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La grande séduction conservatrice

En chute libre au Québec, le premier ministre est de plus en plus condamné à espérer que le Bloc québécois freine la montée des libéraux dans l’électorat québécois. De son côté, depuis l’automne dernier, il s’est lancé dans une vaste opération de séduction en Ontario. À son retour au pouvoir, Stephen Harper a concentré les principaux portefeuilles économiques entre les mains de ses ténors ontariens. Jim Flaherty aux Finances, Tony Clement à l’Industrie, John Baird aux Infrastructures ont été ministres à Queen’s Park. Le chef du cabinet de Harper, Guy Giorno, a occupé les mêmes fonctions pour le premier ministre Mike Harris à la fin des années 1990. Deux des rares femmes à occuper des postes de premier plan au sein du cabinet fédéral, Diane Finley, aux Ressources humaines et Développement des compétences, et Lisa Raitt, aux Richesses naturelles, sont des députées ontariennes. Cette prise en main des leviers de commande économiques du pays par l’aile ontarienne d’un gouvernement fédéral est sans précédent. Même à l’époque où Jean Chrétien faisait élire une centaine de députés en Ontario, l’influence de cette province au sein du gouvernement était plus diluée, notamment par la présence de ministres et de conseillers québécois susceptibles de faire contrepoids. Dans le cabinet actuel de Stephen Harper, même les ministres albertains jouent des rôles de soutien par rapport à leurs collègues ontariens. Au fil des mois, la forte présence ontarienne dans les postes économiques névralgiques du cabinet Harper s’est assortie d’une étourdissante valse des milliards. Depuis le début de l’année, le gouvernement fédéral a investi massivement dans un plan de sauvetage de l’industrie automobile, multiplié les annonces de projets liés aux infrastructures dans les grandes villes de l’Ontario, allongé des milliards pour aider Queen’s Park à faire une transition sans douleur à une taxe de vente harmonisée avec la TPS. Selon le Conference Board, les transferts fédéraux destinés à l’Ontario augmenteront de 15,7 % cette année et de 20 % de plus l’an prochain. La province a également commencé à recevoir des paiements de péréquation pour la première fois de son histoire. Jusqu’à présent, les résultats, sur le plan politique, ne sont pas à la hauteur de l’effort consenti. Les conservateurs sont encore dans la course pour ce qui est des intentions de vote en Ontario, mais ils s’épuisent à faire du surplace. Au scrutin d’octobre, le Parti conservateur avait remporté 39 % des suffrages en Ontario, sa meilleure performance depuis les années Mulroney. C’est un pourcentage qu’il n’a réussi ni à faire augmenter ni à maintenir au fil des coups de sonde des derniers mois, mais qui demeure encore à portée de main, dans les limites de la marge d’erreur de la plu part des sondages. Pour l’essentiel, les Ontariens qui ont voté conservateur en octobre n’ont pas déchanté ou, en tout cas, pas en grand nombre. Par contre, Stephen Harper a peut-être déjà fait le plein de votes ontariens à la faveur de la performance du mal-aimé Stéphane Dion aux dernières élections. Depuis l’arrivée de Michael Ignatieff à la tête du PLC, on assiste, en Ontario, à un déplacement de votes du NPD vers le PLC. Sans siphonner les appuis de Harper, les libéraux s’y sont taillé une avance de 5 à 10 points sur les conservateurs. Un sondage Harris-Decima réalisé au début mai faisait état d’un manque à gagner des conservateurs de 17 points par rapport aux libéraux auprès de l’électorat féminin urbain et semi-urbain. Ces chiffres semblent indiquer que les Soccer Moms, sobriquet donné par les stratèges politiques à l’influent sous-groupe des mères de famille de banlieue, pourraient faire perdre l’Ontario et le pouvoir à Stephen Harper. C’est une frange de l’électorat qui occupe souvent des emplois précaires, en deuxième ou en troisième ligne par rapport au secteur manufacturier. Ce n’est pas par hasard qu’il s’agit de la clientèle que visait Michael Ignatieff quand il a joint sa voix à celles du NPD et du Bloc québécois pour exiger que le seuil d’admissibilité à l’assurance-emploi soit revu à la baisse. C’est également la clientèle que le chef libéral courtise quand il parle de sa conjointe, Zsuzsanna Zsohar, dans chaque discours, ou qu’il se fait photographier entouré de ses députées ontariennes. Les femmes sont à peine mieux représentées que les Québécois au sein du gouvernement Harper, ce qui pourrait lui coûter cher au prochain scrutin.

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Le Bloc caméléon

Le chef du Bloc québécois a déjà plus de campagnes électorales à son actif que le détenteur précédent de la palme de la longévité comme chef d’un parti d’opposition fédéral moderne, le néo-démocrate Ed Broadbent. Au terme des prochaines élections, Gilles Duceppe aura mené son parti en campagne plus souvent que tous les premiers ministres qui se sont succédé à la tête du Canada depuis Mackenzie King. Seulement sept députés à la Chambre des communes comptent davantage d’années de service continu que le leader du Bloc. D’un scrutin à l’autre, les rangs de la formation bloquiste qui a débarqué au Parlement fédéral avec Lucien Bouchard, en 1993, sont de plus en plus clairsemés. De neuf aujourd’hui, les députés bloquistes de la première heure pourraient n’être plus qu’une poignée au prochain rendez-vous électoral. Leurs remplaçants n’ont jamais réussi à occuper le même espace médiatique et parlementaire que cette première cohorte bloquiste. La place que s’étaient taillée des personnages colorés comme l’ex-députée de Rimouski, Suzanne Tremblay, ou des parlementaires redoutables comme son collègue de Roberval, Michel Gauthier, est restée vacante. Le refroidissement des ardeurs référendaires explique en partie ce phénomène. Le rôle d’opposition permanente du Bloc ne le prédestine pas non plus à attirer des vedettes. C’est plutôt vers Québec et l’ambition de devenir un jour ministre que se tournent naturellement les grosses pointures. Au fil des années, une partie de la relève du Bloc est entrée à l’Assemblée nationale ou a tenté de le faire. La décision du député de Montmagny-L’Islet-Kamouraska-Rivière-du-Loup, Paul Crête, de briguer les suffrages dans la circonscription provinciale laissée vacante par Mario Dumont s’inscrit dans cette mouvance. Il n’y a pas si longtemps, Gilles Duceppe lui-même lorgnait du côté de l’Assemblée nationale. Si la performance de Pauline Marois aux élections de l’automne dernier n’avait pas été convaincante, on peut penser qu’il aurait ressuscité son projet de briguer le leadership péquiste. D’un scrutin à l’autre, le chef du Bloc jure qu’il sera partant pour la campagne suivante. L’avènement de gouvernements minoritaires à répétition ne lui donne franchement pas tellement le choix. Une campagne électorale n’attend pas l’autre à Ottawa – ce qui rend malaisés les changements de garde. Surtout, avec le temps, Gilles Duceppe est devenu la valeur la plus sûre d’une formation qu’il domine chaque année davantage. Quand il accrochera ses patins, le Bloc va se retrouver avec une transition difficile et, presque certainement, une crise existen tielle sur les bras. Car la constance du Bloc a pour effet d’occulter un environnement qui s’apparente de moins en moins à celui qui avait favorisé son éclosion, il y a une vingtaine d’années. Depuis l’arrivée au pouvoir des conservateurs, par exemple, le fléchissement de la ferveur référendaire ne se dément pas. Malgré des politiques qui hérissent fondamentalement le Québec – tels la poursuite de la guerre en Afghanistan, l’abandon du protocole de Kyoto, les efforts pour transformer le registre des armes à feu en coquille vide, les compressions dans la culture et le traitement à deux vitesses de dossiers comme celui de l’harmonisation des taxes de vente -, le Oui vivote autour de 40 %. Le mouvement souverainiste est encore bien vivant, mais le réflexe qui portait une frange décisive de nationalistes mous à traiter la souveraineté comme une valeur refuge, quand elle se sentait agressée par le gouvernement fédéral de l’heure, s’est émoussé. Pour la première fois, l’appui à la souveraineté n’a pas remonté à la faveur de la pré sence à Québec d’un gouvernement fédéraliste. Les conser-vateurs de Stephen Harper et les libéraux de Jean Charest dégringolent dans les sondages, mais cela ne se traduit pas par une hausse de popularité de la souveraineté. À la place, à la faveur du laisser-faire conservateur des trois dernières années, bien des Québécois se sont découvert un nouvel appétit pour un gouvernement fédéral proactif. Ils disent de plus en plus haut et fort qu’ils veulent un gouvernement qui aide les minorités linguistiques à faire valoir leurs droits, soutient activement la culture, a des ambitions internationales qui correspondent à leurs idéaux et un désir de leadership musclé sur le front de l’environnement. D’une campagne électorale à l’autre, le Bloc, sous la direction de Gilles Duceppe, incarne davantage ce désir d’un Canada à l’image des idéaux québécois que la cause de la souveraineté. Mais pour combien de temps ?

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Les hommes d’Ignatieff

Le chef d’orchestre Rocco Rossi, directeur national du PLC Il sera le grand organisateur du congrès. Rossi a le mandat de moderniser le financement du parti. Sous sa gouverne, le PLC vient de se doter d’une immense base de données, bâtie sur le modèle de celle des démocrates, aux États-Unis. On y trouve le profil de chaque électeur, ce qui facilite la sollicitation de dons. Le sherpa – Alfred Apps, futur président du PLC >> Le sherpa Alfred Apps, futur président du PLC Personne n’a osé se présenter contre lui au poste de président du parti ! Avocat de Toronto, Apps fait partie du trio de militants qui a convaincu Ignatieff de se lancer en politique. À la présidence, il devra simplifier la structure du parti, déterminer les endroits où l’on peut épargner de l’argent et faciliter la communication entre les militants et le parti. L’homme de l’ouest – Le député Sukh Dhaliwal >> L’homme de l’ouest Le député Sukh Dhaliwal Si Ignatieff passe autant de temps en Colombie-Britannique, en Alberta et au Manitoba, c’est beaucoup grâce à Dhaliwal, député de Newton-North Delta (Colombie-Britannique) et proche du chef libéral. Celui-ci estime que le PLC peut faire des gains dans l’Ouest, où les conservateurs dominent. Le jeune premier- Le député Justin Trudeau >> Le jeune premier Le député Justin Trudeau Le député de Papineau sera coprésident du congrès de Vancouver, ce qui l’amènera à animer des ateliers et à veiller au bon fonctionnement de la machine. Le fils de l’ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau aura moins de temps pour courir les plateaux de télévision, comme il l’avait fait à Montréal en 2006. Les voix du Québec- Les députés Denis Coderre et Pablo Rodriguez >> Les voix du Québec Les députés Denis Coderre et Pablo Rodriguez Rodriguez, proche conseiller du chef, et Coderre, lieutenant politique d’Ignatieff au Québec, devront s’assurer que les orientations du parti reflètent les volontés du Québec et de ses militants, qui seront peu nombreux à ce congrès en raison de la distance et des coûts. L’envoyé spécial – Marc-André Blanchard >> L’envoyé spécial Marc-André Blanchard, directeur pour le Québec du cabinet McCarthy Tétrault Ancien président du Parti libéral du Québec, Blanchard symbolise le rapprochement entre le PLC et le PLQ souhaité par le chef. Conseiller informel d’Ignatieff au Québec, l’avocat se rendra au congrès pour commencer à préparer la prochaine campagne électorale, où il agira à titre de coprésident pour le Québec. Le trio des Maritimes- Les députés Dominic LeBlanc, le chef de cabinet Paul Zed et Scott Brison >> Le trio des Maritimes Les députés Dominic LeBlanc, le chef de cabinet Paul Zed et Scott Brison Ils sont la voix des provinces de l’Atlantique auprès du chef. Les députés LeBlanc (Nouveau-Brunswick) et Brison (Nouvelle-Écosse) jouent un rôle important au sein du caucus et veilleront à ce que les orientations du parti n’oublient pas l’est du pays, où le Parti libéral a perdu du terrain au profit du Parti conservateur. Paul Zed, ancien député des Maritimes, occupe le poste stratégique de chef de cabinet de Michael Ignatieff.

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Michael Ignatieff et la conquête de l’Ouest

Aujourd’hui, le PLC compte sept députés dans les quatre provinces de l’Ouest, contre le double au déclenchement des dernières élections. Au scrutin du 14 octobre, les libé raux sont arrivés troisièmes (derrière les néo-démocrates) dans toute la région. Au Manitoba, la part des suffrages allant aux libéraux est passée du tiers, en 2004, à moins d’un vote sur cinq, quatre ans plus tard. En Colombie-Britannique, il ne reste plus que 5 sièges libéraux, contre 22 pour les conservateurs. La déchéance du Parti libéral n’a pas commencé avec Stéphane Dion, mais elle s’est nettement accélérée pendant son bref passage à la tête du parti. Comme au Québec, le déclin libéral dans l’Ouest canadien s’est amorcé sous Pierre Trudeau. Un quart de siècle plus tard, les électeurs de l’Alberta, en particulier, se souviennent encore en mal du Programme national de l’énergie du début des années 1980. Par la suite, ni Jean Chrétien ni Paul Martin n’ont fait de miracles dans la région. Pendant sa dernière campagne électorale, en 2000, Jean Chrétien avait même réussi à ne pas mettre les pieds à Calgary. Malgré tout, bon an, mal an, l’ancien premier ministre finissait par gagner entre un quart et un tiers des suffrages des électeurs de l’Ouest canadien, une performance maintenue par Paul Martin mais intenable en 2008, à la lumière d’un Tournant vert très mal perçu dans les provinces de l’Ouest et très malhabilement défendu par Stéphane Dion. C’est ce portrait, peu reluisant, que Michael Ignatieff s’est donné pour mission de corriger. Sa volonté de changer la relation entre sa forma- tion et l’Ouest canadien a inspiré les plus importants virages de ses 100 premiers jours à la direction du PLC, notamment : – Un rare mea-culpa pour de grands pans de l’œuvre libérale des 30 dernières années, fait lors d’une visite en Sas-katchewan au début de février. – L’abandon de la coalition de l’opposition et l’engagement de ne pas envisager une réédition de la manœuvre à l’issue de prochaines élections, pour cause de rejet massif dans les provinces de l’Ouest. (Si la coalition qui est née à la faveur de la crise parlementaire de l’automne dernier avait pris le pouvoir, la Sas-kat-che-wan et l’Alberta auraient été respectivement représentées par un seul député au sein du gouvernement PLC-NPD !) – L’abandon d’une taxe sur le carbone comme instrument de lutte contre les gaz à effet de serre, un concept principalement défendu par Michael Ignatieff pendant la course au leadership libéral de 2006, avant de se retrouver au cœur du Tournant vert de Stéphane Dion, mais qui n’a pas passé la rampe l’automne dernier. – L’adoption d’un discours libéral plus respectueux sur les sables bitumineux de l’Alberta, et l’arrimage de la politique énergétique du PLC à son programme en environnement. Déjà, des libéraux et des commentateurs s’interrogent sur la pertinence de ce nouveau discours. Ils font valoir qu’à brève échéance le che -min d’une victoire libérale ne passe pas par les provinces de l’Ouest. Selon eux, l’énergie du chef libéral pourrait être mieux dépensée à cultiver des sols moins arides, le Québec par exemple. Tout cela est vrai. Néanmoins, l’absence chronique de voix fortes de l’Ouest au sein du caucus libéral contribue à donner l’allure d’une coquille vide à l’institution nationale que prétend être le PLC. À terme, l’avenir du parti passe par une meilleure performance dans la région. La redistribution électorale fera augmenter sensiblement la représentation de l’Alberta et de la Colombie-Britannique aux Communes au cours des 20 prochaines années. L’Alberta est la province qui tire le moins de bénéfices de la fédération canadienne par rapport à sa contribution au Trésor fédéral, un déséqui -libre qui rend politiquement impraticable l’ouverture de grands chantiers sociaux et écologiques, chers aux libéraux fédéraux. Michael Ignatieff n’est pas le premier chef fédéral à s’évertuer à créer les conditions favorables à une réelle cohabitation de l’Ouest canadien et du Québec au sein de sa formation. Il est simplement le premier chef libéral en 30 ans à s’attaquer sérieusement à ce qui est en voie de devenir le plus gros défi de gouvernance au Canada.

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Français: Le calvaire de l’optimiste

On impute à l’activiste américaine Claire Booth Luce l’adage selon lequel « un pessimiste est un optimiste informé. » En cette semaine de la Francophonie, et de retour d’un séjour en France et en Belgique, j’avoue que l’information s’acharne sur ceux qui ont de l’avenir de la Francophonie une vision optimiste. Écoutant les plages publicitaires à la télé française et belge, j’ai voulu compter le nombre de messages utilisant des termes anglophones. J’ai renoncé. Il était plus simple de compter celles qui n’en utilisaient pas. Du parfum haut-de-gamme aux couches jetables, tout semble plus moderne lorsque dit en English. Optimistes, on n’y voit qu’une mode, même si elle dure depuis longtemps et semble s’amplifier. La France est un grand chêne qui, s’il arbore quelques feuilles anglophones, n’en a pas moins un tronc et des racines solides. Alors peu importe que la chaine d’alimentation Champion se rebaptise Carrefour Market, que son concurrent Auchan affiche Simply Market et que le Groupe Casino lance Leader Price. On s’inquiète un peu pour les branches, tout de même, lorsqu’on constate que de grandes institutions nationales s’y mettent. On savait qu’Air France avait renommé sa carte de fidélité Fréquence Plus en Flying Blue. On note maintenant que les aéroports de Lyon se rebaptisent Lyon Airports et qu’il a fallu l’action d’activistes pour que la région de la Vallée de la Loire renonce à s’afficher, même localement, sous le vocable Loire Valley. La Compagnie Française des Jeux (leur Loto-France) n’hésite pas à clamer dans ses pubs « J’ai la wiiin ! » et la Banque Nationale de Paris propose aux jeunes ses produits Ze Box et Naked Land. Je ne vous explique pas. Le patronat mène le bal. Son organisation nationale, le MEDEF, avait réuni ses états généraux l’an dernier sous le thème unilingue Go for Benchmarking ! et a consenti cette année à un thème bilingue : Vivement l’avenir/Ready for the future. C’est pourtant une rencontre ouverte aux seuls patrons français. Heureusement qu’en France, le président Sarkozy veille. Certes, sa ministre de l’économie, Christine Lagarde, a reçu en 2007 le convoité prix de « La Carpette Anglaise » pour avoir communiqué en anglais avec ses propres fonctionnaires – ce que font déjà de grandes entreprises. Et la ministre de l’éducation, Valérie Pécresse, l’a obtenue en 2008 en affirmant qu’elle ne militerait pas « pour imposer l’usage déclinant du français dans les institutions européennes », même pendant la présidence française de l’Union. Mais le président veut rehausser la qualité de la recherche française qui, avec deux prix Nobel cette année, est, dit-il, « médiocre ». Pour sortir du marasme, il propose d’évaluer les chercheurs sur le nombre de leurs articles publiés dans les meilleures revues scientifiques dont la plupart, selon le relevé officiel français, sont… américaines. On admet que l’utilisation de l’anglais ne modifie pas significativement la recherche lorsqu’il s’agit de calculer la masse d’une particule subatomique ou de déchiffrer le génome humain. Mais les sciences humaines ne sont pas aussi imperméables aux conditions locales et linguistiques. Le philosophe Serge Cantin, aujourd’hui titulaire de la Chaire d’études du Québec contemporain à Paris, dit connaître des collègues qui ont abandonné la tradition philosophique dite continentale pour inscrire leurs recherches dans l’école analytique, non par choix scientifique, mais parce que c’est la seconde qui est plus généralement acceptée par les revues américaines. Les historiens français ont d’ailleurs calculé que s’ils se pliaient aux nouvelles exigences d’évaluation et proposaient, tous, des articles aux revues américaines d’histoire, ces revues n’auraient simplement pas assez de place pour les publier, même en leur consacrant 100% de leur espace. Cet appel à la soumission collective de la recherche française à un critère de qualité défini par des comités de lectures formés de chercheurs Américains ne lisant, évidemment, que l’anglais, a une conséquence logique qui m’est sautée au visage lorsque je donnais une conférence sur la diversité linguistique dans une université parisienne. Une étudiante polonaise au français excellent m’a expliqué qu’il était « scandaleux » que son université française l’oblige à produire sa thèse de doctorat en français, plutôt qu’en anglais. Pourquoi ? « De toutes façons, les articles scientifiques que j’écrirai à partir de la thèse le seront en anglais, pour des revues anglophones ». C’est logique. Alors pourquoi ne pas donner tous les cours en anglais, ce serait plus simple ? Seul un pessimiste croirait une telle dérive possible. On observe bien que, à HEC Paris, dans l’intitulé des cours de Masters (qu’on appelle bêtement au Québec des « maîtrises », mais où va-ton chercher tout ça ?) on a tout simplement pas su traduire Strategic Management et Sustainable Development. Remarquez, la campagne de financement de HEC s’affiche clairement : The Campaign. Cette année, la grande école SciencePo Paris offre, sur ses 15 Masters une formation donnée en anglais pour moitié (Corporate and public management) et une autre totalement et seulement en anglais (Economics and public policy). La version française n’est pas disponible, comme c’est le cas à l’École des hautes études en santé publique pour son Master de Public Health en anglais seulement. L’école signale aimablement sur son site que No minimal level in French will be required. L’optimiste se console en notant que c’est pire ailleurs. À l’École polytechnique de Turin, les étudiants qui suivent les cours en anglais sont exemptés des taxes universitaires. Ceux qui suivent les programmes en italien doivent les payer. Un pessimiste dirait que si le savoir est produit prioritairement en anglais, les spécialistes devraient être formés dans cette langue, puis les techniciens qui interagissent avec eux. Pour bien les préparer, il serait plus simple de donner en anglais l’éducation secondaire, puis primaire. Seul un pessimiste verrait dans l’introduction récente, en France, des chaînes télé Canal Family et BabyTV, les premiers rouages de cet engrenage.

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L’art de plumer le contribuable

En ces temps de budgets, où l’on dispute de savoir s’il faut réduire les impôts ou au contraire les augmenter, et même s’ils ont vraiment été réduits ou si on ne les a pas augmentés subtilement, il convient de rappeler les propos de deux ex-ministres des Finances du Québec : Yves Séguin et Bernard Landry. Ce dernier disait que personne n’a encore trouvé la limite que le contribuable est prêt à accepter. Quant à Yves Séguin, il a décrit la fiscalité comme « l’art de plumer un poulet sans qu’il s’en rende compte ». Erreur : le poulet s’en rend compte, mais il est réaliste, ayant compris depuis longtemps, comme Edmund Burke (1729-1797), philosophe et homme politique irlandais, que « l’impôt est la principale occupation de l’État. Ou plutôt non, c’est l’État même » ! Sauf aux États-Unis, comme le constatait un autre philosophe, inventeur du socialisme utopique : « Le plus grand homme d’État en Europe, celui du moins qui passe pour le plus habile, qu’on estime, qu’on avance, qu’on élève le plus, c’est toujours celui qui trouve un moyen d’augmenter les revenus de l’impôt sans trop faire crier les imposés. Je sentis qu’en Amérique, le plus grand homme d’État serait celui qui trouverait le moyen de diminuer le plus possible les charges du peuple sans faire souffrir le service public. » (L’industrie, par Claude Henri de Saint-Simon, 1817)

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Prière de faire gaffe

Parlement de Québec La prière, instaurée en 1922, a été remplacée 50 ans plus tard par un moment de recueillement. Chaque député est libre de prêter serment sur le livre sacré de son choix (Bible, Coran, etc.) ou sur l’honneur. Le crucifix reste la dernière trace apparente de religion. Duplessis l’avait fait installer dans le Salon bleu au cours des années 1930 pour conforter l’idée d’une société chrétienne. La croix est encore en place, comme symbole historique et patrimonial. Parlement de Toronto Au lieu de bannir le « Notre Père » de Queen’s Park, le gouvernement de l’Ontario a préféré ajouter un deuxième rituel, soulignant les diversités religieuse et culturelle de la province. Ainsi, en juin, une prière autochtone a été lue. C’était la première d’une série de prières témoignant de la foi autochtone, bouddhiste, hindoue, musulmane, juive, baha’ie et sikhe. Parlement d’Ottawa Tous les matins, avant le début des travaux aux Communes, le président de la Chambre lit une prière universelle dans les deux langues officielles. Elle est suivie d’un moment de recueillement. Ce n’est qu’après que les portes sont ouvertes au public et à la presse. Congrès américain Contrairement aux idées reçues, le principe du « mur de séparation » entre l’État et l’Église est très net. La Cour suprême a interdit la prière au Congrès. Et la loi sur le « moment de silence », moment de réflexion qui suppléait à la prière, a été supprimée à son tour. Raison invoquée : l’intention du législateur était de créer un moment pour que les chrétiens puissent faire une prière collective. Porteuse de valeur religieuse, cette loi était donc invalide. Assemblée nationale française Les prières dans les institutions publiques sont inexistantes et assez mal vues dans cet État républicain laïque. Mais cette fervente laïcité française connaît des ratés, comme le financement à 80 % des lieux de culte et du personnel religieux par l’État (contre 55 % au Québec) ou le dimanche, jour du Seigneur, jalousement laissé férié. Parlement allemand On ne récite pas de prières au Bundestag, mais le confessionnalisme est très marqué dans certains länder allemands. Dans les années 1990, un crucifix accroché au mur d’un hôtel de ville de Bavière, région très catholique, a attiré l’attention. On a enregistré de nombreuses plaintes pour atteinte à la liberté religieuse, et le dossier est allé jusqu’en Cour suprême. Celle-ci a invalidé les jugements précédents et décidé qu’il fallait enlever le crucifix. L’affaire a provoqué la controverse dans l’opinion publique. Sources : Solange Lefebvre, titulaire de la chaire Religion, culture et société, et Jean-François Gaudreault-Desbiens, juriste, Université de Montréal.

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Harper et le Québec : un point de non-retour

Si des élections fédérales avaient eu lieu le mois dernier, le Parti conservateur aurait eu de la difficulté à faire réélire ses 10 députés québécois. Depuis le scrutin fédéral de l’automne, le parti régresse dans les intentions de vote, en même temps que le taux de satisfaction à l’égard du gouvernement Harper. Un exemple : à l’issue du budget du mois dernier, deux Québécois sur trois ont dit à la maison Strategic Counsel qu’ils se considéraient comme les grands perdants du budget fédéral. C’est un chiffre qui évoque un sentiment de persécution et que le contenu du budget ne justifie franchement pas. Surtout qu’il reprenait plusieurs des éléments du fameux pacte conclu par les partenaires de la coalition de l’opposition. Si Michael Ignatieff avait présenté le même budget, celui-ci aurait passé la rampe au Québec, estiment bien des analystes. Selon Peter Donolo, de Strategic Counsel, l’imprimatur de Stephen Harper a coulé le budget au Québec. « Tout ce que M. Harper touche au Québec se transforme en plomb », a-t-il expliqué au Globe and Mail quelques jours après le dépôt du budget. Mené à chaud au cours de la semaine qui a suivi ce dépôt, le sondage de Strategic Counsel démontrait que les Québécois acceptaient, dans les mêmes proportions que les autres Canadiens, la nécessité d’endet-ter le pays pour stimuler l’économie. Et il y avait concordance de vues entre le Québec et le reste du Canada sur le fait que le contenu du budget avait été inspiré par l’instinct de survie du premier ministre plutôt que par ses convictions. Mais là où les chemins du Québec et du reste du Canada se séparaient, c’est quant à la sévérité du jugement des uns et des autres sur la performance de Stephen Harper. C’est ainsi qu’au Québec 83 % des répondants imputaient au premier ministre l’entière responsabilité de la crise parlementaire de la fin d’année, et les trois quarts affirmaient qu’il n’en avait tiré aucune leçon durable. C’est le genre de chiffres qui reflètent un jugement sans appel. Il faut remonter à Brian Mulroney, après Meech et à l’extérieur du Québec, pour trouver un rejet aussi viscéral d’un premier ministre fédéral que celui que subit actuellement Stephen Harper au Québec. Un rejet qui se remarque d’autant plus dans les tribunes médiatiques québécoises que les conservateurs en sont chroniquement absents. Aucun membre du Club des ex, à RDI, n’a d’accointances avec le Parti conservateur fédéral. Stephen Harper est le seul des chefs fédéraux à la Chambre des communes à ne jamais avoir mis les pieds sur le plateau de Tout le monde en parle. Parmi les ministres conservateurs québécois, aucun n’a le bagout qui permet à un Denis Coderre ou à un Thomas Mulcair d’occuper beaucoup de terrain médiatique au nom de sa formation. Depuis la rentrée parlementaire, plusieurs ministres non québécois multiplient les interventions en français, dans l’espoir de faire passer le message de leur gouvernement au Québec. Et Stephen Harper rêve encore de convaincre Mario Dumont de se lancer en politique fédérale. Mais le chef adéquiste démissionnaire ne se voit pas nécessairement dans le rôle de souffleur québécois d’un premier ministre en panne de popularité. Comme c’est généralement le cas au Canada, un ressac en suscite un autre, et le rejet de Stephen Harper par les Québécois ne se produit pas en vase clos. On assiste depuis les élections d’octobre à un durcissement marqué du discours canadien envers le Québec, plus particulièrement dans l’Ouest, la base du pouvoir du régime actuel. Dans les milieux conservateurs purs et durs, on blâme les Québécois pour l’ensemble des malheurs qui se sont abattus sur le parti depuis six mois, à commencer par son échec à remporter une majorité l’automne dernier. Et on s’indigne de l’embellie libérale dans les intentions de vote au Québec. Si Stephen Harper tentait, dans le contexte actuel, de faire passer une résolution sur la nation québécoise, sa base militante se révolterait. Une fois par génération, le Québec et le Parti conservateur se tendent la main, juste avant de se tomber dessus à bras raccourcis.

L'Acadie monte aux barricades Politique

L’Acadie monte aux barricades

Un ex-juge de la Cour suprême mène la charge pour faire annuler une décision du gouvernement du Nouveau-Brunswick qui prive les francophones de la province de plusieurs services de santé en français.

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Les Tanguy du Canada

Le chef du Bloc québécois n’a pas toujours dominé d’une tête le peloton fédéral québécois. En 1995, le premier ministre du Canada était québécois. Le ministre des Finances aussi. Jean Charest était le chef du Parti progressiste-conservateur. Mais aujourd’hui, Gilles Duceppe est le seul élu du Québec à occuper un poste de direction aux Communes, une première depuis 1968. Cette forte présence du Bloc garantit que la vision québécoise de la scène canadienne et la vision canadienne du Québec passent par un prisme souverainiste, tendance qui ne se dément pas depuis 15 ans. Du déséquilibre fiscal au débat sur la nation, le mouvement souverainiste établit les balises du débat Canada-Québec depuis le référendum, et cela, bien que le PQ soit écarté du pouvoir depuis bientôt six ans. Même à l’aube d’un nouveau mandat majoritaire, Jean Charest s’est mis en quatre pour obtenir l’imprimatur du Parti québécois avant de se présenter à la rencontre de début d’année des premiers ministres à Ottawa. Le mois dernier, en écoutant Michael Ignatieff parler à des étudiants de HEC Montréal de l’importance stratégique des sables bitumineux de l’Alberta dans le rapport de force canado-américain, je me suis demandé quelle était la dernière fois où le chef d’un grand parti fédéral avait parlé du reste du Canada au Québec. Je cherche encore la réponse. Au Québec, ce sont surtout les souverainistes qui parlent du Canada, et pas nécessairement souvent ni en bien. À l’époque du référendum, Lucien Bouchard faisait ses choux gras de la menace d’un vent de droite en provenance de l’Ontario conservateur. Depuis qu’un premier ministre plus gauchisant que Jean Charest s’est installé à Queen’s Park et que Stephen Harper a pris le pouvoir, l’Alberta a remplacé l’Ontario dans l’imaginaire souverainiste. Si le mouvement souverainiste fournit de plus en plus les questions et les réponses dans le débat Canada-Québec, c’est parce que les fédéralistes qui se sont évertués à convaincre les Québécois de demeurer canadiens, au moment du référendum, lui laissent toute la place. Depuis 1995, les vainqueurs se comportent comme des perdants. Pourtant, pendant la quinzaine d’années qui se sont écoulées depuis le vote de 1995, la victoire serrée du camp fédéraliste s’est confirmée. En novembre, CROP et Léger Marketing chiffraient respectivement l’appui à la souveraineté à 38 % et à 37 %. Selon ces données, la majorité des francophones auraient voté non si un référendum avait eu lieu l’automne dernier. Ces chiffres se traduisent par des comportements. On l’a vu lors du débat sur la culture de la dernière campagne fédérale, un débat qui portait largement sur la sorte de Canada dans lequel le Québec veut évoluer et auquel la proposition du gouvernement Charest de rapatrier les billes de la culture à Québec ne répond pas vraiment. Moins la souveraineté est au centre du débat québécois, plus les fédéralistes semblent devenir frileux en ce qui concerne leur participation aux affaires canadiennes. Alors que le positionnement sur les grandes questions de l’heure – la lutte contre les changements climatiques, l’organisation du système financier international, la définition du nouvel ordre mondial – se décide au niveau fédéral, il n’a jamais été aussi difficile d’attirer des Québécois dans les lieux de pouvoir canadiens. Stephen Harper, Michael Ignatieff et Jack Layton ne peuvent pas donner au Qué-bec une place que personne n’accepte d’occuper. Le Bloc québécois ne peut pas moderniser le discours fédéraliste à la place de ses adhérents?! Si le gouvernement conservateur avait des gens de talent québécois sous la main, il les utiliserait, comme Jack Layton, qui a déroulé le tapis rouge à l’arrivée de Thomas Mulcair. Bien des Québécois voudraient que Michael Ignatieff profite de son arrivée à la tête du PLC pour renouveler le discours de son parti au Québec. Mais faudrait-il qu’il lise dans les esprits pour trouver le ton juste?? Ou qu’il demande à Gilles Duceppe de lui souffler un texte?? Depuis le référendum, les fédéralistes québécois se comportent en éternels adolescents, en Tanguy sans autre ambition apparente que de «?cocooner?» dans le sous-sol familial. À force de laisser les autres déterminer la couleur des murs de la maison dans laquelle ils se sont battus pour rester, ils vont finir par ne plus s’y reconnaître.

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Ignatieff et la langue

Jeune, il partageait ses étés entre Aix-en-Provence, en France, où les Ignatieff avaient une maison de campagne, et le Québec, auprès de ses grands-parents russes. Aujourd’hui, son vocabulaire est riche, ses mots précis. « Le français reste une deuxième langue pour moi, mais j’ai beaucoup de plaisir à le parler. J’ai grandi dans une maison qui parlait le français », dit-il. Son père, diplomate, maîtrisait d’ailleurs très bien cette langue.