas pour lutter contre la crise ! De telles décisions électoralistes contribuent à nourrir la désillusion grandissante des électeurs. Est-ce que ça explique, en partie, le déclin du taux de participation des électeurs canadiens et québécois ? — Oui, mais ce déclin est aussi dû au manque d’enthou siasme soulevé par nos leaders politiques. Aux dernières élections fédérales, le taux de participation était d’environ 59 % et il ne sera sans doute pas beaucoup plus élevé aux élections du 8 décembre au Québec. Pourquoi les Américains se sont-ils rendus si nombreux aux urnes ? Parce qu’Obama a su électriser des millions d’électeurs. Au Canada, il y a très longtemps qu’on n’a pas vu de leaders inspirants. Le dernier à avoir eu un effet à la hausse sur le taux de participation était probablement Pierre Trudeau. Si on avait un Obama au Canada, le taux de participation grimperait. Les Québécois iront bientôt aux urnes pour la troisième fois en moins de trois ans. Notre système condamne-t-il nos élus à gérer à court terme ? — Oui. Ce phénomène n’est toutefois pas propre au Canada. On l’observe aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France, pour ne nommer que quelques pays. Et il est dû, en partie du moins, aux journalistes comme vous ! Les médias ont une influence extraordinaire sur les politiciens, qui veillent à ce que les manchettes du jour ou du lendemain leur soient favorables, et qui y consacrent énormément d’énergie. Ces derniers ne pensent plus à long terme, parce que le cycle rapide des sondages et des nouvelles nous plonge, dans les faits, dans une campagne électorale quasi perpétuelle. Les politiciens ne peuvent plus se permettre de « gérer » les médias sur une période de 12, 18 ou 24 mois. Bien des acteurs gouvernementaux estiment que les journalistes sont là pour les détruire et qu’il faut donc les combattre. Résultat, aussitôt que l’un d’eux formule une demande de renseignements au gouvernement, la machine politique en est informée à un très haut niveau. Tout un appareil de communication gravite autour du premier ministre et exerce une grande influence sur lui. Comment peut-on changer ça ? — Il n’y a pas de solution miracle. Les journalistes forment un rouage essentiel dans une démocratie. Mais les médias ont beaucoup changé. Prenez l’exemple de l’entrevue accordée par Stéphane Dion à CTV, à la fin de la dernière campagne électorale fédérale. Le réseau s’était engagé à ne pas diffuser la partie de l’entrevue au cours de laquelle le chef libéral avait eu de la peine à s’exprimer en anglais. Le directeur de l’information est revenu sur sa parole, soutenant qu’il était plus important de rendre l’entrevue publique. Cette diffusion a coupé net l’élan de Stéphane Dion. Il y a 20 ou 30 ans, les journalistes n’auraient pas agi de la sorte. Ainsi, les journalistes américains savaient que Roosevelt ne pouvait pas marcher. Ils savaient que John F. Kennedy avait des maîtresses. Mais ils n’en parlaient pas. Il y avait envers le pouvoir politique un certain respect. Aujourd’hui, les médias jouent les Woodward et Bernstein et cherchent un scandale à la Watergate plutôt que de se faire l’écho, tout en les critiquant, des politiques des partis. Les nouveaux médias ne font qu’accentuer ce phénomène, qui érode le pouvoir politique. Vous critiquez, dans vos livres, le pouvoir grandissant des premiers ministres au Canada. Pourquoi ? — Notre système politique, depuis une vingtaine d’années, est axé sur le chef du parti. Auparavant, autant dans les provinces qu’à Ottawa, les premiers ministres s’entouraient de vrais leaders. Les provinces de l’Atlantique avaient leur Roméo Leblanc, le Québec son Marc Lalonde, l’Ontario son Donald McDonald. Aujourd’hui, les premiers ministres se comparent à des empereurs ! Or, si les gens ne se reconnaissent pas dans cet empereur, s’ils ne s’identifient pas à lui, ils risquent de devenir désabusés par rapport à la politique. Ça alimente leur désenchantement. Cette tendance s’accélère-t-elle ? — Comme on dit en Acadie, « ça va de pire en worse ! » Ça a commencé sous Trudeau, ça ne s’est pas atténué avec Mulroney et c’est reparti de plus belle sous Chrétien. Quant à Harper, il est probablement le plus grand centralisateur du pouvoir de l’histoire canadienne. Essayez de trouver de vrais leaders dans son entourage ! Le chef domine tellement la scène politique qu’il ne reste plus de place pour les autres. Un journaliste a récemment demandé au ministre du Commerce international, Stockwell Day, s’il comptait participer à une mission commerciale en Chine. Il a répondu qu’il attendait la décision du bureau du premier ministre ! Les députés ont encore moins de latitude. Même les hauts fonctionnaires ont « pris leur trou ». À l’époque de Louis Saint-Laurent ou même de Trudeau, certains grands commis de l’État exerçaient une réelle influence et n’hésitaient pas à dire la vérité à leur patron, à remettre en question ses décisions. Voyez-vous le même phénomène dans les provinces ? — Oui, et c’est aussi le cas en Grande-Bretagne. Dans mon dernier livre, je compare les systèmes politiques des deux pays. Les similarités sont frappantes. Là-bas aussi, le système est devenu très centralisé, les fonctionnaires sont démoralisés, le premier ministre et son bureau prennent beaucoup de place, et les députés ne sont pas valorisés. Le taux de participation est beaucoup plus bas qu’il y a 20 ans. De moins en moins de gens deviennent membres de partis politiques. Ils se demandent, à juste titre, pourquoi ils le feraient. Ils savent qu’ils n’auront pas leur mot à dire dans l’élaboration des politiques de leur parti. Quelles solutions proposez-vous ? — Il faut réformer notre système politique et revoir de fond en comble la doctrine de la responsabilité ministérielle, qui, dans la Constitution, définit la façon dont les ministres fonctionnent au Parlement et encadre leurs relations avec les fonctionnaires. Il faut aussi donner une plus grande liberté aux fonctionnaires et définir dans la Constitution le rôle, les pouvoirs et les responsabilités du premier ministre, comme l’ont fait les Américains pour le président. Pour une raison obscure, on refuse d’encadrer les pouvoirs du premier ministre. Il est temps que ça change !

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Quand Sarkozy enterre De Gaulle

(Une version écourtée de ce texte fut publiée dans le quotidien Le Monde le 25 octobre 2008 et dans le quotidien Le Devoir. La version longue a été publiée sur le site du CÉRIUM et sur Vigile.net.) Il ne pouvait pas se taire. C’était plus fort que lui. C’est en répondant à un journaliste et en affirmant son amitié constante envers le Canada que le président a affirmé que, « franchement, s’il y a quelqu’un qui vient me dire que le monde aujourd’hui a besoin d’une division supplémentaire, c’est qu’on n’a pas la même lecture du monde ». Une division supplémentaire, donc l’indépendance du Québec. On a bien vu que la question posée, sur l’intensité de la relation France-Québec, l’agaçait. Impatient, il a affirmé avoir suivi « de très près » les évolutions récentes au Québec et au Canada. Lâchant le morceau, se libérant du carcan diplomatique que lui avait imposé ses conseillers et son aile gaulliste, il a ajouté que la France « est un pays qui rassemble et non pas qui divise ». Puis, pour se conforter avant de remercier, tout bien considéré, le journaliste de lui avoir posé la question lui permettant de se soulager, il ajouta : « je ne dois pas être le seul à penser ce que je viens de vous dire ». Le Québec a donc goûté à la méthode Sarkozy en affaires internationales. Un mélange d’impulsivité et d’opinions nourries par ses amis des milieux d’affaires. Une propension à sacrifier les équilibres stratégiques à long terme au profit du gain tactique immédiat. Car le remplacement du « vive le Québec libre ! » du Général de Gaulle par le « non à la division du Canada » de Nicolas Sarkozy s’est produit alors que ce dernier tentait de convaincre son hôte, le premier ministre conservateur Stephen Harper, de se joindre à lui dans son projet de sommet mondial sur la refondation du capitalisme. C’était sa tâche du moment. L’appui de Harper lui donnerait un argument supplémentaire, le lendemain, lors de sa rencontre avec George Bush. Or Harper, que le président Sarkozy tutoyait et appelait par son prénom pendant le point de presse, ne lui rendait pas sa politesse et restait rétif à toute idée de réformer le système international. Alors les états d’âme du Québec ne faisaient pas le poids dans la balance. C’est le fond de sa pensée. Mais d’où vient ce fond ? Chacun au Québec tourne son regard vers le financier Paul Demarais, un des invités au Fouquet’s le soir de la présidentielle. Nicolas Sarkozy en a dit, lui remettant la grand-croix de la Légion d’honneur en février : « si je suis aujourd’hui président, c’est en partie grâce à Paul Desmarais ». Le milliardaire québécois a résumé en juin à l’hebdomadaire Le Point son analyse du sujet québécois par ce non sequitur : « si le Québec se sépare ce sera sa fin, moi je crois à la liberté et à la démocratie ». Reste que M. Desmarais était également proche de Mitterrand et de Chirac, qui ont su chacun, malgré cette relation, bien jouer l’équilibre dans les rapports avec le Québec et le Canada. Les autres interlocuteurs canadiens du président – le premier ministre Harper, le premier ministre québécois Jean Charest – lui disent depuis deux ans que le projet indépendantiste est moribond pour ne pas dire trépassé, même si une majorité de francophones disent toujours, dans les sondages, y être favorable. Nul doute que le président a succombé à cette version des faits. On espère que les services diplomatiques français l’ont informé que les annonces du décès du mouvement indépendantiste jonchent l’histoire politique locale des 40 dernières années et sont souvent signes de sa prochaine résurgence. Pas plus tard qu’en 2005, une majorité de Québécois se disaient prêts à appuyer la souveraineté du Québec et l’éditorialiste fédéraliste le plus écouté, André Pratte, écrivait que « le Canada est toujours à une crise près de l’indépendance du Québec ». D’autant que le président est arrivé au Québec trois jours après une élection pancanadienne où les Québécois, pour la sixième fois consécutive, avaient élus une majorité de parlementaires indépendantistes. Reste que le gouvernement québécois du libéral Jean Charest, seul habilité à déclencher un référendum, est résolument pro-canadien et en début de mandat. La question de l’indépendance n’est donc pas d’actualité et le président savait que personne ne l’interrogerait directement sur la question. Son degré de difficulté était donc plus faible que celui qu’avaient du satisfaire ses prédécesseurs Giscard, Mitterrand et Chirac devant composer, eux, avec des gouvernements québécois indépendantistes. Sa déclaration a donc surpris tous les protagonistes. Le lendemain, les manchettes étaient assassines, déclinant le thème : « Sarkozy choisit l’unité canadienne ». La réaction des leaders canadiens était à l’avenant. « On est triomphants ! » a clamé le ministre conservateur Lawrence Cannon, heureux que M. Sarkozy ait donné une victoire diplomatique historique à son camp, lui qui pansait encore les plaies de sa récente déconfiture électorale (par leur vote, les Québécois ont privé les conservateurs d’une majorité au parlement fédéral). Le leader historique du mouvement indépendantiste, l’ancien premier ministre Jacques Parizeau, notait très justement qu’en exprimant ouvertement sa préférence, le président Sarkozy, l’élu le plus puissant du monde francophone, était allé plus loin dans le rejet de l’indépendance du Québec que ne l’avait fait le président américain Bill Clinton, l’élu le plus puissant du monde anglophone. Pendant la campagne référendaire sur la souveraineté en 1995, Clinton avait certes fait l’éloge du Canada et de la bonne relation canado-américaine mais, préservant l’avenir et résistant aux pressions d’Ottawa, il s’était gardé de dénoncer le projet indépendantiste. Surtout, il avait affirmé ce que M. Sarkozy a omis d’ajouter, c’est-à-dire que la décision revenait aux Québécois. Amant, comme il l’a dit devant l’Assemblée nationale québécoise, de « la rupture », Nicolas Sarkozy a en effet rompu avec une tradition patiemment entretenue depuis 40 ans. De Gaulle avait appuyé avec fracas l’avènement du « Québec libre », on le sait. Pompidou et ses successeurs ne se sont plus engagés sur ce terrain, en érigeant d’abord l’utile coupe-feu de la « non-ingérence ». En clair : nous n’exprimerons plus de préférence. Ils l’avaient complété par la « non-indifférence », euphémisme suggérant une affinité politique avec le parcours québécois. Puis, devant la menace croissante qu’un choix québécois pour l’indépendance se heurte à un refus de reconnaissance par le Canada, Giscard et ses successeurs ont poussé la non-indifférence jusqu’à indiquer quelle serait la posture française dans cette hypothèse. La France, ont-ils dit, « accompagnerait le Québec dans ses choix ». Le test serait survenu au soir du référendum de 1995, si les Québécois avaient voté majoritairement Oui – ils furent 49,4% à le faire, un résultat aujourd’hui contesté par de nombreux indépendantistes, puisqu’il est maintenant établi que le camp pro-canadien a alors enfreint l’esprit et la lettre de la législation sur le financement des campagnes. Le premier ministre canadien a révélé depuis qu’en cas de oui, il aurait immédiatement refusé de reconnaître ce choix. On sait aussi que le président Chirac aurait simultanément, par voie de communiqué, reconnu la décision québécoise, donc « accompagné le Québec dans ses choix ». On voit l’importance de cette police d’assurance. Elle donne du poids au Québec, même s’il décide de ne pas quitter le Canada. D’autant que sa position démographique au sein du Canada est en train de se rétrécir et que le premier ministre canadien actuel propose des réformes institutionnelles qui réduiront son poids politique dans la fédération. En improvisant donc sa réponse à Québec vendredi, Nicolas Sarkozy a cumulé « ingérence et indifférence ». C’est ce que titrait le lendemain le chevronné chroniqueur du quotidien Le Devoir, Michel David. Démontrant plus de tact que le président, la chef du Parti Québécois, donc leader des indépendantistes, l’ancienne vice-première ministre Pauline Marois, a voulu lui donner le bénéfice du doute et lui a envoyé le signal de rectifier le tir. Le président – en colère contre la presse québécoise plutôt que contre son propre écart, nous rapporte-t-on –aurait pu clore le débat en affirmant lui-même, avant de quitter le sol québécois, avoir été mal compris. Il aurait fallu qu’il jette du lest en reprenant la formule de ses prédécesseurs voulant qu’évidemment, la France accompagnerait le Québec dans ses choix. Ce conseil fut acheminé à son entourage, mais le président n’en avait cure. Il avait livré le fond de sa pensée. Avait effectué sa rupture. Que chacun se débrouille. Nul doute que le président Sarkozy, dont la priorité est le rapprochement avec le gouvernement canadien, voit d’un bon œil, dans ce cadre, la multiplication d’initiatives franco-québécoise. La signature, pendant sa présence, d’un accord inédit de reconnaissance réciproque des compétences entre professions en est une preuve tangible. On nous rapporte qu’en privé, M Sarkozy a averti Jean Charest qu’il était prêt à faire beaucoup pour le Québec, « mais sans antagoniser le Canada ». Or l’essentiel de la place aujourd’hui occupée par le Québec dans le monde, notamment son droit de siéger aux Sommets de l’Organisation internationale de la Francophonie, découle précisément du fait que les présidents Giscard, Mitterrand et Chirac ont prix le risque de refroidissements ponctuels avec le Canada pour élargir l’assise du Québec. Samedi et dimanche, il fallut que d’abord le sherpa du président, Christian Philippe, puis Alain Joyandet, secrétaire d’État chargé de la Francophonie, visiblement embarrassés par la controverse, tentent de recadrer les propos présidentiels, affirmant sans rire que les journalistes l’avaient mal compris. Puis, François Fillon lui-même fut mis à la tâche de réparer une partie des pots cassés, affirmant sur TV5 que la France ne serait « jamais indifférente au Québec ». A la décharge de ses conseillers, il faut dire qu’il n’était nullement question que le président aille aussi loin. Dans le texte qui lui avait été savamment préparé par Henri Guaino pour son allocution devant l’Assemblée nationale québécoise, il allait multiplier les déclarations d’amour pour le Québec, affirmant la nature « fraternelle » des rapports entre les peuples français et québécois, plus liants donc que la nature « amicale » de la relation franco-canadienne. Une gradation que lui avait soufflée Alain Juppé, inquiet au printemps dernier de la dérive pro-canadienne de M. Sarkozy. Les indépendantistes, dont l’auteur de ces lignes dans une lettre ouverte au président, s’étaient dits à l’avance satisfaits de cette reformulation, sachant qu’on atteignait probablement avec cette riche nuance la frontière de ce qu’on pouvait attendre de lui. Le président avait tout de même placé deux allusions transparentes dans le texte qu’il a livré aux parlementaires québécois. S’adressant à une assemblée dont, par exemple, la politique d’immigration est plus généreuse que la sienne, il a lourdement insisté sur l’erreur que constitue « le repliement sur soi ». Il est certain qu’il croyait parler ainsi des indépendantistes, dont les gouvernements ont pourtant été les principaux vecteurs de la présence internationale et du métissage du Québec. En conclusion, il a averti que la relation entre la France et le Québec ne peut être féconde qu’à « une condition, c’est qu’on la tourne vers l’avenir, cette alliance, et pas vers le passé. » Que de Gaulle se le tienne pour dit. Dans une entrevue au quotidien La Presse publiée le même jour, il avait conjugué au passé « l’époque des référendums sur la souveraineté du Québec », affirmant que « le contexte avait changé ». Il est intéressant de noter que, donneur de leçon sur le repliement sur soi, il n’avait eu aucun reproche à faire au premier ministre canadien et à son pays, dont la constitution réduit depuis un quart de siècle l’autonomie québécoise, notamment en matière d’éducation et de langue, contre le vœu et sans la signature de tous les gouvernements québécois successifs. Ceci n’expliquant pas cela, le verdict du président français fut net, le Canada est un grand pays qui, « par son fédéralisme, a décliné un message de respect de la diversité et d’ouverture ». Cette phrase a été reprise en par l’éditorialiste Pratte, déjà cité, dans un quotidien dont Paul Desmarais est propriétaire. Lucide, Pratte écrit pour s’en désoler que « peu de Québécois partagent l’enthousiasme exprimé par Nicolas Sarkozy pour le projet canadien » notamment parce qu’il existe peu de leaders pro-canadiens éloquents. « C’est peut-être cette absence de porte-parole forts qui explique la réaction dithyrambique des fédéralistes à la bombe lancée par M. Sarkozy : en quelques mots, il a mieux défendu l’idée fédérale que les fédéralistes québécois eux-mêmes ne l’avaient fait depuis belle lurette. » Mais tout cela n’est qu’effet secondaire. L’essentiel, pour le président, n’était pas que le Québec fut « libre » ou plus simplement « libre de ses choix ». L’essentiel était que Nicolas Sarkozy soit libre de donner son opinion, quelles qu’en soient les conséquences pour le rapport de force du peuple du Québec.

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Les néofédéralistes Québécois

Vingt-cinq ans après le départ à la retraite de l’ancien premier ministre libéral, le French Power – ou, en tout cas, ce qu’il en reste à Ottawa – est entre les mains d’une cinquantaine de souverainistes. Et ils sont voués à préserver le visage progressiste du Canada. Loin de s’en trouver indisposés, bon nombre de Canadiens sont soulagés. Ils voient dans la présence du Bloc québécois dans le 40 e Parlement une garantie que leurs valeurs libérales survivront au second mandat de Stephen Harper. Paradoxalement, le Bloc n’a jamais été aussi légitime dans le reste du Canada qu’au terme de la campagne 2008. Après avoir été la police d’assurance des Québécois pendant 15 ans, il est en voie de devenir celle des progressistes canadiens. L’histoire retiendra en effet que c’est le Bloc qui a sauvé le mouvement progressiste du Canada d’une défaite écrasante lors du scrutin du 14 octo-bre. Gilles Duceppe a réussi là où Stéphane Dion, Jack Lay- ton et Elizabeth May ont échoué.Mais elle retiendra également que Gilles Duceppe a remporté les deux tiers des sièges du Québec en promettant aux Québécois de se battre pour une vision de la justice sociale dans laquelle Pierre Trudeau se serait reconnu. À ce titre, le vote du 14 octobre s’inscrit davantage dans la logique du cassage du moule fédéraliste-souverainiste en cours au Québec depuis quelques années que dans celle d’un pas en avant dans la longue marche vers la souveraineté. On n’est pas ici devant un de ces retours de balancier qui ont toujours ponctué le débat national québécois dans le passé. Au contraire, si le Bloc québécois n’avait pas mis son discours souverainiste en veilleuse pendant la campagne fédérale, il se dirigeait vers une défaite aussi cinglante que celle qui a été infligée au Parti québécois en 2007. Dans les faits, Gilles Duceppe a réussi à occuper, sur le plan fédéral, le terrain sur lequel Jean Charest s’est progressivement installé, sur la scène québécoise, depuis le dernier scrutin. Contrairement à Pauline Marois, le chef du Bloc était à la tête de la seule formation fédérale susceptible d’endiguer la montée de la droite conservatrice au Québec. Et il a réussi (avec l’aide du chef conservateur lui-même) à rendre Stephen Harper beaucoup plus menaçant que Mario Dumont ne le sera jamais – surtout dans l’état actuel de l’ADQ. Sous le couvert d’un score final peu remarquable au Québec, le Parti libéral du Canada a lui aussi délaissé ses vieux dadas à l’occasion de ce scrutin, pour commencer à s’inscrire dans un paradigme québécois davantage axé sur la lutte entre progressistes et conservateurs. À l’issue de la campagne, libéraux et bloquistes ne sont plus autant les frères ennemis d’hier que les alliés ponctuels de demain. On l’a vu aux débats des chefs, où Gilles Duceppe et Stéphane Dion se sont entendus comme larrons en foire pour contrer Stephen Harper. Ils rentrent aux Com-munes avec le mandat de mener le même combat. Cela explique pourquoi, contre bien des attentes, les Québécois n’ont pas rejeté Stéphane Dion le 14 octobre. Les sondages ont révélé qu’il avait été le grand gagnant du débat en français. Et en bout de course, le Québec a été la seule province, avec Terre-Neuve, où le vote libéral a nettement augmenté. Mais le chef du PLC n’a pas passé la rampe dans le reste du Canada. S’ils veulent ramener leur parti dans l’antichambre du pouvoir, les libéraux ne peuvent pas faire l’économie d’une campagne au leadership et d’une réflexion sérieuse sur leurs orientations. Dans la coquille vide qu’est devenu le PLC, l’absence québécoise n’est qu’un problème parmi beaucoup d’autres. Selon toute vraisemblance, le Parti libéral a atteint son plancher dans le vote populaire le 14 octobre, mais le NPD, lui, s’est heurté à un plafond. Malgré ses meilleurs efforts, il ne réussit toujours pas à franchir la barre des 40 sièges. Le Parti conservateur et les verts ont davantage profité de l’érosion du vote libéral que Jack Layton. Et aujourd’hui, comme il y a 20 ans, le théorème qui veut que plus le NPD est fort, plus les conservateurs sont gagnants, est encore valable. Sans le Québec, il n’y aura pas de gouvernement progressiste de sitôt à Ottawa. Mais si les libé-raux, le NPD et les verts s’entê-tent à s’empêcher les uns les autres de coaliser le vote pro – gressiste dans le ROC, le Canada aura besoin du Bloc pour encore bien longtemps.

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Monsieur le président…

Cette lettre signée conjointement par Louise Beaudoin et moi-même, fut publiée dans La Presse et dans Le Devoir le 17 octobre 2008 Monsieur le Président, Le 400e anniversaire de la fondation de Québec est une année à plusieurs égards symbolique. Votre présence enverra un signal important quant aux orientations que la République française entend adopter pour la suite des choses. Vous avez exprimé le désir de reformuler la politique de vos prédécesseurs envers le Canada et le Québec de manière à pouvoir intensifier vos rapports avec l’un et l’autre. Nous vous avons d’abord entendu mettre sur un pied d’égalité l’attachement de la France envers le Canada et envers le Québec. Vous avez plus récemment précisé votre pensée, en affirmant que la relation avec le Canada était amicale et celle avec le Québec, fraternelle. Ayant eu l’honneur de participer, l’une à divers titres dont celui de ministre des Relations Internationales, l’autre à titre de conseiller diplomatique, aux équipes du Parti Québécois qui ont gouverné le Québec pendant 17 des dernières 28 années – Parti qui a une chance raisonnable de former à nouveau le gouvernement d’ici la fin de votre présent mandat – nous prenons la plume aujourd’hui pour vous exposer directement l’enjeu qui se cache derrière les formules. Il est arrivé que des présidents français signalent que la France serait aux côtés du Québec si, un jour, une majorité de Québécois ayant choisi l’indépendance, le Canada refusait de reconnaître cette décision. S’adressant à des souverainistes ( au sens québécois du terme) ces prises de position sont bienvenues. Mais nous pratiquons suffisamment la realpolitik pour savoir qu’il appartient à chaque président de réitérer cette position ou, notamment lorsque les souverainistes ne sont pas au pouvoir à Québec, de s’abstenir d’aborder la question. Nous souhaitons cependant attirer votre attention sur une dimension différente mais essentielle de la politique française telle que pratiquée à l’endroit du Québec depuis maintenant près d’un demi-siècle, dimension qui dépasse la simple – et déjà significative – affirmation que la France et le Québec ont des liens directs et privilégiés. De l’ouverture d’une Délégation générale du Québec à Paris avec statut de quasi-ambassade en 1962 jusqu’à l’organisation d’une visite conjointe au Mexique entre l’actuel Premier ministre Jean Charest et son homologue Jean-Pierre Raffarin en 2004, on compte par douzaines les initiatives qui ont jalonné l’affirmation de la présence internationale du Québec mais qui furent réalisées contre le vœu du gouvernement canadien et de sa diplomatie. N’eut été de la décision des autorités politiques françaises, de droite comme de gauche, de demeurer des alliés fidèles du Québec au risque de froisser ponctuellement le Canada, le Québec ne serait pas membre de la Francophonie politique et il n’aurait pu davantage devenir co-auteur de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’UNESCO adoptée en 2005. Les obstacles posés par le Canada vont des questions géopolitiques à la gestion de chaque détail. Ainsi, sans la fermeté de la France, le premier ministre René Lévesque n’aurait pas reçu la légion d’honneur des mains du président Valery Giscard d’Estaing, le Québec n’aurait pas été l’invité d’honneur du Salon du livre de Paris en 1999, le Premier ministre québécois aurait du n’occuper qu’un strapontin aux obsèques du président Mitterrand. Nous vous épargnons la liste complète, Monsieur le Président, elle est longue et fastidieuse. La constance de l’appui de la France sur mille détails cumulatifs a pour beaucoup rendu possible la personnalité internationale actuelle du Québec et empêché des reculs, comme lorsque le gouvernement canadien a voulu, avant le Sommet de la Francophonie de Moncton, empêcher le Québec de siéger dans des comités de la Francophonie dont les recommandations devaient être relayées ensuite dans d’autres organisations internationales. L’État fédéral canadien, dont la constitution, non ratifiée depuis un quart de siècle par le Québec, ne reconnaît pas l’existence d’une nation québécoise, estime qu’il est de son seul droit de représenter le Canada tout entier et récuse la position unanime de tous les partis politiques québécois à l’effet inverse. Cependant, grâce à la fermeté de vos prédécesseurs et notamment aux membres de votre famille politique, Monsieur le président, le Canada a graduellement accepté de vivre avec cet irritant. On ne peut d’ailleurs imaginer le nombre d’objections supplémentaires qu’aurait soulevé le gouvernement canadien s’il avait eu l’assurance que la France resterait neutre sur ces questions. S’il fallait qu’une reformulation de la position française signale une neutralité nouvelle de la France – ce que vos récentes déclarations semblent écarter – il ne fait aucun doute que la diplomatie canadienne, ayant désormais le champ libre, ne veuille faire reculer durablement le Québec. On peut penser, Monsieur le président, que ce ne serait pas nécessairement l’attitude du gouvernement Harper. Mais le ministère des Affaires étrangères canadien démontre une grande constance dans sa volonté de, comme on le dit ici, « remettre le Québec à sa place », quel que soit le gouvernement. Nous avons par exemple vécu, lors du précédent gouvernement d’obédience libérale, une offensive multiforme pour faire reculer le Québec sur le plan international, au point de longuement bloquer le renouvellement d’une entente France-Québec sur l’entraide judiciaire qui n’avait posé aucun problème 20 ans plus tôt. Les formules utilisées par vos prédécesseurs, « ni ingérence, ni indifférence » ou « l’accompagnement » du Québec dans ses choix, furent des euphémismes qui ont conceptualisé, annoncé et balisé les actions des gouvernements français. Cette langue fabuleusement riche que nous avons en partage recèle certainement cent autres façons d’affirmer l’engagement de la France en faveur du rayonnement québécois dans le monde. En affirmant que la relation France-Québec est fraternelle, et non seulement amicale, vous exprimez cette sensibilité. Nous serons évidemment heureux d’applaudir toute autre reformulation en ce sens qui n’affaiblirait aucunement le Québec et contribuerait, comme dans le passé, à faire entendre dans les enceintes internationales une voix que nous avons la faiblesse de juger originale, constructive et bénéfique à toute la Francophonie. Veuillez accepter, Monsieur le Président, l’expression de nos plus distingués sentiments, Louise Beaudoin Ancienne Ministre des Relations internationales du Québec Jean-François Lisée Ancien Conseiller aux affaires internationales du Premier ministre du Québec

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La publicité présidentielle de Kennedy à Obama

On trouvera ici la présentation d’une émission d’une heure, présentant plusieurs publicités présidentielles, produites en 2008 pour le Cérium et le Canal Savoir. On peut la visionner ici (il faut appuyer sur le carré blanc — arrêter — puis sur play.)

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Tueurs en Syrie Politique

Tueurs en Syrie

Dans La coquille, l’écrivain Moustapha Khalifé décrit la prison et les camps syriens, ses bourreaux et ses leçons de vie.

Attention, voici Chapleau ! Politique

Attention, voici Chapleau !

Que serait une campagne électorale sans les caricatures mordantes de Chapleau et les commentaires décapants de Gérard D. Laflaque ? Portrait d’un artiste qui a su jeter un pont entre la presse écrite et la télé.

« Harper ment effrontément » Politique

« Harper ment effrontément »

Le premier ministre n’offre qu’une francophilie de façade, dit le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe. Qui déplore le recul du français dans l’armée, dans la fonction publique, à Air Canada…

Un vote pour la planète ? Politique

Un vote pour la planète ?

Effrayés à l’idée de voir les conservateurs former un gouvernement majoritaire à l’issue des prochaines élections, des environnementalistes lancent un site Web pour aider les électeurs à voter « stratégiquement ».

Politique

Appliquer le principe de précaution à nos finances

(Voici le chapitre que j’ai consacré à la dette dans mon ouvrage Pour une gauche efficace de l’automne 2008) Faut-il s’occuper de la dette québécoise ? Le sujet provoque un important débat à gauche où on le voit comme l’épouvantail derrière lequel se cache le programme de rétrécissement de l’État de la droite. Un soupçon plus que légitime. Jacques Parizeau estime pour sa part que la situation de l’endettement québécoise, reste sous contrôle et que les sommes qu’on peut dégager devraient être mieux investies dans le développement économique et social que dans le remboursement d’une dette dont le poids relatif, par rapport à la richesse nationale, baisse. « Répandre la hantise de la dette publique fait maintenant partie de la psychologie collective, expliquait-il aux HEC en 2007. Cela passera, on l’espère, parce qu’il pourrait y avoir là un frein aux investissements nécessaires dans l’éducation et la compétitivité des entreprises. » Je ne suis pas en position de contredire l’incarnation du savoir économique qu’est M. Parizeau. Mais si on pouvait faire les deux ? Investir dans l’éducation et la compétitivité, tout en réduisant la dette ? Un second débat, très chiffré celui-là, porte sur le poids supplémentaire réel qu’imposera au Québec le défi démographique et le vieillissement de la population. Pour leur livre de 2006 Agir maintenant pour le Québec de demain, l’économiste Pierre Fortin et le fiscaliste Luc Godbout ont calculé que si le Québec avait, aujourd’hui, la population vieillie que l’on connaîtra dans quelques années à peine, soit en 2030, il manquerait au budget du Québec 15 milliards de dollars pour couvrir ses coûts supplémentaires. Soit un trou de 25% du budget. Ils en concluent que la constitution d’un Fonds de secours est essentielle pour assumer ce choc. L’économiste de gauche Louis Gill, de l’UQAM, leur a répondu avec aplomb que ce calcul est fautif, car il ne prend pas en compte l’hypothèse d’une augmentation plus rapide de la productivité, donc de la richesse nationale, d’ici là. Un changement mineur dans les prédictions donnerait, sur 25 ans, des résultats complètement différents. Rembourser la dette, note-t-il, est d’un coût prohibitif. Mieux vaux investir les marges disponibles dans les infrastructures et les autres déterminants de la richesse pour s’assurer les moyens d’assumer, en 2030, les défis supplémentaires. Tout cela est vrai. Mais l’édifice semble fragile. Une montée soudaine des taux d’intérêts serait nuisible à nos finances : une hausse d’1% nous couterait immédiatement 330 millions de plus par an, 1,2 milliards par an à terme. Multipliez par 2, 4, 6…. De plus, il y a ces dépenses imprévues qu’on ne saurait chiffrer : les coûts du choc énergétique et du choc écologique. Il me semble que les tempêtes qui s’annoncent devraient nous conduire à adopter le principe de précaution, un principe cher à la gauche, face à nos dépenses publiques. Mais je me rends : il ne faut pas rembourser la dette. Du moins pas tout de suite. Mais il faut en relativiser le poids en constituant un fonds de réserve. Pour deux raisons, en plus de celles déjà évoquées. Parce que ceux qui proposent un démantèlement de l’État et se font les apôtres des privatisations et PPPs généralisées s’appuient sur la lourdeur de la dette québécoise pour faire assumer par le privé, plutôt que par l’État, l’endettement nécessité par les immobilisations. Un État moins endetté, ou un État qui détient un important fonds de réserve, n’a pas à céder aux PPPs ses grands travaux, pour déporter l’endettement supplémentaire sur ses partenaires et éroder ainsi la force et la cohésion de son service public. Finalement, parce que je suis indépendantiste. Ce n’est pas l’endettement du Québec/province qui le rend vulnérable. C’est en héritant de sa part de la dette canadienne que le Québec deviendrait financièrement un des cancres de l’OCDE. Après un Oui, le Québec doit s’engager sur les eaux internationales en ayant solidifié sa coque financière, ou en ayant démontré une ferme volonté de le faire. Mieux nous serons engagés dans la constitution d’un fonds de précaution qui contrebalancera l’existence de notre dette, mieux nous pourrons réussir la transition économique vers la souveraineté. Le Fonds doit être conçu de façon à constituer une réserve en cas de coup dur. Le gouvernement devrait pouvoir y puiser, selon des critères précis, pour préserver le filet social en cas de récession ou parer à une augmentation rapide des coûts de santé. Il pourrait également choisir de rembourser une portion de la dette en cas de hausse subite des taux d’intérêts. Mais il agirait comme une assurance. Donnons 2010 comme date de départ. J’ai déjà réduit de 32 milliards la dette québécoise par la vente de 25% des actions d’Hydro-Québec[1]. Ce paiement a libéré, chaque année pour toujours, près de deux milliards de dollars annuels supplémentaires pour les efforts d’éducation et sociaux dont j’ai déjà parlé. Mais il a déjà réduit considérablement la dette québécoise. Il n’a cependant pas créé de fonds de réserve : appelons-le, pourquoi pas, le Fonds des générations, le nom déjà choisi pour le Fonds existant. En 2010, le Fonds aura déjà cumulé 2 milliards 745 millions. Voici comment un gouvernement de la gauche efficace pourrait procéder pour la suite. Le Fonds des générations : une idée de gauche Le Fonds des générations mis sur pied par le ministre des Finances, Michel Audet, est intéressant dans sa forme. Mais sait-on qu’il reprend une idée venue de la gauche ? Elle fut avancée lors du sommet économique de 1996 par le Fonds de solidarité de la FTQ, reprenant lui-même une proposition de l’ancien président de la CSN, M. Norbert Rodrigue. (Ils l’appelaient « Fonds du patrimoine »). Si le gouvernement Bouchard avait, à l’époque, accédé à la proposition syndicale, nous disposerions aujourd’hui dans le fonds d’une somme de plus de 4 milliards, donc davantage que ce qu’on compte actuellement dans le Fonds créé par le gouvernement Charest. Or chacun a vu que la proposition Charest est à la fois trop timide et fondée sur une entourloupe. Beaucoup de Québécois ont peine à comprendre comment une ponction de 500 millions par an peut-être opérée sur le budget d’Hydro-Québec sans que cela se traduise par une augmentation de tarif. Le PDG d’Hydro, M. Thierry Vandal, nous assure qu’il n’en est rien et que les profits globaux d’Hydro allaient se gonfler de cette somme, que l’État pourra alors utiliser. Il n’y a pas de raison d’en douter. Mais les consommateurs peuvent en conclure que ce 500 millions aurait pu être utilisé pour réduire, ou freiner la hausse, des tarifs. Comme beaucoup de choses entreprises par le gouvernement Charest, ce n’est pas net. Or un effort collectif pour une cause aussi importante et difficile que la constitution d’un fonds de réserve ou de précaution doit être fondé sur la clarté, pas sur le doute. L’effort doit également être correctement réparti. Ce Fonds a pour objectif de protéger et de profiter à tous les Québécois. Il est donc normal que tous y participent. J’estime qu’on devrait proposer d’alimenter ce Fonds à partir de trois bassins : 1) Pour un tiers, des citoyens en général : Le gouvernement Harper a réduit de 2% le niveau de la TPS, ce qui fut la mesure la moins efficace possible pour donner du tonus à l’économie. Cette baisse a-t-elle été répercutée aux consommateurs ? Difficile à dire. La Banque du Canada et Statscan posent l’hypothèse que la baisse de 2% a fait diminuer les prix de 1,12%. Un autre économiste avance 0,8%. Les commerçants ont-ils gardé pour eux une partie de la baisse (le billet de cinéma à 12 ou 14$ n’a pas bougé) ? Ont-ils anticipé une augmentation de prix de 2% déjà prévue ? Mystère. Une baisse d’impôt aurait été claire, nette et précise, comme l’ont dit tous les économistes. Le gouvernement Charest, en tous cas, a manqué l’occasion d’occuper ce champ fiscal en augmentant de 2% la TVQ. Mieux vaudrait tard que jamais. En s’y engageant, le Québec récolterait 2,6 milliards de dollars de plus par an. La gauche efficace le partagerait en trois parts : Il mettrait un peu plus de 15% de la somme (400 millions par an, indexés) au Fonds des générations. Il contribuerait environ 40% de la somme (1,1 milliards) en réduction l’impôt des particuliers, car c’est la meilleure façon de réduire le fardeau fiscal et de contribuer à la maîtrise de coûts de production compétitifs. Il corrigerait donc l’erreur économique (électoraliste) des conservateurs fédéraux en réduisant mieux le fardeau fiscal. Il investirait la portion restante (1,1 milliards, indexée) en éducation, selon les priorités déjà mentionnées. (Notons que la hausse de TVQ nécessitera un ajustement correspondant au remboursement de TPS-TVQ aux contribuables à faibles revenus, pour un effet nul sur eux[2].) 2) Pour un tiers, de l’entreprise : La constitution du Fonds, en réduisant la pression sur la disponibilité du capital, aura un léger effet bénéfique sur les taux d’intérêt, donc sur la capacité d’emprunt, donc sur les coûts de production des entreprises. Il est de toutes façons normal que les entreprises – nullement touchées par cette opération TVQ, mais dont les salariés profiteront d’une baisse d’impôts qui permettra une progression plus lente des salaires, donc un second effet bénéfique sur les coûts de production – participent à l’effort, elles qui le réclament avec force. Une seconde somme de 400 millions par an, indexée, serait donc à percevoir du milieu des affaires. Comment concilier cela avec l’objectif, discuté plus tôt, de mieux favoriser la compétitivité des entreprises exposées à la concurrence internationale ? D’abord en soulignant qu’il est une erreur de faire disparaître la taxe sur le capital sur les institutions financières, qui n’en n’ont nullement besoin. Maintenant que cette abolition est en cours, il est intéressant de lire ce qu’avait à dire la FTQ en 1996 au sujet du financement du fonds proposé : Nous croyons que les institutions financières devraient faire l’objet [d’une] taxe dédiée. En effet, les institutions financières et les grands portefeuilles détenteurs d’obligations gouvernementales, grâce aux rendements élevés générés par les hauts taux d’intérêt en vigueur pendant les années quatre-vingt, ont largement bénéficié de l’accroissement de la dette. Pendant ce temps, les Québécois et les Québécoises contribuaient Compte tenu des profits déjà faramineux, à l’époque, de l’ensemble des institutions financières, la FTQ proposait une taxe dédiée qui à la hauteur de 200 millions, par an, en 1996, ce qui ne mettrait, disait-elle avec raison, « nullement en danger la compétitivité » de ces institutions. Pendant la campagne électorale de 2007, André Boisclair, qui ne fut pas le plus gauchiste des chefs du PQ, proposait certes d’abolir la taxe sur le capital, mais pas sur les institutions financières : ce don qu’il estimait à 350 millions par an aux institutions financières lui paraissait, à bon droit, inacceptable. Depuis, la crise des subprimes a fragilisé certaines de nos institutions financières, alors que la hausse des prix pétroliers a fait exploser les profits des compagnies pétrolières. Je proposerais donc de couvrir les 400 millions venant de l’entreprise à partir de trois sources : une ponction sur les secteurs financiers et pétroliers pour compenser l’abolition de la taxe sur le capital les concernant, puis une augmentation de la tarification des services gouvernementaux aux entreprises, pour en refléter le coût réel, avec un léger profit pour l’État. 3) Pour un tiers, de l’État et des syndiqués du secteur public J’ai décrit dans un chapitre précédent comment les artisans du service public peuvent être mobilisés pour augmenter le rendement et la productivité de leurs services, tout en en empochant une partie du bénéfice. L’État en serait le principal bénéficiaire et ce sont de ces gains qu’on devrait viser à dégager une troisième somme de 400 millions de dollars, donc d’environ 0,7% du budget de dépenses du Québec, pour la verser également au Fonds. Comme les deux autres, la somme serait indexée. 4) Un « quatrième tiers » (difficilement quantifiable) proviendrait d’un effort accru de lutte contre le travail au noir et l’évasion fiscale. Lier le paiement de ces sommes à la réduction de la dette est doublement efficace : symboliquement, et pour lever les dernières inhibitions dans la lutte contre les fraudeurs. Pour les fins de notre calcul, j’établirai à 100 millions le revenu supplémentaire provenant de cette source pour l’an un et l’indexerai par la suite. Il s’agit d’un objectif timide. La lutte contre le travail au noir mené par Revenu Québec a cru de 100 millions par an au cours des trois dernières années, soit de 1,7 milliard en 2005/06 à 2 milliards en 2007/08. Il s’agirait, ici, d’ajouter 100 millions à cette tendance. Le financement équitable du Fonds des générations Contribution Montant Mesure Le tiers des citoyens 400 millions Le Québec reprendrait, via la TVQ, les 2 points de TPS réduits par Ottawa, soit 2,6 milliards. 1,1 milliard reviendrait en baisse d’impôt, 1,1 en investissement en éducation, le reste, 400 millions, au fonds Le tiers des entreprises 400 millions Le Québec reprendrait à hauteur de 350 millions le cadeau fait aux institutions financières et pétrolières en abolition de la taxe sur le capital. Le 50 millions restant viendrait de la tarification à coût réel des services gouvernementaux aux entreprises. Le tiers de l’État et de ses artisans 400 millions En partageant avec les artisans du secteur public les fruits des gains de productivité, cette contribution équivaudrait à 0,7% des dépenses de programme de l’État La contribution des fraudeurs 100 millions La lutte contre la fraude fiscale génère 2 milliards par an, en hausse annuelle de 100 millions. On vise ici une autre 100 millions supplémentaire. Total 1,3 milliard Cela signifierait donc un dépôt annuel de 1,3 milliard par an dans le Fonds. Une évaluation fondée sur une prédiction de rendement de la CDP conservatrice à 9,4 % (rendement moyen des dix dernières années de la CDP, utilisé par le budget Charest), un taux d’inflation de 2% permet de prévoir un actif cumulé, 20 ans après sa constitution, de 104 milliards de dollars, contre une dette qui serait alors de 175 milliards. Il faut appliquer à la dette québécoise et à son PIB les prévisions à long terme émises en 2002 par le Conference Board (et qu’on les prolonge, suivant la tendance indiquée), on constate que le remboursement (même théorique), après 20 ans, d’une part de la dette avec le Fonds réduirait le ratio dette/PIB du Québec de 32% sans le Fonds à 13 % avec le Fonds – en supposant qu’on n’ait fait aucun retrait dans l’intervalle pour protéger le filet social. Sans pouvoir présumer de l’évolution à long terme des ratios dette/PIB des autres provinces et autres nations de l’OCDE, les mesures actuelles montrent qu’au niveau de 13%, le ratio québécois serait parmi les plus faibles au Canada (la moyenne est de 25%) et le deuxième plus faible des pays de l’OCDE (où la moyenne est de 48%). Ce serait presque trop ! Mais nous n’avons pas encore monté toute la côte. Nous n’avons calculé que la dette de la province de Québec. Il faut y ajouter la part québécoise de la dette québécoise pour avoir une idée complète de notre niveau d’endettement. Quelle est notre part de la dette canadienne ? 18,2% selon les calculs des Finances du Québec souverain (reprenant ceux de la Commission Bélanger-Campeau). Une fois cette addition faite, le rapport dette/PIB d’un Québec souverain passerait, dans 20 ans, de 45 % sans le Fonds à 26 % avec le Fonds. À 26 %, le rapport dette/PIB d’un Québec souverain en ferait, aux niveaux actuels, le 7e pays le moins endetté de l’OCDE, (sur 30, après le Luxembourg (2%) et l’Australie (8%)) la moyenne étant de 48%. Cela en ferait également un pays moins endetté que n’importe lequel des pays du G7 (sauf peut-être le Canada à ce moment-là), dont le niveau moyen du rapport dette/PIB est en ce moment de 63 %. Comme l’a noté le ministère québécois des finances, la constitution d’un Fonds a un effet bénéfique bien avant son échéance. La cote de crédit du Québec s’en trouverait améliorée, ce qui diminuerait les coûts de financement de la dette (et des autres dettes publiques québécoises : Hydro, villes, commissions scolaires) dans l’intervalle, générant au bas mot des dizaines de millions de dollars d’économie pour l’État. Impact des dépôts au Fonds des générations, après 20 ans Dette totale du Québec Richesse totale (PIB) Ratio dette/richesse Actifs du Fonds Ratio dette/richesse avec le Fonds Dette du Québec province 176 milliards 543 milliards 32,4% 104 milliards 13,2% Dette Québec+sa part du Canada 244 milliards 543 milliards 45% 104 milliards 25,8 % Maintenant que ce calcul est fait, on voit bien que l’augmentation de la solidité économique du Québec est faisable, sur un délai relativement court : 20 ans. Les sommes en jeu sont telles que, dans la mesure où on retient la proposition du dépôt de 32 milliards venant de la privatisation partielle d’Hydro, on peut concevoir une ponction moins forte des trois bassins visés (200 ou 300 millions par an plutôt que 400), ou une période d’effort plus brève (10 ans plutôt que 20) pour ne viser qu’un ratio de 30 ou 35%, plutôt que le 26% qui ferait du Québec une étoile financière[3]. Mais on chipote. Ce sera un vrai débat de riches. Mon intention ici est de démontrer comment la chose est possible et comment on peut rendre le Québec complètement solide, pour le maintenir aussi solidaire qu’on le souhaite. Dans cette formule, chacun contribue, chacun gagne, la maison fiscale du Québec est remise en ordre pour des générations et prête à subir les chocs à venir et à relever le plus grand de ses défis : la souveraineté. (Ajout: dans un autre chapitre du livre, Mieux harnacher nos énergies, je montre comment un changement de tarification de l’électricité, sans appauvrir un seul Québécois, provoquerait une explosion de la valeur d’Hydro Québec, qui passerait de 35 à 130 milliards. Cela aurait pour effet de réduire d’autant la dette nette du Québec et, si on l’ajoutait aux mesures proposées ici, de la faire complètement disparaître.) [1] Voir le chapitre V : Mieux harnacher nos énergies [2] Bizarrerie, les gouvernements fédéral et québécois n’ont pas modifié à la baisse le remboursement de TPS/TVQ au moment de la baisse de 2 points. Les revenus faibles ont donc, théoriquement, davantage de remboursement qu’auparavant. La difficulté tient au niveau fixé pour ce remboursement, qui est contestable et contesté. [3] Pour les intéressés : si on réduisait la contribution de chacun des trois bassins à 300 plutôt que 400 millions, le résultat sur 20 ans serait un rapport dette/PIB de 17% pour la province et de 29,5% pour un Québec souverain. A 200 millions, le résultat serait de 18% pour la province et 29,5% pour le pays. Je suis plutôt favorable à un effort plus important (400), quitte à ce qu’il soit plus court dans le temps.