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L’anglo qui nous veut du bien

Rares sont les journalistes canadiens-anglais qui maîtrisent le français aussi bien que Graham Fraser, nouveau commissaire aux langues officielles. En septembre 2006, un concert d’applaudissements a d’ailleurs accueilli la nomination de cet homme affable, qui fait l’unanimité. Mais cela ne tient pas seulement au fait qu’il parle le français: toute sa carrière aura été consacrée à rapprocher les deux solitudes. Natif d’Ottawa, Graham Fraser a appris le français en 1965, à l’âge de 19 ans, lors de recherches archéologiques au fort Lennox, sur l’île aux Noix (dans le Richelieu). Il a par la suite vécu au Québec comme correspondant, a inscrit ses enfants à une école d’immersion — expérience qu’il rapproche de celle de l’immigrant, mais au sein de son propre pays! Dans le Globe and Mail, le Toronto Star, la Gazette et le Macleans, il a signé des milliers d’articles où il expliquait what Quebec wants. Ce faisant, Graham Fraser a acquis une profondeur de vues exceptionnelle. En 1984, il s’est illustré par son histoire du parti de René Lévesque (Le Parti québécois, Libre Expression), brillant ouvrage qui a fait date. En 2006, il a publié Sorry, I Don’t Speak French (McClelland & Stewart, en français chez Boréal), analyse exhaustive des grandeurs et misères de la politique canadienne sur le bilinguisme officiel. «Mon rapport préliminaire!» blague-t-il, évoquant ainsi l’idée que ce livre a fait de lui le candidat obligé à la succession de Dyane Adam. «Maintenant, je verrai lesquelles de mes propositions sont réalisables et lesquelles ne le sont pas», admet-il. Car son mandat est d’autant plus compliqué que ce n’est pas lui qui applique la loi, mais les gouvernements, qui décident des politiques dans le domaine des langues officielles et des sommes allouées à leur promotion. En tant que commissaire, son mandat se limite à enquêter sur la situation et les difficultés des minorités linguistiques, et à faire des recommandations au gouvernement fédéral. L’actualité a dépêché la journaliste Julie Barlow au bureau de Graham Fraser, à Ottawa. Il a pu discuter des défis de son nouveau poste avec cette anglophone francophile au parcours singulier, coauteure de The Story of French, ouvrage qui dresse un portrait plutôt positif de la situation du français dans le monde. La décision du ministère de la Défense de revoir à la baisse ses exigences en matière de bilinguisme pour les officiers marque-t-elle un manque de volonté du gouvernement Harper de promouvoir le bilinguisme? — C’est surtout un constat d’échec de l’approche précédente, qui visait à faire des Forces canadiennes une organisation véritablement bilingue. Pourquoi cette approche a-t-elle échoué? La fermeture du Collège militaire de Saint-Jean, en 1995, est-elle un facteur de cet échec? Est-ce qu’on recrute assez d’officiers francophones? Quelles seront les possibilités de travailler dans sa langue pour un soldat francophone sous le nouveau système? Je suis préoccupé par l’échéancier de la Défense nationale. L’année 2012, ça me semble trop lointain pour que la Défense nationale réponde aux exigences de la Loi sur les langues officielles. Il faut accélérer le pas. Je n’attendrai pas cinq ans pour faire les suivis nécessaires et voir si cette nouvelle approche est susceptible de donner des résultats. D’après vous, les Canadiens anglophones appuient-ils la Loi sur les langues officielles? — Il y a un grand malentendu quant aux objectifs de cette loi. Des deux côtés de la barrière linguistique, on pense — à tort — qu’elle vise à ce que tous les Canadiens deviennent bilingues. Et en partant de cette prémisse erronée, on conclut à l’échec, car tout le monde n’est pas bilingue! Or, j’ai découvert que le vrai but du bilinguisme officiel, ce n’est pas de rendre le pays bilingue, mais de garantir que les unilingues francophones recevront des services dans leur langue aussi équitablement que les 20 millions d’anglophones du pays — bref, qu’ils ne seront pas obligés d’apprendre l’anglais pour fonctionner dans la société! C’est le contraire aux États-Unis, où tout le monde doit obligatoirement apprendre l’anglais. Le Canada a acquis une réputation enviable pour avoir fait progresser les intérêts de ses minorités linguistiques et les avoir aidées à s’épanouir. Je reviens d’une tournée au pays de Galles, en Irlande et en Irlande du Nord, où il se pratique encore deux langues celtes: le gallois et le gaélique. Le Canada y est souvent cité comme modèle. Tout de même, les francophones du Québec et hors du Québec sont beaucoup plus bilingues que les anglophones, qui ont du mal à offrir des services en français… — C’est d’ailleurs un problème que le gouvernement reconnaît. Dans le Plan d’action de 2003 (adopté par le gouvernement de Jean Chrétien comme suite aux recommandations de ma prédécesseure), on parle de faire doubler le nombre de Canadiens bilingues d’ici 2013! C’est une cible ambitieuse, mais je pense qu’il y a plusieurs façons d’y arriver, à condition de comprendre où ça bloque. Par exemple? — D’abord, dans les commissions scolaires. Ottawa transfère des sommes importantes aux provinces pour l’enseignement du français ou de l’anglais comme langue seconde. Souvent, les commissions scolaires ne rendent aucun compte de l’utilisation de ces fonds. Aux parents qui veulent que leurs enfants apprennent le français, elles répondent qu’il n’y a pas assez d’argent… Mais elles l’ont, cet argent! Elles devraient donc être obligées de rendre compte de la façon dont elles utilisent ces budgets. Un autre problème est le manque de mesures incitatives dans les écoles. Il y a 300 000 jeunes en immersion française au Canada [voir «Immergez-vous, qu’ils disent!», 1er nov. 2006], mais à 14 ans, ils décrochent en masse et intègrent le programme normal. Simplement parce qu’ils veulent avoir de meilleures notes pour accéder à l’université. Et les écoles les laissent faire! Les universités sont également fautives, car elles envoient un mauvais signal. Il faut exiger qu’elles encouragent les jeunes issus des programmes d’immersion à continuer en français, qu’elles leur donnent une chance, au moins en facilitant leurs conditions d’admission! Le problème, c’est que les universités canadiennes considèrent le français comme une langue étrangère parmi d’autres. Mais c’est une langue canadienne! Les universités devraient préparer les jeunes Canadiens à participer pleinement à la vie nationale. Ce n’est cependant pas seulement une affaire d’établissements d’enseignement. Dans votre livre, vous soulignez que très peu de journalistes à Ottawa sont bilingues! Qu’est-ce qui ne va pas? — J’y vois d’abord un problème de milieu. Les meilleurs commentateurs et analystes politiques du pays sont à l’aise dans les deux langues, mais pas les journalistes de la Tribune de la presse. Cela s’explique par leur apprentissage du métier, qui se fait uniquement en anglais. Ils sont à l’hôtel de ville dans la vingtaine, à l’assemblée législative de leur province dans la trentaine, et ils arrivent à Ottawa dans la quarantaine… après 20 ans dans un milieu où personne ne parle le français. La très grande majorité des politiciens en dehors du Québec ont le même problème et découvrent, tout à coup, qu’ils doivent parler le français s’ils veulent aspirer aux plus hautes fonctions. Bien sûr, tout ce beau monde arrive avec des idées préconçues sur le Québec et les francophones. Et comme ils ne savent pas un mot de français, ils ne sont pas équipés pour mettre ces idées à l’épreuve des faits. C’est un problème grave. Le Québec francophone continue de jouer un rôle clé dans le choix des gouvernements majoritaires au Canada. Il faudrait que les journalistes comprennent que s’il y a un gouvernement majoritaire au Canada, c’est parce que les Québécois ont reçu favorablement le message d’un chef de parti! Ces carences montrent bien l’importance d’avoir des programmes et des institutions qui lancent un signal fort et cohérent. Entre l’annonce de votre nomination à titre de commissaire, en septembre 2006, et votre entrée en poste, en octobre, le gouvernement Harper a aboli le Programme de contestation judiciaire, principal recours des minorités francophones pour défendre leurs droits linguistiques. Comment comptez-vous donc aider les minorités? — On fait une enquête. J’espère que le gouvernement sera le plus ouvert possible envers les enquêteurs. Déjà, juste avant mon arrivée en poste, soit à peine deux semaines après l’abolition du programme, il y avait sur mon bureau une quarantaine de plaintes de francophones à ce sujet. Trois mois plus tard, nous avons reçu plus de 100 plaintes. Pourtant, six mois auparavant, la ministre Josée Verner [responsable de l’application de la Loi sur les langues officielles] avait supplié son gouvernement de s’engager en faveur du Plan d’action de 2003, qui vise à doubler le nombre de Canadiens bilingues et à renforcer la position des minorités linguistiques. J’arrive à peine en poste, et je trouve difficile de réconcilier la volonté de la ministre dont je relève et les gestes du gouvernement dont elle fait partie. Selon vous, les anglophones ont tendance à ne voir dans la Loi sur les langues officielles que de «coûteuses réglementations», tandis que les francophones croient que la Loi n’a pas assez de mordant. Ces points de vue sont-ils conciliables? — Les Québécois sont enclins à dire que les francophones de Sudbury ou de Saint-Boniface n’ont pas les mêmes services que les anglophones de Montréal. Mais cette comparaison n’est pas appropriée, car la situation des anglophones de Montréal est unique au Canada — pour des raisons historiques compliquées. La question est de savoir si les francophones hors Québec bénéficient des mêmes services que les anglophones de Québec, de Sherbrooke ou de Trois-Rivières. Et il faut distinguer quels sont les services les plus importants pour une collectivité minoritaire. Quand je vivais à Québec, ma vie d’anglophone était assez peu touchée par le fait que je devais parfois acheter des timbres en français. Bref, mon expérience m’a montré que ce qui compte le plus pour les francophones vivant dans un milieu anglophone, c’est d’avoir accès à des services en français: écoles, radio, télé et organismes communautaires. C’est à cela qu’on doit travailler. Par ailleurs, l’opposition au bilinguisme officiel est de plus en plus marginale. Les sondages l’ont indiqué: parmi les Canadiens de 25 à 35 ans, plus de 80% appuient la politique du bilinguisme. De nombreux Canadiens anglophones considèrent tout de même que la Loi sur les langues officielles est incompatible avec le multiculturalisme. Sans compter ceux qui voudraient que leurs enfants apprennent le mandarin plutôt que le français. Que leur répondez-vous? — Les gens qui disent cela n’ont pas du tout l’intention que leurs enfants apprennent le mandarin! C’est une façon détournée de dire: «Mes enfants n’ont pas besoin d’apprendre le français.» J’approuve l’idée d’enseigner le mandarin. Il y a toutes sortes de raisons de le faire! Mais on n’apprend pas cette langue pour participer à la vie nationale du Canada. Et puis, le fait d’apprendre une deuxième langue sert de pont vers d’autres langues; ce n’est pas une barrière. Je connais des jeunes qui ont appris le hindi pour participer à des programmes humanitaires en Inde. Ils y sont parvenus aisément parce qu’ils étaient déjà bilingues — ils avaient été en immersion française. Ils ne se sont pas regardé le nombril canadien, ils sont allés vers le monde! Vous décrivez les anglophones d’Ottawa quasiment comme des francophobes finis! Est-ce que ces attitudes changent? — Je me permets d’être aussi dur envers eux parce qu’Ottawa est ma ville natale! Je me souviens des bagarres de rue entre anglophones et francophones quand j’étais enfant. Pendant les années 1960, les anglophones étaient nombreux à dénigrer le français parlé au Canada, moins bon que le «vrai» français, parlé en France. Cela fait tout de même des années que je n’ai pas entendu la phrase: «I speak Parisian French.» Le sentiment antifrançais est moins présent. En général, cette suffisance ou cette arrogance à l’endroit des Québécois est remplacée par une certaine modestie. Maintenant, au lieu d’affirmer qu’ils parlent le Parisian French, les anglophones admettent qu’ils ne parlent pas le français. Et ceux qui disent «je ne comprends pas un tel à cause de son accent» sont des gens qui ne parlent pas le français! Les Canadiens vont-ils continuer à appuyer le bilinguisme officiel même si les Québécois représenteront à l’avenir une moins grande proportion de la population canadienne? — Seuls les Québécois et les francophobes font ce rapprochement! Je pense que les anglophones vont s’intéresser à l’idée d’apprendre le français s’il y a au Canada une société française qui a des choses intéressantes à dire, s’il y a des films ou des émissions de télé à voir, des romans à lire. Une langue sert à communiquer, pas à compter. On ne fait pas le choix d’apprendre une langue en fonction d’un pourcentage de population. On l’apprend parce qu’on veut entendre ce que les gens ont à dire. Aussi longtemps que le Québec et le Canada francophone feront des choses intéressantes, il y aura un intérêt pour le français. Au cours de mes recherches, j’ai été surpris du dynamisme et de l’entrepreneuriat que l’on trouve dans les collectivités francophones hors Québec. Il s’y passe des choses extraordinaires.

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Le Canada nous coûte cher!

Si les élections doivent être déclenchées avant la fin du mois, j’arrive peut-être un peu tard. Mais beaucoup d’études ont déjà été faites dans les ministères et on pourrait au moins les sortir de leurs tiroirs. Car oui, le Québec se fait avoir. Tous les gouvernements, libéraux comme péquistes, le savent très bien. Et qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes, ils ne devraient pas avoir peur d’en parler ouvertement ni de mettre tous les chiffres sur la table. Dans les premières années du gouvernement de René Lévesque, Rodrigue Tremblay, professeur de l’Université de Montréal et ministre de l’Industrie, s’est attaqué à cette question des «comptes économiques du Québec». Ses études concluaient que, de 1961 à 1975, la province avait reçu du fédéral, en moyenne, 300 millions de dollars de moins par année que l’impôt fédéral prélevé chez elle. «L’existence même du Canada a coûté 4,3 milliards de dollars au Québec depuis 15 ans», disait alors René Lévesque. Malheureusement pour les péquistes, de nouveaux transferts fédéraux et des paiements de péréquation plus généreux avaient renversé cette tendance à partir de 1977. Le débat s’est terminé en queue de poisson. Il a cependant rendu le gouvernement fédéral, et surtout les élus du Québec à Ottawa, particulièrement prudents. Lors de l’acquisition de 130 à 150 nouveaux chasseurs bombardiers par la Défense nationale, pour un coût de 2,4 milliards de dollars de 1977, six fournisseurs ont été sollicités. Deux en particulier, General Dynamics, avec son F-16, et McDonnell Douglas, avec son F-18, se sont livré une lutte féroce, dont l’enjeu était l’ampleur des retombées industrielles au Québec. Le débat sur les comptes économiques faisait rage à l’époque, car le Québec était à la veille d’une campagne référendaire sur la souveraineté-association. Les députés libéraux du Québec harcelaient littéralement le ministre de la Défense, Barnett Danson. Et Marc Lalonde, lieutenant politique de Pierre Trudeau au Québec, les avait réprimandés. «Fermez votre gueule, avait-il dit, vous faites le jeu des péquistes…» Tel était le climat à l’époque. Et la question des coûts et des bénéfices de la Confédération était au cœur de toutes les campagnes électorales. Trente ans plus tard, la Défense nationale vient d’accorder un contrat de 3,5 milliards de dollars à Boeing, sans appel d’offres, et sans même se donner la peine de demander au géant américain des comptes sur les retombées économiques qu’il garantira aux différentes régions du pays! Le même ministère s’apprête en outre à acheter 16 hélicoptères Chinook (2,7 milliards de dollars) et 17 avions de transport Hercules (5 milliards), sans appel d’offres, alors qu’il existe d’autres fournisseurs. Pis encore, le chef du gouvernement conservateur a dit qu’il n’interviendrait pas dans la répartition des contrats de sous-traitance au Canada. Les comptes économiques ne concernent pas seulement les investissements et les achats de l’État fédéral. Le Québec est aussi victime des politiques dites «nationales»: souvent bâties en fonction des besoins de l’Ontario, elles pénalisent le Québec. Ce fut le cas avec la politique de lutte contre l’inflation, au début des années 1970, ou avec la réglementation des marchés financiers, dans les années 1990. Les subventions fédérales à la recherche, de même que les dépenses des laboratoires fédéraux de recherche, donnent lieu à l’une des injustices les plus criantes: dans la région de la capitale nationale, plus de 90% des activités de recherche se déroulent du côté ontarien de la rivière des Outaouais, alors que la répartition devrait être de 25% du côté québécois et 75% du côté ontarien. La politique nationale des transports désavantage elle aussi le Québec au profit de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Dans les années 1970, le gouvernement fédéral a d’abord accordé des droits d’atterrissage à Toronto aux grandes compagnies aériennes étrangères, faisant de la Ville reine la plaque tournante de tout le trafic pour l’est de l’Amérique du Nord. Plus récemment, les attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué une vague d’investissements visant à renforcer la sécurité aux frontières. On a concentré ceux-ci dans le sud de l’Ontario et sur la côte du Pacifique, faisant encore une fois du Québec — l’aéroport Trudeau et le poste-frontière de Lacolle — un parent pauvre. Le problème, c’est que les gouvernements du Québec ne veulent pas faire publiquement de tels comptes économiques. Et ceux qui les réclament, comme l’auteur de ces lignes, passent au mieux pour des grincheux, au pis pour des paranoïaques.

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Je t’aime… Moi non plus

Les Américains du Maine continuent de faire leur épicerie au Nouveau-Brunswick et d’y acheter des médicaments. Ceux de Detroit fréquentent plus que jamais le casino de Windsor, en Ontario. Les travailleurs saisonniers des forêts et des champs de patates du nord-est du continent passent toujours, matin et soir, la frontière canado-américaine. Des infirmières du Québec et de l’Ontario entrent encore au boulot dans des hôpitaux américains. Comme avant. Les attentats du 11 septembre 2001, finalement, n’ont pas bouleversé la vie quotidienne des uns et des autres. À Grand-Sault, au Nouveau-Brunswick, à Philipsburg, au Québec, à Windsor, en Ontario, on passe la frontière aussi facilement, et presque aussi rapidement, que par le passé. Tout au plus les amateurs de baseball de Windsor s’y prennent-ils un peu à l’avance pour franchir le pont Ambassador, le poste-frontière le plus occupé, lorsqu’ils se rendent à un match à Detroit. Et les gens du Michigan collent désormais un drapeau canadien sur leur valise avant de partir à l’étranger. Le 3 juillet, veille de la fête de l’Indépendance américaine, alors que les mesures de sécurité étaient soi-disant renforcées, il ne m’a fallu que quelques minutes, à Dorval, pour accéder à la passerelle du DC9 de Northwest Airlines qui devait m’amener à Detroit. Et le 5 juillet, la traversée du pont Ambassador ne m’a pris qu’un quart d’heure. Pas grand-chose de changé, donc. Sinon que, comme leurs leaders politiques, Canadiens et Américains s’interrogent davantage sur ce qu’ils sont et sur leurs rapports avec leurs voisins. À Charlottetown (Île-du-Prince-Édouard), où avaient lieu les grandes festivités officielles du 1er juillet diffusées par la chaîne nationale de télévision anglaise, le front de mer et les bateaux de plaisance amarrés dans la baie étaient couverts de drapeaux rouge et blanc. Si la CBC avait tourné ses caméras de 180°, vers la rue Water, elle aurait cependant montré des façades et des pelouses sans drapeaux… La réalisatrice du spectacle de la CBC, Joan Tosoni, éprouve de la difficulté à me dire pourquoi elle est fière d’être canadienne. «Nous sommes de braves gens, pacifiques, intègres», commence-t-elle par dire. «Je suis fière en raison de ces paysages, ajoute-t-elle en montrant la mer: c’est beau et cela fait partie de moi.» Mais son spectacle évoque, sans le vouloir, la complexité du pays. Il a fallu que le centre communautaire des francophones de l’Île-du-Prince-Édouard – le Carrefour de l’Île Saint-Jean – fasse des pressions pour que Réal Pelletier, chanteur acadien, soit invité. Ce sont les associations acadiennes qui ont payé son cachet et ses frais de déplacement. Nous sommes pourtant au pays d’Évangéline! Et Pelletier est aussi patriote que les producteurs de la CBC. «Pourquoi n’est-on fiers qu’une fois par année? demande-t-il en regardant les drapeaux qui encombrent le pavillon du Canada. Les Américains, eux, le sont tous les jours!» Les Petits Chanteurs du Mont-Royal ont été invités également. Quand ils sont arrivés à Charlottetown, les organisateurs leur ont demandé de se préparer à chanter le «God Save the Queen»! Quelques jours plus tôt, à Chéticamp, en Nouvelle-Écosse, la foule s’était levée lorsqu’ils avaient interprété le cantique «Ave Maris Stella»: les Acadiens aussi ont leur hymne, différent de celui du Canada et de celui des habitants de l’Île-du-Prince-Édouard! À Detroit, le 4 juillet, le centre-ville, avec ses immeubles désaffectés et ses trottoirs pleins de trous, est désert comme tous les jours de congé; seuls quelques clochards y traînent leurs savates éculées. «Il n’y a ici que des sans-abri, des exclus, des malades mentaux: que voulez-vous qu’ils célèbrent?» me demande Jack, un sexagénaire noir. Le maire, Kwame Kilpatrick, a plutôt choisi le South West, un quartier appauvri par les difficultés de l’industrie automobile, pour mener la parade. À ses côtés, le shérif, Robert Ficano, est italien; le chef de police, Alfred Gomez-Mesquita, mexicain; et la foule, métissée. Les enfants ont décoré leurs bicyclettes aux couleurs des États-Unis, et «Kwame», comme on appelle familièrement le maire, cite presque mot pour mot le président. «C’est un 4 juillet plus important que les autres: il ne faut pas laisser la haine dicter notre conduite.» Ici comme ailleurs, les excès d’un patriotisme de circonstance agacent. «On sent que certains prennent le train en marche», dit Bob Allaire, professeur de droit au Dakota High School, à Macomb, en banlieue de Detroit. Pour lui, cette fête nationale est l’occasion de vendre de la bière Guinness à la Taste Fest, une vaste kermesse qui se tient dans l’ancien centre des affaires de Detroit. En fait, Bob Allaire avoue se sentir davantage patriote quand on joue l’hymne national au début d’une partie de baseball qu’en ce 4 juillet… Tant à Detroit qu’à Charlottetown, le contraste est saisissant entre la pompe des cérémonies télévisées et la réalité d’un jour férié où les citoyens ordinaires se rassemblent autour d’un barbecue, tondent leur gazon ou réparent la porte du garage. John Dulong a interrompu ses travaux domestiques pour m’accueillir chez lui, dans sa maison de la rue Oxford, en banlieue de Detroit. Généalogiste à ses heures, il visite souvent le Québec pour y faire des recherches sur les origines des Franco-Américains. Son épouse, Patricia, a d’ailleurs hissé un drapeau du Québec devant sa maison pour m’accueillir… mais elle n’est pas désireuse de fréquenter davantage le Nord. «Notre économie est si forte et nous avons une telle stature internationale que nous ne cherchons pas de nouvelles frontières», dit-elle. Le couple Dulong songe à se retirer au Wisconsin. Et pourquoi pas au Québec, où il a beaucoup d’amis? «On adore aller au Canada, répond John, mais les taxes à la consommation y rendent le coût de la vie trop élevé. Et il y a le Québec: la stabilité politique du Canada est une question qui nous préoccupe vraiment!» Ainsi, alors que les Canadiens considèrent la question québécoise comme réglée, des Américains s’en inquiètent encore. Et tandis qu’on s’imagine qu’ils se précipitent au Canada pour profiter de leur dollar à 150 ou 160 cents canadiens, certains d’entre eux sont obsédés par les taxes qu’ils paient sur leurs achats! En général, les Américains ne savent rien du Canada ou, quand on insiste pour qu’ils en évoquent quelques images significatives, serinent des stéréotypes: les agents de la GRC avec leur chapeau de Baden Powell, la bière et le hockey. Et, surtout, ils déplorent le manque de patriotisme des Canadiens. «Les Canadiens ne connaissent pas leur histoire, dit John Dulong. Les Américains, eux, célèbrent la leur. Il est vrai qu’ils ont Hollywood pour la mettre en scène!» Les Dulong reprochent aux Canadiens d’être trop américanisés, d’ouvrir des restaurants McDonald’s dans toutes les villes et d’avoir vendu à Disney les droits sur l’exploitation de l’image de la police montée. À Saint-Quentin (Nouveau-Brunswick), le maire, David Moreau, grogne, comme pour répondre aux Dulong: «Les Américains viennent ici, ils achètent tout et ils ne veulent même pas de notre dollar.» Lorsqu’il visite ses soeurs au Minnesota, Moreau fait volontairement un détour par le côté canadien de la frontière afin de fréquenter le moins possible ces Américains qu’il n’aime manifestement pas! À quelques kilomètres de là, à Saint-Martin-de-Restigouche, les Bellavance sont à une demi-heure de la frontière et de quelques parents établis aux États-Unis. Huguette ne va plus faire ses emplettes dans le Maine. «C’est devenu trop cher et je n’aime pas leurs vêtements», dit-elle. Son mari, Raoul, approuve. «Je déteste leur bière: on dirait de la pisse d’orignal.» Van Duren, la ville américaine la plus proche, dans l’État du Maine, n’est donc plus une destination rêvée maintenant que le dollar canadien ne fait pas le poids contre l’américain. Les Bellavance mènent une vie aisée et paisible à l’embouchure de la rivière Restigouche. «Aucun de nos huit enfants n’a jamais eu faim et ils ont tous un diplôme», déclarent les parents avec fierté. On ne peut pas dire que les Bellavance n’aiment pas les Américains. En fait, précise Raoul, «ils sont plus compréhensifs que les Anglais de Fredericton: eux se forcent pour nous comprendre malgré notre accent et ils essaient de nous aider plutôt que de nous envoyer promener». Ils seraient donc des voisins plus sympathiques que les Canadiens anglais du sud du Nouveau-Brunswick. La grande déception des Bellavance, comme de tant de Canadiens vivant le long de la frontière avec les États-Unis, demeure toutefois que le libre-échange n’a pas tenu ses promesses. «On pensait que ce serait mieux», disent-ils. Leur curé, à Saint-Quentin, a lui aussi beaucoup d’occasions de fréquenter des Américains. «Je ne me sens pas à l’aise avec eux, dit l’abbé Bertrand Ouellet. Leur façon de vivre ne m’attire pas; ils se pensent supérieurs, ce qui les rend arrogants. Et je ne comprends pas qu’on puisse mettre la photo du président dans son salon!» Il est aux premières loges pour constater que les États-Unis séduisent beaucoup les jeunes: il signe les certificats de mariage des Néo-Brunswickoises qui épousent des Américains. «Quand elles reviennent ici, déplore-t-il, leurs enfants ne sont pas capables de parler en français avec leurs grands-parents ou leurs cousins.» De telles unions étaient courantes dans les années 1980, où les soldats américains de la base aérienne de Loring sortaient le soir dans les bars de Grand-Sault. C’est comme cela qu’Édith a rencontré son mari, Bob. Cet été, la jeune femme était à Grand-Sault chez sa mère, Yvonne Rioux, pour deux semaines de vacances. Quatre jeunes enfants jouaient dans le salon et parlaient en anglais avec leur grand-mère. Édith habite en Ohio. Elle verse 500 dollars américains par mois à la Medical Mutual of Ohio pour une couverture à 80% de ses frais médicaux. Elle paie aussi annuellement 3 300 dollars, américains toujours, pour que ses deux aînés puissent fréquenter un établissement scolaire catholique. Ainsi, lorsque ses quatre enfants seront en âge d’aller à l’école, et avec l’assurance privée qu’elle souscrit pour les faire soigner, c’est plus de 15 000 dollars par année qu’elle devra payer pour des services qui sont gratuits au Canada. S’en plaint-elle? «Ce qui m’attriste le plus, dit-elle, c’est de voir mon père et mes frères travailler si fort pour gagner si peu d’argent. La vie est chère ici, au Nouveau-Brunswick, et il faut payer 15% de taxes sur tout ce qu’on achète, contre 5,7% en Ohio… – Mais nous autres, on a l’assurance-maladie, dit fièrement sa mère. – Quand quelqu’un est blessé aux États-Unis, il n’a pas à aller dans trois hôpitaux différents pour être soigné», réplique sèchement Édith. Si l’un de ses enfants tombe malade alors qu’il est au Nouveau-Brunswick, elle préfère d’ailleurs l’emmener à l’hôpital de Limestone, où elle est sûre, dit-elle, «de trouver un médecin». Ces questions de santé sont sans doute celles qui rendent les Américains les plus perplexes, du moins ceux qui – pour des raisons professionnelles ou familiales – connaissent assez bien les deux systèmes pour les comparer. Et on est loin du discours officiel des politiciens canadiens, qui vantent leur régime universel sur toutes les tribunes. À l’hôpital Fletcher Allen, à Burlington (Vermont), à moins d’une heure du Québec, on a reçu, il y a deux ans, des patients québécois qui souffraient du cancer et ne pouvaient obtenir de radiothérapie chez eux, faute d’équipement. «Jamais je n’aurais pensé que cela puisse arriver», dit Susan Gillian, infirmière au Service de radio-oncologie. Son collègue, le Dr James Wallace, est moins surpris et rappelle que ces problèmes d’accessibilité aux soins ne sont ni nouveaux ni propres au Québec. Il y a 10 ans, alors qu’il était interne dans un hôpital de Seattle, il a traité des patients envoyés par la Colombie-Britannique! J’insiste quand même sur les vertus que l’on prête au régime public canadien: universel, accessible à tous, gratuit «En Utopie, nous serions tous soignés gratuitement, raille le Dr Wallace, mais le Canada n’est pas l’Utopie!» Et il souligne que la plupart des infirmières canadiennes qui travaillent dans les hôpitaux de Burlington ou de Detroit choisissent de s’y faire soigner plutôt qu’au Canada, où elles habitent! S’il est une ville du Canada qui devrait être menacée de devenir américaine, c’est bien Windsor. Enclavée entre les lacs Sainte-Claire et Érié, elle est la seule au pays qui puisse se vanter d’être située au sud de la frontière américaine. Sur le pont Ambassador, d’immenses banderoles annoncent, comme un défi: «United We Stand!» Windsor est, par excellence, la ville de la solidarité avec les États-Unis. Lors de grandes catastrophes, elle partage ses services d’urgence avec Detroit. Ici, la souveraineté culturelle ne veut pas dire grand-chose. Dans ma voiture, neuf stations de radio sur dix sont américaines. Dans les maisons, une simple antenne donne accès à toutes les grandes chaînes des États-Unis. Le député fédéral de Windsor-Ouest, Brian Masse, un néo-démocrate pourtant, ne s’en offusque pas. «Les programmes sociaux nous différencient tellement que nous n’avons pas à nous soucier du reste, comme la culture», dit-il. Le député ne se sent pas menacé et il se refuse à adopter une attitude dogmatique sur les questions de souveraineté. «Mon inquiétude vient davantage du manque de leadership de mon propre gouvernement que de la toute-puissance américaine.» À Windsor aussi, on a pavoisé le 1er juillet. Patricia Papadeas a tenu à emmener ses enfants au défilé, ce qui lui a attiré quelques sarcasmes. «On nous reproche d’être trop canadiens, dit-elle, mais moi, je tiens à être reconnue comme une Canadienne.» Et pour prouver que le Canada est un pays bien réel, elle me raconte que ses parents, retournés en Grèce, font flotter le drapeau canadien au sommet du mont Taïgitos, où ils passent leur retraite. À la réflexion, Canadiens et Américains ont bel et bien un trait commun: ils n’échangeraient pas leur pays contre celui du voisin!

Société

J’accuse Stéphane Dion

C’était en 1993. Deux journalistes francophones de renom s’apprêtaient à participer à une soirée-hommage à Mordecai Richler. Je les ai appelés. Richler, superbe romancier, venait d’écrire dans un essai que 70% des Québécois étaient «hautement antisémites». Dans un grand magazine américain, il avait précédemment accusé le PQ d’avoir comme chanson-thème un chant nazi. Deux mensonges d’une extraordinaire gravité pour la réputation du Québec. Richler ne s’en excuserait jamais. Je demandai à mes collègues ce qu’il aurait fallu que Richler écrive pour qu’ils le jugent inexcusable et refusent de signifier, par leur présence à la soirée-hommage, que nous sommes tous bons amis après tout. Ils n’ont pu me le dire. Cet épisode me revient en tête au moment où l’on souligne avec force qualificatifs élogieux l’œuvre de Robert Bourassa et où l’on assiste à une stupéfiante réhabilitation de Stéphane Dion. Je me crois — à tort? — de la tribu des modérés. Favorable à l’économie de marché, humanisée par une social-démocratie moderne. Souverainiste, mais soucieux des droits des anglophones. Il m’arrive de pourfendre ceux qui, dans ma famille politique, voudraient prendre des raccourcis avec la démocratie. Il m’est arrivé d’écrire du bien de nombreux fédéralistes, y compris de Pierre Trudeau. Et, oui, j’estime que les propos de Jacques Parizeau, attribuant la défaite référendaire de 1995 à «des votes ethniques», étaient inexcusables. Mais avez-vous remarqué? Le jour suivant, il a démissionné. MM. Bourassa et Dion, eux, ne l’ont pas fait. Il me semble qu’il y a, dans les décisions politiques qu’ils ont prises, des éléments inexcusables et inexcusés qu’on ne peut taire. Lesquels? Qu’en octobre 1970 Bourassa (pas Drapeau, pas Trudeau: Bourassa) ait donné à ses forces policières l’ordre d’arrêter plus de 500 personnes, dont cinq poètes, sans preuves et sans acte d’accusation, est un abus de pouvoir extrême en démocratie. À quel point? Un journaliste a demandé au ministre de la Justice de Richard Nixon, John Mitchell — le contraire d’un enfant de chœur —, si une telle chose pourrait se produire aux États-Unis, pays où les groupes révolutionnaires de toutes sortes (pour les droits des Noirs, contre la guerre au Viêt Nam, entre autres) faisaient alors éclater 60 bombes par mois, provoquant, en 15 mois, 40 victimes. «Jamais!» a répondu le ministre. L’emprisonnement dont Stéphane Dion est responsable est d’un autre ordre. Sans lui, la loi dite sur la clarté n’existerait pas. Que clarifie-t-elle? Grâce à la loi Dion, les parlementaires fédéraux pourront accepter ou rejeter la question référendaire québécoise, avant la tenue du référendum. Selon la loi, les députés fédéraux seront tenus de rejeter la question si, en plus de proposer l’indépendance, elle offre «d’autres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada». Conséquence: si cette loi avait été en vigueur, depuis 1980, quand bien même 65% des Québécois auraient voté oui aux référendums de 1980 et de 1995, le Parlement fédéral aurait été légalement forcé de ne pas tenir compte du résultat. De même, si la loi Dion s’appliquait au monde entier, les peuples du Timor-Oriental, de la Croatie, de la Macédoine, tous devenus souverains depuis 15 ans par référendum, se seraient vu refuser leur indépendance, pour cause de mauvaise question. La loi Dion invaliderait également le référendum proposé par l’ONU pour le Sahara occidental. Dans tous les cas, soit les électeurs sont jugés suffisamment intelligents pour choisir entre plusieurs options, soit on leur offre à la fois l’indépendance et une association. Mais supposons que ce premier écueil soit franchi. Les parlementaires fédéraux approuvent la question, puis les Québécois votent oui. Une loi voulant vraiment clarifier le processus aurait défini un seuil ou un mécanisme automatique d’approbation, pour éviter ensuite tout dérapage partisan. Il y avait des précédents: pour que Terre-Neuve entre dans le Canada, en 1949, la majorité de 52% avait été jugée «claire» par le gouvernement fédéral libéral de l’époque. (Et pourtant, la question n’aurait pas réussi le test Dion, parce qu’elle comportait plus d’une option.) Pour le Québec, 52% suffiraient à la loi Dion, non? Mystère! La loi ne fixe aucun seuil. En cas de majorité pour le Oui, quelle qu’elle soit, les parlementaires canadiens, farouchement attachés à l’unité de leur pays, comme il se doit, «procèdent à un examen» du résultat. Ils devront décider si les Québécois ont vraiment voulu que le Québec «cesse de faire partie du Canada». Ils consulteront les partis, les autres provinces, le Sénat, les autochtones et prendront en considération tous les autres «avis, facteurs ou circonstances» qu’ils estimeront pertinents. Leur latitude — leur arbitraire — sera totale. M. Dion fait donc en sorte que les élus soient plongés dans un dangereux brouillard. Ils ne manqueront pas d’avis, de facteurs et de circonstances à prendre en compte. Leurs électeurs de Kelowna et de Mississauga, les éditorialistes du National Post les pousseront à refuser le verdict québécois, puisqu’ils en ont le droit. Combien d’entre eux voudront voter pour l’éclatement du pays, puis affronter à l’élection suivante leurs adversaires et leurs électeurs, qui leur reprocheront ce choix jugé honteux? Celui qui a imaginé ce mécanisme est doublement inexcusable. D’abord, pour avoir formellement donné à la nation voisine un droit de veto sur l’avenir du Québec (les leaders du Non de 1980 et de 1995, Claude Ryan et Daniel Johnson, ont d’ailleurs réclamé l’abandon de la loi Dion). Ensuite, pour risquer de plonger la démocratie canadienne-anglaise dans un bourbier qui l’éclaboussera durablement. La loi Dion pose encore des embûches. À supposer que le Parlement ait approuvé et la question et la réponse, restent les négociations. Dans un avis rendu en août 1998 sur la question de la sécession du Québec, la Cour suprême avait été très claire: dans le cas d’un Oui, les négociations obligatoires devraient réunir autour d’une même table «les membres de la Fédération», c’est-à-dire Ottawa et les provinces. Figureraient, parmi les sujets des négociations dictées par la Cour, les questions autochtones, mais pas les changements de frontières. La loi Dion, dans son troisième article, trahit l’esprit et la lettre de l’avis de la Cour, en affirmant que les négociations pourraient être ouvertes à d’autres participants et en stipulant que les frontières devraient figurer parmi les sujets. La manœuvre est claire: il s’agit d’introduire des négociateurs autochtones, voire anglo-montréalais, et de mettre la partition du Québec sur la table — deux façons d’assurer l’échec des pourparlers. D’inexcusable, l’attitude de Stéphane Dion devient irresponsable. Avant lui, des politiciens fédéraux avaient parfois brandi, dans des discours, le spectre du «Canada divisible, donc Québec divisible». Mais ni Pierre Trudeau, lors de ses discours officiels sur la question, ni surtout Brian Mulroney, qui considérait les idées partitionnistes comme autant de «conneries totales, stupidités et bêtises», n’ont songé à mettre une telle menace dans une loi. Nous sommes tous d’accord, et le Washington Post l’avait souligné en éditorial, en 1980 comme en 1995: les Québécois et les Canadiens ont abordé l’explosive question de l’indépendance d’une province avec un pacifisme qui force l’admiration. La façon la plus sûre d’y introduire les germes de la violence est de souffler sur les braises partitionnistes. Depuis l’entrée de M. Stéphane Dion en politique, en 1996, jamais quelqu’un n’aura agi avec autant de méthode et de détermination pour faire adhérer son parti d’adoption, son premier ministre, puis le Parlement canadien à la thèse empoisonnée de la partition. Même Jean Chrétien, qui bien sûr a fait adopter la loi Dion, a toujours été plus circonspect que lui sur cette question. L’ex-politologue Dion devrait pourtant savoir que partout dans le monde civilisé, alors que les accessions d’ex-provinces à la souveraineté se multiplient, la partition est une idée mise au ban de l’histoire. Elle est rejetée dans les pays baltes nouvellement indépendants, en Europe centrale, dans les Balkans. Au Timor-Oriental, en 1999, l’ONU a interdit que soit connue la répartition locale des votes, justement pour empêcher la partition du nouvel État. Elle n’est acceptée qu’à regret et a posteriori, après que des brutes eurent fait parler les armes et fait couler le sang, comme au Kosovo. C’est vrai partout, sauf au Canada, sauf dans la loi Dion. Nous ne sommes pas dans la dentelle. Il faut travailler fort pour commettre l’inexcusable et l’irresponsable. Mais la loi Dion n’en a pas terminé avec sa série de cadenas. Elle en fournit un dernier, en bout de course, en stipulant que «la sécession d’une province du Canada requerrait la modification de la Constitution du Canada». On aurait pu penser qu’une loi voulant vraiment clarifier les choses aurait reconnu, comme l’avait fait la ministre libérale de la Justice Anne McLellan, en 1998, qu’avec l’indépendance du Québec «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.» Loin de déterminer un processus adapté, prévisible et, disons, clair, la loi Dion rend l’impossible obligatoire. Car en ces quelques mots, la loi indique qu’une fois conclu un accord sur l’indépendance il faudrait suivre le processus établi de modification de la Constitution. Ce qui signifie, selon les lois actuelles, des référendums dans au moins trois provinces — l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il faudra donc qu’au moins 50% des habitants de chacune de ces provinces votent en faveur de l’indépendance du Québec. C’est tout? Non. Il faudra ensuite que les Parlements de toutes les provinces ratifient la modification constitutionnelle sur la sécession du Québec. Toutes? Toutes! Car grâce à une autre loi libérale, adoptée après le référendum de 1995, et compte tenu des ententes intervenues entre provinces, le veto d’une seule des neuf provinces ferait capoter le projet. Pour l’accord du lac Meech, en 1990, deux provinces avaient dit non. Et il ne s’agissait que d’aménager le pays, pas de le couper en deux. Encore une fois, une double faute de Stéphane Dion: envers la démocratie québécoise, sommée de sauter dans neuf cerceaux de feu; envers la démocratie canadienne, plongée dans un violent traumatisme. J’insiste: je suis un modéré. C’est pourquoi je crois que Robert Bourassa doit être applaudi pour la Baie-James et Stéphane Dion pour la rencontre de Montréal sur les suites à donner au protocole de Kyoto. Et même lorsqu’on n’applaudit pas, tout n’est pas inexcusable. Un exemple: lorsqu’un citoyen canadien souverainiste, David Levine, fut victime d’une campagne haineuse parce qu’embauché pour gérer un hôpital d’Ottawa, M. Dion s’est exprimé et… ne l’a pas défendu. C’est seulement déplorable. Que M. Dion ait contribué à isoler le Québec, en 1999, en faisant signer par les neuf autres provinces un document — l’Union sociale — qui confirmait le pouvoir fédéral de dépenser dans les zones provinciales, cela n’est nullement inexcusable. Ce n’est que la politique générale de marginalisation du Québec que mène le parti de M. Dion. C’est seulement navrant. Reste que, comme dans le cas de M. Bourassa et des prisonniers d’Octobre 1970, je m’étonne que les gestes inexcusables de M. Dion soient esquivés lorsque vient le temps de poser un jugement d’ensemble. On perçoit comme une gêne. On préfère l’oubli. Je veux bien que le Québécois moyen soit modéré. Mais comment l’être vraiment si on ne nomme pas, pour les blâmer et s’en éloigner, les comportements extrêmes? Pour le texte intérgral de la loi sur la clarté, cliquez ici.

Politique

Inexcusable

Les Québécois oublient trop vite les gestes inexcusables, affirme Jean-François Lisée. Avant de réhabiliter Stéphane Dion, ils devraient relire la loi sur la clarté! (Cet article fut publié dans L’actualité le 10 janvier 2007, après l’accession de Stéphane Dion au poste de chef du Parti libéral du Canada.) C’était en 1993. Deux journalistes francophones de renom s’apprêtaient à participer à une soirée-hommage à Mordecai Richler. Je les ai appelés. Richler, superbe romancier, venait d’écrire dans un essai que 70% des Québécois étaient «hautement antisémites». Dans un grand magazine américain, il avait précédemment accusé le PQ d’avoir comme chanson-thème un chant nazi. Deux mensonges d’une extraordinaire gravité pour la réputation du Québec. Richler ne s’en excuserait jamais. Je demandai à mes collègues ce qu’il aurait fallu que Richler écrive pour qu’ils le jugent inexcusable et refusent de signifier, par leur présence à la soirée-hommage, que nous sommes tous bons amis après tout. Ils n’ont pu me le dire. Cet épisode me revient en tête au moment où l’on souligne avec force qualificatifs élogieux l’œuvre de Robert Bourassa et où l’on assiste à une stupéfiante réhabilitation de Stéphane Dion. Je me crois — à tort? — de la tribu des modérés. Favorable à l’économie de marché, humanisée par une social-démocratie moderne. Souverainiste, mais soucieux des droits des anglophones. Il m’arrive de pourfendre ceux qui, dans ma famille politique, voudraient prendre des raccourcis avec la démocratie. Il m’est arrivé d’écrire du bien de nombreux fédéralistes, y compris de Pierre Trudeau. Et, oui, j’estime que les propos de Jacques Parizeau, attribuant la défaite référendaire de 1995 à «des votes ethniques», étaient inexcusables. Mais avez-vous remarqué? Le jour suivant, il a démissionné. MM. Bourassa et Dion, eux, ne l’ont pas fait. Il me semble qu’il y a, dans les décisions politiques qu’ils ont prises, des éléments inexcusables et inexcusés qu’on ne peut taire. Lesquels? Qu’en octobre 1970 Bourassa (pas Drapeau, pas Trudeau: Bourassa) ait donné à ses forces policières l’ordre d’arrêter plus de 500 personnes, dont cinq poètes, sans preuves et sans acte d’accusation, est un abus de pouvoir extrême en démocratie. À quel point? Un journaliste a demandé au ministre de la Justice de Richard Nixon, John Mitchell — le contraire d’un enfant de chœur —, si une telle chose pourrait se produire aux États-Unis, pays où les groupes révolutionnaires de toutes sortes (pour les droits des Noirs, contre la guerre au Viêt Nam, entre autres) faisaient alors éclater 60 bombes par mois, provoquant, en 15 mois, 40 victimes. «Jamais!» a répondu le ministre. L’emprisonnement dont Stéphane Dion est responsable est d’un autre ordre. Sans lui, la loi dite sur la clarté n’existerait pas. Que clarifie-t-elle? Grâce à la loi Dion, les parlementaires fédéraux pourront accepter ou rejeter la question référendaire québécoise, avant la tenue du référendum. Selon la loi, les députés fédéraux seront tenus de rejeter la question si, en plus de proposer l’indépendance, elle offre «d’autres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada». Conséquence: si cette loi avait été en vigueur depuis 1980, quand bien même 65% des Québécois auraient voté oui aux référendums de 1980 et de 1995, le Parlement fédéral aurait été légalement forcé de ne pas tenir compte du résultat. De même, si la loi Dion s’appliquait au monde entier, les peuples du Timor-Oriental, de la Croatie, de la Macédoine, tous devenus souverains depuis 15 ans par référendum, se seraient vu refuser leur indépendance, pour cause de mauvaise question. La loi Dion invaliderait également le référendum proposé par l’ONU pour le Sahara occidental. Dans tous les cas, soit ces électeurs sont jugés suffisamment intelligents pour choisir entre plusieurs options, soit on leur offre à la fois l’indépendance et une association. Mais supposons que ce premier écueil soit franchi. Les parlementaires fédéraux approuvent la question, puis les Québécois votent oui. Une loi voulant vraiment clarifier le processus aurait défini un seuil ou un mécanisme automatique d’approbation, pour éviter ensuite tout dérapage partisan. Il y avait des précédents: pour que Terre-Neuve entre dans le Canada, en 1949, la majorité de 52% avait été jugée «claire» par le gouvernement fédéral libéral de l’époque. (Et pourtant, la question n’aurait pas réussi le test Dion, parce qu’elle comportait plus d’une option.) Pour le Québec, 52% suffiraient à la loi Dion, non? Mystère! La loi ne fixe aucun seuil. En cas de majorité pour le Oui, quelle qu’elle soit, les parlementaires canadiens, farouchement attachés à l’unité de leur pays comme il se doit, «procèdent à un examen» du résultat. Ils devront décider si les Québécois ont vraiment voulu que le Québec «cesse de faire partie du Canada». Ils consulteront les partis, les autres provinces, le Sénat, les autochtones et prendront en considération tous les autres «avis, facteurs ou circonstances» qu’ils estimeront pertinents. Leur latitude — leur arbitraire — sera totale. M. Dion fait donc en sorte que les élus soient plongés dans un dangereux brouillard. Ils ne manqueront pas d’avis, de facteurs et de circonstances à prendre en compte. Leurs électeurs de Kelowna et de Mississauga, les éditorialistes du National Post les pousseront à refuser le verdict québécois, puisqu’ils en ont le droit. Combien d’entre eux voudront voter pour l’éclatement du pays, puis affronter à l’élection suivante leurs adversaires et leurs électeurs, qui leur reprocheront ce choix jugé honteux? Celui qui a imaginé ce mécanisme est doublement inexcusable. D’abord, pour avoir formellement donné à la nation voisine un droit de veto sur l’avenir du Québec (les leaders du Non de 1980 et de 1995, Claude Ryan et Daniel Johnson, ont d’ailleurs réclamé l’abandon de la loi Dion). Ensuite, pour risquer de plonger la démocratie canadienne-anglaise dans un bourbier qui l’éclaboussera durablement. La loi Dion pose encore des embûches. À supposer que le Parlement ait approuvé et la question et la réponse, restent les négociations. Dans un avis rendu en août 1998 sur la question de la sécession du Québec, la Cour suprême avait été très claire: dans le cas d’un Oui, les négociations obligatoires devraient réunir autour d’une même table «les membres de la Fédération», c’est-à-dire Ottawa et les provinces. Figureraient, parmi les sujets des négociations dictées par la Cour, les questions autochtones, mais pas les changements de frontières. La loi Dion, dans son troisième article, trahit l’esprit et la lettre de l’avis de la Cour, en affirmant que les négociations pourraient être ouvertes à d’autres participants et en stipulant que les frontières devraient figurer parmi les sujets. La manœuvre est claire: il s’agit d’introduire des négociateurs autochtones, voire anglo-montréalais, et de mettre la partition du Québec sur la table — deux façons d’assurer l’échec des pourparlers. D’inexcusable, l’attitude de Stéphane Dion devient irresponsable. Avant lui, des politiciens fédéraux avaient parfois brandi, dans des discours, le spectre du «Canada divisible, donc Québec divisible». Mais ni Pierre Trudeau, lors de ses discours officiels sur la question, ni surtout Brian Mulroney, qui considérait les idées partitionnistes comme autant de «conneries totales, stupidités et bêtises», n’ont songé à mettre une telle menace dans une loi. Nous sommes tous d’accord, et le Washington Post l’avait souligné en éditorial, en 1980 comme en 1995: les Québécois et les Canadiens ont abordé l’explosive question de l’indépendance d’une province avec un pacifisme qui force l’admiration. La façon la plus sûre d’y introduire les germes de la violence est de souffler sur les braises partitionnistes. Depuis l’entrée de M. Stéphane Dion en politique, en 1996, jamais quelqu’un n’aura agi avec autant de méthode et de détermination pour faire adhérer son parti d’adoption, son premier ministre, puis le Parlement canadien à la thèse empoisonnée de la partition. Même Jean Chrétien, qui bien sûr a fait adopter la loi Dion, a toujours été plus circonspect que lui sur cette question. L’ex-politologue Dion devrait pourtant savoir que partout dans le monde civilisé, alors que les accessions d’ex-provinces à la souveraineté se multiplient, la partition est une idée mise au ban de l’histoire. Elle est rejetée dans les pays baltes nouvellement indépendants, en Europe centrale, dans les Balkans. Au Timor-Oriental, en 1999, l’ONU a interdit que soit connue la répartition locale des votes, justement pour empêcher la partition du nouvel État. Elle n’est acceptée qu’à regret et a posteriori, après que des brutes eurent fait parler les armes et fait couler le sang, comme au Kosovo. C’est vrai partout, sauf au Canada, sauf dans la loi Dion. Nous ne sommes pas dans la dentelle. Il faut travailler fort pour commettre l’inexcusable et l’irresponsable. Mais la loi Dion n’en a pas terminé avec sa série de cadenas. Elle en fournit un dernier, en bout de course, en stipulant que «la sécession d’une province du Canada requerrait la modification de la Constitution du Canada». On aurait pu penser qu’une loi voulant vraiment clarifier les choses aurait reconnu, comme l’avait fait la ministre libérale de la Justice Anne McLellan, en 1998, qu’avec l’indépendance du Québec «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.» Loin de déterminer un processus adapté, prévisible et, disons, clair, la loi Dion rend l’impossible obligatoire. Car en ces quelques mots, la loi indique qu’une fois conclu un accord sur l’indépendance il faudrait suivre le processus établi de modification de la Constitution. Ce qui signifie, selon les lois actuelles, des référendums dans au moins trois provinces — l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il faudra donc qu’au moins 50% des habitants de chacune de ces provinces votent en faveur de l’indépendance du Québec. C’est tout? Non. Il faudra ensuite que les Parlements de toutes les provinces ratifient la modification constitutionnelle sur la sécession du Québec. Toutes? Toutes! Car grâce à une autre loi libérale, adoptée après le référendum de 1995, et compte tenu des ententes intervenues entre provinces, le veto d’une seule des neuf provinces ferait capoter le projet. Pour l’accord du lac Meech, en 1990, deux provinces avaient dit non. Et il ne s’agissait que d’aménager le pays, pas de le couper en deux. Encore une fois, une double faute de Stéphane Dion: envers la démocratie québécoise, sommée de sauter dans neuf cerceaux de feu; envers la démocratie canadienne, plongée dans un violent traumatisme. J’insiste: je suis un modéré. C’est pourquoi je crois que Robert Bourassa doit être applaudi pour la Baie-James et Stéphane Dion pour la rencontre de Montréal sur les suites à donner au protocole de Kyoto. Et même lorsqu’on n’applaudit pas, tout n’est pas inexcusable. Un exemple: lorsqu’un citoyen canadien souverainiste, David Levine, fut victime d’une campagne haineuse parce qu’embauché pour gérer un hôpital d’Ottawa, M. Dion s’est exprimé et… ne l’a pas défendu. C’est seulement déplorable. Que M. Dion ait contribué à isoler le Québec, en 1999, en faisant signer par les neuf autres provinces un document — l’Union sociale — qui confirmait le pouvoir fédéral de dépenser dans les zones provinciales, cela n’est nullement inexcusable. Ce n’est que la politique générale de marginalisation du Québec que mène le parti de M. Dion. C’est seulement navrant. Reste que, comme dans le cas de M. Bourassa et des prisonniers d’Octobre 1970, je m’étonne que les gestes inexcusables de M. Dion soient esquivés lorsque vient le temps de poser un jugement d’ensemble. On perçoit comme une gêne. On préfère l’oubli. Je veux bien que le Québécois moyen soit modéré. Mais comment l’être vraiment si on ne nomme pas, pour les blâmer et s’en éloigner, les comportements extrêmes? Pour le texte intérgral de la loi sur la clarté, cliquez ici.

Politique

L’Albertain du Québec

À Ottawa, on l’appelle «l’Albertain du Québec». Comme ses collègues conservateurs de la province du pétrole, il préfère ses gouvernements minces. Et la majorité écrasante avec laquelle il a été élu lui donne les moyens de le faire savoir. Ce n’est pas tout. Il partage aussi la position de la majorité des Albertains sur le mariage gai: il est contre. Ce n’est cependant pas vraiment pour cela que l’on parle tant de Maxime Bernier depuis sa nomination, en février dernier, au poste de ministre de l’Industrie au sein du cabinet de Stephen Harper. Il s’est rapidement fait remarquer, tant dans la capitale fédérale que dans la capitale financière du pays, avec un discours prônant une révision en profondeur des subventions aux entreprises et de la réglementation touchant ces dernières. Il est passé aux actes sans attendre en réduisant l’aide accordée à l’industrie aérospatiale et en abolissant les règles qui empêchaient Bell Canada de concurrencer Vidéotron sur les prix des services de téléphonie locale. Bernier insiste pour dire que le consommateur en sortira gagnant, même si cette décision favorisera à court terme les anciens monopoles, tels Bell et Telus. Les sceptiques restent… sceptiques. En tout cas, ce n’est qu’un avant-goût de la réforme que Maxime Bernier dit vouloir effectuer et dont les consommateurs seraient le centre, quitte pour cela à ouvrir le secteur canadien des télécommunications aux investisseurs étrangers. Un tel changement faciliterait la percée au Canada de fournisseurs américains, comme Verizon et Cingular, et pourrait même entraîner l’achat de Bell, de Telus ou de Vidéotron par un concurrent étranger. Décidément, pour un novice en politique, Maxime Bernier fait beaucoup de vagues. Il semble avoir les coudées plus franches que la plupart de ses collègues du Conseil des ministres — qui demeurent peu connus des Canadiens tant le cabinet du premier ministre les empêche de parler. C’est que les stratèges de Stephen Harper estiment qu’il incarne parfaitement l’image que veulent projeter les conservateurs au Québec. Ce Beauceron de 44 ans, divorcé, grand, élégant, bouillonnant d’énergie et plutôt nationaliste pourrait être l’arme secrète du parti aux prochaines élections. Michael Fortier, l’avocat et banquier montréalais devenu sénateur et membre du Cabinet, a beau demeurer le principal architecte de la stratégie conservatrice au Québec, on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur la presse régionale pour voir le rôle clé que réservent les conservateurs à Maxime Bernier. La logique du message envoyé aux électeurs pourrait ressembler à ceci. Entre un Bloc québécois condamné à l’opposition et des conservateurs de la trempe de Bernier, les Québécois préféreront l’action qu’incarnent ces derniers. Et entre les libéraux de Stéphane Dion, plutôt froids à l’égard des revendications du Québec sur le déséquilibre fiscal, et un Bernier, dont c’est la principale raison d’être en politique, les Québécois se rangeront du côté des conservateurs. Reste à voir si les électeurs verront cette logique. Dans la région montréalaise, les politiques conservatrices sur l’environnement et le mariage gai alimentent l’opposition. Mais les régions semblent un terrain plus fertile pour le discours des conservateurs. Et d’aucuns parmi ceux-ci considèrent avoir trouvé en Maxime Bernier le porte-étendard parfait. Presque un an après son élection en Beauce avec la plus forte majorité au pays à l’exception de l’Alberta — 26 000 votes de plus que son plus proche rival —, Maxime Bernier fait toujours du porte-à-porte dans sa circonscription une fin de semaine sur deux. Pas seulement à cause de la situation minoritaire de son gouvernement ou en prévision des prochaines élections. Il s’agit d’une occasion pour les citoyens de la Beauce de lui parler, tant des grands enjeux nationaux que de leurs préoccupations personnelles. «Ça me permet d’être en contact avec la population et de bien la représenter à Ottawa. Je n’ai pas besoin de lire des sondages pour savoir ce qui se passe, dit-il. Je n’ai pas fait de promesses locales durant la dernière campagne. J’ai dit que j’allais défendre les valeurs beauceronnes — la responsabilité individuelle, la liberté individuelle, l’intégrité et le libre marché.» Et, devrait-il ajouter, la définition traditionnelle du mariage. Maxime Bernier dit simplement respecter la volonté de ses électeurs en s’opposant au mariage entre conjoints de même sexe. Il est l’un des rares députés québécois à avoir voté, en décembre 2006, en faveur de la réouverture du débat sur le mariage gai — légalisé par le gouvernement de Paul Martin en 2005. La motion fut rejetée par un vote de 175 voix contre 123. Aidé par la débandade des libéraux de Paul Martin et par la bonne réputation de son père, Gilles — qui a fait de la Beauce un fief conservateur dans les années Mulroney —, Maxime Bernier a connu une élection quasiment gagnée d’avance. Qu’il se porte candidat n’était pas aussi prévisible. Du moins si l’on en croit le principal intéressé. À la recherche de recrues québécoises, en 2005, Stephen Harper — dont le parti récoltait à peine 10% des intentions de vote dans les sondages au Québec — a demandé à Gilles Bernier d’effectuer un retour en politique. Celui-ci, alors âgé de 70 ans, a décliné l’invitation et a suggéré au chef conservateur de parler plutôt à son fils. Vice-président à la Standard Life, Maxime Bernier n’avait pas fait campagne depuis 1988, année où, étudiant en droit à Université d’Ottawa, il a attrapé le virus de la politique. La campagne électorale se déroulait alors en plein débat sur l’accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis. Ayant obtenu un diplôme d’administration à l’Université du Québec à Montréal et étudié la théorie économique sur le libre-échange, Bernier se sentait bien armé pour expliquer l’entente. Membre du bureau de direction de l’association étudiante, il a invité un certain Bernard Landry à venir défendre l’accord auprès des étudiants sceptiques. Il rédigeait par ailleurs des discours pour les ministres québécois de Mulroney et faisait campagne aux côtés de son père en Beauce. «Je connaissais le dossier à fond. Je connaissais même des clauses de l’accord par cœur, rappelle-t-il. C’était un beau débat — un débat d’idées.» Une fois l’élection gagnée, Maxime Bernier a rangé ses pancartes partisanes. Pour de bon, pensait-il. S’intéressant davantage au débat d’idées dans le calme des salles de conseils d’administration que dans la marmite politique, il se dirige vers une carrière d’administrateur spécialisé dans les affaires. Il est à la Commission des valeurs mobilières du Québec, en 1996, lorsque Bernard Landry, devenu ministre des Finances dans le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, le recrute. Bernier le conseille sur une réforme des organismes de réglementation des institutions financières — réforme qui mènera à la création de l’Autorité des marchés financiers. Sa présence dans le cabinet d’un ministre clé d’un gouvernement souverainiste équivaudrait-il à un engagement de sa part pour la cause? «J’ai donné de l’argent au Parti québécois. Est-ce qu’ils m’ont remis une carte de membre? Je ne pense pas», se borne-t-il à dire. Le Parti québécois ne dévoile pas sa liste de membres, anciens ou actuels. Et si des ex-collègues disent avoir présumé, à l’époque, que les sympathies souverainistes de Bernier allaient de soi, ils concèdent que la fonction qu’il occupait auprès de Bernard Landry ne touchait pas la question nationale. Le père de Maxime Bernier, ancien ambassadeur du Canada en Haïti et aujourd’hui vice-président aux relations publiques du Groupe Canam à Saint-Georges de Beauce, nie catégoriquement que son fils ait flirté avec la cause souverainiste. «Il est nationaliste — comme moi, comme les Beaucerons… Mais nous sommes de bons amis de Mario Dumont et de Jean Charest. On n’est pas du tout péquistes ou séparatistes.» Et le principal intéressé dit avoir voté non au référendum de 1995. Quoi qu’il en soit, s’il avait des affinités souverainistes, Maxime Bernier se serait senti un peu à l’étroit dans les programmes interventionnistes du PQ et du Bloc. Il a participé à la création, en 1999, de l’Institut économique de Montréal (IEDM), à l’invitation de son ami Michel Kelly-Gagnon, aujourd’hui président du Conseil du patronat du Québec. L’IEDM est le premier véritable groupe de réflexion de droite au Québec. Maxime Bernier profite de son association avec l’IEDM, d’abord comme membre du conseil d’administration et ensuite en tant que vice-président, pour faire connaître la pensée de son idole, l’économiste français Frédéric Bastiat (1801-1850), et sa Pétition des fabricants des chandelles. Cette satire contre le protectionnisme tourne en ridicule les revendications d’un groupe d’intérêts fictif, qui cherche à se protéger de «la compétition ruineuse d’un rival étranger» fournissant sa lumière à des prix trop bas — il s’agit bien sûr du soleil. Maxime Bernier, comme Bastiat, considère que la meilleure politique économique est celle qui favorise les consommateurs, et non les producteurs. Sa remise en question des lois actuelles interdisant aux non-Canadiens de devenir actionnaires majoritaires d’une entreprise canadienne de télécommunications découle de ce principe. En 2003, Maxime Bernier publie Pour un taux unique d’imposition (Varia), essai économique préconisant que tout contribuable paie le même pourcentage d’impôts sans égard à son revenu. Qu’il gagne 10 000 dollars ou 100 000 dollars, il devrait, selon Bernier, envoyer la même proportion de son salaire à l’État. Le système à taux unique, adopté en Alberta et dans une poignée d’États américains, fut brièvement l’une des politiques de l’Action démocratique du Québec. Le parti a cependant décidé de ne pas l’inclure dans sa plate-forme électorale en 2003. Maxime Bernier ne se laisse pas décourager. Il continue plutôt de prêcher l’idée dans des notes économiques publiées par l’IEDM. Le système d’imposition actuellement en vigueur au Québec, fortement progressif, repose sur la théorie de «l’utilité marginale décroissante», selon laquelle un dollar supplémentaire dans la poche d’une personne riche vaut moins qu’un dollar dans la poche d’un pauvre. Or, peut-on lire dans une étude de l’IEDM datant de 2004, «il est impossible de comparer l’utilité marginale d’une somme d’argent entre individus, puisque le concept économique d’utilité réfère à un phénomène de satisfaction subjective propre à chacun… Par conséquent, affirmer que la progressivité des taux d’imposition permet d’assurer l’égalité des sacrifices entre les citoyens relève du mythe et n’a aucun fondement scientifique: on ne peut mesurer ni comparer les sacrifices faits par différents individus.» «Je ne suis pas entré en politique pour défendre cette idée-là, précise Maxime Bernier aujourd’hui. La première raison pour laquelle je suis en politique est bien simple: le dossier constitutionnel. On veut un gouvernement central fort, mais fort dans ses champs de compétence et qui ne s’ingère pas dans ceux des provinces, qui respecte la Constitution telle que les pères de la Confédération l’ont signée.» Bernier s’inscrit ainsi dans la lignée des «bleus» typiques d’autrefois, qu’incarnaient l’Union nationale et le Crédit social. L’ex-chef de cette dernière formation, Fabien Roy — celui-là même qui a fait tomber le gouvernement minoritaire du progressiste-conservateur Joe Clark, en 1979 —, s’est d’ailleurs publiquement réjoui de l’élection de Bernier en janvier dernier. Maxime Bernier a fait valoir ses idées à Stephen Harper lorsque ce dernier lui a téléphoné pour la première fois, en 2005. Il a été surpris de trouver une oreille aussi attentive. Les deux hommes ont dîné ensemble à Montréal quelques jours plus tard. «Je lui ai donné quelques conseils par rapport à la position que les conservateurs devaient adopter au Québec pour la prochaine campagne électorale, rappelle Bernier. Je lui ai dit que c’était important pour moi de régler le déséquilibre fiscal et de respecter les champs de compétences des provinces. Mais je n’avais jamais pensé faire de la politique active.» D’aucuns doutent qu’il ait été difficile de le convaincre. «Lui, c’est un mordu de la politique. Ah! ça, je le sais», insiste Isabelle Hudon, présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et fille de l’ancien député conservateur Jean-Guy Hudon. «Je connais très bien Maxime, parce que mon père a été député avec le sien.» Lorsque Stephen Harper a prononcé son fameux discours du 19 décembre 2005, à Québec, dans lequel il s’est engagé formellement à s’attaquer au déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces, certains ont reconnu dans ses propos l’influence de son candidat dans la circonscription de Beauce. Ce discours fut le moment décisif de la campagne, permettant aux conservateurs de faire une percée québécoise et de dépasser les libéraux en nombre de sièges afin de former un gouvernement minoritaire. Maxime Bernier a été tout de suite projeté sous les feux de la rampe. À la différence de quelques-uns de ses pairs au Cabinet, il n’a pas déçu son patron. Les gens sont généralement impressionnés par la clarté de son discours et l’élégance avec laquelle il le communique. «Maxime est un type qui peut, en très peu de temps, décortiquer un problème et l’expliquer. Il veut convaincre par des arguments, soutient son père, Gilles. C’est sûr qu’il n’est pas à gauche.» Il reste à voir si Maxime Bernier sera capable de faire preuve de souplesse, condition sine qua non de la longévité politique. Certes, son emprise sur la circonscription de Beauce semble assurée pour les prochaines élections. Mais Bernier représente un courant politique, celui de la droite dite de marché — la droite économique, par opposition à la droite religieuse —, qui demeure marginal au Québec. Si certains trouvent rafraîchissante sa franchise, ils le mettent en garde contre l’oubli du rôle que l’État doit continuer de jouer dans le développement économique. «C’est sûr que le milieu des affaires est beaucoup plus favorable à une idéologie de libre marché qu’à l’étatisme, explique Isabelle Hudon. Sauf qu’à Montréal on sait qu’un petit côté interventionniste nous a bien servis. C’est une question de dosage. Maxime est capable de penser comme ça. Il n’est pas campé à 150% sur ses positions.» La preuve: il s’est engagé — sur l’insistance d’un Michael Fortier soucieux de gagner des appuis dans la région montréalaise — à respecter la lettre d’entente signée par l’ancien gouvernement libéral avec Bombardier. Selon cette entente, Ottawa investira 260 millions de dollars américains si Bombardier se lance dans sa série C, son projet d’avion de 130 places. En revanche, on se demande s’il ne le fait pas contre son gré. On a beaucoup remarqué l’absence sur place de Maxime Bernier lorsque Michael Fortier a annoncé une aide de 350 millions de dollars à Pratt & Whitney Canada, à Longueuil, en décembre dernier. Qui plus est, Bernier promet en même temps de revoir de fond en comble, et peut-être même d’abolir, le programme Partenariat technologique Canada (PTC), qui a permis à de nombreuses sociétés aéronautiques ou de haute technologie de mettre au point de nouveaux produits au Canada. Son budget annuel de 300 millions a déjà été réduit de 42 millions. L’industrie somme le gouvernement de ne pas abolir le programme. Le sort de PTC démontrera jusqu’à quel point Maxime Bernier est prêt à faire des compromis. À moins que son patron ne lui demande d’occuper d’autres fonctions avant qu’une décision soit prise à propos de PTC. Une rumeur voulant qu’un prochain remaniement ministériel envoie Bernier à l’Environnement, pour remplacer une Rona Ambrose en panne, remplissait les BlackBerry de la capitale fédérale à la veille de la relâche parlementaire, en décembre. Quel que soit le bureau qu’occupera Bernier à Ottawa, il pourra profiter de la webcaméra qu’il y aura installée pour que ses filles, âgées de sept et quatre ans, puissent lui montrer leurs nouveaux souliers ou lui demander de les aider dans leurs devoirs. Il leur a donné une carte du Canada pour qu’elles puissent le suivre dans ses déplacements. «La fin de semaine où je les vois, je vais les chercher à 15 h 30 le vendredi et mon BlackBerry reste fermé jusqu’au dimanche soir.» Il a choisi d’inscrire ses filles à l’école privée anglophone Miss Edgar’s and Miss Cramp’s, à Westmount. «Je veux que mes enfants soient bilingues. Je ne veux pas qu’elles parlent l’anglais comme moi, c’est-à-dire avec un accent.» Gageons que ce ne seront pas les idées économiques controversées de Maxime Bernier que les conservateurs mettront en relief au cours de la prochaine campagne électorale. Son image de père dévoué, de marathonien et de beau Beauceron prendra sans doute le dessus. Et parions que les Québécois trouveront plutôt sympathique leur Albertain honoraire.

Politique

Pour un traité international sur la diversité linguistique

Conférence d’ouverture au congrès de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec Montréal, le vendredi 24 novembre 2006 Le 5 juin 1996 – c’était un mercredi – les fonctionnaires de la Direction de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes du Puy-de-Dôme sont entrés dans l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand. J’aime beaucoup que cette histoire se passe à Clermont-Ferrand. La ville de Blaise Pascal et de Fernand Raynauld est connue pour avoir conçu et produit les meilleurs pneus au monde. Mais Clermont-Ferrand n’est pas exactement une ville cosmopolite, une métropole du choc des cultures et des langues et certainement pas un lieu de congrégation des polyglottes. Alors que faisaient, en ce mercredi printanier, les fonctionnaires de l’État français dans l’hypermarché Géant ? Leur travail. Ils vérifiaient que tout était conforme aux lois et règlements de l’hexagone. Mais que voient-ils ? Des publicités vantant les mérites des bouteilles de marques OD Pirat, Shock et Blackladder. Les appellations anglophones ne les ont pas choqué. Ou, si oui, ils ne pouvaient rien y faire, car la langue des marques de commerce est déterminée par une puissance qui transcende les nations et les parlements. J’y reviendrai. Non, ce qui choque les fonctionnaires de la République française, une république qui s’y connaît en protection des boissons alcoolisées, est que Shock, Blackladder et OD Pirat se permettent de, disons, pirater le terme CIDRE. Or cette appellation est réservée aux boissons à base de pommes. Ce n’est pas leur cas. Les fonctionnaires prennent notent et déposent une plainte. Dans une autre version de ce discours, que je réserve pour une conférence éventuelle à l’Ordre des producteurs de cidres agréés du Québec, je relaterai ce qu’il advint de cette affaire de la plus haute importance. Je vous réserve à vous seuls, chers traducteurs, terminologues et interprètes, le cheminement de l’autre découverte effectuée par nos fonctionnaires du Puy-de-Dôme. Non loin des boissons usurpant le beau nom de cidre, se trouvaient également 432 bouteilles de Coca-Cola, 47 bouteilles de vrai cidre Merry Down et 22 bouteilles de bière au gingembre Red Raw. L’étiquetage de ces boissons n’était pas en langue française, hormis pour leur volume et, pour les bières, leur titre alcoométrique. (Notez la rigueur de nos amis fonctionnaires.) Or le droit français est formel. C’est l’article R. 112-8 du code de la consommation (vous savez, l’ancien article 4 du décret n_ 84-1147). Il précise – je le cite de mémoire : « Toutes les mentions d’étiquetage prévues doivent être facilement compréhensibles, rédigées en langue française et sans autres abréviations que celles prévues par la réglementation ou les conventions internationales. Elles sont inscrites à un endroit apparent et de manière à être visibles, clairement lisibles et indélébiles. Elles ne doivent en aucune façon être dissimulées, voilées ou séparées par d’autres indications ou images. » Déjà, vous avez remarqué, une prévention contre le voile. Nos employés de l’État ont donc dressé un procès-verbal – nous dirions ici, une contravention. Le représentant de l’hypermarché Géant, M. Yannick Geffroy, fut sommé de s’expliquer devant le tribunal de police de Saint-Étienne, où l’affaire se déplace. Il n’était pas dépourvu d’arguments, M. Geffroy. Les fournisseurs des cidres Merry Down et des bières Red Raw avaient commis une erreur en ne joignant pas les étiquettes autocollantes en langue française destinées à être apposées sur ces boissons, comme il leur avait été demandé. Bon. Mais M. Geffroy était plus ferme concernant les bouteilles de Coca-Cola. Elles avaient été acquises en Grande-Bretagne, d’où l’absence d’inscriptions en français (sauf pour le volume). Il indiqua qu’un panneau comportait la traduction de ces étiquettes, mais un client avait dû le faire tomber au fond de la gondole. Mais ce n’est pas grave, a-t-il plaidé, car le Coca-Cola est un produit notoirement connu et le consommateur ne peut être gêné par un étiquetage en langue anglaise, une langue facilement comprise de tous. Le 18 novembre 1997 – c’était un mardi – le juge du tribunal de police de Saint-Étienne – et je n’ai pas pu vérifier s’il connaissait bien l’anglais – n’a pas retenu les arguments de M. Geffroy et l’a condamné au paiement de 501 amendes de 50 FRF – autant que de produits fautifs – pour infraction à la règle de l’étiquetage en français. Cela faisait, pour le géant hypermarché, l’équivalent de 6 433 $ de l’époque, donc 8 084$ courants. On aurait pu penser que l’affaire s’arrêterait là. C’était, pour l’hypermarché, de l’argent de poche. Mais non. Notre bon M. Geoffroy et la grande société française Casino, propriétaire des Géants, a porté la cause en appel. Et cela est très intéressant car nous sommes en présence d’une compagnie française qui, pour une somme risible, a décidé de contester la législation française en vigueur qui imposait l’étiquetage en français pour des raisons – des raisons de stricte logique marchande. De Clermont-Ferrand, en passant par Saint-Étienne, on en est venu à la cour d’appel de Lyon, ville où le Coca-Cola est une boisson notoirement connue mais où l’anglais n’est pas la langue commune. Le géant Casino posa au juge de Lyon une question qui nous intéresse, ici, au plus haut point. Le droit communautaire européen qui interdit les entraves au commerce considère-t-il exagérée, voire illégale, l’obligation faite par la République française aux commerçants français de vendre aux clients français des produits dont l’étiquetage est en français ? Le bon juge de Lyon n’avait pas de réponse à cette question et l’a donc renvoyée aux experts : les membres de la Cour de Justice des Communautés européennes. Se sont donc penchés sur cette affaire les juges Iglésias, Moitihho de Almeida, Edard, Sevon, Gulmann, Puissochet, Jann, Ragnemalm et Wathelet. Ils ont entendu les parties le 20 octobre 1999 – un mercredi, au Luxembourg. Ils ont rendu leur jugement un jeudi. Le 25 novembre 1999. Ils ont beaucoup travaillé sur la question de savoir ce que constituait exactement du cidre. Mais j’ai promis de garder ces détails pour un autre auditoire. Ils ont rappelé que la question linguistique avait déjà fait l’objet de décisions antérieures. Par exemple, ils avaient statué en juin 1991, et l’affaire était à ce point importante qu’ils avaient émis leur décision le 18. Or vous vous souviendrez qu’en 1991, le 18 juin tombait un samedi. Statué quoi ? Que l’article 30 du traité européen de Maastricht alors en vigueur interdit qu’un état membre impose exclusivement l’utilisation d’une langue pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité que soit utilisée une autre langue facilement comprise par les acheteurs ou que l’information soit assurée par d’autres mesures. Voilà qui est intéressant. A ce critère, les dispositions de la loi 101 d’origine sur l’affichage commercial qui imposait l’unilinguisme français aurait été jugée illégales en droit européen. L’unilinguisme est verboten. Car, selon la logique des juges, on ne peut interdire l’ajout d’une autre langue facilement comprise par les acheteurs. Mais on pourrait donc interdire une langue non facilement comprise. Selon ce critère, le Québec pourrait interdire l’affichage en mandarin, canaque ou punjabi. (Je signale au passage que l’application de ce critère me semble semé d’embûches. Il faut définir ce qu’est une langue facilement comprise – cela dépend des locuteurs – et il faut définir qui sont les acheteurs qui comprennent. L’arabe est peu compris au centre ville de Clermont-Ferrand, mais dans les banlieues parisiennes ?) Laissons cela. La cour est revenue une seconde fois sur des questions linguistiques et semble avoir considéré que sa nouvelle décision n’était pas exceptionnelle car elle l’a rendu un jeudi, en 1995, en octobre, le 12. Sa conclusion : le droit européen s’oppose à ce qu’un État membre impose l’utilisation de la langue dominante de la région dans laquelle le produit est mis en vente, même si l’utilisation simultanée d’une autre langue n’est pas exclue. Dois-je traduire ? Il est illégal, en droit européen, d’adopter une loi qui oblige l’utilisation de la langue dominante de la région – ou de la nation, de l’État – pour l’étiquetage de produits vendus dans la région en question. Cela est interdit, même si est permise l’utilisation simultanée d’une autre langue. Appliquée à la loi 101 actuelle sur l’affichage commercial, cela voudrait dire que le Québec n’aurait pas le droit d’imposer le français comme langue prédominante, ni même comme langue présente dans l’affichage, même si la loi stipule que le français peut être accompagné d’une autre langue. Bref, à se stade, le droit européen décrétait le libre choix des commerçants en matière linguistique dans les questions commerciales. Se tournant vers la cause des Coca-Cola unilingues anglais, la cour européenne devient plus claire encore. Le droit européen en vigueur, déclarent les juges : s’oppose à ce qu’une réglementation nationale impose l’utilisation d’une langue déterminée pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité qu’une autre langue facilement comprise par les acheteurs soit utilisée ou que l’information de l’acheteur soit assurée par d’autres mesures. Une telle obligation constituerait (…) une restriction quantitative des importations. Dois-je traduire ? Pour peu qu’une étiquette porte une langue facilement comprise, comme l’anglais – ce qui semble une évidence pour les juges qui ne discutent même pas de la question – ou pour peu que l’information soit présentée autrement, sur un panneau, par exemple – mais le panneau était absent dans l’hypermarché Géant, un coup du gondolier, vous vous souvenez – la langue officielle, nationale, commune ou tout ce que vous voulez ne doit pas être imposée. Certes on ne peut, disent les juges, induire les consommateurs en erreur. Certes, is doivent comprendre ce qu’on leur dit. Mais, à Clermont-Ferrand comme ailleurs en Europe, l’anglais suffit. Demander davantage serait une restriction aux importations. Une entrave au commerce. Et cette décision s’est appliquée. Et l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand n’a pas eu à payer ses 501 amendes. Et la compagnie française Casino avait réussi à établir une jurisprudence interdisant aux élus de la République française de protéger la présence du français sur les étiquettes des produits de consommation. Il y a un mais. Et j’y viens sous peu. Mais la logique que je viens de vous décrire, appliquée dans un pays de grande culture, par une institution supranationale européenne immensément plus respectueuse des traditions et des identités que celles issues de Bretton Woods – l’Organisation mondiale du Commerce, l’OMC, le Fonds monétaire international, la Banque Mondiale – illustre la puissance de la logique commerciale sur les impératifs culturels ou identitaires. Cela signifie que les impératifs identitaires ou culturels ne sont pas une variable essentielle dans la détermination du droit en ce qui concerne la communication entre le vendeur et l’acheteur. Dans une société de consommation, c’est dire qu’une grande part de l’activité humaine échappe aux considérations culturelles. Je viens au mais. Heureusement, la France et certains de ses alliés au sein de l’Europe ont modifié la législation européenne. Un lundi de janvier 1997, ils ont permis aux États membres d’imposer que les mentions d’étiquetage figurent au moins dans une ou plusieurs des langues officielles de la Communauté européenne. La France peut donc désormais imposer le français sur ses étiquettes. Bien. ( Je fais une pause pour ceux qui suivent attentivement. La loi fut modifiée après l’infraction commise à Clermont-Ferrand mais avant que la Cour ne statue. Les Coca-Colas unilingues ont été sauvées par la loi en vigueur au moment de l’infraction. Ils auraient été châtiés si les fonctionnaires les avaient pris en flagrant délit deux ans plus tard. Fin de la pause.) Mais même le libellé de la nouvelle directive européenne est intéressant. La France peut imposer le Français, non parce que c’est la langue officielle de la France, ou la langue dominante du lieu, mais parce que c’est une des langues officielles de la Communauté européenne. Or l’Union européenne compte 20 langues officielles, mais 25 pays. Avant d’adhérer à l’Union, chaque pays précise la langue qu’il veut voir devenir langue officielle dans le cadre de l’Union. Certains États membres n’ont pas demandé le statut de langue officielle pour toutes les langues qu’ils reconnaissent comme officielles au niveau national. C’est le cas du catalan et du luxembourgeois. Tant pis pour eux. Et théoriquement, rien n’empêcherait un autre pays d’adhérer à l’Union sans exiger que sa langue soit une langue officielle et, en conséquence, il ne pourrait obliger l’étiquetage dans sa langue. Et si un jour l’Europe décide de réduire le nombre de ses langues officielles… Mais le péril est derrière nous pour ce qui est de la France, au moins. Mais l’est-il ? Cette directive qui permet aux pays d’imposer une langue européenne pourrait encore être modifiée. Et de négociation européenne en négociation européenne, la France a perdu son droit de veto en la matière. Si la majorité de ses partenaires en décide autrement, on pourra, en quelque mois, à un jour de la semaine encore indéterminé, n’acheter du Coca-cola qu’en anglais dans la ville de Bibendum. En quoi cela nous concerne-t-il, nous Québécois ? Le problème n’est pas que nous n’ayons aucun député au parlement européen. Le problème vient du fait que la logique marchande prime sur la logique identitaire ou linguistique dans les grandes enceintes dont nous sommes membres – ou dont le Canada est membre. Le problème vient du fait que, lorsque nos gouvernements ont négocié ces ententes commerciales, ils ont été généralement timides ou inconscients lorsqu’est venu le temps de protéger la capacité des États à défendre et promouvoir leur langue dans l’espace commercial. Il y a cinq ans, Ivan Bernier, juriste à l’Université Laval, faisait une première observation des nuages se profilant à l’horizon, analysant les traités et la jurisprudence commerciale internationale. Il concluait que « Comme ces accords ne font guère de place en général à des restrictions aux échanges de biens ou de services fondées sur des considérations relatives à la langue, il est normal de s’inquiéter du sort réservé à des interventions telles que les quotas radiophoniques basés sur la langue, les exigences linguistiques en matière de services professionnels, les subventions accordées sur la base de critères incluant la langue, les exigences linguistiques en matière d’étiquetage. » Bref, selon lui, et selon Christine Fréchette du Conseil de la langue française qui s’exprimait dans un texte récent, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un tribunal de l’OMC ne déclare contraires au droit commercial la loi du Québec obligeant les majors à fournir des versions françaises de leurs films et mette dans sa mire les quotas contraignant les radios à diffuser une proportion minimale de chansons en français. Même les dispositions de la loi 101 qui imposent la présence du français ou sa prédominance dans l’étiquetage, les modes d’emploi et l’affichage pourraient être hachées menu sur l’autel du commerce – à moins qu’on ne fasse la démonstration que la santé et la sécurité des consommateurs sont en danger. Mais si tous peuvent lire les warnings, la santé est sauve, non ? Et si on peut faire la démonstration que la plupart des habitants de Clermont-Ferrand parlent mal l’anglais, chacun sait que la majorité des Québécois, eux, le comprennent. Car il n’est pas nécessaire de maîtriser l’anglais comme Shakespeare pour lire les étiquettes. La langue de Ronald MacDonald suffit amplement. Et même si, dans la logique commerciale, on fait la preuve que le français doit être présent pour des raisons de santé, cela ne protège nullement sa prédominance, qui répond à un impératif socio-politico-identitaire. J’ai parlé d’Ivan Bernier. Ce nom vous dit peut-être quelque chose. Il est l’un des chercheurs dont l’influence fut déterminante pour établir les assises intellectuelles du nouveau traité sur la diversité culturelle. Ce traité, désormais adopté et en voie de ratification, n’a-t-il pas réglé la question ? N’a-t-il pas affirmé la capacité des états de protéger et promouvoir leurs cultures nationales ? Oui. Enfin, il leur a donné un outil, à brandir devant un autre outil, celui de l’Organisation Mondiale du Commerce. Cependant, le traité sur la diversité culturelle ne mentionne la question linguistique que de manière incidente. Pas suffisamment pour servir de rempart contre la logique commerciale. Mais suffisamment pour servir de point d’appui pour bâtir un autre document, un autre traité, portant cette fois sur la diversité linguistique. Bon. J’admets avec vous qu’il est complètement idéaliste de parler d’un tel traité international. Nous ne sommes que quelques-uns à en évoquer la possibilité, encore moins à le juger souhaitable, moins encore à le penser réalisable. A l’extérieur du Québec, la question est quasi-inexistante. A l’intérieur du Québec, elle est balbutiante. Alors suis-je en train de perdre votre temps ? Comme je l’aurais perdu, sans doute, si vous m’aviez invité en novembre 1996, un vendredi, pour vous parler d’un traité sur la diversité culturelle. Car lorsqu’elle est apparue dans les milieux gouvernementaux et universitaires de Québec, il y a 10 ans, l’idée de freiner le rouleau compresseur culturel des États-Unis grâce à un traité international qui soustrairait la culture à la tyrannie de la logique commerciale semblait complètement chimérique. Pourtant, une décennie plus tard, en octobre dernier, 148 États représentés à l’Unesco – seuls les États-Unis et Israël votant non – ont approuvé le nouveau traité, révolutionnaire, qui protège la capacité des États de soutenir leurs artistes, leur cinéma, leur industrie du disque. Bien sûr, on aimerait, avec Louise Beaudoin, à qui l’on est largement redevable de l’existence de ce traité, qu’il soit plus musclé, plus contraignant. Mais en soi, il constitue un gigantesque et improbable pied de nez à la puissance américaine… ou un signe de sa faiblesse momentanée. Depuis 10 ans, les promoteurs de ce projet n’ont pas perdu leur temps. Au contraire, ils nous ont montré la voie. Alors réfléchissons un instant à ce qu’un traité sur la diversité linguistique pourrait contenir. Comme celui sur la culture, il interdirait d’interdire. C’est-à-dire que les États ne pourraient éliminer de leur paysage une langue minoritaire ou étrangère (comme les Grecs tentent de le faire avec le Turc, ennemi héréditaire). Dans le respect des langues minoritaires, les États pourraient cependant se donner le droit de déclarer une ou plusieurs langues officielles, de décréter la prédominance d’une de ces langues sur son territoire, d’adopter des politiques publiques visant à perpétuer cette prédominance, y compris en éducation et dans les industries culturelles, et dans l’affichage et l’étiquetage commercial. C’est la loi 101 actuelle, toute crachée. Préserver l’acquis linguistique serait déjà bien. Mais pourquoi ne pas également gagner du terrain, avant qu’il ne soit trop tard. La généralisation de l’anglais dans les raisons sociales et les marques de commerce est déjà un sujet d’inquiétude tant au Québec qu’en France, en Russie, au Mexique ou en Chine. Le droit national actuel ne peut obliger Future Shop ou Toys « R » Us à se franciser, ne serait-ce que pour mieux atteindre leurs clientèles francophones. Le même raisonnement s’applique évidemment au Cirque du Soleil en tournée en Arkansas ou à Singapour. Suivant les recommandations d’un avis du Conseil de la langue française de 2000 et du rapport de la Commission des états généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec (la commission Larose) en 2001, le Québec pourrait proposer une révision des règles internationales sur les marques. Un nouveau traité reconnaîtrait les dénominations commerciales étrangères existantes (pourquoi franciser rétroactivement ce joyau de la langue du commerce qu’est Canadian Tire). Elle protégerait celles, actuelles et futures, qui sont des noms propres (Fouquet, Tim Horton, Bombardier). Surtout, elle permettrait aux États de réglementer l’implantation de nouvelles marques et raisons sociales. En certains cas, des États, comme le Québec, pourraient se fixer l’objectif d’assurer une prédominance globale du français sur la totalité des marques et établir, au-delà d’un certain seuil, un moratoire sur les nouvelles marques unilingues anglaises. J’ai toujours aimé la règle des deux-tiers un tiers. Elle s’applique pour l’affichage commerciale – et on peut constater qu’à Miami, le règle est appliquée pour assurer la prédominance de l’anglais et la présence de l’espagnol. Un signal identitaire est donné – l’anglais est la première langue du lieu – le service est donné à la minorité – l’espagnol est présent. J’appliquerais la même règle aux marques de commerce. Les deux tiers devraient être en français. Au delà de ce seuil, les nouveaux venus sur le marché ne seraient pas empêchés d’entrer. Ils n’ont qu’à racheter une marque existante, vieillissante peut-être, pour la retirer du marché et mettre la leur à la place. Voilà ce que je verrais pour le Québec. D’autres États viseront l’égalité des langues. D’autres s’abstiendront d’agir. Chacun aura le pouvoir de décider. La montée aux barricades est prévisible sur Madison Avenue, l’artère new-yorkaise qui tient lieu de quartier général anglo-américain des marques de commerce. Mais qu’on nous montre sur quelles tables de la loi divine il est écrit que ce sont les entreprises transnationales, et non les représentants élus des peuples, qui doivent avoir le dernier mot en ces matières. Un traité comme celui-là pourrait avoir deux effets secondaires positifs pour le Québec. Inscrire dans un traité international signé par le Québec l’interdiction d’interdire rendrait impossible tout retour à l’affichage commercial unilingue français. Ce serait, à mon avis, une bonne nouvelle. J’ai toujours été en désaccord avec ceux qui veulent faire du Québec un endroit aussi francophone que l’Ontario est anglophone. Ce serait, comme disent les Américains cruel and unusual punishment pour notre minorité anglophone, et je ne mange pas de ce pain là. La prédominance du français est, à mon avis, le concept clé. Il résume la réalité et nous indique le programme pour la suite. Inscrire dans un traité international signé par le Canada le droit des États à des politiques publiques visant la prédominance d’une langue mettrait la Cour suprême canadienne en garde contre toute tentative d’invalider les dispositions scolaires et commerciales actuelles de la loi 101. Or rien ne garantit qu’un nouveau charcutage ne nous attend pas au tournant. Les dispositions constitutionnelles actuelles le permettraient. Un jeune politologue de l’Université de Montréal prévoyait même, en 1992, qu’une future Cour suprême allait agir de la sorte. Il s’appelait Stéphane Dion. Construire une digue légale internationale entre le pouvoir de la Cour suprême et la volonté de l’Assemblée nationale québécoise ne serait donc pas un bénin bénéfice. Voilà pour les effets, disons, égoïstes de notre action. Mais comme dans le cas de la diversité culturelle, le Québec a un rôle altruiste à jouer. Bien sûr, c’est parce que nous sommes situés à l’épicentre du séisme, aux portes de la plus grande puissance culturelle et commerciale de l’histoire du monde, que nous réfléchissons davantage que d’autres aux risques et aux solutions. Bien sûr, la solution à nos problèmes passe désormais par des protections internationales. Bien sûr, nous ne serions pas aussi engagés dans ces débats si nous n’étions pas spécifiquement, urgemment impliqués. Mais tout cela étant dit, notre contribution aux débats identitaires mondiaux n’en est que plus précieuse. Le Québec, qui comme vous le savez forme une nation mais n’a pas d’État souverain, a la capacité de modifier le cours des choses. La capacité de modifier significativement l’équilibre mondial entre impératif marchand et conscience identitaire. C’est énorme. Nous ne le soupçonnions pas. Mais nous l’avons fait, ces derniers dix ans, avec la culture. Nous pouvons le faire, d’ici dix ans, avec la langue. Ce n’est peut être excitant que pour moi. Mais je ne peux me défaire de l’impression que l’action potentielle du Québec dans ce combat essentiel est davantage qu’une occasion d’agir. Je ne peux me défaire de l’impression que c’est un appel. Merci

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Marie-Madeleine 17, Benoît XVI

Le Code Da Vinci – versions livre, film, procès – pose, au-delà du suspense et des incongruités, une question étonnamment pertinente : Marie Madeleine était-elle la compagne de Jésus ? Le nouveau pape penche pour le non. Et si le Québec penchait pour le oui ? Ayant acheté Da Vinci code, comme 40 millions de Terriens, l’ayant lu, comme environ 100 millions, et m’apprêtant à voir le film, comme environ 300 millions de cinéphiles d’ici 10 ans, je me sens parfaitement qualifié, et superbement entouré, pour vous dire ce qu’il faut en retenir. Comme j’ai de plus effectué une enquête approfondie (j’ai lu un ouvrage et vu deux documentaires sur la validité historique des hypothèses de l’auteur), j’avais résolu de vous éviter ce travail en vous révélant que le livre s’ouvre sur un vilain mensonge, soit l’affirmation que toutes les organisations, lieux et cérémonies qui y sont décrits existent. Le code mensonger Certes, le Prieuré de Sion, la société secrète censée protéger le grand secret depuis 2 000 ans, existe vraiment. Il fut fondé en 1956, par un escroc vaguement collabo du nom de Pierre Plantard, afin d’animer une association de locataires de HLM. Dans la scène finale, le héros du livre suit, pour trouver la cachette du trésor, des marqueurs historiques fichés dans le pavé parisien. Cet « ancien chemin » à la « signification sacrée » a été installé en… 1994. Plus important est le secret qui sous-tend tout le livre et qui en fait à la fois un récit exceptionnellement féministe, donc moderne, et une mise en cause de la crédibilité du message chrétien depuis ses origines. Selon cette version des faits, Marie Madeleine aurait été la compagne, sinon l’épouse de Jésus, la favorite parmi les apôtres et celle sur qui il voulait fonder son Église, plutôt que Pierre. C’est l’exil de Marie Madeleine, enceinte de Jésus, dans le sud de la France, puis la persistance de leur descendance à l’époque actuelle, par la lignée des rois mérovingiens, qui portent l’intrigue, fantaisiste, jusqu’à nos jours. Les vraies questions Qu’en est-il vraiment du rapport Jésus-Marie Madeleine ? D’abord, réglons le cas de la prostitution. Marie Madeleine n’était pas une prostituée – ce que Rome reconnaît depuis 1969. La tradition a combiné plusieurs histoires de femmes de ce temps pour les coller au personnage fascinant de Marie Madeleine. Mais aucun passage des Évangiles, officiels ou apocryphes connus(ceux écrits à l’époque mais non retenus par l’Église chrétienne, redécouverts en 1945, publiés en 1971, comme celui de Judas qu’on vient de publier), ne lui attribue cette caractéristique. Sur la question du couple Jésus-Marie Madeleine, des indices forts, qu’on trouve à la fois dans les Évangiles officiels et les apocryphes rendent extrêmement plausible cette union. Les rabbins de l’époque étaient mariés, c’était la norme. Dans les évangiles canoniques, Marie Madeleine est présente au pied de la croix, avec Marie, puis au tombeau, pleurant plus que tout autre la disparition de Jésus. Signe de son caractère singulier, elle vient d’une ville côtière aisée – Magdala – et Luc nous apprend qu’elle jouissait d’une fortune personnelle. Surtout, c’est d’abord à elle que Jésus apparaît après sa résurrection. La compagne adorée ne devrait-elle pas être la première informée de ce surprenant retour, fondement de la foi ? Les Évangiles apocryphes rapportent également des scènes de jalousie entre Pierre et Marie Madeleine, le premier se plaignant de l’ascendant de la seconde sur le Christ, qui de plus l’embrasse constamment ! (Il faut dire cependant que les évangiles apocryphes contiennent également des passages absurdes, ce qui rend le tri difficile.) Quelle crédibilité accorder à ces indices ? Pour répondre, il faut poser une seconde question : par comparaison avec quoi ? Avec les indices qui nous demandent de croire que Jésus a marché sur les eaux, ressuscité Lazare, affronté Satan dans le désert, changé l’eau en vin ? À ce test, la thèse de l’existence du couple Jésus-Marie Madeleine réussit brillamment. Une église misogyne Pour tous ceux à qui, comme moi, on a ressassé dès l’enfance le récit biblique, il ne s’agit pas d’une querelle de théologiens, mais d’une relecture essentielle. Avant, il y avait le Christ Dieu, célibataire, presque asexué, la maman (Marie) et la putain repentie (Marie Madeleine). Résultat : une chrétienté de la domination masculine, qui repousse la femme à la marge et fausse le rapport homme-femme. (Je ne parle même pas des problèmes de pédophilie induits par l’insondable stupidité du célibat des prêtres.) Une chrétienté fondée plutôt sur un Christ Dieu ayant choisi une compagne et apôtre forte appuyée par une mère non asexuée – la décision de déclarer Marie vierge n’a été prise qu’au 4e siècle – aurait établi un bien meilleur équilibre entre les sexes dans les symboles et dans l’Église, et un meilleur rapport à la vie sexuelle. Et si on pouvait subodorer qu’un des apôtres était gai – Jean et Paul sont les candidats favoris des chrétiens gais – les bases symboliques d’une Église tolérante seraient complètes. Exit le célibat des prêtres – obligatoire depuis le 4e siècle, et il a fallu encore 7 siècles à l’église pour l’éradiquer. Et si Marie Madeleine était vraiment « l’apôtre des apôtres » et une candidate de Jésus pour la fondation de son Église, alors bienvenue aux femmes prêtres, évêques ou papesses. Voilà pourquoi Le Code Da Vinci est infiniment plus dommageable pour l’Église catholique que des caricatures le seront jamais pour Mahomet – qui, soit dit en passant, était marié (11 fois). Et voici le point où je vais me mêler de ce qui ne me regarde pas, moi qui ne vais à l’église qu’à Noël ou pour les baptêmes, mariages et enterrements. J’ai lu, dans L’annuaire du Québec 2006, l’excellente analyse du professeur Martin Meunier, « Benoît XVI : Vers un divorce entre la culture québécoise et l’Église catholique ». J’ai également été témoin comme tous, ces derniers mois, des inquiétudes du clergé québébois face aux positions prises par le vatican en matière de tolérance envers les moeurs actuelles et envers les homosexuels. Et je me dis que s’il y avait un lieu au monde où une Église locale, moderne, respectueuse des femmes pouvait rompre avec Rome et fonder une nouvelle chrétienté, reposant sur le couple Jésus-Marie Madeleine et dirigée alternativement par un homme et une femme, ce serait bien évidemment le Québec. Je n’y adhérerais pas entièrement (la résurrection des corps, entre autres, me pose problème), mais je m’y reconnaîtrais davantage. Je parie que je ne serais pas le seul. Pour en savoir plus : Code Da Vinci : L’enquête, par Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir, Robert Laffont, 2004. « The Saintly Sinner – The Many Lives of Mary Magdalene », par Joan Acocella, dans The New Yorker, 13 févr. 2006, p. 140-150. Da Vinci Code Decoded, documentaire de Richard Metzger d’après le livre de Martin Lunn, 2004. « Benoît XVI : Vers un divorce entre la culture québécoise et l’Église catholique », par Martin E. Meunier, dans L’annuaire du Québec 2006, Fides. Gay Christian view

Politique

Pour un vrai plan de réduction de la dette

(Mon premier texte sur la réduction de la dette, publié dans La Presse en avril 2006. J’ai ensuite actualisé la proposition dans mon livre de 2008: Pour une gauche efficace.) Réduire vraiment la dette pour le Québec du déclin démographique, pour le maintien du service public et pour la souveraineté : une proposition plus audacieuse et plus équitable L’auteur est directeur exécutif du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (cerium.ca). Il s’exprime ici à titre personnel. La question de la réduction de la dette québécoise est maintenant au centre du débat public. Il faut s’en féliciter. Non parce que le Québec actuel se porte, globalement, mal. L’inverse est plutôt vrai, comme le reconnaissent d’ailleurs les signataires du Manifeste pour un Québec lucide dans leur introduction. La réduction de la dette est essentielle car il faut mieux préparer le Québec pour les défis qui se présentent à lui. Je suis favorable à une véritable et équitable réduction de la dette pour trois raisons. D’abord parce que le Québec fait face à un déclin démographique imminent qui, même lorsqu’on n’en exagère pas les effets comme c’est malheureusement courant, ne peut que dégrader notre capacité à maintenir et encore plus à étendre notre filet social. Ensuite, parce que ceux qui proposent un démantèlement de l’État et se font les apôtres des privatisations et PPPs généralisées s’appuient sur la nécessité de faire assumer par le privé, plutôt que par l’État, l’endettement nécessité par les immobilisations. Un État moins endetté n’a pas à céder aux PPPs ses grands travaux, pour déporter l’endettement supplémentaire sur ses partenaires et éroder ainsi la force et la cohésion de son service public. Troisièmement, parce que je suis indépendantiste. Ce n’est pas l’endettement du Québec/province qui le rend vulnérable. C’est en héritant de sa part de la dette canadienne que le Québec deviendrait financièrement un des cancres de l’OCDE. Après un Oui, le Québec doit s’engager sur les eaux internationales en ayant solidifié sa coque financière, ou en ayant démontré une ferme volonté de le faire. Mieux nous serons engagés dans une réduction planifiée et déterminée de la dette, mieux nous pourrons réussir la transition économique vers la souveraineté. Le Fonds des générations proposé par le ministre des Finances, Michel Audet, est intéressant dans sa forme. Il reprend d’ailleurs une idée venue de la gauche. Elle fut avancée lors du sommet économique de 1996 par le Fonds de solidarité de la FTQ, reprenant lui-même une proposition de l’ancien président de la CSN, M. Norbert Rodrigue. Si le gouvernement Bouchard avait, à l’époque, accédé à la proposition syndicale, nous disposerions aujourd’hui dans le fonds d’une somme de 3,4 milliards, à mi-chemin du plan de 20 ans de cumul, et la projection moyenne indique qu’une somme de 13 milliards serait accumulée à terme. (Le remboursement subit de 13 milliards sur la dette actuelle ferait baisser le rapport dette/PIB de 44 à 39%) Or chacun voit que la proposition du ministre Audet est à la fois trop timide et fondée sur ce qui est perçu, à tort ou à raison, comme une entourloupe. Beaucoup de Québécois ont peine à comprendre comment une ponction de 500 millions par an peut-être opérée sur le budget d’Hydro-Québec sans que cela se traduise par une augmentation de tarif. Le PDG d’Hydro, M. Thierry Vandal, nous assure qu’il n’en est rien et que les profits globaux d’Hydro allaient se gonfler de cette somme, que l’État pourra alors utiliser. Il n’y a pas de raison d’en douter. Mais les consommateurs pourront en conclure que ce 500 millions aurait pu être utilisé pour réduire, ou freiner la hausse, des tarifs. Comme beaucoup de choses entreprises par le gouvernement actuel, ce n’est pas net. Or un effort collectif pour une cause aussi importante et difficile que la réduction de la dette doit être fondée sur la clarté, pas le doute. L’effort doit également être correctement réparti. La proposition avancée par François Legault est à cet égard beaucoup plus intéressante. Je pense cependant qu’il faut aller encore plus loin. La réduction de la dette profite à tous les Québécois. Il est donc normal que tous y participent. J’estime qu’on devrait proposer d’alimenter ce Fonds des générations à partir de trois bassins : 1) Pour un tiers, des citoyens en général : Le gouvernement Harper s’apprête à baisser de 1% maintenant, puis de 1% plus tard, le niveau de la TPS. En occupant ce champ fiscal et en augmentant de 1% la TVQ, le Québec récolterait 1,3 milliard (2,6 avec deux points de TVQ). Le Québec devrait investir ce nouveau champ fiscal, puis le partager lui-même en trois parts. Il augmenterait de 1% la TVQ (puis d’un autre 1% au moment de la seconde baisse de TPS). Il mettrait près du tiers de la somme (400 millions par an au début, 800 ensuite, sans compter l’indexation) dans le Fonds des générations. Il réduirait du deuxième tiers (450, puis 900 millions) l’impôt des particuliers, car c’est la meilleure façon de réduire le fardeau fiscal et de contribuer à la maîtrise de coûts de production compétitifs. Québec corrigerait donc l’erreur économique (électoraliste) des conservateurs fédéraux en réduisant mieux le fardeau fiscal. Il investirait le troisième tiers (450 puis 900 millions) en éducation, de la maternelle aux post-doctorants. (Notons que la hausse de TVQ compensant la baisse de TPS ne nécessitera pas d’ajustement au remboursement de TPS-TVQ aux contribuables à faibles revenus.) 2) Pour un tiers, de l’entreprise : La réduction de la dette, en réduisant la pression sur la disponibilité du capital, aura un léger effet bénéfique sur les taux d’intérêt, donc sur la capacité d’emprunt, donc sur les coûts de production des entreprises. Il est de toutes façons normal que les entreprises – nullement touchées par l’opération TVQ, mais dont les salariés profiteront d’une baisse d’impôts qui permettra une progression plus lente des salaires, donc un second effet bénéfique sur les coûts de production – participent à l’effort, elles qui le réclament avec force. Dans la foulée des budgets Landry et Marois, le gouvernement actuel a introduit une série de réformes bienvenues de la fiscalité des entreprises, qui comporte en particulier une réduction de plus de moitié du taux de la taxe sur le capital. Au total, le solde de la réforme signifie une baisse de revenu prévisible pour l’État, et une baisse globale de fardeau fiscal pour les entreprises, de 400 millions de dollars par an. Cette réduction, pour des entreprises qui profitent déjà d’un régime fiscal et de coûts de production extrêmement compétitifs (un constat encore réitéré par le dernier rapport comparatif international de KPMG), proposée sans contrepartie sociale, est difficilement défendable en des temps de disette budgétaire . Il serait plus juste de proposer que cette réduction nette de fardeau fiscal pour les entreprises soit repoussée à un moment où la dette québécoise aura atteint la fin du calendrier d’accumulation du Fonds. Ce 400 millions, indexé, serait donc la contribution patronale au Fonds. Le redéploiement du fardeau fiscal des entreprises entre baisse de la taxe sur le capital et autres mesures – pour obtenir un effet fiscal net nul – devrait être négocié avec les associations patronales. On pourrait d’ailleurs prévoir que, la croissance aidant, les revenus supplémentaires de fiscalité d’entreprise au-delà de cet effet nul seront réintroduits en réduction de la pression fiscale ou autre forme d’aide à l’entreprise. 3) Pour un tiers, de l’État et des syndicats du secteur public Le chef du gouvernement devrait s’engager à dégager une troisième somme de 400 millions de dollars, donc d’environ 1% du budget du Québec, pour la verser également au Fonds. Comme les deux autres, la somme sera indexée. L’État et les syndicats du secteur public devraient négocier un plan d’augmentation de la productivité et de la réduction des coûts pour dégager ce 1%, dans le respect des conditions salariales et de travail des employés de l’État. Dans un deuxième temps, cette opération sera facilitée par le rapatriement des fonctions gouvernementales fédérales lors du passage à la souveraineté. 4) Un « quatrième tiers » (difficilement quantifiable) proviendrait d’un effort accru de lutte contre le travail au noir et l’évasion fiscale. Lier le paiement de ces sommes à la réduction de la dette est doublement efficace : symboliquement, et pour lever les dernières inhibitions dans la lutte contre les fraudeurs. Pour les fins de notre calcul, j’établirai à 100 millions le revenu supplémentaire provenant de cette source pour l’an un et l’indexerai par la suite. Cela signifie donc un dépôt annuel de 1,3 milliard par an dans le Fonds des générations. Une évaluation fondée sur une prédiction de rendement de la CDP conservatrice à 9,4 % (rendement moyen des dix dernières années de la CDP, utilisé par le budget Audet), un taux d’inflation de 3% et l’introduction, à l’année 5, de la seconde tranche d’augmentation de TVQ conséquente à la baisse de la TPS, permet de prévoir un dépôt net à la dette du Québec, en 2027, de 113 milliards de dollars (sur une dette qui serait alors de 187 milliards). Si on applique à la dette québécoise et à son PIB les prévisions à long terme émises en 2002 par le Conference Board (et qu’on les prolonge de sept ans, suivant la tendance indiquée) (1), on constate que le remboursement, après 20 ans donc en 2027, d’une part de la dette avec le Fonds réduirait le ratio dette/PIB du Québec de 34% sans le Fonds à 13% avec le Fonds. Sans pouvoir présumer de l’évolution à long terme des ratios dette/PIB des autres provinces et autres nations de l’OCDE, les mesures actuelles montrent qu’au niveau de 13%, le ratio québécois serait le troisième plus faible au Canada (la moyenne est de 25%) et le deuxième plus faible des pays de l’OCDE (où la moyenne est de 47,3%) (2). Mais il faut introduire la part québécoise de la dette canadienne, à hauteur de 18,2% selon les calculs des Finances du Québec souverain (reprenant ceux de la Commission Bélanger-Campeau). Contrairement à ce qu’on peut penser, le remboursement rapide de la dette canadienne ne modifie pas significativement l’impact à long terme, selon que l’on hérite de cette part en 2007-08 ou en 2008-09 ou en 2009-10 (3) . Dans les trois cas, le rapport dette PIB d’un Québec souverain passerait de 50 à 50,4 % sans le Fonds à 29,1 à 29,5 % avec le Fonds. À 29,5%, le rapport dette/PIB d’un Québec souverain en ferait, aux niveaux actuels, le 10e pays le moins endetté de l’OCDE, (sur 30) la moyenne étant de 47,3%. Cela en ferait également un pays moins endetté que n’importe lequel des pays du G7 (sauf sans doute le Canada à ce moment-là), dont le niveau moyen du rapport dette/PIB est en ce moment de 62,6%. Comme le note le budget Audet, la constitution d’un Fonds a un effet bénéfique bien avant son échéance. La cote de crédit du Québec s’en trouverait améliorée, ce qui diminuerait les coûts de financement de la dette (et des autres dettes publiques québécoises : Hydro, villes, commissions scolaires) dans l’intervalle. Et les tarifs d’Hydro ? Des propositions d’utilisation de la rente d’Hydro Québec circulent par ailleurs pour financer un Fonds de ce type. Il existe là, en effet, un gisement de richesse. Je crois que cette richesse serait beaucoup mieux utilisée si les Québécois payaient en effet leur électricité au prix du marché, en échange d’une réduction simultanée de leur fardeau fiscal et de hausses simultanées des prestations pour les plus démunis. Mais cette opération devrait à mon avis être menée d’un coup et se solder dans un premier temps par une opération blanche pour le consommateur et pour l’État. Évidemment, les économies d’énergies rapidement générées augmenteraient et le revenu disponible des citoyens et les profits d’Hydro, qui pourrait exporter l’énergie ainsi dégagée. Si on annonçait un an à l’avance que les tarifs vont grimper et que le fardeau fiscal va chuter significativement au, disons, premier avril 2008, ce la provoquerait un mini-boom de la rénovation, les consommateurs anticipant la hausse et voulant immédiatement réduire leur consommation. Le PIB y gagnerait cette année-là. En prime, la compétitivité fiscale du Québec en serait grandement améliorée. Mais je ne crois pas que cette opération doive être liée au remboursement de la dette, notamment parce qu’elle fait reposer sur les seuls consommateurs un effort qui doit être mieux réparti, comme je le propose plus haut, entre les citoyens par la hausse de la TVQ, les entreprises par le renoncement à une baisse de fardeau fiscal de 400 millions, par l’État et les syndicats du secteur public devant trouver 1% du budget de l’État, et finalement par les fraudeurs qui doivent payer leur part. Chacun paie, chacun gagne, la maison fiscale du Québec est remise en ordre pour la prochaine génération et pour le plus grand de ses défis : la souveraineté. _____________________________ NOTES: 1-Selon les prévisions d’augmentation de la dette québécoise et du PIB faites jusqu’en 2020 par le Conference Board of Canada dans son document Projection des équilibres financiers des gouvernements du Canada et du Québec publié en février 2002 à la demande de la Commission sur le déséquilibre fiscal du Québec. Les chiffres ont été projetés jusqu’en 2007 par l’auteur de cette note. Une nouvelle projection serait indiquée. (voir https://www.desequilibrefiscal.gouv.qc.ca/fr/pdf/board_fr.pdf ) 2-Voir les données de 2003 sur le site de l’OCDE : https://ocde.p4.siteinternet.com/publications/doifiles/012005061T025.xls 3-Pour l’estimation de l’évolution de la dette canadienne, on a utilisé les projections produites par le Conference Board en 2004 pour le Conseil de la fédération. Ces projections cessent en 2015, j’ai prolongé mécaniquement la tendance pour la suite. La dette canadienne étant déjà légèrement plus faible que ce qu’avait prévu le Board, le résultat devrait être légèrement plus favorable au Québec.

Politique

L’impact du conservatisme américain sur le Québec

On trouvera ici une conférence donnée au CÉRIUM en mars 2006 sur l’impact de la montée du conservatisme américain sur la marge de manoeuvre politique et économique du Québec. On peut visionner la conférence ici. (Il faut appuyer sur le carré blanc — arrêter — puis sur play.)

Politique

Harper, le converti

Chaque année, en janvier, le chinook – vent chaud qui descend des Rocheuses – fait fondre les bancs de neige sales et glacés de Calgary. Cette année, c’est sur Stephen Harper que le chinook semble avoir soufflé, éclipsant, le temps d’une campagne électorale, sa personnalité froide et introvertie, ses préjugés contre la capitale nationale, sa méfiance à l’égard des nationalistes du Québec. Le nouveau premier ministre du Canada a-t-il changé à ce point? Quelque 5,4 millions de Canadiens l’ont cru, soit le quart des électeurs inscrits. Les trois autres quarts ont plutôt jugé que l’hiver n’était pas fini à Calgary! Stephen Harper est un pur produit de la géopolitique canadienne. Né le 30 avril 1959, dans le quartier Leaside, à Toronto, ce jeune premier de classe, médaillé d’or du Richview Collegiate Institute pour avoir obtenu la meilleure moyenne de sa promotion, n’aurait sans doute jamais quitté la métropole ontarienne si son père, Joseph, n’avait été comptable pour Imperial Oil. À l’âge de 19 ans, le fils tente l’aventure dans l’Ouest. Fort en maths, il décroche facilement un emploi de programmeur en informatique dans la même société que son père, à Edmonton. Puis, il choisit de faire une maîtrise à la Faculté des sciences économiques de l’Université de Calgary. Nous sommes en 1980, et l’explosion du prix du pétrole amène le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau à imposer son Programme énergétique national, considéré comme une véritable « nationalisation » en Alberta. Lors de l’élection fédérale suivante, les libéraux, bien que victorieux au pays, seront rayés de la carte de la province. Stephen Harper, qui avait flirté un temps avec les Jeunesses libérales, rallie les rangs du Parti progressiste-conservateur. Celui-ci est maintenant dirigé par Brian Mulroney et arrive au pouvoir en 1984. Le jeune étudiant en économie n’a même pas encore rédigé son mémoire de maîtrise qu’il s’installe à Ottawa comme adjoint de direction du député conservateur de Calgary-Ouest, Jim Hawkes. À l’époque, Hawkes n’exerce aucune fonction parlementaire et son adjoint se contente d’être un observateur. Ce qu’il voit le révolte: les premières années du gouvernement Mulroney sont marquées par les scandales – impliquant le plus souvent des députés et des ministres du Québec. Stephen Harper retourne à Calgary terminer ses études. Premier dépit, premier repli: il n’aura pas tenu deux ans à Ottawa.Le feu couve dans les Prairies, au milieu des années 1980. Divers incidents, comme l’attribution du contrat d’entretien des chasseurs F18 à l’entreprise montréalaise Canadair plutôt qu’à la Bristol de Winnipeg, enragent les gens de l’Ouest. Preston Manning, fils de l’ancien premier ministre créditiste de l’Alberta, Ernest Manning, songe à former un parti régional: le Parti réformiste. Il demande au doyen de la Faculté des sciences économiques de l’Université de Calgary de lui envoyer un de ses meilleurs étudiants comme observateur. C’est à cette occasion que Stephen Harper fait la rencontre du très controversé professeur d’histoire Tom Flanagan, qui deviendra la tête de file de la fameuse école de Calgary, associée à la droite américaine, et qui est aujourd’hui le principal conseiller du nouveau premier ministre du Canada. Stephen Harper sera plus qu’un simple observateur: lors du premier congrès du Parti réformiste, en 1988, il prononce un discours sur la façon injuste dont l’Ouest a toujours été traité par le gouvernement fédéral. L’économiste fait le compte des subventions au développement régional, de la répartition des fonctionnaires et des agences fédérales dans le pays, des achats publics et même de la programmation de la CBC. Son réquisitoire s’étend aussi longuement sur la sous-représentation de l’Ouest dans les institutions fédérales, à commencer par le Sénat. Il est ovationné. Preston Manning lui demande d’écrire le programme du nouveau parti. Stephen Harper a 29 ans. Le jeune économiste aime travailler seul, de préférence dans un petit bureau à l’université, et rédiger de longs articles pour son chef. Par dévouement, il accepte de se présenter dans la circonscription de Calgary-Ouest contre son ancien patron, Jim Hawkes, qui le bat par 23 000 voix! Mais six mois plus tard, une première candidate du Parti réformiste, Deborah Grey, est élue dans la circonscription d’Edmonton-Nord à la faveur d’une élection partielle. Stephen Harper devient son assistant et retourne à Ottawa. Le Parti réformiste est entraîné dans les débats constitutionnels dans la deuxième moitié des années 1980. C’est Stephen Harper qui élabore le programme du parti, autour de deux axes importants: réforme des institutions fédérales pour offrir une représentation plus équitable aux gens de l’Ouest et élimination des pouvoirs d’exception qui permettent au gouvernement fédéral d’intervenir dans les affaires des provinces. Quant au Québec, il n’est pas question de lui accorder le statut spécial que réclame Robert Bourassa et auquel Brian Mulroney est prêt à consentir. L’obsession des réformistes de l’Ouest, et de Stephen Harper en particulier, est alors le principe de l’égalité des provinces. Mais à l’époque, personne ne prête attention aux propositions que Preston Manning soumet, par écrit, à la commission Bélanger-Campeau sur l’avenir politique et constitutionnel du Québec. En 1991, Stephen Harper épouse Laureen Teskey. Il a 32 ans, elle en a 28. La jeune femme est tout le contraire de son mari: fille de ranchers, amatrice de grandes randonnées à cheval, à moto ou en camionnette, enjouée et toujours prête à faire la fête, buvant la bière à la bouteille, elle s’intéresse à la politique encore plus que lui. Elle ne le découragera donc pas de se présenter une deuxième fois, en 1993, contre Jim Hawkes, qu’il battra par 15 000 voix de majorité.Même si le Canada retourne au Parti libéral, l’Ouest se range massivement derrière les réformistes de Preston Manning, et le Québec adopte le Bloc de Lucien Bouchard. Le pays est en pleine crise, avec la victoire de Jacques Parizeau et l’imminence d’un référendum. Stephen Harper est une fois de plus chargé d’élaborer la vision d’un « nouveau Canada » pour le Parti réformiste. La vision constitutionnelle de Stephen Harper, résumée dans un rapport intitulé La stratégie du 20/20, contient 20 propositions de réforme pour le Canada, attrayantes aux yeux des autonomistes du Québec, mais assorties de 20 conditions très strictes pour encadrer la séparation. « Le Canada a une obligation morale et légale envers les résidants du Québec qui veulent rester canadiens, explique-t-il. Certains veulent aller aussi loin qu’une partition du Québec par bureau de scrutin mais, pour des raisons pratiques, on s’en tiendra aux territoires municipaux. » Le rapport prévoit même le recours à l’armée canadienne pour protéger les immeubles fédéraux en cas de victoire du Oui au référendum sur la souveraineté… Stephen Harper réclame aussi que le Parlement canadien fixe, au plus tôt, les conditions de la tenue d’un autre référendum sur la souveraineté. Il se vante ainsi d’avoir inspiré la Loi sur la clarté, que présentera bientôt le ministre libéral Stéphane Dion. Mais son influence diminue auprès de Preston Manning, qui, anxieux de prendre le pouvoir, engage des faiseurs d’image. En fait, le parti est déjà condamné: Manning le sabordera trois ans plus tard pour créer le mouvement de l’Alternative unie, puis l’Alliance canadienne. Deuxième échec, deuxième repli pour Stephen Harper en 1997… Prétextant ses obligations familiales (son fils, Benjamin, a un an; sa fille, Rachel, naîtra deux ans plus tard), il abandonne son siège de député pour retourner en Alberta et prendre la tête de la Coalition nationale des citoyens (CNC). La CNC, dont les bureaux principaux sont situés à Toronto et à Calgary, est une organisation assez secrète, qui a financé de coûteuses campagnes de publicité contre la Loi canadienne sur la santé, la Commission canadienne du blé, l’entrée au pays des boat people vietnamiens, le monopole de la représentation syndicale et le fonds de pension des députés. Sous la direction de Stephen Harper, la CNC contestera les dispositions de la Loi électorale qui interdisent à des groupes d’influence de participer aux campagnes; elle financera aussi la requête pour contester la loi 101 présentée à la Cour suprême par l’avocat montréalais Brent Tyler, qui demande d’élargir aux enfants de parents francophones l’accès à l’école anglaise. En tant qu’activiste, Stephen Harper reste donc visible dans les médias nationaux, mais il est de plus en plus désillusionné par la politique fédérale. Il est en outre découragé par la tentative infructueuse de Preston Manning de réunir les deux partis de la droite canadienne – réformistes et progressistes-conservateurs -, ainsi que par l’échec de son successeur, Stockwell Day, aux élections de 2000. Troisième dépit, troisième repli pour Stephen Harper.Avec quelques collègues de l’Université de Calgary, il signe, en janvier 2001, une lettre ouverte à son premier ministre provincial, Ralph Klein, dans laquelle on peut lire que « le gouvernement Chrétien s’est livré à des attaques destinées non seulement à défaire l’opposition partisane, mais aussi à marginaliser l’Alberta et les Albertains au sein du système politique canadien. […] Nous croyons qu’il est temps pour les Albertains de prendre en charge leur destinée. Cela veut dire récupérer des pouvoirs qui nous appartiennent selon la Constitution, mais que nous avons laissé le gouvernement fédéral exercer. » Dans ce qui sera bientôt surnommé « la stratégie du repli », Stephen Harper et ses collègues de l’école de Calgary souhaitent que le gouvernement de l’Alberta se retire du Régime de pensions du Canada, pour créer son propre programme… « Si le Québec le peut, pourquoi pas l’Alberta? » soulignent les auteurs. Selon eux, l’Alberta devrait aussi percevoir elle-même toutes les recettes provenant de l’impôt sur le revenu des particuliers, créer sa propre police provinciale plutôt que de s’en remettre à la GRC, assumer toutes ses responsabilités en matière de santé et adopter unilatéralement une modification constitutionnelle pour obliger les autres gouvernements à se prononcer sur la réforme du Sénat. On a l’impression alors que Stephen Harper a renoncé à la politique nationale. Certains le soupçonnent même de convoiter le poste de Ralph Klein. Mais la démission de Stockwell Day de la direction de l’Alliance canadienne change le cours des choses. Laureen Teskey encourage son mari à se présenter et, le 20 mars 2002, Stephen Harper devient chef du parti. Élu à la faveur d’une élection partielle dans la circonscription de Calgary-Sud-Ouest, que lui cède Preston Manning, il revient aux Communes le 21 mai 2002 comme chef de l’opposition officielle. Il lui reste cependant à réunifier la droite. Stephen Harper démissionne de son poste de chef de l’opposition officielle aux Communes pour se lancer dans la course à la direction du Parti conservateur du Canada, où il affronte la millionnaire Belinda Stronach et un ancien ministre de Mike Harris, Tony Clement. Son élection, le 20 mars 2004, n’est qu’une formalité, mais elle arrive trop tard. Paul Martin a déjà succédé à Jean Chrétien et, malgré le scandale des commandites, est toujours perçu comme le meilleur premier ministre par une majorité de Canadiens. La plupart des candidats conservateurs aux élections du printemps 2004 ont été choisis avant que Stephen Harper devienne leur chef et le parti n’a pas eu le temps d’adopter un nouveau programme. Même si la nouvelle formation conserve les mêmes initiales – PC -, le mot « progressiste » a définitivement disparu. Si Stephen Harper avait été le seul à parler pendant la campagne électorale de 2004, il aurait peut-être eu une chance de gagner. Dans une entrevue avec les représentants de L’actualité (voir « Harper battra-t-il Martin? », 1er mai 2004), il exprime déjà des points de vue qui seront intégrés au programme du parti en mars 2005. Pas question de revenir sur le sujet du suicide assisté ni sur l’avortement ou la peine de mort. Par contre, il est déjà prêt à recourir à la disposition de dérogation pour imposer la volonté du Parlement sur les mariages gais. « Je suis au centre de mon parti et c’est pour ça que j’en suis le chef », dit alors cet homme qui, étant passé par le Parti réformiste et l’Alliance canadienne, vient pourtant de son extrême droite. Et il tient à L’actualité des propos prophétiques sur les chances de son parti au Québec: « Je sais que les Québécois sont prêts à changer de gouvernement, mais ils ne sont pas encore convaincus que nous sommes prêts à gouverner et à les inclure dans ce gouvernement: ils continuent donc de favoriser le Bloc. C’est un peu le dilemme de l’oeuf et de la poule: les Québécois vont voter pour un parti régional s’ils croient que c’est la seule façon de se débarrasser du gouvernement. Mais s’ils pensent que le Parti conservateur peut gagner, ils vont voter pour lui… »Le 28 juin 2004, le Parti conservateur du Canada reste dans l’opposition. Une fois de plus, Stephen Harper cède au découragement, au point qu’il pense se retirer dans ses terres de l’Alberta. Il en veut en particulier aux pontifes de la presse nationale, qui, jusqu’à la dernière minute, n’ont pas cru en ses chances. Sa décision, le 27 janvier dernier, de tenir sa première conférence de presse de premier ministre élu au Parlement, plutôt que dans l’auditorium de la presse parlementaire, signifiait aux médias qu’il ne leur devait rien et que c’était lui, désormais, qui fixerait les règles du jeu. Il aura fallu beaucoup de temps à Stephen Harper pour comprendre que ses difficultés viennent autant de son comportement que de l’attitude hostile des journalistes. Il a d’ailleurs reconnu, au dîner annuel de la Tribune de la presse, qu’il est « le seul chef politique qui ressemble à sa photo de passeport »! Il a dû apprendre à se contrôler et à sourire, même aux journalistes. Et surtout, il a suivi les conseils de Brian Mulroney et de quelques autres anciens de la « Big Blue Machine », qu’il détestait tant autrefois, pour établir un plan de campagne rigoureux et professionnel. Par exemple, l’idée de résumer son programme en cinq priorités ne visait à rien d’autre qu’à capter l’attention des électeurs. Les programmes électoraux sont trop longs et trop complexes pour que des gens préoccupés par leur travail et leur vie de famille s’y attardent. Mais des slogans tels que « Faire le ménage au gouvernement », « Réduire la TPS », « Rendre nos rues plus sécuritaires », « Aider directement les parents qui élèvent des enfants » et « Collaborer avec les provinces » parlent à Monsieur et Madame Tout-le-monde. La victoire de Stephen Harper aurait dû le réconcilier avec le Canada et sa capitale. Pourtant, six jours avant le scrutin qui ferait de lui le 22e premier ministre du pays, il exprimait encore sa méfiance envers cette ville où il ne s’est jamais senti à l’aise: « Il y aura des fonctionnaires nommés par les libéraux, et il y aura un Sénat libéral. […] Il s’agira là de contrepoids au pouvoir d’un gouvernement conservateur. » Vingt ans exactement après sa première visite à Ottawa, le « très honorable » Stephen Harper se méfie toujours de la capitale…SOURIEZ, ON VOUS REGARDE!Malgré ses progrès, Stephen Harper fige encore devant les caméras.Les Canadiens ne sont pas près d’oublier l’image de ce père de famille, au lendemain du scrutin, conduisant ses enfants de neuf et six ans à l’école publique de Rockliffe et leur donnant de manière distante une poignée de main avant qu’ils s’élancent dans la cour de récréation.Pourtant, le nouveau premier ministre du Canada embrasse régulièrement ses enfants et il serre tendrement leur mère dans ses bras. Mais la présence des caméras de télévision le fige. La campagne électorale a dû représenter un effort considérable pour cet homme qui n’aime pas les effusions en public. Embrasser les bébés, étreindre les électrices, taper dans le dos des candidats, tout cela n’est pas son genre.Même les intonations de sa voix, qui escamotent les dernières syllabes, trahissent l’extrême anxiété d’un homme qui ne marche en terrain inconnu que sur la pointe des pieds.Stephen Harper n’en est pas moins capable de terribles sautes d’humeur. En mars 2005, alors que le congrès de fondation du nouveau Parti conservateur du Canada faisait l’objet de dures critiques de la part des journalistes présents, il a lancé un tel coup de pied à une chaise qui se trouvait sur son chemin que la chose a valsé à plusieurs mètres de là!Mais aucune caméra n’était présente et l’homme se croyait seul… LE CHANTIER DE STEPHEN HARPER Les principales promesses du nouveau premier ministre. Remédier au déséquilibre fiscal entre le fédéral et les provinces Inscrire dans la Constitution le droit à la propriété Réformer le Sénat en y faisant entrer des membres élus Établir une date fixe pour les élections, qui auraient lieu tous les quatre ans Faire de tous les votes au Parlement (sauf ceux sur le budget) des votes libres Limiter le financement des partis politiques par les particuliers à 1 000 dollars par personne et interdire les contributions des sociétés, syndicats ou organismes Réformer les processus de nomination dans la fonction publique Créer un Secrétariat francophone au sein du ministère du Patrimoine Inviter le Québec à jouer un rôle à l’Unesco Augmenter l’aide au développement à l’étranger Réduire de moitié les droits d’entrée des immigrants et créer un bureau chargé de reconnaître leurs titres de compétence Augmenter les effectifs et le budget des Forces armées canadiennes Armer les douaniers et mettre en place des systèmes de reconnaissance biométrique aux frontières Assurer la souveraineté du Canada dans l’Arctique et étendre la limite de 200 milles marins dans l’Atlantique Nord Élaborer un plan canadien de réduction des gaz à effet de serre Mettre fin à la pratique des peines purgées à domicile et imposer des peines d’emprisonnement minimales obligatoires pour les crimes graves Retirer aux prisonniers le droit de vote Abolir le Registre des armes à feu Créer un registre des délinquants sexuels Soumettre les auteurs de délit âgés de 14 ans et plus aux mêmes peines que les adultes Réduire la TPS de 7% à 6%, puis à 5% Éliminer l’impôt sur le gain en capital des particuliers si le gain est réinvesti dans les six mois Allouer 1 200 dollars par enfant aux familles pour la garde de leur choix Offrir des crédits d’impôt de 500 dollars pour l’achat de manuels scolaires, de laissez-passer dans les transports en commun, et pour l’inscription à un programme de conditionnement physique Procéder à un vote libre sur la définition du mariage