Politique

Politique

Harper, le converti

Chaque année, en janvier, le chinook – vent chaud qui descend des Rocheuses – fait fondre les bancs de neige sales et glacés de Calgary. Cette année, c’est sur Stephen Harper que le chinook semble avoir soufflé, éclipsant, le temps d’une campagne électorale, sa personnalité froide et introvertie, ses préjugés contre la capitale nationale, sa méfiance à l’égard des nationalistes du Québec. Le nouveau premier ministre du Canada a-t-il changé à ce point? Quelque 5,4 millions de Canadiens l’ont cru, soit le quart des électeurs inscrits. Les trois autres quarts ont plutôt jugé que l’hiver n’était pas fini à Calgary! Stephen Harper est un pur produit de la géopolitique canadienne. Né le 30 avril 1959, dans le quartier Leaside, à Toronto, ce jeune premier de classe, médaillé d’or du Richview Collegiate Institute pour avoir obtenu la meilleure moyenne de sa promotion, n’aurait sans doute jamais quitté la métropole ontarienne si son père, Joseph, n’avait été comptable pour Imperial Oil. À l’âge de 19 ans, le fils tente l’aventure dans l’Ouest. Fort en maths, il décroche facilement un emploi de programmeur en informatique dans la même société que son père, à Edmonton. Puis, il choisit de faire une maîtrise à la Faculté des sciences économiques de l’Université de Calgary. Nous sommes en 1980, et l’explosion du prix du pétrole amène le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau à imposer son Programme énergétique national, considéré comme une véritable « nationalisation » en Alberta. Lors de l’élection fédérale suivante, les libéraux, bien que victorieux au pays, seront rayés de la carte de la province. Stephen Harper, qui avait flirté un temps avec les Jeunesses libérales, rallie les rangs du Parti progressiste-conservateur. Celui-ci est maintenant dirigé par Brian Mulroney et arrive au pouvoir en 1984. Le jeune étudiant en économie n’a même pas encore rédigé son mémoire de maîtrise qu’il s’installe à Ottawa comme adjoint de direction du député conservateur de Calgary-Ouest, Jim Hawkes. À l’époque, Hawkes n’exerce aucune fonction parlementaire et son adjoint se contente d’être un observateur. Ce qu’il voit le révolte: les premières années du gouvernement Mulroney sont marquées par les scandales – impliquant le plus souvent des députés et des ministres du Québec. Stephen Harper retourne à Calgary terminer ses études. Premier dépit, premier repli: il n’aura pas tenu deux ans à Ottawa.Le feu couve dans les Prairies, au milieu des années 1980. Divers incidents, comme l’attribution du contrat d’entretien des chasseurs F18 à l’entreprise montréalaise Canadair plutôt qu’à la Bristol de Winnipeg, enragent les gens de l’Ouest. Preston Manning, fils de l’ancien premier ministre créditiste de l’Alberta, Ernest Manning, songe à former un parti régional: le Parti réformiste. Il demande au doyen de la Faculté des sciences économiques de l’Université de Calgary de lui envoyer un de ses meilleurs étudiants comme observateur. C’est à cette occasion que Stephen Harper fait la rencontre du très controversé professeur d’histoire Tom Flanagan, qui deviendra la tête de file de la fameuse école de Calgary, associée à la droite américaine, et qui est aujourd’hui le principal conseiller du nouveau premier ministre du Canada. Stephen Harper sera plus qu’un simple observateur: lors du premier congrès du Parti réformiste, en 1988, il prononce un discours sur la façon injuste dont l’Ouest a toujours été traité par le gouvernement fédéral. L’économiste fait le compte des subventions au développement régional, de la répartition des fonctionnaires et des agences fédérales dans le pays, des achats publics et même de la programmation de la CBC. Son réquisitoire s’étend aussi longuement sur la sous-représentation de l’Ouest dans les institutions fédérales, à commencer par le Sénat. Il est ovationné. Preston Manning lui demande d’écrire le programme du nouveau parti. Stephen Harper a 29 ans. Le jeune économiste aime travailler seul, de préférence dans un petit bureau à l’université, et rédiger de longs articles pour son chef. Par dévouement, il accepte de se présenter dans la circonscription de Calgary-Ouest contre son ancien patron, Jim Hawkes, qui le bat par 23 000 voix! Mais six mois plus tard, une première candidate du Parti réformiste, Deborah Grey, est élue dans la circonscription d’Edmonton-Nord à la faveur d’une élection partielle. Stephen Harper devient son assistant et retourne à Ottawa. Le Parti réformiste est entraîné dans les débats constitutionnels dans la deuxième moitié des années 1980. C’est Stephen Harper qui élabore le programme du parti, autour de deux axes importants: réforme des institutions fédérales pour offrir une représentation plus équitable aux gens de l’Ouest et élimination des pouvoirs d’exception qui permettent au gouvernement fédéral d’intervenir dans les affaires des provinces. Quant au Québec, il n’est pas question de lui accorder le statut spécial que réclame Robert Bourassa et auquel Brian Mulroney est prêt à consentir. L’obsession des réformistes de l’Ouest, et de Stephen Harper en particulier, est alors le principe de l’égalité des provinces. Mais à l’époque, personne ne prête attention aux propositions que Preston Manning soumet, par écrit, à la commission Bélanger-Campeau sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec. En 1991, Stephen Harper épouse Laureen Teskey. Il a 32 ans, elle en a 28. La jeune femme est tout le contraire de son mari: fille de ranchers, amatrice de grandes randonnées à cheval, à moto ou en camionnette, enjouée et toujours prête à faire la fête, buvant la bière à la bouteille, elle s’intéresse à la politique encore plus que lui. Elle ne le découragera donc pas de se présenter une deuxième fois, en 1993, contre Jim Hawkes, qu’il battra par 15 000 voix de majorité.Même si le Canada retourne au Parti libéral, l’Ouest se range massivement derrière les réformistes de Preston Manning, et le Québec adopte le Bloc de Lucien Bouchard. Le pays est en pleine crise, avec la victoire de Jacques Parizeau et l’imminence d’un référendum. Stephen Harper est une fois de plus chargé d’élaborer la vision d’un « nouveau Canada » pour le Parti réformiste. La vision constitutionnelle de Stephen Harper, résumée dans un rapport intitulé La stratégie du 20/20, contient 20 propositions de réforme pour le Canada, attrayantes aux yeux des autonomistes du Québec, mais assorties de 20 conditions très strictes pour encadrer la séparation. « Le Canada a une obligation morale et légale envers les résidants du Québec qui veulent rester canadiens, explique-t-il. Certains veulent aller aussi loin qu’une partition du Québec par bureau de scrutin mais, pour des raisons pratiques, on s’en tiendra aux territoires municipaux. » Le rapport prévoit même le recours à l’armée canadienne pour protéger les immeubles fédéraux en cas de victoire du Oui au référendum sur la souveraineté… Stephen Harper réclame aussi que le Parlement canadien fixe, au plus tôt, les conditions de la tenue d’un autre référendum sur la souveraineté. Il se vante ainsi d’avoir inspiré la Loi sur la clarté, que présentera bientôt le ministre libéral Stéphane Dion. Mais son influence diminue auprès de Preston Manning, qui, anxieux de prendre le pouvoir, engage des faiseurs d’image. En fait, le parti est déjà condamné: Manning le sabordera trois ans plus tard pour créer le mouvement de l’Alternative unie, puis l’Alliance canadienne. Deuxième échec, deuxième repli pour Stephen Harper en 1997… Prétextant ses obligations familiales (son fils, Benjamin, a un an; sa fille, Rachel, naîtra deux ans plus tard), il abandonne son siège de député pour retourner en Alberta et prendre la tête de la Coalition nationale des citoyens (CNC). La CNC, dont les bureaux principaux sont situés à Toronto et à Calgary, est une organisation assez secrète, qui a financé de coûteuses campagnes de publicité contre la Loi canadienne sur la santé, la Commission canadienne du blé, l’entrée au pays des boat people vietnamiens, le monopole de la représentation syndicale et le fonds de pension des députés. Sous la direction de Stephen Harper, la CNC contestera les dispositions de la Loi électorale qui interdisent à des groupes d’influence de participer aux campagnes; elle financera aussi la requête pour contester la loi 101 présentée à la Cour suprême par l’avocat montréalais Brent Tyler, qui demande d’élargir aux enfants de parents francophones l’accès à l’école anglaise. En tant qu’activiste, Stephen Harper reste donc visible dans les médias nationaux, mais il est de plus en plus désillusionné par la politique fédérale. Il est en outre découragé par la tentative infructueuse de Preston Manning de réunir les deux partis de la droite canadienne – réformistes et progressistes-conservateurs -, ainsi que par l’échec de son successeur, Stockwell Day, aux élections de 2000. Troisième dépit, troisième repli pour Stephen Harper.Avec quelques collègues de l’Université de Calgary, il signe, en janvier 2001, une lettre ouverte à son premier ministre provincial, Ralph Klein, dans laquelle on peut lire que « le gouvernement Chrétien s’est livré à des attaques destinées non seulement à défaire l’opposition partisane, mais aussi à marginaliser l’Alberta et les Albertains au sein du système politique canadien. […] Nous croyons qu’il est temps pour les Albertains de prendre en charge leur destinée. Cela veut dire récupérer des pouvoirs qui nous appartiennent selon la Constitution, mais que nous avons laissé le gouvernement fédéral exercer. » Dans ce qui sera bientôt surnommé « la stratégie du repli », Stephen Harper et ses collègues de l’école de Calgary souhaitent que le gouvernement de l’Alberta se retire du Régime de pensions du Canada, pour créer son propre programme… « Si le Québec le peut, pourquoi pas l’Alberta? » soulignent les auteurs. Selon eux, l’Alberta devrait aussi percevoir elle-même toutes les recettes provenant de l’impôt sur le revenu des particuliers, créer sa propre police provinciale plutôt que de s’en remettre à la GRC, assumer toutes ses responsabilités en matière de santé et adopter unilatéralement une modification constitutionnelle pour obliger les autres gouvernements à se prononcer sur la réforme du Sénat. On a l’impression alors que Stephen Harper a renoncé à la politique nationale. Certains le soupçonnent même de convoiter le poste de Ralph Klein. Mais la démission de Stockwell Day de la direction de l’Alliance canadienne change le cours des choses. Laureen Teskey encourage son mari à se présenter et, le 20 mars 2002, Stephen Harper devient chef du parti. Élu à la faveur d’une élection partielle dans la circonscription de Calgary-Sud-Ouest, que lui cède Preston Manning, il revient aux Communes le 21 mai 2002 comme chef de l’opposition officielle. Il lui reste cependant à réunifier la droite. Stephen Harper démissionne de son poste de chef de l’opposition officielle aux Communes pour se lancer dans la course à la direction du Parti conservateur du Canada, où il affronte la millionnaire Belinda Stronach et un ancien ministre de Mike Harris, Tony Clement. Son élection, le 20 mars 2004, n’est qu’une formalité, mais elle arrive trop tard. Paul Martin a déjà succédé à Jean Chrétien et, malgré le scandale des commandites, est toujours perçu comme le meilleur premier ministre par une majorité de Canadiens. La plupart des candidats conservateurs aux élections du printemps 2004 ont été choisis avant que Stephen Harper devienne leur chef et le parti n’a pas eu le temps d’adopter un nouveau programme. Même si la nouvelle formation conserve les mêmes initiales – PC -, le mot « progressiste » a définitivement disparu. Si Stephen Harper avait été le seul à parler pendant la campagne électorale de 2004, il aurait peut-être eu une chance de gagner. Dans une entrevue avec les représentants de L’actualité (voir « Harper battra-t-il Martin? », 1er mai 2004), il exprime déjà des points de vue qui seront intégrés au programme du parti en mars 2005. Pas question de revenir sur le sujet du suicide assisté ni sur l’avortement ou la peine de mort. Par contre, il est déjà prêt à recourir à la disposition de dérogation pour imposer la volonté du Parlement sur les mariages gais. « Je suis au centre de mon parti et c’est pour ça que j’en suis le chef », dit alors cet homme qui, étant passé par le Parti réformiste et l’Alliance canadienne, vient pourtant de son extrême droite. Et il tient à L’actualité des propos prophétiques sur les chances de son parti au Québec: « Je sais que les Québécois sont prêts à changer de gouvernement, mais ils ne sont pas encore convaincus que nous sommes prêts à gouverner et à les inclure dans ce gouvernement: ils continuent donc de favoriser le Bloc. C’est un peu le dilemme de l’oeuf et de la poule: les Québécois vont voter pour un parti régional s’ils croient que c’est la seule façon de se débarrasser du gouvernement. Mais s’ils pensent que le Parti conservateur peut gagner, ils vont voter pour lui… »Le 28 juin 2004, le Parti conservateur du Canada reste dans l’opposition. Une fois de plus, Stephen Harper cède au découragement, au point qu’il pense se retirer dans ses terres de l’Alberta. Il en veut en particulier aux pontifes de la presse nationale, qui, jusqu’à la dernière minute, n’ont pas cru en ses chances. Sa décision, le 27 janvier dernier, de tenir sa première conférence de presse de premier ministre élu au Parlement, plutôt que dans l’auditorium de la presse parlementaire, signifiait aux médias qu’il ne leur devait rien et que c’était lui, désormais, qui fixerait les règles du jeu. Il aura fallu beaucoup de temps à Stephen Harper pour comprendre que ses difficultés viennent autant de son comportement que de l’attitude hostile des journalistes. Il a d’ailleurs reconnu, au dîner annuel de la Tribune de la presse, qu’il est « le seul chef politique qui ressemble à sa photo de passeport »! Il a dû apprendre à se contrôler et à sourire, même aux journalistes. Et surtout, il a suivi les conseils de Brian Mulroney et de quelques autres anciens de la « Big Blue Machine », qu’il détestait tant autrefois, pour établir un plan de campagne rigoureux et professionnel. Par exemple, l’idée de résumer son programme en cinq priorités ne visait à rien d’autre qu’à capter l’attention des électeurs. Les programmes électoraux sont trop longs et trop complexes pour que des gens préoccupés par leur travail et leur vie de famille s’y attardent. Mais des slogans tels que « Faire le ménage au gouvernement », « Réduire la TPS », « Rendre nos rues plus sécuritaires », « Aider directement les parents qui élèvent des enfants » et « Collaborer avec les provinces » parlent à Monsieur et Madame Tout-le-monde. La victoire de Stephen Harper aurait dû le réconcilier avec le Canada et sa capitale. Pourtant, six jours avant le scrutin qui ferait de lui le 22e premier ministre du pays, il exprimait encore sa méfiance envers cette ville où il ne s’est jamais senti à l’aise: « Il y aura des fonctionnaires nommés par les libéraux, et il y aura un Sénat libéral. […] Il s’agira là de contrepoids au pouvoir d’un gouvernement conservateur. » Vingt ans exactement après sa première visite à Ottawa, le « très honorable » Stephen Harper se méfie toujours de la capitale…SOURIEZ, ON VOUS REGARDE!Malgré ses progrès, Stephen Harper fige encore devant les caméras.Les Canadiens ne sont pas près d’oublier l’image de ce père de famille, au lendemain du scrutin, conduisant ses enfants de neuf et six ans à l’école publique de Rockliffe et leur donnant de manière distante une poignée de main avant qu’ils s’élancent dans la cour de récréation.Pourtant, le nouveau premier ministre du Canada embrasse régulièrement ses enfants et il serre tendrement leur mère dans ses bras. Mais la présence des caméras de télévision le fige. La campagne électorale a dû représenter un effort considérable pour cet homme qui n’aime pas les effusions en public. Embrasser les bébés, étreindre les électrices, taper dans le dos des candidats, tout cela n’est pas son genre.Même les intonations de sa voix, qui escamotent les dernières syllabes, trahissent l’extrême anxiété d’un homme qui ne marche en terrain inconnu que sur la pointe des pieds.Stephen Harper n’en est pas moins capable de terribles sautes d’humeur. En mars 2005, alors que le congrès de fondation du nouveau Parti conservateur du Canada faisait l’objet de dures critiques de la part des journalistes présents, il a lancé un tel coup de pied à une chaise qui se trouvait sur son chemin que la chose a valsé à plusieurs mètres de là!Mais aucune caméra n’était présente et l’homme se croyait seul… LE CHANTIER DE STEPHEN HARPER Les principales promesses du nouveau premier ministre. Remédier au déséquilibre fiscal entre le fédéral et les provinces Inscrire dans la Constitution le droit à la propriété Réformer le Sénat en y faisant entrer des membres élus Établir une date fixe pour les élections, qui auraient lieu tous les quatre ans Faire de tous les votes au Parlement (sauf ceux sur le budget) des votes libres Limiter le financement des partis politiques par les particuliers à 1 000 dollars par personne et interdire les contributions des sociétés, syndicats ou organismes Réformer les processus de nomination dans la fonction publique Créer un Secrétariat francophone au sein du ministère du Patrimoine Inviter le Québec à jouer un rôle à l’Unesco Augmenter l’aide au développement à l’étranger Réduire de moitié les droits d’entrée des immigrants et créer un bureau chargé de reconnaître leurs titres de compétence Augmenter les effectifs et le budget des Forces armées canadiennes Armer les douaniers et mettre en place des systèmes de reconnaissance biométrique aux frontières Assurer la souveraineté du Canada dans l’Arctique et étendre la limite de 200 milles marins dans l’Atlantique Nord Élaborer un plan canadien de réduction des gaz à effet de serre Mettre fin à la pratique des peines purgées à domicile et imposer des peines d’emprisonnement minimales obligatoires pour les crimes graves Retirer aux prisonniers le droit de vote Abolir le Registre des armes à feu Créer un registre des délinquants sexuels Soumettre les auteurs de délit âgés de 14 ans et plus aux mêmes peines que les adultes Réduire la TPS de 7% à 6%, puis à 5% Éliminer l’impôt sur le gain en capital des particuliers si le gain est réinvesti dans les six mois Allouer 1 200 dollars par enfant aux familles pour la garde de leur choix Offrir des crédits d’impôt de 500 dollars pour l’achat de manuels scolaires, de laissez-passer dans les transports en commun, et pour l’inscription à un programme de conditionnement physique Procéder à un vote libre sur la définition du mariage

Publicité
Politique

John F. Kennedy et le Québec

Un extrait d’une conférence donnée aux Grands communicateurs sur la rédaction de mon livre Dans l’œil de l’aigle, portant sur l’intérêt porté par le président John F. Kennedy à la situation du Québec.

Politique

Il fait bouger le Canada

Sa tête d’Irlandais, Gilles Duceppe la tient de son grand-père maternel, John James Rowley, orphelin sorti tout droit d’un roman de Charles Dickens. Peut-être est-ce aussi de lui qu’il a hérité ce flegme tout britannique qui fait sa marque? Mais il a les yeux bleu fleurdelisé de son père, Jean Duceppe, célèbre comédien et ardent patriote. Sa passion du Québec a grandi à l’ombre d’une famille qu’il compare volontiers au clan Kennedy, « l’argent en moins ». Une sorte de famiglia italiana toujours prête à refaire le monde autour de la table, dans un « grand six-pièces » de la rue Hochelaga, dans l’est de Montréal. Juste avant l’été, tous les feux se sont tournés vers lui. Sa performance aux élections fédérales de 2004 l’avait propulsé à l’avant-scène. Allait-il chausser les bottes du chef du Parti québécois, Bernard Landry, qui venait de jeter l’éponge? Jamais les astres n’avaient été aussi favorables. À Ottawa, les libéraux de Paul Martin croulaient sous le scandale des commandites. À Québec, le gouvernement Charest était en chute libre, tandis que les intentions de vote en faveur de la souveraineté atteignaient un pic. Les fameuses conditions gagnantes de Lucien Bouchard, son mentor au Bloc québécois, semblaient réunies. Ne manquait plus que le chef d’orchestre capable d’ouvrir le bal. Contre toute attente, Gilles Duceppe a laissé passer ce rendez-vous historique. Pourquoi a-t-il refusé d’être celui qui pourrait mener les souverainistes à la victoire finale? « Il n’est pas dit que je ne le serai pas », me répond-il, laconique. Dans son bureau de circonscription, rue Papineau, à Montréal, où il cultive l’ambiguïté sur ses intentions réelles en jurant ses grands dieux qu’il n’a pas de plan de carrière, tout est trop ordonné. Pas de dossiers empilés sur le coin de la table, pas de notes épinglées au babillard. « Mister Clean » est simplement de passage en ville. Son vrai bureau est à Ottawa. Ici, une seule touche personnelle: la photo de sa femme, Yolande, jolie brune au regard incisif qui veille sur lui. Nous déroulons le fil de sa vie depuis plus d’une heure. Ses exploits comme ses mauvais coups, il les raconte d’un ton assuré où pointe l’humour. Bien malin qui reconnaîtrait sous ses traits rieurs le père Fouettard qui, hier encore, tyrannisait ses députés et collaborateurs. Ou le Martien coiffé d’un bonnet de plastique qui a ravi les caricaturistes pendant la campagne électorale de 1997. Le chef du Bloc québécois est sur son petit nuage. Après des années de purgatoire, au cours desquelles personne ne donnait cher de sa peau, il a réussi le tour de force de devenir le souverainiste le plus populaire chez les Québécois et le damned separatist le plus apprécié du reste du Canada. Dernièrement, un Ontarien lui a serré la main dans un hôtel: « You’re the best thing that happened in politics in the last 25 years. Too bad I can’t vote for you. » Du jamais-vu depuis René Lévesque.Il n’est pas mécontent, non plus, du compliment de l’ex-ambassadeur des États-Unis, Paul Cellucci, qui dans ses mémoires le décrit comme « le leader politique le plus impressionnant du Canada ». Ses adversaires se bidonnent devant cette flatterie d’un amateur de baseball à un autre. Il se défend de cette pique. « David Jones, conseiller de l’ambassade des États-Unis à Ottawa, a écrit dans le Hill Times, l’hebdo de la colline du Parlement: « Il est facile de sous-estimer Gilles Duceppe, mais ce serait une erreur grave de le faire. » Ça n’a rien à voir avec le baseball! » C’est qu’il commence à déranger, cet homme qui peut se vanter d’être le premier député élu aux Communes, à Ottawa, sous l’étiquette souverainiste – c’était à l’occasion d’une élection partielle dans Laurier-Sainte-Marie, à l’été 1990. Depuis le raz-de-marée bloquiste aux élections de 2004, où le Bloc l’a emporté dans 54 des 75 circonscriptions québécoises, on trouve qu’il en mène large. Cette année-là, à l’issue du débat des chefs, qu’il a dominé en anglais comme en français, le Daily News de Halifax a comparé sa vive intelligence à celle de Pierre Trudeau. Et le New York Times a dépêché un reporter au Canada pour suivre sa campagne. Comment expliquer ce succès aussi subit qu’inattendu? « Il a modernisé le discours souverainiste, dit Pierre-Paul Roy, son conseiller spécial au cabinet. Avec lui, fini le ton revanchard et les rengaines contre les Anglais. » Gilles Duceppe a fait quatre tournées au Canada. Partout, il cherche à rassurer les gens d’affaires en dédramatisant les retombées économiques d’une éventuelle séparation du Québec. À l’Economic Club de Toronto, il a lancé: « L’Ontario dispose d’un surplus commercial de six milliards à l’égard du Québec. Combien d’entreprises vont choisir la faillite plutôt que de faire des affaires avec le Québec? » À la Chambre de commerce de Calgary, Bonnie Dupont, vice-présidente d’Enbridge, une entreprise spécialisée dans la distribution d’énergie qui a des intérêts dans Gaz Métropolitain, l’a remercié en ces termes: « Monsieur Duceppe, quels que soient les changements politiques, Enbridge fera des affaires au Québec. » Devant ses « amis du Canada », le chef bloquiste insiste sur les valeurs qui unissent Canadiens et Québécois. « Au début, le mouvement souverainiste s’est créé en réaction contre le Canada, explique-t-il. Aujourd’hui, on n’en veut plus aux Canadiens. C’est un grand peuple. Une grande démocratie. Nous avons beaucoup en commun, mais nous ne nous sentons pas Canadian. »Jack Layton, leader du Nouveau Parti démocratique, pense que Gilles Duceppe est apprécié des Canadiens anglais parce qu’il est loyal et franc avec eux. « De plus, dit-il, les Canadiens croient que les libéraux n’ont pas respecté les Québécois, et le scandale des commandites l’a démontré. Manifester leur sympathie au chef du Bloc, c’est une façon de dire aux Québécois qu’ils les respectent. » Quand Bernard Landry a tiré sa révérence, le premier ministre Paul Martin aurait donné sa chemise pour voir son adversaire bloquiste traverser la rivière des Outaouais une fois pour toutes. « Ça me tentait », avoue Gilles Duceppe en se remémorant ce fameux samedi 4 juin. La veille, à Québec, devant les congressistes du Parti québécois, il avait vanté les mérites de son ami Bernard Landry, « l’homme qui peut mener le Québec à la souveraineté », avait-il martelé. Ce jour-là, Gilles Duceppe n’a qu’une idée en tête: dîner en amoureux avec sa femme, Yolande. Son horaire de fou et le travail de celle-ci – elle est directrice adjointe de l’école primaire Maisonneuve, à Montréal – ne favorisent guère les moments d’intimité. « On est comme des amants quand on se retrouve », dit-il. Leur lune de miel dure depuis 30 ans. « J’allais à la garderie chercher ma fille, Amélie, dont j’avais la garde partagée, et je suis tombé amoureux de son éducatrice. » Ils ont aussi un fils, Alexis, qui a 26 ans. Sur la terrasse de leur condo, à Rosemont, tous deux savourent un poisson qu’il a apprêté à sa façon – c’est lui le chef! – quand le téléphone sonne. « Landry venait de démissionner, raconte Gilles Duceppe. J’étais consterné. Jamais Bernard n’avait évoqué cette éventualité devant moi. J’ai passé la soirée au téléphone à tenter de le convaincre de reconsidérer sa décision. » Peine perdue, Bernard Landry ne veut rien entendre. « J’ai dit à Yolande: ça va être terrible. Toute la pression va retomber sur moi. » De fait, le téléphone ne dérougit pas. Va-t-il, oui ou non, faire le saut et entrer au PQ? « Je suis persuadé que j’en étais capable », soutient-il. Sa femme et ses conseillers le pensent aussi. « Je lui disais: il faut que tu y ailles », raconte Yolande Brunelle, qui a fini par se rendre à ses arguments. Son ami Lucien Bouchard l’a d’abord encouragé à passer à Québec, pour ensuite changer d’idée, de peur que ça vire en bataille de rue. Jacques Parizeau le lui a déconseillé carrément. « Quant à Bernard Landry, dit Pierre-Paul Roy, il vivait des moments difficiles et Gilles a surtout cherché à lui apporter son appui. » À son caucus, les avis sont partagés. « Il y avait des pour et des contre, explique le député Serge Ménard. Nous étions inquiets. Chose certaine, personne ne lui a demandé de partir. » Finalement, Gilles Duceppe a suivi son intuition. Il s’était engagé à diriger ses troupes aux prochaines élections et il tiendrait parole. « Partir aurait été irresponsable, dit-il. J’aurais dégarni l’appareil du Bloc, comme Lucien Bouchard l’a fait lorsqu’il est passé au PQ. J’avais dû reconstruire la machine. »N’a-t-il jamais eu l’ombre d’un regret, pas même à la mi-septembre, quand André Boisclair, l’un des candidats à la chefferie, a admis avoir déjà consommé de la cocaïne? « Absolument pas, répond-il. J’assume parfaitement ma décision. » « C’est un homme de devoir, dit Pierre-Paul Roy. En général, ça le sert; parfois, ça le dessert. » Louise Harel, qui assume l’intérim comme chef de l’opposition à Québec, acquiesce: « Sa plus grande qualité, c’est la fidélité dans ses engagements, politiques comme personnels. Des séparations, il en a vécu plusieurs, mais il est resté l’ami de ses ex-blondes. » La députée péquiste connaît le chef du Bloc depuis leurs années de militantisme étudiant. L’été dernier, elle l’a invité à sa maison de campagne. « Gilles se sentait en paix avec sa décision, m’assure-t-elle. On a mangé et dansé sur des airs latino-américains des années 1950. C’est un excellent danseur. » Bob Dufour, ex-organisateur politique de Gilles Duceppe, n’est pas tendre envers le caucus péquiste, qu’il connaît bien, puisqu’il a été directeur général du PQ. « Gilles est le seul gars capable de gagner à la fois les prochaines élections à Québec et le référendum qui suivra », dit-il, tout en reconnaissant que le spectre de Lucien Bouchard, ce parachuté d’Ottawa qui n’a pas toujours fait l’unanimité, a été brandi par certains députés péquistes. « Ils ont eu peur de lui. Les purs et durs étaient prêts à lui tomber dessus à bras raccourcis. Ce sont eux qui ont fait battre Landry. » Louise Harel n’en croit rien: « Les radicaux parlent fort, mais ils ne représentent pas 1% des membres du parti. » Peut-être! Mais Gilles Duceppe laissera échapper: « Les péquistes sont durs pour leurs chefs: Lévesque, Parizeau, Bouchard et maintenant Landry. C’est d’une tristesse… » L’ex-ministre péquiste Serge Ménard reconnaît que la candidature éventuelle de Gilles Duceppe n’a pas suscité d’enthousiasme au PQ. « Le fait qu’il soit en faveur de l’association avec le reste du Canada a pu en inquiéter certains », dit-il. Louise Harel attribue plutôt ce peu d’empressement à la conjoncture: « Le PQ a été tétanisé après le congrès de juin. Il y a eu une période de flottement. Jusqu’à la mi-août, Bernard Landry a donné des signes indiquant qu’il regrettait sa décision. Pendant tout ce temps, jamais Gilles Duceppe n’a fait un geste pour sonder le parti. » La décision du chef du Bloc de s’incruster aux Communes frustre ses adversaires libéraux. « Il a choisi le Canada », ironise le premier ministre, Paul Martin. Son ami d’hier, le ministre Jean Lapierre, qui est passé du Bloc aux libéraux, le traite de lâche, tandis que le ministre Pierre Pettigrew, joint à New York, soutient qu’il a choisi la facilité: « M. Duceppe évite d’avoir à décider. Quand il a eu l’occasion de le faire, il s’est défilé. Il aura consacré sa vie à la revendication, à jouer le rôle d’éternelle opposition. Il aime mieux se présenter comme la victime, celui qui fait pitié. » Selon lui, le chef du Bloc est « essentiellement un homme de méfiance, dans la droite ligne de Maurice Duplessis ».Gilles Duceppe aurait-il tout bonnement eu peur des péquistes? La réponse fuse. « J’en ai vu d’autres, au Bloc », répond-il en pensant à la course à la direction de 1997. Un cauchemar qu’il n’oubliera pas de sitôt. La victoire du Non au référendum de 1995 avait plongé les bloquistes dans la déprime. « Personne n’avait encore envisagé la suite des choses pour le Bloc après un échec », dit Pierre-Paul Roy. Le diable est aux vaches. Les finances du parti sont à sec et les bloquistes s’entredéchirent. On accuse Gilles Duceppe d’avoir fomenté un putsch pour déloger Michel Gauthier, qui avait succédé à Lucien Bouchard à la tête du Bloc. Jean Chrétien en profite pour déclencher des élections. Mal entouré, Duceppe improvise une campagne d’amateur. La photo où on le voit affublé d’un bonnet de bain n’est que la pointe de l’iceberg. « Les journalistes lui reprochaient sa langue de bois et lui tapaient dessus, dit Bob Dufour. Il était assommé comme si un ouragan l’avait frappé. » En effet, la presse anglophone le surnomme « Angry Trout ». L’occasion de se faire valoir se présente enfin au cours du débat des chefs. Mais voilà que l’animatrice, Claire Lamarche, tombe dans les pommes au moment même où il allait défendre ses idées. Ne manquaient plus que les menaces de mort de la part des motards criminels, peu après sa sortie contre le crime organisé. « Il était à bout de nerfs », confirme sa femme. À l’école où elle enseigne, le directeur entend à la radio que la caravane du Bloc s’est perdue, non pas au fin fond de la Gaspésie, mais… à Saint-Hyacinthe. « J’ai demandé un congé sans solde pour aller rejoindre Gilles, dit-elle. Il avait besoin de moi. » Six ans plus tard, c’est elle qui aura besoin de lui. « Quand j’ai dû être opérée pour un cancer du sein, Gilles m’a rendu la pareille. Cette épreuve, on l’a traversée ensemble. » La chimio de Yolande à peine terminée, le couple part aux îles de la Madeleine pour le début de la campagne électorale de 2004. « Je n’avais plus un poil sur le coco. Ça allait bien sur le terrain. Notre seule crainte, c’était que ma perruque parte au vent! Après le bonnet de bain, ç’aurait été le comble! On a bien ri. » L’humour de Gilles Duceppe est certainement le secret le mieux gardé en ville. « Il a un côté adolescent », dit sa femme. Lui-même reconnaît qu’il aurait avantage à sourire plus souvent. « Je suis tout le contraire de mon père, avoue-t-il. Lui, si détendu en public, faisait des colères terribles à la maison. Il était très soupe au lait. Moi, je garde mon calme. Ça bout autant en dedans, mais je suis plus poker face. » Dès qu’il parle de son père, contestataire comme lui, il s’anime. Les souvenirs remontent. Il y a eu cette grève chez Steinberg, en 1956. À la fois comédien et animateur de radio, Jean Duceppe avait aiguisé ses couteaux pendant la publicité de la chaîne d’alimentation. « Après, raconte son fils, il a repris le micro et lancé: « Bon, bien, maintenant que l’annonce est finie, je vous rappelle que les employés sont en grève. Allez donc faire votre épicerie chez Dionne! » » Gilles Duceppe jonglait depuis un bon moment avec l’idée de se lancer en politique quand, en 1990, la santé de son père s’est brusquement détériorée. « Papa vivait ses derniers mois, dit-il. Le diabète faisait ses ravages et je voulais me faire élire avant qu’il parte. »Il est négociateur pour la CSN dans le secteur de l’hôtellerie lorsque s’annonce une élection fédérale partielle dans Laurier-Sainte-Marie, le 13 août 1990. Il a 43 ans et le Bloc vient de prendre son envol dans le sillage de l’échec de l’accord du lac Meech. Mais pourquoi diable briguer un siège à Ottawa? lui demande son père, qui, comme René Lévesque, croit que la place d’un indépendantiste est à Québec. Quand je l’interroge là-dessus, Gilles Duceppe me renvoie à la leçon de la révolution américaine – « No taxation without representation » -, avant d’ajouter: « Trudeau disait que les souverainistes avaient peur de se présenter à Ottawa parce qu’ils seraient battus. Maintenant qu’ils y sont, il s’en trouve encore pour dire que ça ne sert à rien. You’re damned if you do, damned if you don’t. » Cette élection partielle, il la remporte haut la main, contre Denis Coderre, qui a fait campagne en répétant que les électeurs de la circonscription ne veulent pas entendre parler de souveraineté, mais de « châssis doubles »! Et que la souveraineté ne guérit pas du sida! Le nouveau député fédéral de Laurier- Sainte-Marie est comme un poisson dans l’eau dans sa circonscription, qui comprend le quartier Hochelaga-Maisonneuve, où il est né, le 22 juillet 1947. Au collège Mont-Saint-Louis, puis à l’Université de Montréal, où il étudie les sciences politiques, il milite dans tout ce qui bouge. « Pour la cause », il a même annulé son premier mariage. « C’était en 1968. J’ouvre la radio et j’apprends que les Russes ont envahi la Tchécoslovaquie. J’appelle mes parents pour leur annoncer que je ne me marie plus, car je dois organiser une manif! » Il convolera quelques jours plus tard, juste avant de filer à la semaine syndicale de l’Union générale des étudiants du Québec. D’où la manchette d’un journal à potins: « Le fils de Jean Duceppe en voyage de noces à Sainte-Anne-de-Bellevue. » « Comme Pierre Karl Péladeau et les autres qui préfèrent l’oublier, rappelle Gilles Duceppe, j’ai ensuite adhéré au Parti communiste ouvrier. » Cette parenthèse dans sa vie lui a laissé un goût amer. Fidèle à la consigne du PCO, il a annulé son vote au référendum de 1980. « À la mort de René Lévesque, j’ai pleuré. J’avais le sentiment de l’avoir trahi. » La lutte des classes l’a mené au syndicalisme. À 30 ans, il est embauché à l’Hôpital Royal Victoria comme préposé aux bénéficiaires. On l’affecte aux soins intensifs, où tantôt il tient la jambe que le chirurgien ampute, tantôt il prépare les corps pour la morgue. « Avoir vécu la réalité de ce monde, je ne dis pas que c’est essentiel dans la vie, mais ça ne nuit pas. » Congédié de l’hôpital « sous prétexte [qu’il avait] organisé une grève illégale », il se retrouve à la CSN, où il peaufine ses talents de négociateur et de leader, qui lui seront utiles en politique. « C’est un bagarreur-né, dit Pierre-Paul Roy. Aux Communes comme dans les sports, il a toujours aimé gagner. » Au début, sur la colline du Parlement, ses airs de préfet de discipline agacent. Mais peu à peu, il contrôle mieux ses impatiences et devient moins cassant. Moins « électrique », comme disait Lucien Bouchard. Serge Ménard le décrit comme un chef non pas autoritaire, mais rigoureux et discipliné. Au Bloc, tout le monde a le droit de s’exprimer et même de critiquer le chef, mais une fois qu’une position est adoptée, on se range.À la Chambre, c’est un bon débatteur. « Il n’a pas la rhétorique d’un Michel Gauthier, mais il connaît ses dossiers à fond », admet le ministre Pierre Pettigrew, qui l’accuse cependant de nuire aux intérêts du Québec. « Son opposition est essentiellement négative et son objectif est de détruire le pays. L’ennui, pour nous, libéraux, c’est que nous avons affaire à un adversaire qui veut notre peau, mais pas nos jobs. »Gilles Duceppe, lui, est fier de « l’excellente opposition » que forme le Bloc. « Au Canada, on le reconnaît, dit-il. Ici, certains pensent que nous nous occupons de dossiers qui ne nous concernent pas. Je soutiens que s’il y a une crise du blé dans l’Ouest, on a notre mot à dire, puisqu’on subventionne le blé avec nos impôts. » Quant aux intérêts des Québécois, il estime bien les servir. « Dans le scandale des commandites, nous avons eu énormément d’influence. Dès 2000, le Bloc avait repéré les entreprises impliquées dans l’affaire. » Alain G. Gagnon, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en affaires québécoises et canadiennes, à l’UQAM, est d’accord avec lui: « À la Chambre, le Bloc a posé plus de 400 questions à ce sujet. Il a talonné le gouvernement libéral et alimenté le Globe and Mail jusqu’à ce qu’éclate le scandale. Les libéraux du Québec n’osaient pas s’en mêler, car l’objectif premier du programme des commandites était de lutter contre la souveraineté. » Le politologue est d’avis que le Bloc a aussi fait la différence dans le dossier du Supplément de revenu garanti destiné aux démunis. « Le fédéral n’a pas sensibilisé la population à l’existence de sommes d’argent non réclamées, dit-il. Le Bloc a lancé une vaste opération au Québec afin de retrouver les 20 000 personnes qui y avaient droit. Grâce à lui, 100 millions de dollars ont pu être versés aux Québécois. » Le Bloc s’enorgueillit aussi d’avoir fait avancer les dossiers du protocole de Kyoto et du déséquilibre fiscal, sans parler de la guerre en Irak, à laquelle le Canada a finalement refusé de participer. Sans lui attribuer tout le mérite, Alain G. Gagnon estime que le parti s’est fait, là aussi, le porte-parole des Québécois. « Le Bloc a forcé le gouvernement Chrétien à répondre à leurs souhaits. » Paul Adams, consultant pour la grande maison de sondage EKOS Research Associates, accorde lui aussi une bonne note à l’opposition souverainiste. Dans une analyse publiée par le magazine torontois Walrus, il affirme qu’après le règne de Lucien Bouchard – qui avait réussi l’exploit d’être élu chef de l’opposition officielle -, le Bloc a connu 10 ans d’impuissance à Ottawa. L’élection d’un gouvernement minoritaire lui assure maintenant plus de pouvoir. L’ironie, soutient-il, c’est qu’en redonnant une voix au Québec, le Bloc fait de nouveau fonctionner le Parlement en tant qu’institution représentant les Québécois, ce qui affaiblirait l’option souverainiste.Gilles Duceppe s’inscrit en faux contre cette affirmation. « C’est un vieux dada de penser qu’il faut que ça aille mal pour faire la souveraineté, dit-il. Adams n’est pas le seul à le croire. Je connais des souverainistes qui prétendent que lorsqu’on va chercher des choses pour le Québec à Ottawa, ça nuit à la cause. Nos sondages depuis 20 ans prouvent le contraire. C’est quand ça va bien et qu’on se sent fort qu’on veut du changement. Si vous perdez votre job, avez-vous le goût d’acheter une maison? Non. »Entre lui et les députés libéraux fédéraux du Québec, c’est le froid total. Il ne fraternise pas avec l’adversaire. Dans son autobiographie, publiée avant le retour de Jean Lapierre chez les libéraux, Gilles Duceppe présente celui-ci comme « son allié et son complice ». « Maintenant que nous sommes dans deux camps opposés, l’amitié est rompue, dit-il. On se salue, mais on ne se parle plus. » Cela dit, il exècre l’attitude aveuglément partisane. « Nous ne votons pas contre un projet de loi sous le prétexte qu’il vient des libéraux. Si c’est bon pour le Québec, on l’appuie, sinon on s’y oppose. On a sauvé les libéraux plus d’une fois. » De la même manière, il trouve ridicule que les conservateurs crient aux libéraux, lorsque le Bloc appuie ces derniers: « You’re with the separatists! » « Je leur réponds: vous voulez tous coucher avec nous, mais il n’y en a pas un qui veut nous marier! » Jack Layton entretient des relations cordiales avec le chef du Bloc. « Nos valeurs nous rapprochent, dit le leader néo-démocrate. Son gros problème, c’est qu’il est prêt à travailler étroitement avec Stephen Harper. Je trouve choquant qu’il ait voulu faire tomber le gouvernement et le remplacer par celui de M. Harper. Je ne crois pas que les Québécois, qui sont des sociaux-démocrates, voudraient vivre sous un gouvernement conservateur. » L’automne s’annonce chaud, si l’on en croit le ton de la dernière attaque de Pierre Pettigrew contre le Bloc, qu’il accuse de n’avoir aucune sensibilité à l’égard des groupes ethniques. Le chef bloquiste n’en a pas cru ses oreilles. Intolérant envers les allophones, lui, le petit-fils d’un immigrant expédié au Canada à la fin de l’ère victorienne? Son grand-père irlandais, John James Rowley, avait 11 ans quand ses parents se sont suicidés en se jetant dans la Tamise. « Il a débarqué à Halifax avec d’autres homeless children, raconte Gilles Duceppe. On les a fait monter à bord d’un train qui s’arrêtait à chaque gare. Les fermiers se choisissaient des employés parmi eux. Comme du bétail. Mon grand-père a été choisi à la huitième gare, à Saint-Benoît, près du lac des Deux Montagnes. Il a appris le français et épousé ma grand-mère. C’est ainsi que, très tôt, j’ai apprivoisé l’anglais. » Au référendum de 1995, le traumatisme provoqué par la déclaration de Jacques Parizeau, qui attribuait l’échec du Oui au « vote ethnique », l’a bouleversé. Pour en contrer l’effet négatif, il a alors lancé au Bloc un vaste chantier sur la citoyenneté. « Gilles Duceppe a compris que le Québec n’est plus simplement celui des Tremblay, mais aussi celui des N’guyen et des Massimo », dit le député bloquiste Maka Kotto, originaire du Cameroun, qui a fait de l’ouverture aux autres son combat. « En débarquant à Montréal, il y a 15 ans, j’ai adhéré au Parti libéral du Québec. Le mouvement souverainiste n’est pas venu me chercher. Il m’a fallu cinq ans pour comprendre les vrais enjeux. » Selon lui, le Bloc va maintenant au-devant des nouveaux Québécois, tandis que le multiculturalisme des libéraux ne permet pas la rencontre des cultures, car chaque communauté vit en vase clos. « En matière d’intégration, dit-il, nous mettons en place un modèle de référence pour l’humanité. » L’avenir de Gilles Duceppe? « Il va jouer un rôle de plus en plus important, pense Bob Dufour. Actuellement, c’est lui le vrai chef des souverainistes. Les candidats à la succession de Bernard Landry, avec tout le respect que je leur dois, ne lui vont pas à la cheville. » De son côté, la présidente du PQ, Monique Richard, reconnaît que le Bloc est aussi important que le Parti québécois. « Pour nous, dit-elle, Gilles Duceppe est une carte gagnante. » La souveraineté, le chef du Bloc la voit dans le regard des jeunes. L’été dernier, pendant une tournée à Val-d’Or, sur les 25 militants qui ont dîné avec lui, 20 avaient moins de 25 ans. La première question qu’ils lui ont posée était la suivante: quelle est la place du Québec sur la scène internationale? « Ce qui intéresse les jeunes, c’est le Québec dans le monde et non plus le Québec dans le Canada », dit Gilles Duceppe.

Politique

Guerre aux anglicismes : une modeste suggestion

Autant vous le dire tout de suite : j’ai toujours été un admirateur de Marie-Éva de Villers. D’abord, elle connaît beaucoup plus de mots que moi. Vous me direz que si j’écrivais, comme elle, des « multidictionnaires » à temps plein, j’apprendrais aussi deux ou trois savoureuses locutions. Ensuite, elle s’est tapé la lecture de – tenez-vous bien – tous les articles publiés dans Le Devoir et Le Monde au cours de l’année 1997. Une année où il ne s’est rien passé ! Aucun événement historique majeur (sauf le clonage de la brebis Dolly, qu’on prétend maintenant décédée mais qui est en fait cadre supérieure chez Raël) ! Pis, elle l’a fait crayon à la main, pour recenser le nombre de mots identiques – et surtout de mots différents – utilisés par les rédacteurs des deux quotidiens. De façon extrêmement diplomate, elle révélait, dans Le Devoir du 5 janvier 2005, que les journalistes du quotidien montréalais faisaient plus de fautes et utilisaient davantage d’anglicismes que ceux du Monde. (Nous interrompons cette chronique pour signaler que Marie-Éva de Villers n’a pas parlé de « fautes », mais d’« emprunts sémantiques et syntaxiques critiqués ».) Marie-Éva de Villers affirme au sujet des journalistes du Devoir que leurs « emprunts critiqués » « semblent résulter davantage d’interférences entre le français et l’anglais que d’un choix conscient ». Un problème qui « diminuerait notablement si les auteurs étaient informés à ce propos ». Voilà, chers lecteurs, où je voulais en venir. Puisqu’on parle beaucoup de la qualité de la langue ces temps-ci – et pour me faire bien voir auprès de Marie-Éva de Villers –, j’ai eu l’audace de formuler une petite proposition. Car, comme le disait Mark Twain à propos de la météo : « Tout le monde s’en plaint, mais personne ne résout le problème ». Si on veut augmenter la qualité du français dans les médias, sans ouvrir de camp de rééducation pour nos journalistes et animateurs dans le Languedoc-Roussillon, il faut agir avec tact et patience et se fonder justement sur le fait que bon nombre des fautifs ne demandent pas mieux que de s’amender. La vérité est qu’une bonne partie des journalistes et animateurs ont un stock d’erreurs de langage qu’ils répètent sans que jamais personne les leur signale. Il arrive même qu’ils adoptent un nouveau terme avec la certitude que l’Office québécois de la langue française est d’accord. La carrière de l’expression incorrecte « motards criminalisés », par exemple, en témoigne. Avec l’aide de Marie-Éva, nous avons mis en contact la Fédération professionnelle des journalistes (FPJQ) et l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTIAQ). Pourquoi ne communiqueraient-ils pas entre eux, par courriel et de façon purement volontaire, avons-nous demandé ? Un terminologue pourrait dire : j’écoute Achille Tremblay, le matin, à Radio-Appalaches, et je veux bien lui envoyer des courriels. Si M. Tremblay, de son côté, a inscrit son nom auprès de la FPJQ sur la liste – confidentielle – de ceux que la chose intéresse, les deux personnes seraient mises en contact. Il y aurait des règles strictes: le terminologue n’aurait le droit d’envoyer qu’un courriel par semaine, relevant une seule erreur et proposant une seule amélioration. Il ne s’agit pas d’immersion, mais de long et patient labeur. La missive transiterait par la FPJQ. Le prof et le journaliste seraient libres d’arrêter à tout moment, ou de changer de partenaire. Le ton y ferait également pour beaucoup. Exemple à ne pas suivre : « Monsieur Tremblay, vous avez encore démontré votre insondable médiocrité linguistique hier en omettant une fois de plus, dans votre minable reportage sur la reproduction des crevettes, d’utiliser un imparfait du subjonctif. » Il est préférable de dire : « Cher Monsieur Tremblay, envoûté par votre sublime reportage d’hier sur la livraison des nouveaux uniformes des préposés à l’entretien de l’arrondissement, j’ai failli ne pas noter que vous aviez employé le mot “accomplissement”, alors que vous vouliez dire “exploit, réussite”. Le recours à ce calque de l’anglais est totalement compréhensible. Je pense l’avoir entendu dans la bouche de Bernard Pivot. Mais connaissant votre quête d’excellence, j’ai cru bien faire en attirant votre attention sur ce détail. À la semaine prochaine, si tant est qu’il y ait d’ici là matière à courriel. » Le système est en place depuis 2007. Des dizaines de terminologues et de journalistes communiquent ainsi, chaque semaine, et épurent la langue française de ses écarts linguistiques, une faute à la fois. C’est notre modeste contribution.

Abolir la Loi sur les indiens? Politique

Abolir la Loi sur les indiens?

Les mauvaises langues disent que les autochtones n’ont que des privilèges. Eux disent qu’au contraire ils sont le tiers-monde du canada. et si tout cela était la faute d’une loi désuète qu’Ottawa tarde à changer?

Publicité
Politique

Ne tirez pas sur les Américains

Empire assoiffé de pouvoir et d’expansion, les États-Unis? Le plus souvent, ils forment un empire malgré eux, répond l’intellectuel canadien Michael Ignatieff. Et même un empire lite, selon le titre de son plus récent livre (Empire Lite: Nation-Building in Bosnia, Kosovo, Afghanistan, éd. Penguin). « Les Américains ne voulaient pas aller en Bosnie: ils y sont allés parce que les Européens étaient incapables de régler leurs problèmes! » soutient Ignatieff. Selon lui, le fait que les États-Unis exercent leur pouvoir un peu partout dans le monde répond à une demande. Et c’est également pour protéger les droits de la personne, « pour les Irakiens », qu’il fallait faire la guerre à Saddam Hussein, dit-il. Qualifié par le National Post de « plus illustre des enfants prodiges » du Canada anglais, sorte de Bernard-Henri Lévy canadien, Michael Ignatieff a surpris les cercles intellectuels de Toronto avec sa position sur l’Irak. Professeur au Carr Center for Human Rights Policy, de l’Université Harvard, il collabore également au New York Times Magazine, dans lequel il a signé de nombreux grands reportages sur la Bosnie, le Kosovo, l’Afghanistan et l’Irak. Fils d’une famille de diplomates canadiens, eux-mêmes issus d’une lignée de Russes blancs immigrés (dont il a raconté l’histoire dans L’album russe, aux Éditions du Boréal), Michael Ignatieff estime que c’est pour les mauvaises raisons que le Canada a refusé d’aller en guerre. Quant à la France, il qualifie sa diplomatie de « gesticulation ». L’actualité l’a rencontré à Boston. Pourquoi avez-vous choisi le mot « empire » – très chargé, voire péjoratif – pour décrire les États-Unis? – J’utilise « empire » de façon provocante. Parce qu’au fond je ne veux pas que les États-Unis en deviennent un. Ce ne serait pas souhaitable sur le plan éthique. Et de plus, cet empire ne serait pas viable. Les États-Unis prennent-ils de l’expansion à l’étranger seulement pour servir leurs intérêts propres? – L’expansion américaine se fait surtout dans les endroits soumis à la tyrannie ou qui sont sur le point de l’être à la suite de guerres civiles, d’un effondrement de l’État. Dans les années 1990, les États-Unis sont intervenus dans les Balkans à contrecoeur. Ils l’ont fait pour arrêter le nettoyage ethnique, les massacres et les déportations. Parce que les Européens étaient incapables de régler leurs problèmes! Beaucoup refusent de voir que le fait que les États-Unis exercent leur pouvoir un peu partout dans le monde répond à une demande. Adhérez-vous à la théorie de « l’empire bienveillant », formulée par le géopoliticien américain Robert Kagan [voir L’actualité, 15 avr. 2003]? – « L’empire du mal » est un pléonasme, « l’empire bienveillant », une contradiction. Tous les empires exercent une forme de domination. Une telle chose ne peut être bienveillante, sinon dans ses intentions. Inévitablement, un conflit éclatera entre la volonté populaire de s’autodéterminer et les visées, quelles qu’elles soient, de l’empire. Les Américains ont des intentions louables à l’égard de l’Irak, mais elles se heurtent aux souhaits des Irakiens et à leur droit à la souveraineté populaire. Uniquement des intentions louables? – Comment les Irakiens pouvaient-ils accéder à la liberté et à l’autodétermination? « Par le truchement d’une intervention militaire extérieure » est la seule réponse honnête. Je ne dis pas que les Américains sont les travailleurs sociaux du monde, qu’ils n’interviennent que pour défendre les pauvres, les opprimés et ceux qui meurent de faim. Il serait cependant ridicule d’avancer – comme le font l’intellectuel américain Noam Chomsky et bien d’autres – que les États-Unis sont déterminés à exercer une politique d’hégémonie mondiale qui ne sert que leurs intérêts propres. Nombre de leurs interventions avaient certes pour but d’accroître leur influence, mais elles visaient également à arrêter des massacres. Je ne cherche pas à les excuser, mais à être juste. Leurs motifs sont complexes, imbriqués les uns dans les autres. Ils ne sont ni uniquement bienveillants ni exclusivement hégémoniques. Nous devons saisir ce mélange de motifs, sans oublier bien sûr le mélange des conséquences qui s’ensuivent. L’année 2003 aura marqué le 50e anniversaire du coup d’État en Iran et le 30e de celui qui a eu lieu au Chili, deux événements dans lesquels la CIA a joué un rôle déterminant. L’invasion de l’Irak est-elle un épisode du même genre? – Le renversement d’Allende, en 1973, a empoisonné les rapports des États-Unis avec l’Amérique latine pendant au moins une génération. La stabilité et la croissance économique ne justifient certainement pas la mort de milliers de personnes, ni la torture, ni la période terrible que le Chili a dû traverser. En Iran, en 1953, les États-Unis ont déstabilisé le pays pour réinstaller le pouvoir du chah. Ils ont obtenu 25 années de stabilité, mais ensuite 20 années avec les mollahs. Les effets à long terme de ces deux opérations ont été très néfastes pour les États-Unis. Ça semblera simpliste, mais c’est profondément vrai: la vertu finit par payer. Et une politique étrangère vertueuse est celle qui ne déstabilise pas les régimes légitimes, ne nie pas la volonté démocratique des peuples. C’est un très mauvais calcul politique que d’ignorer le comportement de ses alliés en matière de droits de la personne. Au Canada anglais, on vous dit maintenant « proaméricain »… – Je me définis comme un critique sceptique des opérations de reconstruction que j’ai observées dans les Balkans, en Afghanistan et en Afrique du Sud-Ouest depuis les années 1990. Certaines sociétés ont absolument besoin de l’aide étrangère occidentale pour s’engager dans la voie de la liberté démocratique. Il est faux de dire qu’elles y arriveraient seules si on les laissait se débrouiller. Est-ce une forme de paternalisme? – Non, c’est un fait. Certes, toutes ces expériences de reconstruction par l’Occident comportent un risque de condescendance, de paternalisme. Mais au moins, il n’y a plus de grands massacres en Afghanistan, en Bosnie, au Kosovo, au Timor-Oriental. J’espère que l’Irak s’ajoutera à cette liste; que, dans 18 mois, les gens commenceront à dire que la situation s’est améliorée. Je suis exaspéré par ceux qui soutiennent que l’Occident impérialiste n’a fait qu’aggraver les choses. C’est faux: 250 000 personnes ont perdu la vie en Bosnie pendant la guerre, mais un million seraient mortes si l’Occident n’était pas intervenu. Les Français critiquent les interventions américaines, mais les États-Unis sont la seule puissance militaire qui a su arrêter les tueries en Bosnie! Faut-il intervenir partout? – Pas à tout moment. Je m’opposerais à une intervention militaire en Iran ou en Corée du Nord. C’est trop dangereux. Je n’appuie pas toutes les interventions des États-Unis. Parfois ils ont raison, parfois non. Parfois la puissance occidentale a du bon, parfois non. Ce qui m’a exaspéré dans le débat sur la guerre en Irak, c’est qu’on ne parlait jamais de l’Irak. Ce fut une sorte de référendum mondial sur la puissance américaine. Seulement 5% des participants au débat se sont vraiment interrogés sur l’intérêt à long terme des Irakiens. On a sous-estimé l’ampleur des ravages que Saddam Hussein a causés à la culture politique de son pays. Tout comme on a mésestimé l’ampleur des dégâts et de l’amertume qu’ont provoqués les sanctions. Ce sont les Irakiens qui ont dû supporter le poids de 12 années de sanctions; Saddam, lui, n’a pas souffert. On doit se souvenir des raisons pour lesquelles la communauté internationale a opté pour ces sanctions: tout le monde refusait d’utiliser la force! Autrement dit, les Américains sont blâmés quoi qu’ils fassent? – Oui. En 1991, ils auraient dû marcher sur Bagdad. Les Irakiens auraient moins souffert par la suite. L’usage de la force militaire ne m’a jamais plu. Elle ne doit servir qu’en dernier recours. Mais le cas de l’Irak nous révèle qu’il y a pire que l’intervention militaire: l’étranglement d’un peuple pendant 12 ans. Vous dites souvent « nous ». Est-ce un « nous » américain, occidental, canadien? – Je me sens très canadien. En fait, lorsque la politique étrangère américaine me met mal à l’aise, je me rappelle soudainement que je suis canadien! La plupart du temps, mon « nous » est occidental, je crois. Le gouvernement du Canada a-t-il bien fait de ne pas suivre ses alliés traditionnels et de refuser de participer à la guerre d’Irak? – La politique étrangère du Canada, depuis la Deuxième Guerre mondiale, a fait le pari d’aller à la fois dans le sens des États-Unis et dans celui du multilatéralisme de l’ONU. Jusqu’au moment du débat sur l’Irak, il a été possible de croire que les deux approches n’étaient pas opposées. Devant la question de l’Irak, le Canada a dû trancher. Et il a fait un choix d’une grande importance historique en optant pour le multilatéralisme onusien. Le peuple canadien (au Québec en particulier) était plus hostile à cette décision américaine – intervenir militairement en Irak – qu’à aucune autre depuis la Deuxième Guerre mondiale. Or, pour être viable, toute politique étrangère doit jouir d’un certain appui populaire. J’étais plutôt opposé à celle qu’a adoptée le gouvernement Chrétien. Mais si ce dernier avait décidé de suivre les Américains, il n’aurait pas eu beaucoup d’appuis dans la population. Les Canadiens ont-ils vu là une façon de prouver leur indépendance à l’égard des Américains? – Les Canadiens ont vu une occasion de se demander: « Sommes-nous différents des États-Unis? » Nous l’avons toujours été et nous n’avons pas à tenter de le prouver constamment. Trop de Canadiens croient que l’élaboration d’une politique étrangère relève de la recherche d’identité. Je ne suis pas de cet avis. Par ailleurs, les Canadiens sont attachés à l’ONU et pleins de loyauté à son égard. C’est très bien, mais il faudrait se rappeler que cette organisation est en décrépitude. Si le Canada doit appuyer l’ONU, ce doit être une ONU réformée. Comment peut-on, par exemple, défendre le fait que l’Inde, avec son milliard d’habitants, n’a pas de siège permanent au Conseil de sécurité, tandis que les 54 millions de Français ont droit, eux, à une telle représentation? Comment expliquez-vous la position de la France? – Le déclin de l’influence de ce pays dans le monde plonge l’élite française des relations internationales dans un état de panique. Alors celle-ci s’accroche à son veto à l’ONU, la dernière carte qu’elle possède. Elle s’en est servie d’une façon très malhabile. Mais les Français veulent éviter « l’hégémonie américaine », non? – Oui. Et aucune hégémonie n’est souhaitable. Je veux vivre dans un monde où les pays sont liés par des alliances fraternelles fondées sur la liberté. La France, comme tous les autres, doit avoir le droit absolu d’être en désaccord avec les politiques américaines. On ne peut se fier toujours uniquement au leadership des États-Unis: ils sont trop occupés, et leur politique étrangère est trop déterminée par la politique intérieure. Le Canada s’est imposé comme leader sur la question du Tribunal pénal international, des mines antipersonnel, il a sa propre politique à l’égard de Cuba: parfait! Je ne suis pas opposé au fait que la France ait sa propre politique étrangère. Je trouve simplement qu’on ne devrait pas avoir le droit d’en avoir une aussi stupide. Elle est à l’image de Dominique de Villepin, qui, aux réunions du Conseil de sécurité, en janvier 2003, a fait la leçon à Colin Powell à propos des « horreurs de la guerre ». De grâce! Colin Powell a été en service trois fois au Viêt Nam, personne ne peut lui en remontrer au sujet de la guerre. Surtout pas un intellectuel français au style napoléonien. Ce n’est pas là ce que j’appelle une politique étrangère: ce n’est qu’une gesticulation! Les Américains ont le droit d’être furieux. Certes, ils ont réagi de façon ridicule, avec les freedom fries et toutes les idioties de ce genre… Et Thomas Friedman, dans le New York Times, qui a parlé de « guerre contre la France ». Tout le monde devrait se calmer.

Politique

Jack la menace

Cheveux poivre et sel, moustache bien taillée, veston de bonne coupe et chemise noire: son allure british détonne un peu dans les assemblées plutôt « jeans et barbes » de la gauche québécoise. Pourtant, Jack Layton nage comme un poisson dans l’eau au milieu de ces gens qui, la semaine précédente, manifestaient dans les rues de Montréal contre la guerre d’Irak. Et qui, en cette fin de semaine de février, participent au congrès sur la santé de l’Union des forces progressistes (UFP). Même son accent ne le trahit pas. Car le chef du Nouveau parti démocratique (NPD) est un Montréalais d’origine qui a souvent arpenté les rues de la ville une pancarte à la main au cours de sa jeunesse militante. Son français résonne encore des échos du temps où il jouait au water-polo dans le quartier populaire de Pointe-Saint-Charles… « La taille de ces foules ne m’étonne pas, dit Layton aux invités de l’UFP. Les premières manifestations contre la guerre du Viêt Nam ont eu lieu à Montréal… J’en étais! » Et le chef du NPD d’en profiter pour rappeler que, sur cette question de la paix, « c’est nous qui sommes en phase avec les Québécois, pas le Bloc! » Quelques instants plus tôt, il avait commenté les propos du Dr Réjean Thomas, fondateur de la Clinique médicale l’Actuel (centre d’excellence en VIH, MTS et hépatites), à Montréal. « J’ai moi-même contribué à l’ouverture d’une clinique semblable à Toronto, la Hassle Free Clinic », dit Jack Layton au passage. Voilà la méthode Layton: se faire voir dans tous les groupes d’activistes sociaux, même les plus petits, même au Québec. Et s’y présenter comme « un gars de la gang ». Né en 1950 à Hudson, à l’ouest de l’île de Montréal, Jack Layton a grandi dans l’aisance des bourgeois anglophones de la métropole. Son père, ingénieur, avait acheté une maison dans l’élégante rue Birch Hill. Comme ses amis, il était membre d’un club de voile avec piscine, d’un club de golf, de tennis. Autant d’endroits où l’on ne parlait qu’anglais. Les jeunes Canadiens français, eux, se baignaient dans le lac des Deux Montagnes, et la seule occasion que Layton avait de les fréquenter, c’était dans la rue, pour une partie de hockey. À 16 ans, alors qu’il gère le club social des jeunes du Yacht Club de Hudson, il organise une soirée pour admirer les aurores boréales. Et tout naturellement, il y convie ses camarades francophones. Le lendemain, le conseil d’administration de l’endroit le « convoque », lui reprochant d’avoir invité des « étrangers » dans ce club réservé à la bourgeoisie anglaise de la ville. « La discrimination, je l’ai connue là, dit-il, et je savais bien que ce n’était pas correct… Wrong! » dit-il en insistant lourdement sur le mot. Le bien et le mal, Jack Layton a appris très jeune à les distinguer. Membres de l’Église unie du Canada, ses parents attachaient plus d’importance au service communautaire qu’à la pratique religieuse. « À l’Action de grâces, mon père m’emmenait servir des repas aux pauvres dans un sous-sol d’église du centre-ville: c’était ça, notre pratique religieuse. »À l’Université McGill, à la fin des années 1960, il participe à « l’opération McGill français », un mouvement qui voulait ouvrir davantage le vénérable établissement anglophone aux Canadiens français, qui ne représentaient alors que 8% des effectifs étudiants. Au cours d’une manifestation agitée, en 1969, Jack Layton se retrouve aux côtés de turbulents personnages, comme le syndicaliste Michel Chartrand, l’avocat attitré des poseurs de bombes du Front de libération du Québec (FLQ), Robert Lemieux, et le professeur indépendantiste qui l’a attiré là, Stan Grey. « Je n’ai pas aimé les bombes incendiaires lancées sur les grilles de l’université! » avoue-t-il aujourd’hui. À la même époque, il habite une chambre louée de la rue Sainte-Famille, dans ce qu’on appelait alors « le ghetto de Milton Park ». Il milite pour des coopératives de logement réservées aux étudiants et se retrouve tout naturellement au Front d’action politique (FRAP), un parti municipal de gauche qui, après un premier échec, en 1970, contre le maire Jean Drapeau, deviendra le Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM). Que faisait donc ce jeune homme de bonne famille dans la mouvance agitée du Québec indépendantiste et de gauche? Son grand-père Gilbert Layton avait été ministre de Maurice Duplessis mais avait, il est vrai, démissionné pour protester contre la conscription des jeunes Canadiens pendant la Deuxième Guerre mondiale. Son père, Robert Layton, ingénieur travaillant à Westmount, était l’organisateur en chef de Paul Gérin-Lajoie, ministre de Jean Lesage et fondateur du ministère de l’Éducation, en 1964. Il quitta cependant le Parti libéral lorsque Pierre Elliott Trudeau fit adopter une nouvelle Constitution sans l’accord du Québec, en 1982. « Il trouvait que Trudeau avait commis une grave erreur, avec arrogance en plus », raconte son fils. Deux ans plus tard, Robert Layton se présente pour le Parti progressiste-conservateur dans la circonscription de Lachine. Il sera même brièvement ministre d’État aux Mines dans le gouvernement de Brian Mulroney. Conservateurs, libéraux, néo-démocrates, les Layton sont avant tout des gens de principes. Le premier congrès politique auquel le jeune Layton assiste est celui du Parti libéral du Québec, qui, le 17 janvier 1970, choisit Robert Bourassa comme chef. Jack Layton passe beaucoup de temps avec un autre candidat, un certain Pierre Laporte. Quand, quelques mois plus tard, celui-ci est enlevé puis assassiné par des militants du FLQ, Layton est profondément ébranlé. Il suit la crise d’Octobre à la télévision et entend Tommy Douglas, ancien premier ministre de la Saskatchewan et chef du NPD aux Communes, protester contre l’adoption de la Loi sur les mesures de guerre. « J’ai trouvé ça courageux, dit Jack Layton, car ce n’était vraiment pas populaire à l’époque. Mais l’homme avait des principes. » Layton adhère immédiatement au NPD. Élève de Charles Taylor à l’Université McGill, disciple du philosophe allemand Hegel, Jack Layton a connu un parcours intellectuel semblable à celui de Pierre Trudeau. Il aurait donc tout aussi bien pu suivre celui-ci au Parti libéral du Canada. « Jamais! lance-t-il brutalement. Les libéraux n’ont pas de principes. Ou plutôt, ils ont plusieurs séries de principes, dont ils changent selon les circonstances et leurs intérêts électoraux. »C’est même, indirectement, le sujet de la thèse de doctorat qu’il soutient à l’Université York (Toronto), en 1984. Effectuant une analyse de la politique canadienne de contrôle des investissements étrangers, Jack Layton constate que, tout en tenant un discours nationaliste, les libéraux se montrent très complaisants avec le capital étranger. « Et le pire de tous fut Jean Chrétien », à l’époque (1976) ministre de l’Industrie et responsable de l’Agence de contrôle des investissements étrangers. Dès sa sortie de l’université, Layton se fait offrir un poste de professeur titulaire de sciences politiques à l’Institut Ryerson. Il devient donc torontois en 1971 et participe à la création d’un parti municipal affilié au NPD, copié sur le modèle du Rassemblement des citoyens de Montréal. Sa carrière politique n’a guère eu plus de succès que le NPD au Québec. Conseiller municipal très populaire (il est élu une première fois en 1982), avocat de toutes les causes sociales – comme le logement abordable, le transport en commun, la qualité de l’environnement -, il se croit capable de conquérir la mairie en 1991. Premier échec. Puis il se présente deux fois aux élections fédérales, d’abord contre le libéral Bill Graham, en 1993, puis, en 1997, contre un autre libéral, Dennis Mills, dans sa propre circonscription de Broadview-Greenwood. Deux autres échecs. Vice-président puis président, en 2002, de la Fédération canadienne des municipalités, il se crée un réseau de contacts partout au pays – jusque dans le cabinet du premier ministre Jean Chrétien, dont le directeur est Jean Pelletier, l’ancien maire de Québec. Fort de ce réseau, il voit sa carrière au NPD prendre des allures météoriques. Et lorsque s’ouvre le congrès à la direction du parti, le 25 janvier 2003, l’homme est fin prêt. Le NPD ne s’est jamais remis de la retraite du populaire Ed Broadbent – qui, en 1988, fit élire 43 députés et pensa même réaliser une percée au Québec. Sous Audrey McLaughlin, du Yukon, puis Alexa McDonough, de la Nouvelle-Écosse, les sociaux-démocrates ont frôlé la disparition, tombant à neuf députés en 1993. La candidature de Jack Layton pourrait changer tout cela. Enfant chéri des médias de Toronto – autant dire de tous ceux de langue anglaise du pays! -, il s’impose donc très vite comme le favori au congrès. Sa victoire au premier tour, avec 53,5% des suffrages exprimés, a étonné Jack Layton lui-même. Et malgré sa quatrième place, le Québécois Pierre Ducasse (voir « La gauche a trouvé son Mario Dumont », Actualités, 1er mars 2003) a redonné espoir aux néo-démocrates. Avec une base d’une trentaine de circonscriptions, une avancée toujours possible au Québec et un écroulement du vote de l’Alliance canadienne, le NPD pourrait former dès l’an prochain, pour la première fois de son histoire, l’opposition officielle à Ottawa.L’élection de Jack Layton, contre trois membres de son groupe parlementaire (Bill Blaikie, pasteur de Winnipeg, le vétéran de la Saskatchewan Lorne Nystrom et le favori des grandes centrales syndicales de l’Ontario, Joe Comartin), a d’autant plus revigoré le parti que les conservateurs – qui viennent de se choisir eux aussi un nouveau chef, à Toronto – et les libéraux – qui n’en finissent plus de couronner Paul Martin – n’ont pas réussi à créer l’enthousiasme dans l’opinion publique. Dans le cas de Jack Layton, son opposition à la guerre d’Irak, laquelle a monopolisé les médias tout le printemps, a bien servi ses intérêts puisqu’il était souvent le seul chef de parti canadien, avec Jean Chrétien, à apparaître à la télévision. Avec lui, les sociaux-démocrates ont dépoussiéré leur programme, devenant plus écologistes, pacifistes et concentrés sur de nouvelles préoccupations sociales, comme le logement abordable ou le « transport vert ». Le chef a réorganisé ses 14 députés en cinq unités de recherche thématique, les obligeant à travailler ensemble. « On reste un petit groupe, mais on travaille plus fort et surtout de façon plus efficace », dit Dick Proctor, de la Saskatchewan. « Des députés du Bloc viennent me voir et me disent: On va avoir des problèmes avec Jack au Québec », prétend Yvon Godin, député NPD d’Acadie-Bathurst, au Nouveau-Brunswick. Mais le président de l’aile québécoise du parti, André Cardinal, l’admet lui-même: « Nous sommes encore perçus comme le parti de la gauche canadienne-anglaise, centralisatrice; cela ne passe pas au Québec. » Cardinal, qui fut aussi conseiller du RCM à Montréal, prévient cependant que les Québécois ne doivent pas demander aux Canadiens anglais de faire le travail pour eux. « C’est à nous d’amener le NPD à des thèmes modernes comme la décentralisation, le rôle de l’État ou le déséquilibre fiscal. » En somme, il faut changer le comportement du parti à l’égard du Québec. Et cela serait d’autant plus possible que Layton et son lieutenant québécois, Pierre Ducasse, apportent avec eux leur expérience du terrain. Les campagnes de Jack Layton en faveur du logement abordable, alors qu’il était à la tête de la Fédération canadienne des municipalités, l’avaient déjà fait connaître au Québec. Ami de Jean Doré, président du RCM et ancien maire, et de Thérèse Daviault, qui lui avait brièvement succédé en 1998, il assistait d’ailleurs régulièrement aux congrès du RCM. Et il a travaillé avec le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU). Son directeur, François Saillant, ne tarit pas d’éloges: « Il connaît bien le Québec, où il a encore des liens, il semble moins centralisateur que ses prédécesseurs, il est plus proche des mouvements d’action communautaire. Si le NPD ne réussit pas avec lui, il ne réussira avec personne! » Sur beaucoup de questions, les prises de position de Jack Layton sont souvent plus catégoriques que celles de Gilles Duceppe: sur le pacifisme, bien sûr, mais aussi le protocole de Kyoto et les changements climatiques, les garderies à cinq dollars. Son appétit pour le changement, tant à Ottawa qu’à Québec, est aussi plus grand. Il a raison de prétendre qu’il est « en phase avec le Québec ». Avec le NPD, cependant, il y a toujours un « mais » au Québec, un gros mais: la question nationale. Layton a pris la direction d’un groupe parlementaire qui a appuyé la Loi sur la clarté référendaire; la chose n’est pas passée inaperçue dans les mouvements de gauche, proches du Bloc et du Parti québécois. Il parle volontiers de « fédéralisme asymétrique ». Et dans les discussions sur un nouveau programme fédéral de financement du logement abordable, en 2002, il disait déjà qu’il fallait respecter les différences qui sont propres au Québec.Son lieutenant québécois, Pierre Ducasse, n’hésite pas quant à lui à appuyer ouvertement le Parti québécois pour son programme social-démocrate. « Nous aurons besoin de gens qui militent dans d’autres partis progressistes, dit prudemment Layton. Dans le cas de ceux qui font la promotion de la souveraineté, il faudra voir, mais je ne retiens pas cela contre eux. » Les mouvements populaires du Québec devront eux aussi clarifier leur position face au Bloc québécois. « Gilles Duceppe vient de notre milieu », dit François Saillant avec circonspection. Mais il admet également que « le Bloc a été au bout de ce qu’il pouvait faire; si les forces de gauche veulent investir la scène fédérale, peut-être que le NPD pourrait faire l’affaire… » La gauche québécoise et le nouveau NPD s’observent donc. Élu chef du parti, Jack Layton a tenu à rencontrer les dirigeants du FRAPRU, il a visité les centrales syndicales et il a surtout suivi la campagne électorale québécoise du printemps dernier, repérant des candidatures possibles. Comme celles de la libérale Nathalie Rochefort ou de son adversaire de l’Union des forces progressistes dans la même circonscription de Mercier, Amir Khadir, de Médecins du Monde. Paul Lévesque, urgentologue de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont (voir « La soviétisation de la médecine », 15 juin 1998) qui n’a pas voulu se présenter pour l’UFP parce qu’il « y a trop de séparatistes là-dedans », n’a pas dit non au NPD. Cet été, Jack Layton sera beaucoup vu au Québec: au Festival international de jazz, dont il est un grand amateur, puis dans plusieurs municipalités dont il connaît bien les dirigeants depuis son passage à la Fédération. En août, il ira pendant deux semaines à l’École des langues de Jonquière, avec sa femme, Olivia Chow, militante du NPD comme lui et conseillère municipale de Toronto. Ed Broadbent appuyait la candidature de Jack Layton « pour sortir le NPD de ses vieilles obsessions, le brasser un peu et l’ouvrir au secteur privé ». Il croit lui aussi au miracle: « Il suffirait de faire une percée au Québec pour que le NPD forme l’opposition officielle à Ottawa. » Ce qui faillit lui arriver en 1988… La popularité de Paul Martin dans l’Ouest pourrait en effet réduire l’Alliance canadienne à une trentaine de sièges – au lieu des 63 d’aujourd’hui. Le Parti progressiste-conservateur n’est vraiment plus dans la course et le Bloc québécois pourrait finir avec une vingtaine de sièges, contre 34 actuellement. Il n’est donc pas impossible qu’avec 43 sièges comme en 1988, voire un peu plus si la percée se réalise au Québec, le NPD forme l’opposition officielle. Jack Layton s’y prépare, en tout cas. « Notre programme et la liste de nos candidats vont convaincre les gens que nous sommes prêts à tout, promet-il: gouverner, former l’opposition officielle ou participer à une coalition. » Dans l’hypothèse – encore improbable aujourd’hui – où Paul Martin se retrouverait à la tête d’un gouvernement minoritaire, le chef du NPD a déjà pensé à ce qu’il fera: « Ma toute première exigence sera l’organisation d’un référendum national sur la représentation proportionnelle. » Layton connaît bien son prochain adversaire. Tandis qu’il était président de la Fédération des municipalités, il a en effet négocié avec Paul Martin, alors ministre des Finances, un « fonds vert » de 200 millions de dollars pour des programmes municipaux dans les domaines de l’énergie, de l’eau et de la gestion des déchets. »En 1993, député de l’opposition, Paul Martin a réalisé deux documents: une stratégie nationale du logement et un rapport sur les changements climatiques, dit Layton. Devenu ministre des Finances, il a réduit le budget du ministère de l’Environnement de 22% et aboli le programme d’aide au logement; je ne lui pardonnerai jamais ça! » Depuis que Jack Layton dirige le NPD, sa formation a déjà forcé l’ancien ministre des Finances à se départir de ses intérêts dans son entreprise de navigation, la Société Maritime CSL (Canada Steamship Lines). « Ce n’est rien à côté de la campagne qu’on lui prépare! Paul Martin n’en est peut-être pas fier, mais les choix de Jean Chrétien sont aussi les siens. »

La gauche, le Québec et Jack Layton Politique

La gauche, le Québec et Jack Layton

On le verra beaucoup cet été au Québec. Car pour redonner vie au NPD, Jack Layton a entrepris de faire la cour aux militants du Bloc québécois. Son but: devenir le leader de l’opposition officielle à Ottawa.

Politique

Anglo-Québécois : intégrer et relayer leurs inquiétudes

(Ceci est un extrait du chapitre « Au seuil de la souveraineté compliquée » de mon livre Sortie de Secours, publié en 2000) La question des droits des anglophones, comme celle des droits des autochtones, méritent d’être examinés dans le processus de transition à l’indépendance. Les souverainistes ne doivent pas avoir peur d’aborder directement ces questions, ils doivent au contraire s’y préparer minutieusement. Pouvait-il en être autrement ? Les anglophones du Québec et le Parti québécois n’ont jamais fait bon ménage. D’une part, les anglophones de la génération des Reed Scowen et des Mordecai Richler pleurent à chaudes larmes le paradis perdu que représentait, dans les années cinquante, un Montréal qui dominait, en anglais, non seulement le Québec, mais le Canada tout entier. La nouvelle génération d’anglophones ne partage pas cette nostalgie mais se méfie d’un parti qui voudrait les couper de la majorité linguistique qu’ils forment avec le reste du Canada anglais et s’inquiètent du rapetissement effectif et prévu de leur communauté au sein du Québec. De leur côté, les souverainistes et en particulier les militants du Parti québécois, tout à leur affaire de protéger le français au Québec contre des tendances plus qu’inquiétantes, ont peu de compassion pour les craintes d’une minorité qui, après-demain, pourrait hériter des fruits d’une forte accélération de l’anglicisation. C’est ainsi que la « double insécurité » linguistique québécoise dont Lucien Bouchard parlait en 1996 empoisonne toute volonté de bâtir plus solidement sur l’équilibre linguistique observé au tournant du siècle. La précarité appréhendée de cet équilibre interdit, fort malheureusement, la grandeur de vues. Chacun n’est ouvert à l’autre que lorsqu’il est sûr de soi. C’est pourquoi la proposition d’ouvrir une nouvelle ère d’immigration francophone, en intégrant au Québec chaque année 25 000 étudiants étrangers, ou encore tout projet alternatif donnant le même résultat, me semble essentielle pour sécuriser la majorité francophone et ouvrir ainsi le jeu du côté anglophone. Puisque nous sommes dans la saison du « grand brassage d’idées » en vue de renouveler le projet souverainiste, et que le mouvement indépendantiste souffre d’une bien compréhensible pénurie de militants anglophones apportant leur contribution à ce débat, on me permettra de réfléchir tout haut à cette question. Non pour imaginer des façons d’obtenir plus de voix anglophones pour le Oui lors d’un référendum – leur nombre restera nécessairement marginal, l’intérêt bien compris des anglophones québécois est de ne pas se détacher de la majorité canadienne. Mais pour préparer et préfigurer, dès aujourd’hui, le sens des responsabilités dont le nouvel État fera preuve lorsqu’il viendra au monde. Et puisque son gouvernement sera celui de tous les Québécois, il devra redoubler d’efforts pour comprendre les préoccupations de sa principale minorité et proposer d’agir en conséquence. Jusqu’à maintenant, les gouvernements du Parti Québécois ont pris des mesures indispensables à la préservation de la majorité francophone. Ils ont ensuite accepté d’adapter un certain nombre de leurs politiques pour mieux prendre en compte les besoins de la population anglophone – de leur propre chef pour aménager leur propre législation linguistique comme l’avait fait Gérald Godin en 1983 en assurer la livraison de services en leur langue aux citoyens d’expression anglaise et introduire une longue série d’assouplissements, ou en réaction à la pression judiciaire, à l’opinion locale ou internationale. Il a, depuis 1996, pris fait et cause pour une revendication commune des anglophones et des francophones : l’établissement de commissions scolaires linguistiques. Ce n’est qu’en 1999, cependant, que le gouvernement du Parti Québécois a posé un geste complètement altruiste, celui de commencer à intégrer dans la fonction publique québécoise 25% d’anglophones, d’allophones et d’autochtones dans toutes les nouvelles embauches, dans les stages et les emplois d’été. Une initiative que les libéraux n’avaient jamais prise, et que les péquistes éclairés perçoivent comme une façon de plus de mieux intégrer à la société québécoise ses citoyens de toutes origines. L’extension de cette politique aux Sociétés d’État et aux grandes entreprises constitue l’étape suivante. […] Cela illustre comment les souverainistes devraient composer avec ce qui constitue la principale préoccupation des anglo-québécois face à la souveraineté : ils devraient rien moins que l’adopter comme l’une des leurs. On pourra dire qu’il s’agit d’une self-fulfilling prophecy, c’est-à-dire d’une prédiction qui, par sa formulation même, devient réalité, mais le fait est que, de très loin, la principale préoccupation des anglo-québécois face à la souveraineté est le nouvel exode anglophone qu’elle risquerait de provoquer et la perte de « masse critique » anglo-québécoise qui en résulterait. Il y a en effet un nombre sous lequel le tissu des institutions anglophones ne peut survivre – comme on le constate déjà en Estrie, chez les Townshippers — et la perspective de la chute précipite la chute elle-même. Facile de dire « ils n’ont qu’à rester ». Mais puisque la Révolution tranquille et la prise de pouvoir par les francophones, puis l’essor du mouvement souverainiste et le démantèlement des privilèges anglophones ont provoqué un exode important depuis 1960 (200 000 jusqu’en 1976, 200 000 dans les années qui ont suivi, environ 600 000 au total), et que la courbe des départs est assez clairement liée à un certain nombre d’événements politiques, y compris la mort de l’accord du lac Meech sous les libéraux en 1990, il est raisonnable de penser que la souveraineté elle-même provoquerait un mouvement de population conséquent. De quel ordre ? Le chercheur américain Marc Levine, dont les travaux sur la démographie à Montréal sont cités à la fois par les souverainistes et les fédéralistes, déclarait en juin 1999 à la Gazette qu’il serait « renversé si le départ anglophone était moindre que de 20 à 25% » , sur une population d’environ 750 000, donc entre 150,000 et 190,000. Cet exode entraînerait dans son sillage un bon nombre d’allophones. Une étude réalisée chez les non-francophones de Notre-Dame-de-Grâce après le référendum de 1995, extrapolée sur la population non-francophone en générale, annonce un départ de 2 à 300 000 personnes. Mais il est vrai que NDG est historiquement particulièrement réfractaire à l’identité québécoise. Il ne fait aucun doute que cet exode serait préjudiciable au Québec de toutes sortes de façons. La communauté anglophone concourt au succès économique de Montréal et du Québec, à son entrée dans l’économie du savoir (14% des francophones ont un diplôme universitaire, 15,6% des Canadiens hors Québec, mais 21,5% des anglo-québécois) et contribue puissamment à nous brancher sur l’Amérique anglophone, notre principal client et partenaire. Le départ de cent ou deux cent mille d’entre eux casserait d’un coup sec la relance économique que Montréal connaît depuis la fin des années 1990 et aggraverait le déclin démographique du Québec et entamerait immédiatement la chute, en nombre absolu, la population québécoise. Par rapport à la situation antérieure, un certain nombre de facteurs nouveaux contribueraient cependant à freiner cet exode. Les anglo-québécois sont mieux intégrés que jamais à la société québécoise. Selon les calculs de Jack Jedwab, plus de la moitié des jeunes anglos sont bilingues au point de s’adresser en français aux services gouvernementaux, pourtant disponibles en leur langue. Contrairement à la situation de 1960 ou de 1976 où les chefs d’entreprises anglophones déménageaient en entraînant derrière eux leurs employés, le Québec de l’an 2000 comporte beaucoup plus d’entreprises, soit francophones, soit qui ont fait le choix de Montréal en ayant intégré la possibilité de la souveraineté, et qui resteront quoi qu’il arrive. Les employés anglophones, liés à leur emploi, seront moins enclins à se déraciner politiquement et économiquement. Puis il y a au Québec une force dont on ne soit jamais sous-estimer l’importance : c’est Charlebois qui l’a dit, tout y finit par un bec. Or, au tournant du siècle, 30% des anglophones vivant en couple ont des conjoints francophones, le double d’en 1971, et un autre 7% ont un conjoint allophone. Qui plus est, la moitié des enfants d’anglophones et 56% de leurs enfants de moins de 5 ans sont issus de couples mixtes. Près d’un anglophone québécois sur quatre est donc ni plus ni moins marié avec le Québec francophone et on ne peut juger de l’effet d’entraînement – ou plutôt d’enracinement – sur les parents et grands-parents, frères ou sœurs. C’est dire que l’attachement des anglophones à la société montréalaise et québécoise dans sa complexité (plutôt qu’à leurs anciennes enclaves linguistiques et culturelles) rend leur arrachement à Montréal plus difficile. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Montréal est pour eux le seul « Canada » qui compte. Toronto, Vancouver, ce sont des seconds choix, moins intéressants, moins branchés, moins cool. C’est donc dire surtout que la tâche de retenir un grand nombre de ces anglo-québécois n’est pas hors de portée et que les souverainistes devraient s’en préoccuper sans inhibition – encore une fois non pour réussir le référendum en obtenant d’improbables votes anglophones, mais pour réussir une souveraineté ouverte. Quel que soit le nombre des départs à venir, les souverainistes auraient intérêt à admettre que cette variable existe, qu’elle est significative, qu’il s’agit d’un des problèmes que le nouveau Québec souverain devra gérer et qu’il sera dans son intérêt d’en réduire l’ampleur dans la mesure de ses moyens de conviction. Non parce qu’il faut céder au chantage – ceux qui veulent partir partiront – mais parce qu’une majorité qui assume la totalité du pouvoir a des responsabilités envers tous ses citoyens et parce que le Québec en tant que tel a un intérêt réel à prévenir un exode. Il s’agirait là d’une énorme admission, jamais exprimée à ma connaissance par un leader souverainiste, y compris René Lévesque. Ce silence souverainiste suscite, de toute évidence, l’impression erronée chez les anglophones et les allophones (et chez certains fédéralistes francophones) que cet exode à venir est en fait souhaité par la direction souverainiste, qui y verrait une sorte d’auto-épuration linguistique de Montréal. Autre hypothèse que ce silence accrédite: si les souverainistes n’en parlent jamais, c’est qu’ils manquent de lucidité sur cette conséquence de leur projet, un déficit de réalisme dont on peut donc présumer qu’il s’étend à d’autres aspects. Admettre, donc, puis exprimer la volonté de poser dès avant la souveraineté un certain nombre de gestes de nature à sécuriser les anglo-Québécois, en déclarant valide leur insécurité, ce que Lucien Bouchard a commencé à faire lors de son discours du Centaur en 1996 et devant ses militants pendant les mois qui ont suivi. La réalité est là : la proportion de Québécois de langue d’usage anglaise est passé de 15% en 1971 à 11% en 1996. Selon Marc Termote, au sein d’un Québec qui resterait province du Canada, et à moins du processus appréhendé d’accélération de l’anglicisation, cette proportion chuterait à moins de 9,5% en 2041. Il est toujours bon de garder en mémoire, lorsqu’on parle aux anglo-québécois, qu’on s’adresse à ceux qui ont fait le choix de rester au Québec. Autrement dit, les responsables du déclin de la communauté anglophone, ceux qui ne pouvaient tolérer que la majorité francophone se comporte comme une majorité, sont ceux qui sont partis, pas ceux qui sont restés. Admettre leur insécurité, c’est accepter avec eux qu’en deçà d’un certain seuil, la vitalité de leur communauté est en jeu et que cette vitalité est dans l’intérêt collectif des Québécois. Le Québec a vécu le dernier quart de siècle avec une communauté anglophone qui représentait entre 10 et 12 % de sa population totale. Les souverainistes devraient indiquer que le maintien d’une communauté anglophone québécoise de cette taille fait partie du projet québécois, donc que la perspective d’une réduction appellera des mesures correctrices de promotion de la communauté anglophone. Évidemment, tout se tient : il serait inconcevable de favoriser l’accroissement de la minorité anglophone – tabou souverainiste absolu — si on n’a pas préalablement ou simultanément sécurisé l’avenir francophone, selon le scénario décrit plus haut ou un scénario équivalent. Mais cela étant entendu, on peut alors démontrer concrètement que les préoccupations de la communauté anglophone sont partagées par le mouvement et le gouvernement souverainistes.[…] La clé de la rétention d’un maximum d’anglophones au Québec est la question de la citoyenneté canadienne, c’est-à-dire la capacité qu’auront les anglo-québécois, dans un laps de temps assez long après la souveraineté, de déménager au Canada. Paradoxalement, pour convaincre de rester, il faut protéger précisément la liberté de partir. S’ils savent que leur droit d’être Canadiens et de déménager en Ontario sera le même en l’an 1 du Québec souverain qu’en l’an 5 et qu’en l’an 10 et plus, ils seront plus nombreux à rester à la maison et à voir venir. Les souverainistes doivent faire le pari que ces anglo-québécois constateront pour la plupart que le ciel ne leur est pas tombé sur la tête, qu’il fait toujours bon vivre au Québec, et qu’ils prendront la décision d’y rester pour de bon. Rien n’est certain mais j’ai toujours personnellement pensé qu’après une déclaration de souveraineté, le Parti Québécois serait réélu pour un mandat, puis que les Québécois voudraient tester ensuite le premier gouvernement libéral du Québec souverain (depuis 1976, l’électorat québécois semble vouloir se reposer, avec les libéraux, des réformes et de la modernité introduite par le PQ), ce qui prolongerait d’autant la zone de confort pour les non-francophones. Si au contraire, un laps de temps fixe leur était imposé pour choisir définitivement entre le Québec et le Canada, ils seraient beaucoup plus nombreux à quitter le Québec avant l’expiration de ce délai. Il faut modifier l’approche souverainiste sur la citoyenneté en ayant cette problématique en tête. Jusqu’à maintenant, les souverainistes ont joué habilement la carte de la double citoyenneté, affirmant que tous les Québécois obtiendraient la citoyenneté québécoise sans pour autant devoir renoncer à la citoyenneté canadienne. Fin du débat. Aucun responsable fédéraliste n’a été capable de se dépatouiller du problème politique posé, aujourd’hui, par un refus canadien de reconnaître, demain, cet état de fait auprès de l’électorat non-francophone, majoritairement libéral, du Québec. Cependant, de toute évidence, un des attributs de la citoyenneté canadienne pose un problème majeur au Canada : le droit de vote. Les citoyens canadiens habitant à l’étranger (ce qui serait le cas du Québec) ont droit de voter aux élections canadiennes. Dans aucun scénario le Canada n’acceptera que des millions de Québécois votent aux élections canadiennes. Or, comme le signal le politologue ontarien Robert Young, une interprétation stricte de la loi électorale canadienne résout ce problème. En effet, pour voter de l’étranger, il faut inscrire son vote dans la circonscription canadienne où on résidait précédemment. Mais dans un Québec souverain, ces circonscriptions ne sont plus canadiennes. Le vote est donc impossible. Les souverainistes devraient reconnaître ce problème et accepter cette interprétation. Contrairement aux autres citoyens canadiens vivant à l’étranger, ceux vivant au Québec depuis longtemps ne pourront voter au Canada que s’ils y déménagent (ou que s’ils ont déménagé récemment du Canada vers le Québec). Plusieurs auteurs canadiens affirment de façon convaincante que, même si cette difficulté est résolue, le reste du Canada n’acceptera pas que plusieurs millions de Québécois restent automatiquement Canadiens. Ottawa exigera probablement une procédure de « réinscription » par laquelle ceux qui désirent rester Canadiens devront se manifester. Les souverainistes devraient suggérer que tout Québécois qui le désire puisse ainsi manifester son intention de garder sa citoyenneté canadienne, ce qui lui donnera un droit imprescriptible de déménager au Canada au moment de son choix pendant son existence. Il y aura sûrement au-delà d’un million de Québécois intéressés – le nombre d’anglo-québécois – mais beaucoup moins que le total de 7,5 millions de citoyens du Québec. Dans la mesure où un accord de mobilité des personnes au sein de l’union économique canadienne garantirait la capacité de travailler dans l’un et l’autre des deux pays souverains, comme c’est le cas dans l’Union européenne, le nombre de réinscriptions chuterait d’autant, à un niveau acceptable pour le Canada. D’autres formules sont possibles. Le gouvernement canadien pourrait par exemple exiger, pour les Canadiens nés et résidant au Québec, des réinscriptions tous les cinq ans pendant le premier quart de siècle du Québec souverain, pour réduire ainsi, naturellement et graduellement, le nombre de ses citoyens vivant à « l’étranger », à mesure que les francophones couperont le cordon ombilical symbolique qui les rattache au Canada. L’important est de ne pas briser la continuité juridique de citoyenneté des Québécois qui désirent garder le lien canadien, de maintenir cette « police d’assurance » sans laquelle l’exode anglophone serait massif et immédiat. Les souverainistes québécois doivent se faire « porteurs » de cette revendication à la table des négociations avec le Canada. Ils doivent devenir les avocats des anglo-québécois, plaider leur cause et celle, plus large, des « droits des citoyens de se déplacer à l’intérieur du pays» comme l’a affirmé le gouvernement fédéral en 1997. C’est d’ailleurs par respect pour les intérêts des anglo-québécois qu’il vaut la peine d’inscrire cet objectif québécois de négociation dans le préambule de la question. Pour y parvenir, les souverainistes devraient s’engager à former, dans les jours suivant le vote référendaire, un « comité de sages » formé d’anglo-québécois connus et respectés, ayant probablement presque tous voté non, mais acceptant le verdict référendaire. Ils auraient pour tâche de conseiller le gouvernement et l’équipe de négociation pendant la transition. De toutes manières, un gouvernement souverainiste après un Oui devrait à mon avis s’élargir en faisant entrer en son sein trois ou quatre « ministres d’État » provenant des rangs fédéralistes, acceptant le résultat référendaire et voulant contribuer à sa mise en œuvre harmonieuse. Un ou deux de ces nouveaux ministres devraient être anglophones. Les anglo-québécois s’attendent, tout naturellement et avec raison, à ce que la constitution d’un Québec souverain enchâsse un certain nombre des politiques adoptées depuis 1977 en faveur du français. À la lumière des débats récents, il semblerait prudent de constitutionnaliser le principe de prédominance du français dans l’affichage, pour établir cette réalité une fois pour toutes. Rien ne nuit davantage à une réforme que la constante possibilité de la faire disparaître. Parallèlement, depuis 1994, sous la direction de Jacques Parizeau, le Parti Québécois a fait de grands pas en s’engageant à enchâsser dans la constitution québécoise davantage de droits pour la communauté anglophone que n’en ont les francophones dans la constitution canadienne : droit à un réseau d’enseignement en anglais, du préscolaire à l’université, droit de gérer ces institutions, droit de s’adresser en anglais aux tribunaux et à l’Assemblée nationale. Le programme du Parti stipulait (et stipule toujours) le maintien des lois prévoyant l’accès à des services de santé en anglais et le statut bilingue du réseau d’institutions de santé anglophones, ainsi que le maintien d’un réseau de radio et de télévision public en anglais. Dans les documents préparant la campagne référendaire de 1995, notamment dans le projet de loi sur l’avenir du Québec, le gouvernement s’engageait encore plus largement en affirmant que : « la nouvelle constitution garantira à la communauté anglophone la préservation de son identité et de ses institutions ». Ce qui allait très loin et aurait pu conduire un juge à ordonner au gouvernement du Québec de financer tel poste de radio anglophone déficitaire de la côte nord, considéré comme une « institution » dont il fallait garantir la préservation. Allant plus loin que tout ce qui avait été discuté et prévu, M. Parizeau avait exprimé le désir que la communauté anglophone puisse définir une façon d’exercer un droit de veto sur toute modification future aux droits les concernant. Le projet de loi reprenait cette idée en prévoyant que les dispositions de la future constitution concernant les anglophones et les autochtones ne puissent être modifiées que suivant des « modalités particulières » à définir. (Il faudrait pour cela désigner un « collège constitutionnel » représentatif, ce qui peut-être fait, par exemple, à partir des élus municipaux des villes bilingues et des commissions scolaires anglophones). En 1997, dans son best-seller Pour un Québec souverain, M. Parizeau a émis des doutes sur l’opportunité de ces innovations et s’est interrogé sur la valeur, au moins tactique, d’une approche de réciprocité avec le traitement qui sera accordé aux francophones du Canada après le départ du Québec. Cependant son successeur, Lucien Bouchard, déclarait en 1996 au Centaur et faisait inscrire dans le programme de son parti que « si la communauté anglophone en exprime le désir, le gouvernement pourra, avant le référendum sur la souveraineté, trouver des moyens pour garantir à l’avance l’enchâssement de leurs droits dans la future constitution ». Un groupe d’intellectuels anglophones, parmi les quels on trouvait le philosophe Charles Taylor et les professeurs Jane Jenson et Desmond Morton de Mcgill, avait démontré une volonté d’engager ce dialogue à l’époque, mais l’initiative n’eut pas de suite. Cette discussion ne peut avoir d’effet réel que dans un contexte pré-référendaire, alors que la victoire du Oui est jugée possible, sinon probable. En 1995, les avancées des souverainistes n’ont pas eu d’effet, notamment parce que les anglophones escomptaient la défaite du Oui jusqu’à la dernière semaine avant le vote, puis sont passés de la désinvolture à l’angoisse pendant la dernière semaine. Si une nouvelle fenêtre devait s’ouvrir, il serait opportun de rediscuter et de publiciser largement ces engagements, auxquels il y a peu à ajouter en termes constitutionnels, sinon l’enchâssement de l’engagement sur les soins de santé. Incidemment, les propositions québécoises, définies avant le vote référendaire, deviendront un outil de négociation important à la table Canada-Québec, lorsque le gouvernement québécois réclamera, comme il l’a promis, des garanties pour les minorités francophones hors Québec. (Il ne faut cependant en aucun cas lier formellement les droits des uns aux droits des autres : le Québec doit maintenir tout du long qu’il préservera les droits des anglophones quoi qu’il arrive, mais insistera pour faire de la préservation des droits des francophones un de ses objectifs de négociation.) Admettre le problème, faire du maintien de la vitalité de la communauté anglophone un aspect concret du projet québécois, développer des propositions qui intègrent ses préoccupations, compléter et réitérer les intentions de protection constitutionnelles, c’est déjà beaucoup. On peux faire mieux. Autant le Québec francophone a souffert du refus canadien de reconnaître sa spécificité, autant le Québec souverain doit admettre qu’il existe en son sein une « société distincte », formée par les anglo-québécois, dont les liens avec le Canada anglais ne s’éteindront pas avec la souveraineté. Les souverainistes devraient accepter à l’avance que sa communauté anglophone et ses institutions veuillent préserver, voire accroître leurs liens avec le Canada anglais. Que la commission scolaire anglophone de l’Outaouais veuille établir un lien organique avec ses voisines ontariennes, la gaspésienne avec le Nouveau-Brunswick, pourquoi pas ? Que les professionnels anglophones veuillent rester liés aux associations et ordres professionnels canadiens, où est le mal ? Un branchement de plus sur le continent. Que les villes bilingues veuillent se jumeler avec des consœurs du Canada anglais, organiser des congrès, faire des prêts de services, pourquoi pas ? Les souverainistes doivent s’attendre à ce que, à jamais, des Québécois francophones et non-francophones veuillent célébrer leur héritage canadien le premier juillet, comme le font les Irlandais le jour de la St-Patrick. Prétendre résister à ces manifestations d’identité canadienne, vouloir en gommer l’existence, serait la pire des politiques. Il faut au contraire que le Québec souverain aménage en son sein un espace propice à la lente transformation de l’identité des anglo-québécois, leur reconnaisse une marge de manœuvre et appuie leur évolution, en organisant probablement avec eux des états-généraux du Québec anglophone pendant la phase de transition à la souveraineté. Ces propositions, on le voit, sont par nature des efforts qui seraient accomplis par les souverainistes pour résoudre des problèmes posés spécifiquement aux anglo-québécois par le passage à la souveraineté. Plus que tous les discours, ces efforts illustreraient une réelle volonté de vivre ensemble et seraient autant d’antidotes, non à la menace partitionniste qui n’est qu’un feu de paille, mais au risque d’exode plus immédiat et plus réel . (on peut se procurer l’ouvrage ici.)

Politique

La droite K.O. – les sources

Introduction: Mathieu Gagné et al, La mortalité par suicide au Québec : données récentes de 2005 à 2009 – Mise à jour 2011, Institut national de santé publique World Health Organization, Suicide rates per 100,000 by country, year and sex (Table), consulté le 3 octobre 2011 Benoît Aubin, Quelles « valeurs québécoises »?, Journal de Montréal, 23/09/2011 Alain Dubuc, Éloge de la richesse, Voix Parallèles, 2006 Concentration de l’emploi technologique à Montréal, Montréal international, 2010. Alain Noël, Jean-Philippe Thérien, La gauche et la droite – un débat sans frontières, PUM 2010 I – Faux, Archi-faux Affirmation #1: Le Québec est économiquement médiocre Dévoilement du premier Bulletin de la prospérité du Conseil du patronat du Québec – Le Québec obtient une note médiocre en matière de prospérité et de création de la richesse, 18 août 2010 Affirmation #2: Les Québécois ont un niveau de vie très faible, face à leurs voisins Jean-François Lisée, Réellement: les familles québécoises plus riches que les ontariennes !, 13 janvier 2010 Pierre Fortin et Jean-François Lisée, Revenu: 99% des Québécois font mieux que 99% des Américains, L’actualité, janvier 2010. Affirmation #3: Les Québécois ne sont pas travaillants Marilou Séguin, « On ne travaille pas assez », Journal de Montréal, 20/10/2006 Québec/G7 participation au travail, dans Le marché du travail au Québec – Perspectives à long terme 2010-2019, Mess, 2010, p. 12. Jeunes Ontario et Québec dans, Charles A. Ramsay,On s’enrichit: le taux d’activité des jeunes Québécois dépasse celui des Ontariens, blogue, 22 octobre 2010. Affirmation #4: Les Québécois ne sont pas productifs Statistique Canada, Heures travaillées et productivité du travail dans les provinces et les territoires, 19 novembre 2010. L’investissement au Québec : on est pour, Rapport du Groupe de travail sur l’investissement des entreprises, 2008 Jacinthe Tremblay, Entretiens avec Henry Mintzberg : Comment la productivité a tué l’entreprise américaine, Éditions Curieuse Limitée, 2010. Affirmation #5: Le Québec est le champion américain de la pauvreté Christopher A. Sarlo (2001), Measuring Poverty in Canada, Fraser Institute, Vancouver, p 38 Le Québec mobilisé contre la pauvreté, Ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Juin 2010. Pierre Fortin, Quebec Society is less unequal, Inroads, 2009. Affirmation #6: Le Québec est un « enfer fiscal » Luc Godbout et al, Année d’imposition 2008 : une charge fiscale nette plus faible et et des impôts sur le revenu plus élevés qu’ailleurs, est-ce possible?, Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, juin 2010. Analyse du coût de la vie des ménages : Comparaison entre Montréal et d’autres villes nord-américaines, Confédération des Syndicats Nationaux (CSN), 10 janvier 2005 Affirmation #7: Le haut taux de syndicalisme québécois est un boulet Annette Bernhardt et al, Broken Laws, Unprotected Workers — Violations of Employment and Labor Laws in America’s Cities, 2009. Commission des normes du travail, Évaluation de l’application de certaines dispositions de la Loi sur les normes du travail — Analyse des résultats de l’enquête auprès des salariés non syndiqués, Mars 2005 Lawrence Mishel et Matthew Walters, How unions help all workers, Economic Policy Institute, Août 2003 Affirmation #8: Le Québec impose un fardeau trop lourd à ses entreprises L’investissement au Québec : on est pour, Rapport du Groupe de travail sur l’investissement des entreprises, 2008 Ministère des Finances du Québec, Profil économique et financier du Québec 2011, juin 2011 Choix concurrentiels : Le guide de KPMG sur la localisation des entreprises à l’échelle internationale, KPMG, 2010 Affirmation #9: Avec leurs impôts, les Québécois n’en ont pas pour leur argent Comité consultatif sur l’économie et les finances publiques, Le Québec face à ses défis, Fascicule 1 : Des services publics étendus. Une marge de manoeuvre étroite. De nouveaux défis à relever, décembre 2009. Claudette Carbonneau, Le Québec que l’on veut grâce à la solidarité, Le Devoir, 16/12/2009 Affirmation #10: Le Québec est infesté de fonctionnaires Statistique Canada. Tableau 183-0002 – Emploi, salaires et traitements dans le secteur public, non désaisonnalisées et désaisonnalisées, annuel, CANSIM (base de données). (site consulté le 30 septembre 2011) Affirmation #11: Le Québec est l’endroit où le plus de gens ne paient pas d’impôt Rachel Johnson et Al, Why Some Tax Units Pay No Income Tax, juillet 2011 Pierre Fortin, Les exemptés du fisc, L’actualité, 21 Novembre 2007 Affirmation #12: Le Québec souffre d’un des pires endettements au monde Charles Lecavalier, La zone grise de la dette, Quartier Libre, 6 janvier 2010 Finances Québec, La dette du gouvernement du Québec, février 2010 Stéphane Gobeil, Cessons de faire peur au monde, Cyberpresse, 3 mars 2010 CIRANO, La problématique de la dette publique au Québec: causes, conséquences, solutions, septembre 2005 OCDE, Déficit des administrations publiques, consulté le 26/09/2011 Affirmation # 13: Sans la péréquation, les Québécois n’auraient pas le sou Comité consultatif sur l’économie et les finances publiques, Le Québec face à ses défis, Fascicule 1 : Des services publics étendus. Une marge de manoeuvre étroite. De nouveaux défis à relever, décembre 2009. Claude Picher, La province de quêteux: un mythe, La Presse, 14 juin 2011 Institut de la statistique du Québec, Comparaisons interprovinciales, consulté le 26 septembre 2011 Affirmation # 14: Les Québécois forment une tribu nombriliste, refermée sur elle-même Montréal International, Le Grand Montréal, Indicateurs d’attractivité 2010-2011, 2010 Angus Reid, Half of Americans Would Deport All Illegal Residents, 18/07/2010 Angus Reid, More Canadians Are Questioning the Benefits of Immigration, 14/09/2010 B’nai Brith Canada, Rapport des incidents d’antisémitisme en 2010 – Synopsis national, avril 2010 Association des études canadiennes, The Roots of Perception: How Some Canadian Founding Groups feel about others?, 27 janvier 2010 Affirmation # 15: Le faible taux de natalité québécois est un signe de déclin Institut de la statistique du Québec, Comparaisons interprovinciales, La démographie, consulté le 27 septembre 2010 CIA Fact Book, Birth Rates, consulté le 28 septembre 2010 Arnold J. Toynbee, Civilization on trial, Oxford University Press, 1948. II – Et si on faisait beaucoup mieux UK Dept for Business, Innovation and Skills, A new vision for skills, nov 2010 III – La droite n’en parle jamais 1. Québec, un havre de faible criminalité sur le continent Statistique Canada, Crimes haineux déclarés par la police, 14 juin 2010 FBI, 2008 Hate Crime Statistics. 2. Obésité: le Québec ne fait pas le poids Ressources humaines et développement des compétences Canada, Indicateurs de mieux-être au Canada, Obésité, consulté le 2 octobre 2011 3. Jeux de hasard : pas si accrocs que ça Statistique Canada, Dépenses des ménages consacrés aux jeux de hasard, consulté le 2 octobre 2011 John W. Welte et al, Gambling Participation in the U.S.—Results from a National Survey, Journal of Gambling Studies, Vol. 18, No. 4, Winter 2002 4. Espérance de vie Institut national de la santé du Québec, Espérance de vie à la naissance, hommes, pays sélectionnés, 2006, page consultée le 1er octobre 2011 Institut national de la santé du Québec, Espérance de vie à la naissance, femmes, pays sélectionnés, 2006, page consultée le 1er octobre 2011 IV – Et la souveraineté, c’est mort ? Association d’études canadiennes, Quebec Identity in 2011: Attachments, Identity and Diversity, janvier 2011 Conclusion Martin Masse, Montée de la « droite » au Québec: La partie est loin d’être gagnée, 15 novembre 2010 Pierre Duhamel, Le Québécois en rogne contre l’entreprise privée ?, 27 octobre 2010 Pierre Duhamel, Le prochain ministre des Finances du Québec, 22 octobre 2010