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Ignatieff et la religion

Le père de Michael Ignatieff a toujours tenu sa famille à l’écart des exilés russes. Sans être honteux de leur passé, les Ignatieff ont fait un choix aussi clair que brutal, explique le chef libéral. « Mon père et ses frères ont épousé des Canadiennes. Les Ignatieff ont pris la décision de sortir de la colonie russe, de se détacher et de devenir canadiens. L’anglais est devenu la langue de leurs enfants. » Michael Ignatieff regrette de ne pas avoir appris le russe. « Je dis toujours aux groupes ethniques de garder leur langue vivante. Il faut que les parents l’enseignent à leurs enfants. Je suis en faveur de la loi 101 au Québec, mais je veux aussi qu’à la maison les enfants parlent la langue de leurs parents. C’est une richesse pour le pays. » Michael Ignatieff va-t-il encore à l’église orthodoxe russe, comme à l’époque où il y accompagnait son père ? Pour une rare fois, le chef libéral détourne le regard, mal à l’aise. Son père, décédé en 1989, était très croyant, et son frère, Andrew, est un fidèle orthodoxe qui va à l’église régulièrement. « Je ne suis pas du tout athée, finit-il par dire. Il y a eu des moments dans ma vie où j’ai trouvé beaucoup de consolation dans les églises, mais je ne peux pas dire que je suis croyant. »

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Les controverses de Michael Ignatieff

Irak En janvier 2003, dans un texte d’appui à l’invasion de l’Irak par les Américains, publié dans le New York Times, il affirme que les États-Unis représentent un « impérialisme doux », qui fait la promotion « du libre marché, des droits de la personne et de la démocratie », grâce à un pouvoir militaire extraordinaire. En août 2007, il soutient que le politicien Ignatieff n’aurait pas pris la même décision : « À l’université, une idée fausse est simplement fausse. En politique, une idée fausse peut gâcher la vie de millions de personnes. » Torture En 2004, dans son essai The Lesser Evil : Political Ethics in an Age of Terror (Princeton University Press), Ignatieff laisse entendre que le recours aux techniques musclées pour interroger de présumés terroristes, notamment la privation de sommeil et la désinformation, peut être justifié. « Il y a une différence entre la torture et les interrogatoires musclés, dit-il aujourd’hui. Je n’appuie pas la torture. Il faut respecter la loi. C’est aussi pour ça que les démocraties gagnent. On garde notre légitimité. » Référendum au Québec Pendant la course au leadership de 2006, il affirme que la loi sur la clarté pourrait empêcher le Québec de sombrer dans une « guerre civile » si un référendum sur la souveraineté n’obtenait qu’une faible majorité. Il est rabroué par les souverainistes, mais aussi par le premier ministre du Québec, Jean Charest. Loi 101 et minorité au Québec En 1995, il dénonce la loi 101 dans le collectif Le déchirement des nations (Seuil). Selon lui, cette loi empiète de façon excessive sur les droits individuels des anglophones du Québec. En 2001, il corrige le tir. Dans La révolution des droits (Boréal), il écrit que la loi 101 est « essentielle à la survie du groupe » francophone, minoritaire en Amérique du Nord. Guerre contre le Hezbollah En 2006, pendant la guerre qu’Israël livre contre le Hezbollah au Liban, il affirme d’abord que les bombardements de l’État hébreu ne « l’empêchent pas de dormir ». Puis que l’attaque israélienne qui tue de nombreux enfants dans un immeuble de Cana est un « crime de guerre ». Une volte-face qui lui coûte l’appui de nombre de membres de la communauté juive canadienne. En décembre dernier, quand le conflit éclate dans la bande de Gaza, il se range derrière Israël.

Un pur-sang chez les libéraux Politique

Un pur-sang chez les libéraux

Pour ramener leur parti au sommet de la Colline, à Ottawa, les libéraux du Canada misent sur un intellectuel aux racines aristocratiques et au parcours impressionnant. Mais Michael Ignatieff peut-il devenir un politicien ?

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Une tonne de briques

Cliquez ici pour lire des extraits des livres recensés. Si les écrivains écoutaient tous ceux qui se plaignent de ne pas avoir assez de temps pour lire, ils ne produiraient que des plaquettes. Heureusement, ils ne sont pas dupes d’un prétexte aussi fallacieux. Ils persistent et signent des volumes de plus en plus volumineux, au risque de faire craquer les reliures. La saison dernière, c’est Ken Follett qui a battu le record avec Un monde sans fin (Robert Laffont) : 1 285 pages, soit 250 de plus que son autre (déjà monumentale) saga médiévale, Les piliers de la terre ! Mais Thomas Pynchon le suit de près : à 1 216 pages, Contre-jour dépasse de loin son magnum opus, L’arc-en-ciel de la gravité. Dans ce nouveau roman, son sixième en 45 ans, le vieux libertaire des lettres américaines continue d’opposer l’utopie au totalitarisme, la résistance au capitalisme, la contre-culture aux institutions. L’histoire se résume à peu près ainsi : au tournant du 20e siècle, Webb Traverse, anarchiste pour qui « les arcanes de la dynamite n’avaient plus aucun secret », est assassiné par les hommes de main d’un baron des mines farouchement opposé aux syndicats. Ses trois fils mettront trois décennies à le venger. Entre-temps, des centaines de personnages déboulent. Les innombrables trames du récit, au lieu de se resserrer, prennent de l’expansion comme l’univers après le big-bang. On passe de la science-fiction au western, du traité de maths au vaudeville, on est initié à l’histoire de la mayonnaise et du ukulélé, on étudie la biréfringence du spath d’Islande, on voyage sous les sables à la recherche d’une cité perdue. Plus la cour est pleine, plus Pynchon y jette des circonvolutions alambiquées. « Il y avait pléthore de mystères », écrit-il au milieu de la mêlée. C’est peu dire, et celui de son univers n’en est pas le moindre… Aussi éclectique et éclaté que Pynchon, Jean-Marie Blas de Roblès nourrit sa fiction de ses expériences peu communes : archéologue sous-marin, spécialiste de l’Antiquité libyenne, l’écrivain a enseigné au Brésil, en Chine, en Sicile. Après deux courts romans publiés à la fin des années 1980, il a passé près de 20 ans à plancher sur son troisième, Là où les tigres sont chez eux, une somme encyclopédique de presque 800 pages qui a raflé cet automne le prix Médicis. Le héros du roman, Eléazard, s’est exilé dans la jungle brésilienne pour annoter une biographie inédite d’Athanasius Kircher — jésuite ayant réellement vécu au 17e siècle, versé autant en physique qu’en médecine, en paléontologie et en égyptologie, qui aurait pu marquer la science si sa foi ne l’avait aveuglé. « Ce simple trait interdit à Kircher toute prétention à la connaissance : il choisit de croire à l’incroyable », souligne Eléazard. Intercalés dans le roman, les épisodes de la biographie sont des morceaux d’anthologie, égalant Voltaire par leur ironie. Plus Eléazard les étudie, plus il y trouve d’étranges ressemblances avec sa propre vie, celle de son ex-femme géologue, de sa fille cocaïnomane. « Qui a pu se gâcher la vie à fabriquer un tel miroir déformant ? » se demande-t-il, alors qu’il commence à douter de l’authenticité du manuscrit. La réponse est, bien sûr, Blas de Roblès lui-même, qui semble, au contraire, avoir eu un plaisir fou à écrire celui-ci. Ils sont peu nombreux les romans de plus de 600 pages qui ne méritent pas qu’on en saute quelques-unes. Effigie, d’Alissa York, est une de ces raretés qui exercent sur le lecteur une emprise à laquelle il est impossible, à aucun moment, d’échapper. Le refoulement, on le sait, exacerbe les passions comme les haines, et c’est ce qui bouillonne chez les Hammer, un clan mormon dont le patriarche collectionne les « mariages célestes » et les trophées de chasse. La première épouse est une dévote répressive. La deuxième, une mère pondeuse, moins attachée à ses rejetons qu’aux vers à soie qu’elle élève. La troisième, la favorite, est une Vénus en fourrures qui se déguise en renard pour débrider les désirs du vieux. Toutes se détestent cordialement. Arrive dans ce nid de vipères Dorrie, recrutée dans le gynécée à 14 ans pour ses talents de taxidermiste, logée dans la grange où elle empaille des familles de loups, de lynx, de grizzlis, qui, elles, ne sont pas polygamiques. Tapi dans l’ombre, épiant tout ce beau monde avec une curiosité malsaine, il y a Lal, le fils aîné, qui souffre d’un complexe d’Œdipe décuplé. « Quel pire péché qu’un fils qui adore une des épouses de son père et en souille une autre ? » Effigie a bien d’autres péchés en réserve. — Contre-jour, par Thomas Pynchon, Seuil, 1 216 p., 49,95 $. Là où les tigres sont chez eux, par Jean-Marie Blas de Roblès, Zulma, 784 p., 37,95 $. Effigie, par Alissa York, Alto, 616 p., 28,95 $. Et encore… Alissa York a passé les 38 ans de sa vie à parcourir le Canada. Née à Athabasca, en Alberta, de parents australiens, elle a passé sa jeunesse à Victoria, a étudié les lettres anglaises à l’Université McGill, a travaillé comme serveuse, fleuriste et libraire à Saskatoon et à Vancouver, a fait du théâtre à Whitehorse, a vécu à Winnipeg avant de se fixer à Toronto, l’an dernier. Avec son mari, l’artiste multimédia Clive Holden, elle a fondé une petite maison d’édition expérimentale, Cyclops Press.

Un homme et son plan Politique

Un homme et son plan

Que préfère James Moore dans la culture québécoise ? Le pain ! Le ministre du Patrimoine et des Langues officielles ne s’en cache pas : s’il apprécie ses produits de boulangerie, il connaît peu la Belle Province et encore moins ses artistes.

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Où sont les femmes ?

Jean Charest se félicite d’avoir été le premier à nommer un nombre égal de femmes et d’hommes au Conseil des ministres. Durant la campagne, il s’est d’ailleurs engagé à maintenir cette parité s’il est réélu. Le chef libéral applique cependant un tout autre principe lorsqu’il s’agit de sa garde rapprochée. Les directeurs de son war room, de sa campagne électorale, de son cabinet, de son parti, et même ses conseillers spéciaux sont tous des hommes. Sans exception. Le Parti libéral (PLQ) présente moins de candidates (41) à ces élections qu’aux précédentes (44). À 32 %, on est encore bien loin de la parité. Dans les faits, la place des femmes à l’Assemblée nationale régresse, tous partis confondus. Proportionnellement, elle a chuté de cinq points de 2003 à 2007. Le sexe du chef compte peu pour rétablir l’équilibre. Le Parti québécois (PQ) a beau avoir comme chef une femme, ouvertement féministe, il ne fait pas mieux que le PLQ — au contraire — avec 39 femmes parmi les 125 candidats qui portent ses couleurs. Quant au parti de Mario Dumont (l’ADQ), il ne franchit pas plus cette fois-ci que les précédentes le cap timide — honteux, diraient certains — des 20 % de candidatures féminines. La parité hommes-femmes affichée au sommet du gouvernement ne serait-elle qu’un joli paravent rose ?

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La course électorale sur le Web

Depuis le début de la campagne électorale, Stéphane Gauvin, professeur titulaire au département de marketing de l’Université Laval, mesure le poids des chefs dans Internet à l’aide de 46 moteurs de recherche (Google, Exalead, AllTheWeb, etc.). Jean Charest domine ses adversaires presque partout ! Pourcentage de pages récoltées par les chefs des principaux partis dans Internet (8 décembre 2008) Jean Charest (PLQ) Mario Dumont (ADQ) Pauline Marois (PQ) Organes de presse 44,1 % 25,1 % 30,8 % Blogues 34,3 % 24,4 % 41,4 % Contenu généré par les internautes (ex. : Wikipédia) 55,6 % 21,3 % 23,1 % Images 64,6 % 15,3 % 20,1 % Vidéos 46,4 % 28,6 % 25,0 % Ensemble du Web 54,3 % 30,1 % 15,7 % Selon Stéphane Gauvin, il est normal qu’on trouve plus d’images, de vidéos et de mentions de Jean Charest sur le Web. Le premier ministre bénéficie du contenu mis en ligne depuis son arrivée au pouvoir, en 2003. Quant à son exposition dans les contenus générés par les internautes (Delicious, Twitter, etc.), il faut s’en méfier un brin. Le pourcentage peut varier grandement d’un jour à l’autre. La « webométrie » est une science perfectible. Et Stéphane Gauvin, qui récolte des données depuis le printemps, est le premier à le reconnaître. Le poids des organes de presse traditionnels dans Internet demeure néanmoins fiable. Stéphane Gauvin a testé son indice lors des élections canadiennes et américaines. « L’écart entre les résultats du vote et la place qu’occupaient les chefs dans les organes de presse par Internet, la veille du scrutin, était respectivement de 0,02 % et de 0,03 % ! », dit le chercheur. Si les élections avaient eu lieu hier, Mario Dumont récolterait donc 25,1 % des votes, deux fois plus que ce que prédisent les plus récents sondages ! Le chef de l’ADQ nous réserve-t-il une surprise, comme à la dernière élection ?

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En attendant « notre » Obama

Comme l’ensemble de la planète, le Canada tout entier a vibré au rythme des élections américaines et a applaudi la victoire historique du candidat démocrate Barack Obama. Les électeurs canadiens sont toutefois nettement moins enthousiastes à l’égard de leurs propres politiciens, constate le politologue Donald J. Savoie, de l’Université de Moncton. Titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en administration publique et en gouvernance, il dénonce la dérive autoritaire des chefs de parti, qui se comportent de plus en plus comme des monarques. La solution ? « Réformer notre système politique ! » L’actualité a joint Donald Savoie à son bureau de l’Université de Moncton. *** Stephen Harper et Jean Charest ont justifié leur décision de déclencher des élections par le besoin d’avoir un mandat fort pour affronter la tempête économique. Qu’en pensez-vous ? — Ils ont déclenché des élections parce que le moment leur était propice. Tant Harper que Charest savent qu’ils risquent d’affronter une situation économique difficile en 2009. Ils ont profité de la faiblesse de l’opposition pour marquer des points, pas pour lutter contre la crise ! De telles décisions électoralistes contribuent à nourrir la désillusion grandissante des électeurs. Est-ce que ça explique, en partie, le déclin du taux de participation des électeurs canadiens et québécois ? — Oui, mais ce déclin est aussi dû au manque d’enthou siasme soulevé par nos leaders politiques. Aux dernières élections fédérales, le taux de participation était d’environ 59 % et il ne sera sans doute pas beaucoup plus élevé aux élections du 8 décembre au Québec. Pourquoi les Américains se sont-ils rendus si nombreux aux urnes ? Parce qu’Obama a su électriser des millions d’électeurs. Au Canada, il y a très longtemps qu’on n’a pas vu de leaders inspirants. Le dernier à avoir eu un effet à la hausse sur le taux de participation était probablement Pierre Trudeau. Si on avait un Obama au Canada, le taux de participation grimperait. Les Québécois iront bientôt aux urnes pour la troisième fois en moins de trois ans. Notre système condamne-t-il nos élus à gérer à court terme ? — Oui. Ce phénomène n’est toutefois pas propre au Canada. On l’observe aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en France, pour ne nommer que quelques pays. Et il est dû, en partie du moins, aux journalistes comme vous ! Les médias ont une influence extraordinaire sur les politiciens, qui veillent à ce que les manchettes du jour ou du lendemain leur soient favorables, et qui y consacrent énormément d’énergie. Ces derniers ne pensent plus à long terme, parce que le cycle rapide des sondages et des nouvelles nous plonge, dans les faits, dans une campagne électorale quasi perpétuelle. Les politiciens ne peuvent plus se permettre de « gérer » les médias sur une période de 12, 18 ou 24 mois. Bien des acteurs gouvernementaux estiment que les journalistes sont là pour les détruire et qu’il faut donc les combattre. Résultat, aussitôt que l’un d’eux formule une demande de renseignements au gouvernement, la machine politique en est informée à un très haut niveau. Tout un appareil de communication gravite autour du premier ministre et exerce une grande influence sur lui. Comment peut-on changer ça ? — Il n’y a pas de solution miracle. Les journalistes forment un rouage essentiel dans une démocratie. Mais les médias ont beaucoup changé. Prenez l’exemple de l’entrevue accordée par Stéphane Dion à CTV, à la fin de la dernière campagne électorale fédérale. Le réseau s’était engagé à ne pas diffuser la partie de l’entrevue au cours de laquelle le chef libéral avait eu de la peine à s’exprimer en anglais. Le directeur de l’information est revenu sur sa parole, soutenant qu’il était plus important de rendre l’entrevue publique. Cette diffusion a coupé net l’élan de Stéphane Dion. Il y a 20 ou 30 ans, les journalistes n’auraient pas agi de la sorte. Ainsi, les journalistes américains savaient que Roosevelt ne pouvait pas marcher. Ils savaient que John F. Kennedy avait des maîtresses. Mais ils n’en parlaient pas. Il y avait envers le pouvoir politique un certain respect. Aujourd’hui, les médias jouent les Woodward et Bernstein et cherchent un scandale à la Watergate plutôt que de se faire l’écho, tout en les critiquant, des politiques des partis. Les nouveaux médias ne font qu’accentuer ce phénomène, qui érode le pouvoir politique. Vous critiquez, dans vos livres, le pouvoir grandissant des premiers ministres au Canada. Pourquoi ? — Notre système politique, depuis une vingtaine d’années, est axé sur le chef du parti. Auparavant, autant dans les provinces qu’à Ottawa, les premiers ministres s’entouraient de vrais leaders. Les provinces de l’Atlantique avaient leur Roméo Leblanc, le Québec son Marc Lalonde, l’Ontario son Donald McDonald. Aujourd’hui, les premiers ministres se comparent à des empereurs ! Or, si les gens ne se reconnaissent pas dans cet empereur, s’ils ne s’identifient pas à lui, ils risquent de devenir désabusés par rapport à la politique. Ça alimente leur désenchantement. Cette tendance s’accélère-t-elle ? — Comme on dit en Acadie, « ça va de pire en worse ! » Ça a commencé sous Trudeau, ça ne s’est pas atténué avec Mulroney et c’est reparti de plus belle sous Chrétien. Quant à Harper, il est probablement le plus grand centralisateur du pouvoir de l’histoire canadienne. Essayez de trouver de vrais leaders dans son entourage ! Le chef domine tellement la scène politique qu’il ne reste plus de place pour les autres. Un journaliste a récemment demandé au ministre du Commerce international, Stockwell Day, s’il comptait participer à une mission commerciale en Chine. Il a répondu qu’il attendait la décision du bureau du premier ministre ! Les députés ont encore moins de latitude. Même les hauts fonctionnaires ont « pris leur trou ». À l’époque de Louis Saint-Laurent ou même de Trudeau, certains grands commis de l’État exerçaient une réelle influence et n’hésitaient pas à dire la vérité à leur patron, à remettre en question ses décisions. Voyez-vous le même phénomène dans les provinces ? — Oui, et c’est aussi le cas en Grande-Bretagne. Dans mon dernier livre, je compare les systèmes politiques des deux pays. Les similarités sont frappantes. Là-bas aussi, le système est devenu très centralisé, les fonctionnaires sont démoralisés, le premier ministre et son bureau prennent beaucoup de place, et les députés ne sont pas valorisés. Le taux de participation est beaucoup plus bas qu’il y a 20 ans. De moins en moins de gens deviennent membres de partis politiques. Ils se demandent, à juste titre, pourquoi ils le feraient. Ils savent qu’ils n’auront pas leur mot à dire dans l’élaboration des politiques de leur parti. Quelles solutions proposez-vous ? — Il faut réformer notre système politique et revoir de fond en comble la doctrine de la responsabilité ministérielle, qui, dans la Constitution, définit la façon dont les ministres fonctionnent au Parlement et encadre leurs relations avec les fonctionnaires. Il faut aussi donner une plus grande liberté aux fonctionnaires et définir dans la Constitution le rôle, les pouvoirs et les responsabilités du premier ministre, comme l’ont fait les Américains pour le président. Pour une raison obscure, on refuse d’encadrer les pouvoirs du premier ministre. Il est temps que ça change !

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Quand Sarkozy enterre De Gaulle

(Une version écourtée de ce texte fut publiée dans le quotidien Le Monde le 25 octobre 2008 et dans le quotidien Le Devoir. La version longue a été publiée sur le site du CÉRIUM et sur Vigile.net.) Il ne pouvait pas se taire. C’était plus fort que lui. C’est en répondant à un journaliste et en affirmant son amitié constante envers le Canada que le président a affirmé que, « franchement, s’il y a quelqu’un qui vient me dire que le monde aujourd’hui a besoin d’une division supplémentaire, c’est qu’on n’a pas la même lecture du monde ». Une division supplémentaire, donc l’indépendance du Québec. On a bien vu que la question posée, sur l’intensité de la relation France-Québec, l’agaçait. Impatient, il a affirmé avoir suivi « de très près » les évolutions récentes au Québec et au Canada. Lâchant le morceau, se libérant du carcan diplomatique que lui avait imposé ses conseillers et son aile gaulliste, il a ajouté que la France « est un pays qui rassemble et non pas qui divise ». Puis, pour se conforter avant de remercier, tout bien considéré, le journaliste de lui avoir posé la question lui permettant de se soulager, il ajouta : « je ne dois pas être le seul à penser ce que je viens de vous dire ». Le Québec a donc goûté à la méthode Sarkozy en affaires internationales. Un mélange d’impulsivité et d’opinions nourries par ses amis des milieux d’affaires. Une propension à sacrifier les équilibres stratégiques à long terme au profit du gain tactique immédiat. Car le remplacement du « vive le Québec libre ! » du Général de Gaulle par le « non à la division du Canada » de Nicolas Sarkozy s’est produit alors que ce dernier tentait de convaincre son hôte, le premier ministre conservateur Stephen Harper, de se joindre à lui dans son projet de sommet mondial sur la refondation du capitalisme. C’était sa tâche du moment. L’appui de Harper lui donnerait un argument supplémentaire, le lendemain, lors de sa rencontre avec George Bush. Or Harper, que le président Sarkozy tutoyait et appelait par son prénom pendant le point de presse, ne lui rendait pas sa politesse et restait rétif à toute idée de réformer le système international. Alors les états d’âme du Québec ne faisaient pas le poids dans la balance. C’est le fond de sa pensée. Mais d’où vient ce fond ? Chacun au Québec tourne son regard vers le financier Paul Demarais, un des invités au Fouquet’s le soir de la présidentielle. Nicolas Sarkozy en a dit, lui remettant la grand-croix de la Légion d’honneur en février : « si je suis aujourd’hui président, c’est en partie grâce à Paul Desmarais ». Le milliardaire québécois a résumé en juin à l’hebdomadaire Le Point son analyse du sujet québécois par ce non sequitur : « si le Québec se sépare ce sera sa fin, moi je crois à la liberté et à la démocratie ». Reste que M. Desmarais était également proche de Mitterrand et de Chirac, qui ont su chacun, malgré cette relation, bien jouer l’équilibre dans les rapports avec le Québec et le Canada. Les autres interlocuteurs canadiens du président – le premier ministre Harper, le premier ministre québécois Jean Charest – lui disent depuis deux ans que le projet indépendantiste est moribond pour ne pas dire trépassé, même si une majorité de francophones disent toujours, dans les sondages, y être favorable. Nul doute que le président a succombé à cette version des faits. On espère que les services diplomatiques français l’ont informé que les annonces du décès du mouvement indépendantiste jonchent l’histoire politique locale des 40 dernières années et sont souvent signes de sa prochaine résurgence. Pas plus tard qu’en 2005, une majorité de Québécois se disaient prêts à appuyer la souveraineté du Québec et l’éditorialiste fédéraliste le plus écouté, André Pratte, écrivait que « le Canada est toujours à une crise près de l’indépendance du Québec ». D’autant que le président est arrivé au Québec trois jours après une élection pancanadienne où les Québécois, pour la sixième fois consécutive, avaient élus une majorité de parlementaires indépendantistes. Reste que le gouvernement québécois du libéral Jean Charest, seul habilité à déclencher un référendum, est résolument pro-canadien et en début de mandat. La question de l’indépendance n’est donc pas d’actualité et le président savait que personne ne l’interrogerait directement sur la question. Son degré de difficulté était donc plus faible que celui qu’avaient du satisfaire ses prédécesseurs Giscard, Mitterrand et Chirac devant composer, eux, avec des gouvernements québécois indépendantistes. Sa déclaration a donc surpris tous les protagonistes. Le lendemain, les manchettes étaient assassines, déclinant le thème : « Sarkozy choisit l’unité canadienne ». La réaction des leaders canadiens était à l’avenant. « On est triomphants ! » a clamé le ministre conservateur Lawrence Cannon, heureux que M. Sarkozy ait donné une victoire diplomatique historique à son camp, lui qui pansait encore les plaies de sa récente déconfiture électorale (par leur vote, les Québécois ont privé les conservateurs d’une majorité au parlement fédéral). Le leader historique du mouvement indépendantiste, l’ancien premier ministre Jacques Parizeau, notait très justement qu’en exprimant ouvertement sa préférence, le président Sarkozy, l’élu le plus puissant du monde francophone, était allé plus loin dans le rejet de l’indépendance du Québec que ne l’avait fait le président américain Bill Clinton, l’élu le plus puissant du monde anglophone. Pendant la campagne référendaire sur la souveraineté en 1995, Clinton avait certes fait l’éloge du Canada et de la bonne relation canado-américaine mais, préservant l’avenir et résistant aux pressions d’Ottawa, il s’était gardé de dénoncer le projet indépendantiste. Surtout, il avait affirmé ce que M. Sarkozy a omis d’ajouter, c’est-à-dire que la décision revenait aux Québécois. Amant, comme il l’a dit devant l’Assemblée nationale québécoise, de « la rupture », Nicolas Sarkozy a en effet rompu avec une tradition patiemment entretenue depuis 40 ans. De Gaulle avait appuyé avec fracas l’avènement du « Québec libre », on le sait. Pompidou et ses successeurs ne se sont plus engagés sur ce terrain, en érigeant d’abord l’utile coupe-feu de la « non-ingérence ». En clair : nous n’exprimerons plus de préférence. Ils l’avaient complété par la « non-indifférence », euphémisme suggérant une affinité politique avec le parcours québécois. Puis, devant la menace croissante qu’un choix québécois pour l’indépendance se heurte à un refus de reconnaissance par le Canada, Giscard et ses successeurs ont poussé la non-indifférence jusqu’à indiquer quelle serait la posture française dans cette hypothèse. La France, ont-ils dit, « accompagnerait le Québec dans ses choix ». Le test serait survenu au soir du référendum de 1995, si les Québécois avaient voté majoritairement Oui – ils furent 49,4% à le faire, un résultat aujourd’hui contesté par de nombreux indépendantistes, puisqu’il est maintenant établi que le camp pro-canadien a alors enfreint l’esprit et la lettre de la législation sur le financement des campagnes. Le premier ministre canadien a révélé depuis qu’en cas de oui, il aurait immédiatement refusé de reconnaître ce choix. On sait aussi que le président Chirac aurait simultanément, par voie de communiqué, reconnu la décision québécoise, donc « accompagné le Québec dans ses choix ». On voit l’importance de cette police d’assurance. Elle donne du poids au Québec, même s’il décide de ne pas quitter le Canada. D’autant que sa position démographique au sein du Canada est en train de se rétrécir et que le premier ministre canadien actuel propose des réformes institutionnelles qui réduiront son poids politique dans la fédération. En improvisant donc sa réponse à Québec vendredi, Nicolas Sarkozy a cumulé « ingérence et indifférence ». C’est ce que titrait le lendemain le chevronné chroniqueur du quotidien Le Devoir, Michel David. Démontrant plus de tact que le président, la chef du Parti Québécois, donc leader des indépendantistes, l’ancienne vice-première ministre Pauline Marois, a voulu lui donner le bénéfice du doute et lui a envoyé le signal de rectifier le tir. Le président – en colère contre la presse québécoise plutôt que contre son propre écart, nous rapporte-t-on –aurait pu clore le débat en affirmant lui-même, avant de quitter le sol québécois, avoir été mal compris. Il aurait fallu qu’il jette du lest en reprenant la formule de ses prédécesseurs voulant qu’évidemment, la France accompagnerait le Québec dans ses choix. Ce conseil fut acheminé à son entourage, mais le président n’en avait cure. Il avait livré le fond de sa pensée. Avait effectué sa rupture. Que chacun se débrouille. Nul doute que le président Sarkozy, dont la priorité est le rapprochement avec le gouvernement canadien, voit d’un bon œil, dans ce cadre, la multiplication d’initiatives franco-québécoise. La signature, pendant sa présence, d’un accord inédit de reconnaissance réciproque des compétences entre professions en est une preuve tangible. On nous rapporte qu’en privé, M Sarkozy a averti Jean Charest qu’il était prêt à faire beaucoup pour le Québec, « mais sans antagoniser le Canada ». Or l’essentiel de la place aujourd’hui occupée par le Québec dans le monde, notamment son droit de siéger aux Sommets de l’Organisation internationale de la Francophonie, découle précisément du fait que les présidents Giscard, Mitterrand et Chirac ont prix le risque de refroidissements ponctuels avec le Canada pour élargir l’assise du Québec. Samedi et dimanche, il fallut que d’abord le sherpa du président, Christian Philippe, puis Alain Joyandet, secrétaire d’État chargé de la Francophonie, visiblement embarrassés par la controverse, tentent de recadrer les propos présidentiels, affirmant sans rire que les journalistes l’avaient mal compris. Puis, François Fillon lui-même fut mis à la tâche de réparer une partie des pots cassés, affirmant sur TV5 que la France ne serait « jamais indifférente au Québec ». A la décharge de ses conseillers, il faut dire qu’il n’était nullement question que le président aille aussi loin. Dans le texte qui lui avait été savamment préparé par Henri Guaino pour son allocution devant l’Assemblée nationale québécoise, il allait multiplier les déclarations d’amour pour le Québec, affirmant la nature « fraternelle » des rapports entre les peuples français et québécois, plus liants donc que la nature « amicale » de la relation franco-canadienne. Une gradation que lui avait soufflée Alain Juppé, inquiet au printemps dernier de la dérive pro-canadienne de M. Sarkozy. Les indépendantistes, dont l’auteur de ces lignes dans une lettre ouverte au président, s’étaient dits à l’avance satisfaits de cette reformulation, sachant qu’on atteignait probablement avec cette riche nuance la frontière de ce qu’on pouvait attendre de lui. Le président avait tout de même placé deux allusions transparentes dans le texte qu’il a livré aux parlementaires québécois. S’adressant à une assemblée dont, par exemple, la politique d’immigration est plus généreuse que la sienne, il a lourdement insisté sur l’erreur que constitue « le repliement sur soi ». Il est certain qu’il croyait parler ainsi des indépendantistes, dont les gouvernements ont pourtant été les principaux vecteurs de la présence internationale et du métissage du Québec. En conclusion, il a averti que la relation entre la France et le Québec ne peut être féconde qu’à « une condition, c’est qu’on la tourne vers l’avenir, cette alliance, et pas vers le passé. » Que de Gaulle se le tienne pour dit. Dans une entrevue au quotidien La Presse publiée le même jour, il avait conjugué au passé « l’époque des référendums sur la souveraineté du Québec », affirmant que « le contexte avait changé ». Il est intéressant de noter que, donneur de leçon sur le repliement sur soi, il n’avait eu aucun reproche à faire au premier ministre canadien et à son pays, dont la constitution réduit depuis un quart de siècle l’autonomie québécoise, notamment en matière d’éducation et de langue, contre le vœu et sans la signature de tous les gouvernements québécois successifs. Ceci n’expliquant pas cela, le verdict du président français fut net, le Canada est un grand pays qui, « par son fédéralisme, a décliné un message de respect de la diversité et d’ouverture ». Cette phrase a été reprise en par l’éditorialiste Pratte, déjà cité, dans un quotidien dont Paul Desmarais est propriétaire. Lucide, Pratte écrit pour s’en désoler que « peu de Québécois partagent l’enthousiasme exprimé par Nicolas Sarkozy pour le projet canadien » notamment parce qu’il existe peu de leaders pro-canadiens éloquents. « C’est peut-être cette absence de porte-parole forts qui explique la réaction dithyrambique des fédéralistes à la bombe lancée par M. Sarkozy : en quelques mots, il a mieux défendu l’idée fédérale que les fédéralistes québécois eux-mêmes ne l’avaient fait depuis belle lurette. » Mais tout cela n’est qu’effet secondaire. L’essentiel, pour le président, n’était pas que le Québec fut « libre » ou plus simplement « libre de ses choix ». L’essentiel était que Nicolas Sarkozy soit libre de donner son opinion, quelles qu’en soient les conséquences pour le rapport de force du peuple du Québec.

Politique

Les néofédéralistes Québécois

Vingt-cinq ans après le départ à la retraite de l’ancien premier ministre libéral, le French Power – ou, en tout cas, ce qu’il en reste à Ottawa – est entre les mains d’une cinquantaine de souverainistes. Et ils sont voués à préserver le visage progressiste du Canada. Loin de s’en trouver indisposés, bon nombre de Canadiens sont soulagés. Ils voient dans la présence du Bloc québécois dans le 40 e Parlement une garantie que leurs valeurs libérales survivront au second mandat de Stephen Harper. Paradoxalement, le Bloc n’a jamais été aussi légitime dans le reste du Canada qu’au terme de la campagne 2008. Après avoir été la police d’assurance des Québécois pendant 15 ans, il est en voie de devenir celle des progressistes canadiens. L’histoire retiendra en effet que c’est le Bloc qui a sauvé le mouvement progressiste du Canada d’une défaite écrasante lors du scrutin du 14 octo-bre. Gilles Duceppe a réussi là où Stéphane Dion, Jack Lay- ton et Elizabeth May ont échoué.Mais elle retiendra également que Gilles Duceppe a remporté les deux tiers des sièges du Québec en promettant aux Québécois de se battre pour une vision de la justice sociale dans laquelle Pierre Trudeau se serait reconnu. À ce titre, le vote du 14 octobre s’inscrit davantage dans la logique du cassage du moule fédéraliste-souverainiste en cours au Québec depuis quelques années que dans celle d’un pas en avant dans la longue marche vers la souveraineté. On n’est pas ici devant un de ces retours de balancier qui ont toujours ponctué le débat national québécois dans le passé. Au contraire, si le Bloc québécois n’avait pas mis son discours souverainiste en veilleuse pendant la campagne fédérale, il se dirigeait vers une défaite aussi cinglante que celle qui a été infligée au Parti québécois en 2007. Dans les faits, Gilles Duceppe a réussi à occuper, sur le plan fédéral, le terrain sur lequel Jean Charest s’est progressivement installé, sur la scène québécoise, depuis le dernier scrutin. Contrairement à Pauline Marois, le chef du Bloc était à la tête de la seule formation fédérale susceptible d’endiguer la montée de la droite conservatrice au Québec. Et il a réussi (avec l’aide du chef conservateur lui-même) à rendre Stephen Harper beaucoup plus menaçant que Mario Dumont ne le sera jamais – surtout dans l’état actuel de l’ADQ. Sous le couvert d’un score final peu remarquable au Québec, le Parti libéral du Canada a lui aussi délaissé ses vieux dadas à l’occasion de ce scrutin, pour commencer à s’inscrire dans un paradigme québécois davantage axé sur la lutte entre progressistes et conservateurs. À l’issue de la campagne, libéraux et bloquistes ne sont plus autant les frères ennemis d’hier que les alliés ponctuels de demain. On l’a vu aux débats des chefs, où Gilles Duceppe et Stéphane Dion se sont entendus comme larrons en foire pour contrer Stephen Harper. Ils rentrent aux Com-munes avec le mandat de mener le même combat. Cela explique pourquoi, contre bien des attentes, les Québécois n’ont pas rejeté Stéphane Dion le 14 octobre. Les sondages ont révélé qu’il avait été le grand gagnant du débat en français. Et en bout de course, le Québec a été la seule province, avec Terre-Neuve, où le vote libéral a nettement augmenté. Mais le chef du PLC n’a pas passé la rampe dans le reste du Canada. S’ils veulent ramener leur parti dans l’antichambre du pouvoir, les libéraux ne peuvent pas faire l’économie d’une campagne au leadership et d’une réflexion sérieuse sur leurs orientations. Dans la coquille vide qu’est devenu le PLC, l’absence québécoise n’est qu’un problème parmi beaucoup d’autres. Selon toute vraisemblance, le Parti libéral a atteint son plancher dans le vote populaire le 14 octobre, mais le NPD, lui, s’est heurté à un plafond. Malgré ses meilleurs efforts, il ne réussit toujours pas à franchir la barre des 40 sièges. Le Parti conservateur et les verts ont davantage profité de l’érosion du vote libéral que Jack Layton. Et aujourd’hui, comme il y a 20 ans, le théorème qui veut que plus le NPD est fort, plus les conservateurs sont gagnants, est encore valable. Sans le Québec, il n’y aura pas de gouvernement progressiste de sitôt à Ottawa. Mais si les libé-raux, le NPD et les verts s’entê-tent à s’empêcher les uns les autres de coaliser le vote pro – gressiste dans le ROC, le Canada aura besoin du Bloc pour encore bien longtemps.

Politique

Monsieur le président…

Cette lettre signée conjointement par Louise Beaudoin et moi-même, fut publiée dans La Presse et dans Le Devoir le 17 octobre 2008 Monsieur le Président, Le 400e anniversaire de la fondation de Québec est une année à plusieurs égards symbolique. Votre présence enverra un signal important quant aux orientations que la République française entend adopter pour la suite des choses. Vous avez exprimé le désir de reformuler la politique de vos prédécesseurs envers le Canada et le Québec de manière à pouvoir intensifier vos rapports avec l’un et l’autre. Nous vous avons d’abord entendu mettre sur un pied d’égalité l’attachement de la France envers le Canada et envers le Québec. Vous avez plus récemment précisé votre pensée, en affirmant que la relation avec le Canada était amicale et celle avec le Québec, fraternelle. Ayant eu l’honneur de participer, l’une à divers titres dont celui de ministre des Relations Internationales, l’autre à titre de conseiller diplomatique, aux équipes du Parti Québécois qui ont gouverné le Québec pendant 17 des dernières 28 années – Parti qui a une chance raisonnable de former à nouveau le gouvernement d’ici la fin de votre présent mandat – nous prenons la plume aujourd’hui pour vous exposer directement l’enjeu qui se cache derrière les formules. Il est arrivé que des présidents français signalent que la France serait aux côtés du Québec si, un jour, une majorité de Québécois ayant choisi l’indépendance, le Canada refusait de reconnaître cette décision. S’adressant à des souverainistes ( au sens québécois du terme) ces prises de position sont bienvenues. Mais nous pratiquons suffisamment la realpolitik pour savoir qu’il appartient à chaque président de réitérer cette position ou, notamment lorsque les souverainistes ne sont pas au pouvoir à Québec, de s’abstenir d’aborder la question. Nous souhaitons cependant attirer votre attention sur une dimension différente mais essentielle de la politique française telle que pratiquée à l’endroit du Québec depuis maintenant près d’un demi-siècle, dimension qui dépasse la simple – et déjà significative – affirmation que la France et le Québec ont des liens directs et privilégiés. De l’ouverture d’une Délégation générale du Québec à Paris avec statut de quasi-ambassade en 1962 jusqu’à l’organisation d’une visite conjointe au Mexique entre l’actuel Premier ministre Jean Charest et son homologue Jean-Pierre Raffarin en 2004, on compte par douzaines les initiatives qui ont jalonné l’affirmation de la présence internationale du Québec mais qui furent réalisées contre le vœu du gouvernement canadien et de sa diplomatie. N’eut été de la décision des autorités politiques françaises, de droite comme de gauche, de demeurer des alliés fidèles du Québec au risque de froisser ponctuellement le Canada, le Québec ne serait pas membre de la Francophonie politique et il n’aurait pu davantage devenir co-auteur de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’UNESCO adoptée en 2005. Les obstacles posés par le Canada vont des questions géopolitiques à la gestion de chaque détail. Ainsi, sans la fermeté de la France, le premier ministre René Lévesque n’aurait pas reçu la légion d’honneur des mains du président Valery Giscard d’Estaing, le Québec n’aurait pas été l’invité d’honneur du Salon du livre de Paris en 1999, le Premier ministre québécois aurait du n’occuper qu’un strapontin aux obsèques du président Mitterrand. Nous vous épargnons la liste complète, Monsieur le Président, elle est longue et fastidieuse. La constance de l’appui de la France sur mille détails cumulatifs a pour beaucoup rendu possible la personnalité internationale actuelle du Québec et empêché des reculs, comme lorsque le gouvernement canadien a voulu, avant le Sommet de la Francophonie de Moncton, empêcher le Québec de siéger dans des comités de la Francophonie dont les recommandations devaient être relayées ensuite dans d’autres organisations internationales. L’État fédéral canadien, dont la constitution, non ratifiée depuis un quart de siècle par le Québec, ne reconnaît pas l’existence d’une nation québécoise, estime qu’il est de son seul droit de représenter le Canada tout entier et récuse la position unanime de tous les partis politiques québécois à l’effet inverse. Cependant, grâce à la fermeté de vos prédécesseurs et notamment aux membres de votre famille politique, Monsieur le président, le Canada a graduellement accepté de vivre avec cet irritant. On ne peut d’ailleurs imaginer le nombre d’objections supplémentaires qu’aurait soulevé le gouvernement canadien s’il avait eu l’assurance que la France resterait neutre sur ces questions. S’il fallait qu’une reformulation de la position française signale une neutralité nouvelle de la France – ce que vos récentes déclarations semblent écarter – il ne fait aucun doute que la diplomatie canadienne, ayant désormais le champ libre, ne veuille faire reculer durablement le Québec. On peut penser, Monsieur le président, que ce ne serait pas nécessairement l’attitude du gouvernement Harper. Mais le ministère des Affaires étrangères canadien démontre une grande constance dans sa volonté de, comme on le dit ici, « remettre le Québec à sa place », quel que soit le gouvernement. Nous avons par exemple vécu, lors du précédent gouvernement d’obédience libérale, une offensive multiforme pour faire reculer le Québec sur le plan international, au point de longuement bloquer le renouvellement d’une entente France-Québec sur l’entraide judiciaire qui n’avait posé aucun problème 20 ans plus tôt. Les formules utilisées par vos prédécesseurs, « ni ingérence, ni indifférence » ou « l’accompagnement » du Québec dans ses choix, furent des euphémismes qui ont conceptualisé, annoncé et balisé les actions des gouvernements français. Cette langue fabuleusement riche que nous avons en partage recèle certainement cent autres façons d’affirmer l’engagement de la France en faveur du rayonnement québécois dans le monde. En affirmant que la relation France-Québec est fraternelle, et non seulement amicale, vous exprimez cette sensibilité. Nous serons évidemment heureux d’applaudir toute autre reformulation en ce sens qui n’affaiblirait aucunement le Québec et contribuerait, comme dans le passé, à faire entendre dans les enceintes internationales une voix que nous avons la faiblesse de juger originale, constructive et bénéfique à toute la Francophonie. Veuillez accepter, Monsieur le Président, l’expression de nos plus distingués sentiments, Louise Beaudoin Ancienne Ministre des Relations internationales du Québec Jean-François Lisée Ancien Conseiller aux affaires internationales du Premier ministre du Québec