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L’habit fait-il le PM ?

1. Éviter les chaussures trop massives. Choisir plutôt un modèle un peu plus effilé sans être pointu. Ses chaussures devraient toujours être bien astiquées. 2. En plus d’ajouter une touche de couleur, une pochette à la poche poitrine du veston permettrait d’attirer le regard vers la carrure plutôt que vers le ventre. 3. Ses pantalons sont souvent trop courts et trop étroits à l’ourlet. Un pantalon plus droit équilibrerait sa silhouette. Ourlet étroit + veston court = silhouette en cône (ou en cornet de crème glacée). 4. Pour une allure décontractée, privilégier des matières ayant plus de corps (comme le suède ou le cachemire). 5. Éviter de remplir les poches du pantalon. 6. Attention à l’ajustement du col de la chemise décontractée : on remarque qu’il a tendance à bâiller, ce qui contribue à créer une apparence négligée. 7. Éviter les plis disgracieux qui mettent l’accent sur son ventre en optant pour des boutonnages légèrement plus bas. 8. Même si la tendance est au veston un peu plus court, il aurait avantage à adopter une longueur classique. 9. Vu son visage carré, il devrait éviter les pointes de col très espacées et les noeuds de cravate trop volumineux. 10. Amincir sa silhouette avec des couleurs foncées. 11. Moderniser son allure en osant la couleur (préférablement les tons de la saison) pour les cravates. 12. Oublier le cheveu plat et la raie sur le côté (qui le vieillit et lui donne un air sévère), et porter ses cheveux légèrement relevés et texturés afin d’équilibrer son visage. Leur constat : – Stephen Harper a une image trop traditionnelle. – Il a l’air coincé. – Il manque de dynamisme. – Il semble plus à l’aise dans ses tenues habillées qu’en tenues décontractées. – Bref, il donne l’impression de mener une vie bien rangée comportant peu de loisirs et de fantaisie. Ce qui les amène à ces conclusions : – Le style des vêtements choisis et les détails (tels que les revers, le type de chaussures, les couleurs) le vieillissent et lui donnent une image dépassée. – Les longueurs et les coupes ne conviennent pas à sa silhouette. Ses vestons tirent beaucoup au niveau du ventre.

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Nordiques : opération résurrection

Je suis tombé l’autre jour, par hasard, sur un chandail des Nordiques. Je l’ai acheté, pour les séances d’entraînement de hockey de mon fils, qui aura bientôt six ans. Mais bon, il m’a donné une bouffée de nostalgie, ce chandail avec le grand « N » et les fleurs de lys. Et un peu de remords, aussi. J’étais au cabinet du premier ministre quand la tentative de sauvetage des Nordiques par Marcel Aubut a échoué. Je n’étais pas chargé du dossier. J’avais suivi la chose de loin. Jacques Parizeau avait fait un effort louable, mais chacun sentait l’échec inévitable. Et fallait-il vraiment, après son départ de Québec pour Denver, en 1995, que l’équipe se venge en remportant, dès l’année suivante, la coupe Stanley ? Pour les plus jeunes, sachez que pendant près de 20 ans les matchs Canadien-Nordiques ponctuaient nos hivers comme autant de tempêtes du siècle. Chacun retenait son souffle. Pendant les retransmissions, les rues étaient désertes. Les billets, hors de prix. Cela attisait la rivalité Québec-Montréal ? Pas du tout, cette rivalité gît dans le code génétique des deux villes. Mais cela la canalisait, lui offrait un exutoire. Et au moins, sur la glace, en fin de troisième période ou de prolongation, on savait clairement qui avait gagné, qui avait perdu, jusqu’à la prochaine fois. Les Nordiques ont survécu de façon subreptice sous la forme de l’équipe fictive du National, dans l’inépuisable série de Réjean Tremblay, Lance et compte (dont la prochaine saison porte sur un affrontement National-Canadien). Les tentatives d’entrepreneurs de Québec pour faire revivre la vraie équipe disent aussi combien elle nous manque, comme un membre qu’on nous aurait coupé, mais que l’on sent encore, dans les moments de grande émotion. On parle beaucoup d’identité ces temps-ci au Québec. De langue, de culture, d’efforts à déployer pour ne pas, comment dire ? dégénérationner. De respect pour le patrimoine culturel, historique, religieux du Québec. Et cela me frappe qu’on ait si peu compris combien l’existence d’une équipe de hockey dans chacune des deux grandes villes québécoises constituait, non seulement pour les gens de Québec, mais pour tous les Québécois, un élément structurant de la vie collective. Cela tenait à la fois du divertissement, de la présence de notre sport national dans nos vies et même de l’aiguisement de notre esprit compétitif. Et du respect de notre langue. Car avez-vous remarqué que le départ des Nordiques a signifié le déclin du français au hockey, même au sein du Canadien ? Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au moment où le climat se réchauffe et restreint la période où on peut patiner sur les ronds de glace extérieurs (imaginez, il y a maintenant des patinoires extérieures réfrigérées à Montréal !) l’attachement à ce sport se raffermit, plutôt que de fondre au soleil. Le film sur Maurice Richard a contribué à raviver cette flamme (et il est scandaleux que si peu soit fait, à Montréal, pour commémorer le « Rocket », un des seuls grands héros modernes du Québec). L’État québécois dépense à lui seul plus de 600 millions de dollars par an pour la culture, les artistes, les musées, l’opéra. Je suis pour. La culture ne peut pas s’autofinancer. Même nos films les plus courus seraient déficitaires sans aides publiques, car notre marché est trop petit pour absorber tous les coûts. Idem pour les Nordiques. L’État va investir 105 millions dans la construction d’une nouvelle salle pour l’Orchestre symphonique de Montréal. Quelque 1 900 mélomanes pourront y prendre place. Bravo. C’est de la culture avec un grand « C ». Mais pourquoi les 14 000 partisans des Nordiques (l’assistance moyenne à leurs matchs, à l’époque) n’ont-ils pas droit à une somme équivalente pour construire l’aréna qui pourrait faire revenir leur équipe ? (Le Colisée actuel, désuet, fut construit en 1930.) Pourquoi est-il interdit d’investir dans la culture populaire avec un grand « P » — ou avec un grand « H » ou un grand « N », en l’espèce ? Maintenant que le dollar canadien vaut davantage que l’américain, réduisant les coûts, je crois le temps venu de faire un effort collectif pour retrouver le tandem Canadien-Nordiques. La somme totale nécessaire : 260 millions. Que le gouvernement du Québec s’engage à investir, dollar pour dollar, ce que la Ville de Québec y mettra. Que la Ville, de son côté, demande par référendum à sa population si elle désire verser une contribution spéciale pour ramener l’équipe. Qu’une campagne de financement générale soit lancée en plus des aides publiques. Retrouverons-nous la magie des matchs d’autrefois ? Pas du tout. Ce sera mieux. Parce qu’avec les nouvelles règles de la LNH, les Nordiques et le Canadien pourront s’affronter en demi-finale de la Coupe Stanley. Jamais nous n’aurons vécu ce niveau d’intensité. Jusqu’au jour dit, on en rêvera. Lorsqu’il arrivera, on sera en transe. Après, il entrera dans la légende. Divisés pendant cette étape cruciale, les Québécois s’uniront ensuite derrière le vainqueur pour la finale, contre la meilleure équipe du reste de l’Amérique. Pour donner du tonus à l’identité québécoise, la résurrection des Nordiques serait la plus belle mise au jeu.

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Éloge de la richesse et du Canada

Les Cahiers du 27 juin – L’ouvrage compte 335 pages. Son sous-titre : Des idées pour donner au Québec les moyens de ses ambitions. Après quelques chapitres, au moment d’aborder son aspect programmatique, son auteur, Alain Dubuc, nous avise qu’il s’agira de « la partie la plus faible du livre ». Il tient parole. Il faut attendre la page 250 avant de trouver une proposition concrète. Pour alléger la réglementation des entreprises, pourquoi le gouvernement québécois n’harmonise-t-il pas l’administration et la comptabilité de la TPS et de la TVQ, puisqu’il les perçoit tous les deux ? Pourquoi pas en effet ? Des milliers d’heures de tracasseries inutiles disparaîtraient. Le lecteur est-il preneur d’une seconde proposition ? Il n’en trouvera pas. Et c’est l’extraordinaire légèreté de ce livre, écrit par un journaliste/chroniqueur/éditorialiste ayant cumulé des décennies d’observation quotidienne de la société québécoise sous l’angle économique, ayant ingurgité une multitude de budgets, mémoires et rapports, ayant rencontré et interrogé tous les acteurs de notre activité industrielle, commerciale et financière, ayant pu comparer, in situ, les expériences d’autres nations comparables, proches et lointaines, qu’il ne puisse mettre dans la balance plus qu’une idée immédiatement utilisable par un ministre des Finances ou de l’Industrie. Si Alain Dubuc n’a pas de propositions, il a des opinions. Les frais de scolarité devraient être relevés quitte à mieux financer les étudiants pauvres – mais il ne propose pas de formule pour étayer ce principe connu. Il faut davantage investir en éducation et en innovation, en réduisant les dépenses ailleurs – sans toutefois identifier les victimes des coupes à venir. Il ne faut pas avoir peur du privé et des PPPs, sans toutefois réduire la vigueur d’un État qui doit accompagner la création de richesse – rien de neuf. Les villes sont importantes, il faut les appuyer et, là, Dubuc a le courage d’aviser les régions en difficulté qu’elles doivent se résigner au déclin, comme c’est le cas ailleurs en Occident. Le Québec gagnerait à moins insister sur la défense du français, pour moins effaroucher les investisseurs – malheureusement il ne nous indique pas précisément à quel renoncement il nous convie. Surtout, il faut « faire disparaître » nos politiques économiques « qui ont l’effet d’un repoussoir ». Lesquelles ? Il a bien mentionné l’équité salariale et le 1% pour la formation, la loi anti-scab et les « cycles référendaires » comme des contre signaux envoyés aux investisseurs, mais il s’agit plutôt d’une plainte que d’un plan d’action. Une chose semble nette : lui ministre, les employés de Wal-Mart ou d’ailleurs ne pourraient se syndiquer par simple signature de carte, procédé qu’il juge désastreux et auquel il préfère le vote en bonne et due forme. Cela se défend, mais au global c’est un peu court pour quelqu’un qui nous appelle à une Nouvelle révolution tranquille. Éloge de la Richesse constitue pour l’essentiel une mise en ordre (mais non une synthèse, le tout est un peu longuet) des opinions émises par le scribe ces dernières années, pour ceux qui auraient pu vivre au Québec sans en être informés. Sa thèse centrale pourrait se résumer en une courte chronique : il serait hautement préférable que le Québec produise davantage de richesse, non pour le cumul de richesse en soi, mais pour mieux financer ses choix sociaux-démocrates. Quelques temps après la publication de son livre, M. Dubuc se félicitait dans La Presse d’un changement d’attitude face à la richesse au Québec et prenait à témoin le peu d’opposition que son ouvrage avait suscité. Il arrive en effet que le défonçage de porte ouverte ne provoque pas de tollé. Aurait-il été plus audacieux dans ses propositions, plus précis dans ses choix, qu’un débat plus animé aurait pu surgir. Il faut, pour se disputer un peu avec lui, se replier sur les passages portant sur le diagnostic. Comme plusieurs autres commentateurs économiques (et comme André Pratte dans son livre dont je parle plus loin), Alain Dubuc utilise à mauvais escient l’expression niveau de vie. Certes, les chiffres du Produit intérieur brut démontrent que la société québécoise, en son ensemble, est moins riche que ses voisins – quoique l’écart se rétrécisse, contrairement à ce qu’il affirme. Mais il ne s’agit pas d’une comparaison de niveau de vie, mais de richesse collective. Lorsqu’on veut parler du Niveau de vie des citoyens, donc de la capacité des Québécois de se procurer des biens et des services, ce qui est la richesse réelle, on constate que les coûts significativement plus faibles au Québec font en sorte que, même avec un revenu moindre, la grande majorité des Québécois ont un niveau de vie égal ou supérieur à la grande majorité de leurs voisins de l’Ontario. J’ai un peu écrit à ce sujet et M. Dubuc conteste mes démonstrations (enfin, je suppose qu’il parle de moi, bien qu’il me nomme toujours Lizée, avec un z). Cependant je note avec plaisir qu’est venue à ma rescousse sur ce point précis Mme Norma Kozhaya, économiste de l’Institut Économie de Montréal, think tank néo-conservateur, dans La Presse du 9 mai 2006. Elle écrit ce qui suit, et qu’on ne retrouve nulle part dans Éloge de la richesse : « Un autre indicateur du niveau de vie est le revenu personnel disponible per capita (revenus totaux des individus moins les impôts personnels directs). En 2004, le revenu disponible per capita était de 21 631 $ au Québec, soit 7% inférieur à la moyenne canadienne, et 12% en dessous de l’Ontario. Si l’on ajuste selon le coût de la vie dans les grandes villes, on se retrouve de nouveau avec un portrait relativement plus favorable pour le Québec, puisque l’écart avec l’Ontario semble disparaître complètement. » L’économiste Pierre Fortin, de l’UQAM, a de son côté calculé que le niveau de vie des Québécois de classe moyenne est équivalent à celui de leurs pendants étasuniens (à – 5% seulement), sans même prendre en compte le fait qu’ils travaillent en moyenne trois heures de moins que les Ricains par semaine et prennent davantage de vacances. Les riches québécois, eux, sont moins riches et proportionnellement moins nombreux que les riches ontariens ou étasuniens – tout le monde s’entend. Je propose une trêve dans ce combat des diagnostics : admettons que le niveau de vie des citoyens québécois est, grosso modo, équivalent à celui de ses voisins, mais que la richesse collective du Québec est toujours en retrait et mériterait de s’accélérer. Ensuite, on pourrait discuter de propositions concrètes pour y arriver. *** Aux pays des merveilles – Essai sur les mythes québécois, de l’éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, est plus intéressant. Son ambition est de démontrer que la pensée souverainiste s’appuie sur de bien fragiles assises. On comprend que, lui qui a voté Oui en 1980 et en 1995, ne soit plus souverainiste, car il n’est nullement animé par l’essence de l’élan nationaliste, soit la conviction qu’un peuple singulier puisse déterminer seul son destin, dans son propre pays. Une fois cela évacué, tout n’est plus que profits et pertes, risques et efficacité. Assez courant chez beaucoup de québécois fédéralistes ou indécis, le raisonnement, s’il était transposé à nos vies personnelles, ferait de nous autant de Tanguy. André Pratte fait assurément le meilleur travail de démonstration actuellement en magasin de la difficulté de réaliser la souveraineté (la transition vers le Québec souverain nécessitera, estime-t-il, la somme d’énergie engloutie dans les fusions municipales, multipliée par un million). Il compare ensuite cette difficulté aux gains économiques, politiques ou d’efficacité incertains qui en résulteront pour les Québécois. On sort de la lecture de ce chapitre dans un état de relatif épuisement anticipatif. Mais l’éditorialiste équilibre la mise, dans un chapitre suivant, en expliquant ce qu’il faut faire pour assurer au Québec une place respectable dans l’ensemble canadien. Car s’il minimise, chemin faisant, l’ampleur des conflits ponctuels qui opposent le Québec et le Canada et se montre outrageusement miséricordieux envers l’irrespect de la démocratie québécoise par Ottawa au moment du référendum de 1995 et après, il ne fait pas de quartier sur la fracture essentielle : « Comment oublier 1982 (le rapatriement de la Constitution sans l’assentiment de l’assemblée nationale) et 1990 (l’échec de l’accord du lac Meech) ? En ces deux occasions, c’est la vision québécoise du Canada, celle des deux peuples fondateurs, qui a été rejetée ». Quoiqu’il feigne parfois d’ignorer que l’accord du lac Meech, adopté par toutes les assemblées provinciales sauf deux, était rejeté par la majorité de l’opinion canadienne, il est conscient de l’ampleur de la tâche. Il reprend à son compte, au sujet du Canada-anglais, cette citation de la regrettée Solange Chaput-Rolland, de retour d’une tournée du ROC : « La crise canadienne n’est pas le résultat de la grossièreté d’une minorité, mais de la mauvaise volonté de la majorité. » Or, pense André Pratte, le succès de l’expérience canadienne du Québec dépend de la reconnaissance formelle de notre différence par le pays tout entier. En soi, d’abord, car cette non-reconnaissance est malsaine. Stratégiquement, ensuite, car ce vice de fond nourrit le projet souverainiste. « Les fédéralistes québécois peuvent s’estimer chanceux que les Québécois n’aient pas encore claqué la porte » écrit-il, notant que le Canada actuel est toujours à une crise près de l’indépendance québécoise. Alors, que faire ? Comme dans plusieurs de ses éditoriaux, André Pratte se désole de la faiblesse de l’argumentaire fédéraliste, de l’absence de réflexion, d’analyse, de présence dans les Cégeps et les universités de ses camarades de combat. Gesca place des fédéralistes dans presque toutes les pages éditoriales de la province ? Les forces pro-canadiennes sont au pouvoir à Québec, Ottawa et dans les grandes mairies ? Les entreprises appuient l’unité du pays ? Rien n’y fait. Sous la plume de l’éditorialiste, les forces fédéralistes sont sur la défensive, cernées par des troupes indépendantistes supérieures en nombre et en munitions. (Notons que M. Pratte s’emploie effectivement, dans son journal, à former une relève de signatures fédéralistes. Le trio Pratte-Dubuc-Gagnon ne suffit manifestement pas à la tâche). Il en faudra, des troupes et de l’énergie, car selon lui, « pas une seule déclaration d’un député, d’un universitaire ou d’un syndicaliste souverainiste ne devrait rester sans réponse ». Mais cela ne constitue que la pointe de l’iceberg. Ce n’est pas tant l’opinion québécoise qui pose problème, mais la canadienne, car, affirme-t-il, « il est essentiel que la Constitution canadienne soit un jour amendée pour mieux refléter la vraie nature du pays ». André Pratte mesure la difficulté, mais propose de relever le défi : « Il s’agit de convaincre les Canadiens, un par un s’il le faut ». Grâce au récent débat sur la motion fédérale reconnaissant l’existence de la nation québécoise, on connaît maintenant précisément l’ampleur de la tâche. Puisque 77% des Canadiens hors Québec rejettent la notion de nation, selon un sondage Léger Marketing-TVA du 28 novembre 2006, M. Pratte et ses collègues n’ont plus qu’à convaincre, un par un, 18 819 466 Canadiens (moins les enfants, s’entend). Il avoue que, lorsqu’il enjoint ses frères d’armes fédéralistes au combat, plusieurs se défilent. Et il raconte qu’un jour où il était lui-même au front, en Alberta, à tenter de convaincre un auditoire de la nécessité d’une reconnaissance formelle du fait québécois, un homme d’affaires local lui a répondu : « Pourquoi ne pas laisser le Québec partir, tout simplement ? » Indépendantiste convaincu, pour la simple raison que je crois mon peuple digne et capable de se gouverner lui-même, je suis sans doute mal placé pour juger. J’ai du respect pour les convictions d’André Pratte et pour la fougue et l’intelligence qu’il met à les défendre. Mais j’ai l’impression qu’un certain nombre de ses lecteurs fédéralistes seront tentés de tirer la même conclusion que cet Albertain. Certes, ni le Québec souverain, ni le Canada actuel ne sont les « pays des merveilles » que les souverainistes d’une part, les trudeauistes de l’autre tentent de décrire. Mais, défi pour défi, énergie pour énergie, les chances de réussir le Québec souverain, tout imparfait soit-il, semblent plus grandes que les chances de convaincre les Canadiens, un à un s’il le faut, de reconnaître – symboliquement, juridiquement et concrètement – notre différence. Ayant vécu le rapatriement de 1982, Meech, Charlottetown et le refus de toute réforme substantielle après 1995, le pays des merveilles le plus chimérique est peut-être celui dont l’éditorialiste rêve. Dubuc, Alain, Éloge de la richesse, Éditions Voix parallèles, Montréal 2006, 335 pages Pratte, André, Aux pays des merveilles, VLB Éditeur, Montréal 2006, 153 pages. *** Article paru dans Les Cahiers du 27 juin, Automne/Hiver 2007, Vol 3, No2. Jean-François Lisée

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Quelle histoire !

Savez-vous pourquoi les habitants de Hongkong ne peuvent élire leurs gouvernants au suffrage universel ? C’est, selon Ma Link, chef du parti prochinois, parce que « beaucoup d’entre eux pensent encore qu’il y a eu un massacre sur la place Tian’anmen, en 1989 ». Cela vous choque que l’État chinois se mêle de décider de la bonne version de l’histoire ? C’est que vous êtes en désaccord avec lui. S’il avait décidé au contraire qu’il fallait croire qu’il y a eu un génocide arménien, ou rwandais, ou affirmé cette vérité que l’Holocauste a bel et bien eu lieu, vous seriez moins réticent. L’État a trois rôles à jouer en ce qui concerne l’histoire. La faire, d’abord, ce qui n’est pas rien. L’enseigner, ensuite, sur la foi du consensus élaboré par les historiens. Laisser, enfin, la liberté de la découvrir — en publiant rapidement ses documents internes — et de la débattre. Nous voici à une époque où l’État se mêle de fixer l’histoire et, ce faisant, de limiter notre liberté d’expression. La pente est savonneuse. En France, pays des Lumières, les parlementaires ont soif de clarté historique. En 1992, une première loi a affirmé que c’était un délit de contester l’existence de l’Holocauste (le Canada a une loi semblable). Puis, on a décrété la reconnaissance du génocide arménien. Jusque-là, en dehors des néonazis et des Turcs, peu d’opposants. Ensuite, le Parlement a jugé « positive » l’expérience coloniale française en Afrique. Tollé, et retrait de la loi. Enfin, une loi a affirmé qu’il fallait croire que la traite des Noirs et l’esclavage avaient été un « crime contre l’humanité ». Un livre contestant cette définition fut l’objet d’une poursuite, abandonnée depuis. Sauf pour l’expérience coloniale, le consensus des historiens soutient les affirmations des élus. Je suis moi-même d’avis que la déportation des Acadiens satisfait aux critères actuels du crime contre l’humanité. Et je ne vois pas de difficulté à ce qu’un premier ministre, un ministre ou n’importe quel élu affirme ces choses dans le cadre de ses fonctions. Il peut même, comme l’a fait Jacques Chirac, assumer a posteriori la responsabilité de son État dans un événement historique — comme les rafles de citoyens juifs en France pendant la guerre — et s’en excuser. Mais que l’État, par la loi, fixe une interprétation de l’histoire, ce n’est pas son rôle, encore moins lorsqu’il interdit qu’on la conteste. Dans le dernier livre publié avant son décès, Quand l’État se mêle de l’histoire, l’éminent historien français René Rémond réclame le retrait de toutes les lois de ce genre, y compris celle sur l’Holocauste. L’avertissement est salutaire, au moment où les lobbys multiplient les pressions pour faire reconnaître leurs versions, surtout leurs versions de victimes (qui ne manquent pas, dans l’histoire). Qu’on oblige le Royaume-Uni à présenter des excuses — ou même à offrir réparation — pour la déportation des Acadiens, j’embarque. Car c’est son affaire. De même, il faudra bien un jour qu’un premier ministre québécois libéral demande pardon pour l’emprisonnement, par Robert Bourassa, en octobre 1970, de 500 citoyens, dont cinq poètes, pour délit d’opinion. Mais que Londres ou Québec ne se mêlent pas d’imposer leur interprétation comme la seule véridique et d’interdire la publication de propos la contredisant. Et je ne suivrais pas les Acadiens s’ils voulaient, comme le font les Arméniens, aller de Parlement en Parlement autour du monde pour faire reconnaître leur version de l’histoire, si juste soit-elle. Nous avons eu récemment trois affaires, chez nous, qui nous tirent vers ce marais de l’État-qui-pense-pour-vous. D’abord, l’Assemblée nationale a voté d’un bloc pour condamner le journaliste André Pratte, qui avait eu le tort d’accuser les politiciens d’être des « menteurs ». (C’est Daniel Johnson qui avait déposé la motion, lui qui venait pourtant de traiter Jacques Parizeau de « menteur ».) Ensuite, sur proposition de Jean Charest, l’Assemblée a blâmé Yves Michaud pour des propos certes condamnables, mais non pendables. Enfin, cela vous a peut-être échappé, mais sur proposition du libéral Denis Coderre, la Chambre des communes a dénoncé à l’unanimité l’article débile de Jan Wong affirmant, dans le Globe and Mail, que la fusillade de Dawson était un effet de la loi 101. Encore une fois, nos élus ont le droit de s’insurger, dans le cadre de leurs fonctions et individuellement, contre tout ce qu’ils veulent, mais pas d’engager l’État, l’Assemblée, la Chambre dans une tentative de censure (ou, dans ces cas-ci, d’intimidation) envers des particuliers ou des journalistes qui expriment une opinion, si fausse, stupide ou offensante soit-elle. Au Canada, on interdit l’appel à la haine. Haine raciale. Haine envers les homosexuels. Cela part d’un bon sentiment, le souci de défendre les victimes. C’est sans doute ma formation de journaliste qui me guide dans une quête de liberté d’expression un peu détonnante en ces heures où prime la protection des victimes. Je crois pourtant que toute entrave à la liberté d’expression, en créant un « péché », rend ce péché plus attrayant et plus fort. C’est le consensus social qui doit marginaliser et neutraliser les appels à la haine, pas la loi et les sanctions de l’État. À mon avis, sauf dans les cas de libelle ou ceux touchant les enfants, seul l’appel direct à la violence — à toute violence — devrait être prohibé. Mais là-dessus, j’interdis formellement qu’on me contredise. LE SAVIEZ-VOUS ? Au Nicaragua, le dictateur Somoza censurait allégrement. Le quotidien La Prensa remplaçait chaque article censuré — parfois en première page — par une photo d’Ava Gardner. Quand les vendeurs criaient « Ava Gardner, Ava Gardner », les gens savaient que quelque chose d’important leur était caché.

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Au nom des incommodés

Gérard Bouchard et Charles Taylor cherchent une solution à l’épineux problème des accommodements des minorités. Notre chroniqueur suggère de s’intéresser d’abord à la majorité. Ce qui pose problème, dans toute cette question d’accommodements, c’est la réaction de la majorité. De ceux qui s’accommodent. De ceux qui se sentent incommodés. Je n’ai pas à rappeler à MM. Bouchard et Taylor que la majorité franco-québécoise est minoritaire au Canada. Et sur le continent. Sa survie même, à long terme, reste une question ouverte. Son identité n’a pas la force de la vieille pierre française ou du béton armé américain. Ces derniers 20 ans, on a chanté l’ouverture, l’interpénétration. Que du bon pain. Mais dans les neiges du dernier hiver, le Québécois moyen a perdu pied. À force de bouger les frontières de l’identité, d’ouvrir des brèches, on perd ses repères. D’autant que les Franco-Québécois ne sont pas eux-mêmes immobiles dans leur façon d’être. Mon diagnostic est le suivant. Le Québec a eu pendant deux décennies un flirt prononcé avec le post-modernisme, qui a culminé avec le choix d’André Boisclair comme chef du PQ. Mais le cumul des accommodements, d’une inquiétante réforme de l’éducation, et plus largement d’une perte de repères, provoque un retour aux valeurs sûres, un besoin de certitudes. Alors qui est ce « Nous » réhabilité par la nouvelle chef du Parti québécois, Pauline Marois, et qui cause tant de remous, y compris chez les porte-parole souverainistes ? Il est presque gênant de devoir en donner la définition, tant il s’agit d’évidences sociologiques que seule une histoire récente malmenée par le conflit idéologique entre trudeauistes et indépendantistes a réussi à charger de TNT politique. Or c’est tout simple. La nation québécoise est formée de tous les citoyens qui y habitent, c’est évident. Dans la nation, il y a plusieurs « Nous ». La majorité francophone de tradition chrétienne, sans laquelle la nation n’existerait pas. Nous ne serions qu’une province. Qu’un régionalisme culturel. Il y a le « Nous » de notre principale minorité, l’anglophone, qui ne craint pas de se définir comme telle et de revendiquer, comme les autres « Nous » des communautés juives, grecques, italo-québécoises, dont les associations – plus fortement financées par Québec que par Ottawa, contrairement à ce qu’on pense généralement – portent haut et fort l’identité spécifique et les revendications de leur groupe, de leur « Nous ». Les frontières de tous ces « Nous » sont éminemment poreuses, et c’est tant mieux ! Les mariages mixtes, les transferts linguistiques, l’immigration continue, tout cela brouille, métisse, interpénètre, pour le plus grand bien civique du Québec. Pas question, donc, de tenter de trouver des frontières entre « Eux » et « Nous », des critères, des tests ou autres balivernes. Un simple constat, que le nous majoritaire est au centre, au cœur de la nation, que cet état lui confère droits et devoirs. Le refus de ce constat mène à l’égalité des langues, donc au trépas de la loi 101, à l’égalité des histoires, donc à la marginalisation du récit québécois s’affirmant malgré les aléas et les conflits, ramené à une histoire parmi d’autres de tous les immigrants venus s’installer sur notre quadrant d’Amérique. Le refus de ce constat mènerait soit à enlever la croix sur le Mont-Royal, soit à y ajouter une étoile de David et un croissant illuminés, en faisant une rotation annuelle pour qu’aucun d’entre eux ne détienne en permanence la place centrale, et en dégageant de l’espace pour les futures demandes. Les amis de la montagne ne seront pas contents. À grands traits : le Québec existe parce que sa majorité a vécu une histoire singulière, qu’elle parle le français et qu’elle est porteuse d’une tradition religieuse. Évacuer ou dévaluer cette réalité, c’est perdre l’estime de soi et, à terme, détester l’autre. La majorité franco-québécoise doit donc réaffirmer ses repères et en établir la prédominance sur ces trois plans : l’histoire, la langue et la religion. L’histoire. Les fortes ventes de fictions historiques, le succès des grands spectacles historiques ou de chansons sur les aïeux démontrent l’appétit renouvelé du Québec pour ses racines. Il faut célébrer et faire partager cette histoire. Celle de nos contacts avec les premiers habitants. Celle de notre passé parfois trouble avec l’esclavage, l’antisémitisme et le duplessisme. Celle de la transformation de nos rapports notre minorité anglophone – hier conquérante, aujourd’hui coexistante – et de notre voisinage avec les communautés culturelles. Mais notre histoire à nous, au centre. L’histoire de ce qui nous fait uniques et non, comme le propose l’inacceptable réforme en cours, l’histoire de ce qui ne nous différencie de personne d’autre. On nous fabrique une histoire vide d’identité, pour un peuple qui doit au contraire la célébrer et construire sur elle. La langue. On a fait de grands progrès depuis les années 1960. Mais on sent depuis 10 ans une série de petits reculs : dans la langue de travail, dans la proportion d’élèves inscrits au primaire en français, dans le choix de la langue au cégep, dans l’affichage. Si on veut des accommodements fructueux, la garantie de pouvoir parler une langue commune est une condition essentielle. Et sait-on que, 30 ans après la loi 101, lorsque les allophones abandonnent leur langue d’origine, ils choisissent toujours majoritairement l’anglais (à 54%) ? Ailleurs, on répond avec détermination à de moindres inquiétudes. Au Royaume-Uni, un des derniers gestes de Tony Blair fut de réclamer que désormais 100% des nouveaux immigrants connaissent l’anglais au point d’entrée. La France réclame maintenant que 100% de ses futurs immigrants sachent le français avant de franchir sa frontière, y compris pour les réunifications familiales. Les élus américains proposent de réclamer des futurs immigrants mexicains la connaissance de l’histoire des États-Unis et de sa langue avant de faire le voyage. Tous veulent empêcher la formation sur leur territoire de groupes trop refermés sur eux-mêmes. Alors, pourquoi le ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec se contente-t-il du fait qu’une proportion de 57% des nouveaux arrivants connaissent le français ? La religion. C’est le cœur de l’affaire au Québec, comme sur la planète, en 2007. Après avoir vécu une surdose de catholicisme jusqu’en 1960, les Québécois avaient traversé une période de rejet, puis vivaient la laïcisation des institutions, tout en prodiguant, pour la plupart, un attachement plus cordial que spirituel envers les églises, curés et évêques, donc envers toute cette partie d’histoire et d’identité. Relation tourmentée, maintenant apaisée. La grande majorité des Québécois (88%) se déclarent chrétiens, croyants plus ou moins pratiquants, vivant une religion soft : baptêmes, mariages, enterrements, Noël et inscription des bambins à la pastorale de l’école. Nous n’entretenons que de lointains rapports avec Benoît XVI. Mais la croix sur le mont Royal, dans les villages et à l’Assemblée nationale sont des marques à la fois de notre passé et du fil qui nous y lie. On le tend à sa guise. On peut le lâcher, mais pas le couper. Nous voici pourtant à un point de rupture. Nos penseurs gouvernementaux viennent de mettre un terme à l’enseignement religieux à l’école. Votre fillette n’aura pas de préparation à sa première communion. Des laïcs lui enseigneront l’histoire du petit Jésus, mais aussi celle de Bouddha, Allah et Yahvée. Si on veut du pur jus, il faut les envoyer à la paroisse, le dimanche. Eh oh ! Il y a le soccer, la piscine et le hockey. Pas que ça à faire, la religion ! Lorsque les 75% de parents (dont un bon nombre de religieux convaincus) qui ont choisi l’enseignement religieux s’en rendront compte, le tollé sera pire que celui du bulletin non-chiffré. L’aménagement de la religion de la majorité (chrétienne) à l’école est donc sur le point de passer à la trappe. (Lire « L’école de tous les dieux ») Au même moment, le religieux des minorités entre dans nos institutions publiques par la porte des accommodements : kirpan admis à l’école par décision de la Cour suprême du Canada, demandes d’exemption de leçons de flûte à bec ou, pour de jeunes musulmanes, de cours natation mixtes. Qu’on ne se surprenne pas que cela cause des remous ! Notre ami Julius Grey est le défenseur des accommodements, dont le kirpan, ce petit couteau inoffensif et bien caché que les sikhs portent sur eux, malgré l’interdiction totale d’armes blanches dans les écoles. Il a un argument imparable, car il part du point de vue de l’intégration : le jeune sikh qui a droit à son kirpan ira à l’école publique, où il sera mieux intégré à la société. Si on le lui refusait, il irait à l’école sikh, avec les siens, et serait moins intégré. On en conclut qu’il n’y a rien à faire. Que c’est un mal nécessaire. C’est faux. Il faut, à mon humble avis, prendre collectivement cette décision de principe : au Québec, l’école sera d’abord laïque et, dans une case horaire déterminée, ouverte aux enseignements religieux. Je m’explique : dans ma proposition, aucune école confessionnelle ne sera financée par l’État – ni publique, ni privée – ni chrétienne, ni juive, ni musulmane. Au sein de l’école laïque, et à leur charge, les grandes religions disposeront d’une case horaire par semaine – disons, une heure trente le vendredi matin — qu’ils aménageront à leur gré. On pourrait y ajouter un créneau horaire en parascolaire. Aux parents d’y inscrire leurs enfants et de payer un supplément s’il est requis. Le membre d’un clergé qui utiliserait cette fenêtre pour enseigner la haine ou toute forme d’exclusion serait radié. Les parents que cela n’intéresse pas, enverront leurs enfants au nouveau programme Éthique et culture religieuse. Voilà un aménagement qui colle aux besoins de la majorité et à laquelle les minorités religieuses pourront et devront s’accommoder. Mais que fait-on des droits acquis ? Les clauses grands-pères ont été inventées pour cela. Le primaire et le secondaire durent 12 ans, maternelle comprise. Ajoutons cinq ans pour les enfants nés et à naître. Et affirmons que, dans cinq ans, l’État cessera de financer les écoles religieuses au niveau de la maternelle. L’année suivante, à la première année, et ainsi de suite jusqu’à la fin du régime de subventions, dans 17 ans. Des aménagements pourront être faits pour la fratrie. Le droit aux écoles religieuses privées non subventionnées est, lui, protégé par des traités internationaux. Il faut le respecter, l’encadrer sérieusement, en aucun cas ne l’encourager. *** Inscrivons dans une constitution québécoise ce principe de l’école laïque et ouverte aux religions, consacrons dans ce texte fondamental nos choix au chapitre de la prédominance du français et du fait québécois dans ce coin d’Amérique. Introduisons-y également, pour la première fois, une hiérarchie. Le droit à l’égalité, notamment à l’égalité des sexes, doit prédominer dans la sphère publique et dans la sphère privée (c’est-à-dire hors de la pratique religieuse proprement dite) sur la liberté de religion. En cas de conflit entre les deux, nos juges et administrateurs sauront désormais quoi privilégier. Dans cette constitution, conférons une citoyenneté québécoise, concomitante avec la canadienne, et qui attribuerait le droit de vote aux élections québécoises. Pour les nouveaux arrivants, cette citoyenneté, comme la canadienne, serait assortie de conditions : connaissance historique et culturelle du Québec, connaissance de la langue officielle. Cela est trop sévère ? Étiez-vous sincère quand vous vouliez que le français soit la langue officielle ? Il y a un moment où il faut être sérieux, sous peine de ne pas être pris au sérieux. Ainsi équipés, nos juges et nos administrateurs publics pourront voir venir de façon plus cohérente — et convergente avec les vœux de la majorité des Québécois — les demandes d’accommodements qui deviendront d’autant plus raisonnables que les demandeurs seront avertis du cadre qui leur est légitimement indiqué. *** J’ai longtemps pensé que les promoteurs d’un hymne national québécois faisaient preuve d’enthousiasme prématuré. Je croyais cette tâche plus utile pour les premiers mois d’un Québec souverain. Il est vrai que le concept a une odeur de boules à mites. Sauf lorsqu’on voit, dans nos rues, à chaque étape du Mundial, nos compatriotes encourager les équipes de leurs pays d’origine avec ces chants enracinés en eux. L’heure me semble venue d’un grand concours débouchant en un hymne rassembleur. Tout se tient. Si les Québécois se musclent l’épine dorsale, s’ils posent des règles nouvelles et claires, il se trouvera encore 1000 sujets à débats. Des décisions plairont, d’autres irriteront. Mais nous serons d’autant plus tolérants que nous nous saurons respectés. Nos nouveaux citoyens se plieront d’autant plus aux décisions de nos élus et de nos juges qu’ils auront été informés et accueillis par un peuple qui sait ce qu’il est et ce qu’il veut. Et qui peut, en plus, le chanter. *** COMPLÉMENT : Kirpan, Niquab, Érouv Équipés de la nouvelle constitution que je propose, nos juges et nos administrateurs publics pourront voir venir de façon plus cohérente – et convergente avec les vœux de la majorité des Québécois – les demandes d’accommodements qui deviendront d’autant plus raisonnables que les demandeurs seront avertis du cadre qui leur est désormais bien légitimement indiqué. Qu’auraient fait nos juges avec le Kirpan ? Je n’en suis pas certain. Mais la tentation de laisser passer ce jeune Sikh pour la seule raison de l’intégrer ne jouerait plus. Il n’aurait d’autre endroit où aller qu’à l’école laïque. Peut-être pourrait-il porter son Kirpan pendant son heure d’enseignement religieux ? Aller, va. Le voile ? Franchement je m’y suis habitué et ce qu’on met sur sa tête ne devrait pas soulever l’ire nationale. On a plus urgent. Idem pour l’Érouv, ce fil qui crée un périmètre dans un quartier, comme à Outremont, pour permettre aux juifs pratiquants de se déplacer pendant le Sabbat. Il ne dérange personne. Seuls ceux qui voudraient faire tomber la croix sur le Mont-Royal, donc laïciser jusqu’à plus soif, peuvent s’offusquer d’un signe aussi invisible de présence religieuse. Mais comme le gouvernement travailliste britannique et comme le grand Mufti d’Égypte, je pense que la Burka, le Nikab ou toute pratique couvrant le visage ne devrait pas être tolérée dans les tractations avec les institutions publiques (écoles, fonction publique, justice et, bien sûr, bureau de vote) et que la loi devrait permettre aux institutions privées – commerces et autres – d’en refuser le port. « C’est vraiment le simple gros bon sens, disait Tony Blair, que lorsqu’une partie essentielle de son emploi est de communiquer avec les gens, il est important de voir le visage. »

Politique

Pourquoi pas le modèle Sarkozy ?

La fédération canadienne n’a cessé d’accorder de nouveaux pouvoirs à l’Assemblée nationale du Québec. Par exemple, le « Maîtres chez nous », slogan électoral qui permettait à Jean Lesage de reprendre le pouvoir, en novembre 1962, conduira à l’adoption d’un régime de retraite propre à la province et à la création de la Caisse de dépôt et placement. En juillet 1974, Robert Bourassa faisait adopter la loi 22, dont l’article 1 stipule que « le français est la langue officielle du Québec ». En février 1991, Ottawa reconnaissait au Québec le pouvoir de sélectionner ses immigrants et de veiller à leur intégration linguistique et culturelle d’une manière qui soit « respectueuse du caractère distinct de la société québécoise ». Et la Chambre des communes vient de proclamer que les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni. Le Québec a donc tous les outils qu’il lui faut pour élaborer une loi sur l’accueil et l’intégration des immigrants. Pourquoi ne pas s’inspirer du « modèle Sarkozy » ? On le trouve dans la longue lettre de mission — six pages ! — envoyée par le président de la France à son ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Codéveloppement, Brice Hortefeux. (Ce serait d’ailleurs une bonne pratique, ici, que les premiers ministres publient eux aussi les « lettres de mission » qu’ils envoient à leurs ministres.) La France décide que l’immigrant « fera l’objet d’un test d’apprentissage de [la] langue et de [la] culture [françaises] avant [son] entrée en France ». Il devra aussi signer un « contrat d’accueil et d’intégration » énonçant, entre autres, que « toute personne souhaitant vivre [en France] devra s’engager à maîtriser le français et à respecter les principes fondamentaux de la République, en particulier l’égalité entre les hommes et les femmes […], l’obligation d’éducation et de scolarisation des enfants, la laïcité et la liberté de conscience ». Voilà qui me semble baliser ce qui est devenu, dans l’esprit de certains, un sacro-saint droit à l’accommodement ! En plus des chartes sur les droits de la personne, la Commission Bouchard-Taylor de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles va-t-elle prendre en considération la Charte de la langue française ? Les deux questions sont indissociables depuis que la Cour d’appel du Québec, la semaine même du lancement de la consultation, a ouvert une autre brèche dans la loi 101 en contestant le droit du Québec de réglementer l’accès à l’école anglaise (loi 104). Un long essai du linguiste Jean-Claude Corbeil, conseiller puis sous-ministre responsable de la politique linguistique, dresse le bilan de ce qu’il appelle « l’embarras des langues ». Lui aussi fait un lien entre politique linguistique et politique d’immigration. Il affirme que les Québécois attendent des immigrants « que, dans leur manière d’être […], ils respectent les lois et les valeurs de la société québécoise, notamment le principe de l’égalité des hommes et des femmes et le caractère laïque de la société, selon le principe que la pratique d’une religion est un geste privé qui s’exerce dans des lieux également privés ». Et Jean-Claude Corbeil de proposer que le Québec conclue avec les immigrants un « contrat moral » qui leur imposerait, en parallèle avec leur droit à l’accommodement, des devoirs de respect de la majorité. Tout cela semble bien raisonnable, mais est bien difficile d’application depuis la nouvelle Constitution (1982), à laquelle le Québec n’a jamais adhéré. L’immigrant choisit de s’établir au Canada, pays officiellement bilingue. Comment lui imposer l’unilinguisme français ? Le Québec, à l’instar du reste du Canada, offre un bilinguisme institutionnel, mais le français y est la seule langue d’usage, tout comme ailleurs au Canada, c’est l’anglais. Le projet du Québec se heurte aussi à la politique fédérale du multiculturalisme. L’accord Canada-Québec sur l’immigration, de 1991, dit « accord McDougall-Gagnon-Tremblay », précise d’ailleurs que l’entente en question « n’a pas pour effet de restreindre le droit du Canada d’offrir aux citoyens canadiens des services liés au multiculturalisme et de promouvoir le maintien et la valorisation du patrimoine multiculturel des Canadiens ». C’est un concept que Corbeil trouve « mensonger et nocif ». Ce multiculturalisme, en effet, encourage le repli communautaire militant et nourrit l’illusion qu’en venant au Canada les immigrants ont le droit de continuer à vivre exactement comme s’ils n’avaient pas changé de pays. C’est évidemment ce que refusent les Québécois de souche. Il faut lire : • L’embarras des langues : Origine, conception et évolution de la politique linguistique québécoise, par Jean-Claude Corbeil, Québec Amérique, 2007. • « 2076: la fin du Québec », par Jacques Godbout (L’actualité, 1er sept. 2006), et les réactions au débat sur la possible « disparition » du Québec. • Le Québec en mutation, par Guy Rocher, Hurtubise HMH, 1973. Et comment se fait-il qu’aucun de ces trois intellectuels ne soit membre du comité-conseil de la commission Bouchard-Taylor ?

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Politique

On se souvient

Quelques jours après l’historique « Vive le Québec libre ! » du général de Gaulle, en juillet 1967, une étudiante en histoire de l’Université Laval téléphone à René Lévesque, député libéral et membre de l’opposition. Un brin impétueuse, la jeune femme l’exhorte à démissionner du Parti libéral et à siéger en tant qu’indépendant, comme vient de le faire le député François Aquin, déçu de l’attitude de son chef, Jean Lesage. Du haut de ses 20 ans, Louise Beaudoin ne manquait pas d’audace. Elle avait connu René Lévesque un an plus tôt, à l’université, où il était venu parler à l’invitation de l’association étudiante, dont elle était la vice-présidente. Depuis, elle le croisait régulièrement à l’Aquarium, restaurant du Vieux-Québec fréquenté alors par la faune politique. « N’importe qui d’autre m’aurait envoyée promener », raconte-t-elle. René Lévesque, lui, n’était pas de ce genre. Il a pris le temps d’écouter l’étudiante. Puis, il lui a donné rendez-vous, et avec une patience angélique, il lui a expliqué sa stratégie, qui consistait à attendre le congrès du PLQ, à l’automne, pour soumettre sa position constitutionnelle. Selon l’accueil des militants, il resterait ou partirait. René Lévesque avait sans doute flairé le talent politique de Louise Beaudoin, qui allait connaître une fulgurante carrière, notamment à titre de déléguée générale du Québec à Paris et de ministre des Relations internationales, de la Culture et des Communications. Ce n’est là qu’une des dizaines d’anecdotes que Louise Beaudoin et son conjoint, François Dorlot, qui a occupé de nombreux postes au sein de la fonction publique, racontent dans René Lévesque, un livre-hommage qui paraît cet automne aux Éditions La Presse, 20 ans après la mort de l’ancien premier ministre. À mille lieues d’une biographie ou d’un essai politique, ce court ouvrage se veut un témoignage, un portrait par petites touches impressionnistes de l’homme, que les auteurs ont côtoyé pendant plus de 20 ans. Une soixantaine de photos, dont un bon nombre sont inédites, enrichissent ce livre à l’iconographie soignée, œuvre de l’éditeur Ara Kermoyan. On y accompagne Lévesque dans ses voyages en France, mais aussi dans l’intimité de soupers entre amis. « Le bonheur que nous avons éprouvé à connaître René Lévesque, nous ne le voulons pas égoïste », écrivent Louise Beaudoin et François Dorlot. L’actualité les a rencontrés. Les Québécois ont eu avec René Lévesque une relation affective d’une intensité que les autres chefs, tous partis confondus, n’arrivent pas à recréer. Comment l’expliquer ? Louise Beaudoin — C’est peut-être une question d’âge. Pour François et moi, et pour des milliers d’autres Québécois, les années Lévesque correspondent à nos plus belles années. Son époque fut celle où l’on pensait que tout était possible. Rien ne pouvait nous arrêter. On ne pouvait pas imaginer que, 40 ans plus tard, on serait encore en train d’essayer de faire la souveraineté ! Pour moi, les années René Lévesque correspondent aussi au moment où j’ai eu le plus de plaisir à faire de la politique. Après son départ, je n’ai jamais renoué ce genre de relation avec un autre chef. J’ai bien aimé Lucien Bouchard, et Bernard Landry demeure un ami. Mais jamais je n’ai éprouvé avec eux ce plaisir, quasi jubilatoire, que j’avais avec Lévesque. Quel est votre souhait premier en publiant ce livre ? François Dorlot — Nous aimerions que les jeunes, pour qui René Lévesque n’est qu’un nom dans les manuels d’histoire, sachent qu’il y a eu à la tête de leur pays un homme obsédé par la probité, investi du sens de l’État, passionné par l’avenir du Québec, très loin au-dessus des critères que les politiciens se fixent le plus souvent de nos jours. René Lévesque avait une grande estime pour vous, ce qui ne l’a pas empêché d’avoir, à quelques reprises, des mots durs… L.B. — Il était à la fois provocateur et provocant. Il détestait la langue de bois. Avec lui, on s’engueulait. Il m’a déjà traitée de « bourgeoise de la Grande Allée ». Mais en même temps, nous avions une relation tellement forte. Le ton montait parfois dans le feu de l’action, c’était normal et naturel. Ce n’était pas pour humilier qui que ce soit. On se parlait franchement, dans le casque, comme les Français. Le lendemain, c’était oublié. Le seul avec qui j’ai pu avoir une relation intense comme celle-là, c’est Lucien Bouchard, mais sur le plan professionnel, pas sur le plan amical. Lui et Lévesque partageaient une sorte de théâtralité. Retournerez-vous en politique active ? L.B. — A priori, je n’en ai pas envie, mais je sais que Pauline Marois va me demander d’y revenir. J’ai trouvé mon point d’équilibre, à la fois dans les médias et à l’université. [NDLR : Louise Beaudoin a donné des cours sur la Francophonie à l’Université Jean-Moulin, à Lyon, ainsi qu’à l’UQAM. Cet automne, elle sera professeure invitée à la Faculté des arts et sciences de l’Université de Montréal et membre associée du CERIUM.] Chose certaine, j’ai pris toute une décision — et ç’a été la bonne ! — quand j’ai refusé de me présenter pour André Boisclair aux dernières élections. Il n’avait aucune connexion avec les Québécois. Quand on pense à quel point René Lévesque était près d’eux, c’est frappant ! Vous vous étiez tout de même ralliée à André Boisclair après son accession à la tête du Parti québécois… L.B. — Jamais je n’aurais joué contre mon camp. Une fois qu’André Boisclair a été élu chef, j’ai fait l’effort de me rallier à lui. Mes réserves à son sujet ne m’ont pas empêchée d’établir les derniers contacts pour sa visite en France, en décembre 2006, et de ficeler son rendez-vous avec Nicolas Sarkozy. Il reste qu’André Boisclair avait des problèmes de relations personnelles et de relations humaines. Je ne prétends pas être la fille du peuple, mais je suis capable de parler aux gens. André Boisclair avait aussi un problème de maturité. Il n’a pas été un mauvais ministre, très franchement. C’est le saut vers la fonction de chef qui a été ardu. S’ajoutait à cela sa difficulté à aimer les gens et à être aimé d’eux en retour. Il y avait quelque chose qui n’accrochait pas. J’avais appuyé Pauline Marois. Elle revient et je m’en réjouis. Pauline Marois peut-elle sauver le Parti québécois ? L.B. — S’il y a quelqu’un qui peut sauver ce parti de lui-même et l’aider à vaincre ses démons, c’est elle. Mais elle a un long chemin de reconstruction à faire. Elle est déterminée, sérieuse. Je sais qu’elle va s’acharner à faire ce qu’il faut. Il n’est pas question de renier le fait que nous sommes souverainistes. La souveraineté demeure notre objectif. Par contre, il ne faut certainement pas s’attarder au « comment ». C’est assez, là ! L’avenir de la langue française au Québec et dans le monde est une question centrale. Le PQ doit se réapproprier le discours autour de la question identitaire québécoise. L’ADQ le lui a squatté et c’est ce qui explique son succès. Le PQ doit réaliser la synthèse entre le nationalisme civique et territorial et le nationalisme ethnique. Si ce n’est pas pour durer comme francophones en Amérique qu’on fait la souveraineté, il n’y a pas de raison de la faire. C’est parce qu’on pense que la souveraineté est le meilleur moyen de continuer cette aventure historique des francophones d’Amérique qu’on se bat. Le Parti québécois va-t-il dans la bonne direction ? L.B. — Pauline Marois a bien compris l’importance de la question identitaire. André Boisclair, lui, était dans le « chartisme ». La Charte des droits et libertés, c’était sa réponse à Mario Dumont. Nicolas Sarkozy parle d’identité nationale ; est-ce qu’on peut en parler, nous aussi ? Le PQ sous André Boisclair se pensait à l’avant-garde de l’humanité. Avant de dire que nous sommes des « citoyens du monde », disons donc que nous sommes des « Québécois », et pourquoi nous le sommes. René Lévesque a été le premier à le dire : « Nous sommes des Québécois. » C’est ainsi que s’ouvre son manifeste pour la souveraineté-association. Dans le contexte de la mondialisation, ces ancrages identitaires redeviennent fondamentaux.

Bourgault vu par Antoine Désilets Politique

Bourgault vu par Antoine Désilets

À l’occasion de la sortie d’une biographie de Pierre Bourgault signée Jean-François Nadeau, nous vous présentons une sélection de photos prises par Antoine Désilets, ami proche et collègue de ce bouillant politicien.

Bourgault vu par Antoine Désilets Politique

Bourgault vu par Antoine Désilets

À l’occasion de la sortie d’une biographie de Pierre Bourgault signée Jean-François Nadeau, nous vous présentons une sélection de photos prises par Antoine Désilets, ami proche et collègue de ce bouillant politicien.

Politique

La guerre des plumes

La version originale anglaise des Mémoires de Brian Mulroney, manuscrite, fait 1 076 pages ! Ceux qui ont fréquenté l’ex-premier ministre conservateur connaissent ses talents de conteur. Ceux qui l’ont connu comme avocat savent à quel point il a la plume facile. Et tous ont entendu parler de la légendaire « vengeance de l’Irlandais ». C’est assez pour rendre quelques personnalités nerveuses. Si l’on en juge par le premier tome de son autobiographie, Dans la fosse aux lions (Éd. de l’Homme, 1985), le style de Jean Chrétien est plus brouillon. Il n’a pas non plus le souffle d’un grand auteur et s’est fié à des écrivains professionnels : Daniel Poliquin pour le français et Ron Graham pour l’anglais. Mais c’est « bien écrit » et on retrouve « le ton batailleur de Chrétien », disent ceux qui ont lu le manuscrit. Cette année, il s’est fait piquer son éditeur, les Éditions de l’Homme, rachetées par Quebecor, et s’est réfugié aux prestigieuses Éditions du Boréal. La proximité des deux lancements, en français comme en anglais — le 10 septembre pour le livre de Brian Mulroney et le 16 octobre pour celui de Jean Chrétien —, suscite beaucoup d’intérêt à Ottawa, où les paris sont ouverts sur le succès de l’un ou de l’autre. En fait, les deux hommes se seraient consultés qu’ils n’auraient pas agi autrement pour éviter de s’affronter directement : le premier parle des années 1939 à 1993, le second couvre la période de 1993 à 2003, où il fut premier ministre. Ainsi, les dates choisies par les auteurs font qu’ils ne parleront pas des dossiers les plus controversés de leur carrière : l’affaire Airbus pour Brian Mulroney, celle des commandites pour Jean Chrétien ! Ce sera la première fois depuis 14 ans que Brian Mulroney s’exprimera en public sur sa carrière politique. Le 15 juin 1993, deux semaines avant de se retirer, il confiait à L’actualité dans une entrevue bilan : « Après 10 ans, je laisse mon pays, mon gouvernement et mon parti, ayant fait tout ce que je pouvais pour eux, et seule l’histoire portera un jugement définitif. Cela ne m’inquiète pas. » L’ex-premier ministre étant un administrateur important du groupe Quebecor, on peut s’attendre à un lancement spectaculaire. La veille de la sortie en librairie, les réseaux CTV et TVA (avec Paul Arcand) présenteront un documentaire de deux heures pour lequel Brian Mulroney a donné de longues heures d’entrevue. On dit que les 250 premières pages du livre du « p’tit gars de Baie-Comeau » arracheront des larmes à ses lecteurs, tant il parle de son père, de son enfance et de ses premiers pas dans la vie avec une émotion à fleur de peau. Ce « cœur tendre », on le retrouve aussi lorsqu’il est question de sa femme et de ses enfants, cette famille soudée qui faisait partie de sa vie politique. Les années de Brian Mulroney au pouvoir ont constitué un feu roulant de réformes — certaines réussies, d’autres avortées —, comme le libre-échange avec les États-Unis, la saga constitutionnelle du lac Meech et l’introduction d’une taxe sur les produits et services. Sa participation aux conférences internationales du Commonwealth, du G8 et de la Francophonie — qu’il a créée avec le président François Mitterrand — l’a en outre amené à côtoyer les grands de l’époque et à négocier avec eux : Ronald Reagan et George Bush père, Margaret Thatcher, Nelson Mandela, Mikhaïl Gorbatchev… Mais ce sont surtout ses réflexions sur ses collègues — Pierre Trudeau, les premiers ministres Clyde Wells, de Terre-Neuve, Gary Filmon, du Manitoba, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, du Québec — qu’on a hâte de connaître. On dit qu’elles sont terribles, dans certains cas. Pendant les 10 ans qu’il fut au pouvoir, Brian Mulroney a dérangé tant de monde qu’il a fini par se faire détester. Sa cote de popularité avait chuté jusqu’à 11 %, au point que l’expert en sondages Angus Reid confiait à L’actualité, en mai 1992 : « “ Mulroney ”, ce n’est plus un nom propre, c’est un adjectif dont on se sert pour qualifier tout ce qui va mal au pays. » Mais l’homme, que j’ai rencontré à plusieurs reprises depuis, n’en a jamais montré d’amertume. Le 25 juin 1993, après avoir remis sa démission et celle de son gouvernement au gouverneur général Ray Hnatyshyn, il se retirait au lac Harrington, où se trouve la résidence d’été des premiers ministres, et passait la fin de semaine à pêcher avec ses enfants. Et le 28, il quittait définitivement Ottawa. C’est à cette date et sur une note de nostalgie que se terminent ses Mémoires…

Politique

La guerre de Rick Hillier

La politique militaire du Canada, énoncée en 2005, c’est un peu beaucoup Rick Hillier qui l’a écrite. « On applique maintenant ce que j’ai mis dans ma note interne en 2003 ! » dit-il fièrement. Il venait à peine de prendre la tête de l’Armée de terre, en 2003, qu’il écrivait une note au chef d’état-major de l’époque, Ray Hénault. Selon la rumeur, il demandait que tous les nouveaux investissements aillent à l’Armée de terre. La colère est immédiate. George MacDonald, alors vice-chef d’état-major, lance une opération de paix avec les hauts gradés de la Marine et de l’Armée de l’air. Une réunion est organisée d’urgence. « L’atmosphère n’était pas très bonne, dit George MacDonald. C’est normal qu’un commandant prêche pour sa paroisse, mais c’était la première fois qu’on en voyait un dire ouvertement qu’il fallait favoriser un secteur au détriment des autres corps de l’armée. » Qu’a dit Rick Hillier au cours de cette réunion tendue ? « Rien ! Je n’ai pas eu le temps de dire quoi que ce soit, tout le monde me montrait du doigt et criait ! » dit-il.Il réussit tout de même à s’expliquer et à calmer la grogne. « Je ne voulais pas diriger toutes les ressources vers l’Armée de terre, mais vers un nouveau rôle pour les Forces canadiennes. Un rôle où tous les secteurs allaient devoir mettre la main à la pâte. » Deux ans plus tard, le premier ministre Paul Martin demandait à son ministre de la Défense, Bill Graham, de lui présenter une nouvelle vision des Forces canadiennes, avec à la clé de nouveaux investissements de plusieurs milliards de dollars. « Honnêtement, j’étais embarrassé par ce dossier, raconte Bill Graham. Je ne suis pas un expert des questions militaires et je cherchais un plan qui donnerait une place au Canada dans le monde. » Au même moment, Ray Hénault quitte son poste de chef d’état-major. Lorsque Bill Graham rencontre Rick Hillier, il se dit : « Sa vision était claire, il savait ce qu’il voulait et j’ai immédiatement pensé : c’est ça, c’est lui. » Le premier ministre embrasse aussi la vision de Hillier et lui accorde le plus haut poste de l’armée canadienne. Quelques mois plus tard, le rôle que veut faire jouer le général Hillier aux Forces canadiennes se retrouve intégralement dans la nouvelle politique étrangère du Canada. TROP AMÉRICAIN ? Rick Hillier serait trop près de la vision américaine du monde, celle de la guerre au terrorisme, selon Michael Byers, professeur de géopolitique internationale à l’Université de la Colombie-Britannique. « On n’a pas cette tradition offensive ici. Le Canada est un pays qui fait des missions de paix. Hillier a tout changé en quelques années. La mission en Afghanistan est un échec et c’est lui qui doit en porter la responsabilité. » Rick Hillier estime que ces accusations sont injustifiées. « Ma vision, c’est le Canada d’abord. Je veux que les Canadiens apportent leur expertise, leurs valeurs et leur compétence dans des endroits qui ont besoin d’eux. Est-ce que ça fait de moi un Américain ? Je ne pense pas. » LES QUÉBÉCOIS S’ENROLENT ! La mission en Afghanistan est noble, il faut le répéter et l’expliquer, dit Rick Hillier. Sur le bureau de Rick Hillier, à Ottawa, trône la grande photo d’un petit bonhomme, qu’il regarde avec affection plusieurs fois par jour. C’est celle de son petit-fils, Jack, trois ans. « Il me fait le salut militaire, mais avec la mauvaise main ! » rigole le grand-père. Le petit Jack, dont la maman est québécoise, ne parle que français. Ou presque. « Il chante l’hymne national dans les deux langues ! » dit fièrement Rick Hillier. Le chef d’état-major maîtrise suffisamment la langue de Molière pour suivre les débats sur l’Afghanistan qui déchirent le Québec depuis quelques semaines. Selon lui, les Forces canadiennes y sont bien perçues : la popularité du recrutement au Québec (en hausse de 10 %) le prouve amplement. Il reconnaît toutefois que les Québécois sont plus sceptiques que les autres Canadiens à l’égard de la mission en Afghanistan. « Les Québécois sont mal informés sur la mission, comme beaucoup de Canadiens, dit-il. Il y a un travail d’éducation à faire. Beaucoup de gens confondent l’Irak et l’Afghanistan, alors que c’est totalement différent. Nous faisons partie d’une coalition de 37 pays. Notre mission est approuvée par l’ONU et nous sommes invités par un gouvernement afghan légitimement élu. Les Afghans ont besoin de notre aide, c’est une mission noble. Il faut le répéter et l’expliquer. »