Politique

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On se souvient

Quelques jours après l’historique « Vive le Québec libre ! » du général de Gaulle, en juillet 1967, une étudiante en histoire de l’Université Laval téléphone à René Lévesque, député libéral et membre de l’opposition. Un brin impétueuse, la jeune femme l’exhorte à démissionner du Parti libéral et à siéger en tant qu’indépendant, comme vient de le faire le député François Aquin, déçu de l’attitude de son chef, Jean Lesage. Du haut de ses 20 ans, Louise Beaudoin ne manquait pas d’audace. Elle avait connu René Lévesque un an plus tôt, à l’université, où il était venu parler à l’invitation de l’association étudiante, dont elle était la vice-présidente. Depuis, elle le croisait régulièrement à l’Aquarium, restaurant du Vieux-Québec fréquenté alors par la faune politique. « N’importe qui d’autre m’aurait envoyée promener », raconte-t-elle. René Lévesque, lui, n’était pas de ce genre. Il a pris le temps d’écouter l’étudiante. Puis, il lui a donné rendez-vous, et avec une patience angélique, il lui a expliqué sa stratégie, qui consistait à attendre le congrès du PLQ, à l’automne, pour soumettre sa position constitutionnelle. Selon l’accueil des militants, il resterait ou partirait. René Lévesque avait sans doute flairé le talent politique de Louise Beaudoin, qui allait connaître une fulgurante carrière, notamment à titre de déléguée générale du Québec à Paris et de ministre des Relations internationales, de la Culture et des Communications. Ce n’est là qu’une des dizaines d’anecdotes que Louise Beaudoin et son conjoint, François Dorlot, qui a occupé de nombreux postes au sein de la fonction publique, racontent dans René Lévesque, un livre-hommage qui paraît cet automne aux Éditions La Presse, 20 ans après la mort de l’ancien premier ministre. À mille lieues d’une biographie ou d’un essai politique, ce court ouvrage se veut un témoignage, un portrait par petites touches impressionnistes de l’homme, que les auteurs ont côtoyé pendant plus de 20 ans. Une soixantaine de photos, dont un bon nombre sont inédites, enrichissent ce livre à l’iconographie soignée, œuvre de l’éditeur Ara Kermoyan. On y accompagne Lévesque dans ses voyages en France, mais aussi dans l’intimité de soupers entre amis. « Le bonheur que nous avons éprouvé à connaître René Lévesque, nous ne le voulons pas égoïste », écrivent Louise Beaudoin et François Dorlot. L’actualité les a rencontrés. Les Québécois ont eu avec René Lévesque une relation affective d’une intensité que les autres chefs, tous partis confondus, n’arrivent pas à recréer. Comment l’expliquer ? Louise Beaudoin — C’est peut-être une question d’âge. Pour François et moi, et pour des milliers d’autres Québécois, les années Lévesque correspondent à nos plus belles années. Son époque fut celle où l’on pensait que tout était possible. Rien ne pouvait nous arrêter. On ne pouvait pas imaginer que, 40 ans plus tard, on serait encore en train d’essayer de faire la souveraineté ! Pour moi, les années René Lévesque correspondent aussi au moment où j’ai eu le plus de plaisir à faire de la politique. Après son départ, je n’ai jamais renoué ce genre de relation avec un autre chef. J’ai bien aimé Lucien Bouchard, et Bernard Landry demeure un ami. Mais jamais je n’ai éprouvé avec eux ce plaisir, quasi jubilatoire, que j’avais avec Lévesque. Quel est votre souhait premier en publiant ce livre ? François Dorlot — Nous aimerions que les jeunes, pour qui René Lévesque n’est qu’un nom dans les manuels d’histoire, sachent qu’il y a eu à la tête de leur pays un homme obsédé par la probité, investi du sens de l’État, passionné par l’avenir du Québec, très loin au-dessus des critères que les politiciens se fixent le plus souvent de nos jours. René Lévesque avait une grande estime pour vous, ce qui ne l’a pas empêché d’avoir, à quelques reprises, des mots durs… L.B. — Il était à la fois provocateur et provocant. Il détestait la langue de bois. Avec lui, on s’engueulait. Il m’a déjà traitée de « bourgeoise de la Grande Allée ». Mais en même temps, nous avions une relation tellement forte. Le ton montait parfois dans le feu de l’action, c’était normal et naturel. Ce n’était pas pour humilier qui que ce soit. On se parlait franchement, dans le casque, comme les Français. Le lendemain, c’était oublié. Le seul avec qui j’ai pu avoir une relation intense comme celle-là, c’est Lucien Bouchard, mais sur le plan professionnel, pas sur le plan amical. Lui et Lévesque partageaient une sorte de théâtralité. Retournerez-vous en politique active ? L.B. — A priori, je n’en ai pas envie, mais je sais que Pauline Marois va me demander d’y revenir. J’ai trouvé mon point d’équilibre, à la fois dans les médias et à l’université. [NDLR : Louise Beaudoin a donné des cours sur la Francophonie à l’Université Jean-Moulin, à Lyon, ainsi qu’à l’UQAM. Cet automne, elle sera professeure invitée à la Faculté des arts et sciences de l’Université de Montréal et membre associée du CERIUM.] Chose certaine, j’ai pris toute une décision — et ç’a été la bonne ! — quand j’ai refusé de me présenter pour André Boisclair aux dernières élections. Il n’avait aucune connexion avec les Québécois. Quand on pense à quel point René Lévesque était près d’eux, c’est frappant ! Vous vous étiez tout de même ralliée à André Boisclair après son accession à la tête du Parti québécois… L.B. — Jamais je n’aurais joué contre mon camp. Une fois qu’André Boisclair a été élu chef, j’ai fait l’effort de me rallier à lui. Mes réserves à son sujet ne m’ont pas empêchée d’établir les derniers contacts pour sa visite en France, en décembre 2006, et de ficeler son rendez-vous avec Nicolas Sarkozy. Il reste qu’André Boisclair avait des problèmes de relations personnelles et de relations humaines. Je ne prétends pas être la fille du peuple, mais je suis capable de parler aux gens. André Boisclair avait aussi un problème de maturité. Il n’a pas été un mauvais ministre, très franchement. C’est le saut vers la fonction de chef qui a été ardu. S’ajoutait à cela sa difficulté à aimer les gens et à être aimé d’eux en retour. Il y avait quelque chose qui n’accrochait pas. J’avais appuyé Pauline Marois. Elle revient et je m’en réjouis. Pauline Marois peut-elle sauver le Parti québécois ? L.B. — S’il y a quelqu’un qui peut sauver ce parti de lui-même et l’aider à vaincre ses démons, c’est elle. Mais elle a un long chemin de reconstruction à faire. Elle est déterminée, sérieuse. Je sais qu’elle va s’acharner à faire ce qu’il faut. Il n’est pas question de renier le fait que nous sommes souverainistes. La souveraineté demeure notre objectif. Par contre, il ne faut certainement pas s’attarder au « comment ». C’est assez, là ! L’avenir de la langue française au Québec et dans le monde est une question centrale. Le PQ doit se réapproprier le discours autour de la question identitaire québécoise. L’ADQ le lui a squatté et c’est ce qui explique son succès. Le PQ doit réaliser la synthèse entre le nationalisme civique et territorial et le nationalisme ethnique. Si ce n’est pas pour durer comme francophones en Amérique qu’on fait la souveraineté, il n’y a pas de raison de la faire. C’est parce qu’on pense que la souveraineté est le meilleur moyen de continuer cette aventure historique des francophones d’Amérique qu’on se bat. Le Parti québécois va-t-il dans la bonne direction ? L.B. — Pauline Marois a bien compris l’importance de la question identitaire. André Boisclair, lui, était dans le « chartisme ». La Charte des droits et libertés, c’était sa réponse à Mario Dumont. Nicolas Sarkozy parle d’identité nationale ; est-ce qu’on peut en parler, nous aussi ? Le PQ sous André Boisclair se pensait à l’avant-garde de l’humanité. Avant de dire que nous sommes des « citoyens du monde », disons donc que nous sommes des « Québécois », et pourquoi nous le sommes. René Lévesque a été le premier à le dire : « Nous sommes des Québécois. » C’est ainsi que s’ouvre son manifeste pour la souveraineté-association. Dans le contexte de la mondialisation, ces ancrages identitaires redeviennent fondamentaux.

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Bourgault vu par Antoine Désilets Politique

Bourgault vu par Antoine Désilets

À l’occasion de la sortie d’une biographie de Pierre Bourgault signée Jean-François Nadeau, nous vous présentons une sélection de photos prises par Antoine Désilets, ami proche et collègue de ce bouillant politicien.

Bourgault vu par Antoine Désilets Politique

Bourgault vu par Antoine Désilets

À l’occasion de la sortie d’une biographie de Pierre Bourgault signée Jean-François Nadeau, nous vous présentons une sélection de photos prises par Antoine Désilets, ami proche et collègue de ce bouillant politicien.

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La guerre des plumes

La version originale anglaise des Mémoires de Brian Mulroney, manuscrite, fait 1 076 pages ! Ceux qui ont fréquenté l’ex-premier ministre conservateur connaissent ses talents de conteur. Ceux qui l’ont connu comme avocat savent à quel point il a la plume facile. Et tous ont entendu parler de la légendaire « vengeance de l’Irlandais ». C’est assez pour rendre quelques personnalités nerveuses. Si l’on en juge par le premier tome de son autobiographie, Dans la fosse aux lions (Éd. de l’Homme, 1985), le style de Jean Chrétien est plus brouillon. Il n’a pas non plus le souffle d’un grand auteur et s’est fié à des écrivains professionnels : Daniel Poliquin pour le français et Ron Graham pour l’anglais. Mais c’est « bien écrit » et on retrouve « le ton batailleur de Chrétien », disent ceux qui ont lu le manuscrit. Cette année, il s’est fait piquer son éditeur, les Éditions de l’Homme, rachetées par Quebecor, et s’est réfugié aux prestigieuses Éditions du Boréal. La proximité des deux lancements, en français comme en anglais — le 10 septembre pour le livre de Brian Mulroney et le 16 octobre pour celui de Jean Chrétien —, suscite beaucoup d’intérêt à Ottawa, où les paris sont ouverts sur le succès de l’un ou de l’autre. En fait, les deux hommes se seraient consultés qu’ils n’auraient pas agi autrement pour éviter de s’affronter directement : le premier parle des années 1939 à 1993, le second couvre la période de 1993 à 2003, où il fut premier ministre. Ainsi, les dates choisies par les auteurs font qu’ils ne parleront pas des dossiers les plus controversés de leur carrière : l’affaire Airbus pour Brian Mulroney, celle des commandites pour Jean Chrétien ! Ce sera la première fois depuis 14 ans que Brian Mulroney s’exprimera en public sur sa carrière politique. Le 15 juin 1993, deux semaines avant de se retirer, il confiait à L’actualité dans une entrevue bilan : « Après 10 ans, je laisse mon pays, mon gouvernement et mon parti, ayant fait tout ce que je pouvais pour eux, et seule l’histoire portera un jugement définitif. Cela ne m’inquiète pas. » L’ex-premier ministre étant un administrateur important du groupe Quebecor, on peut s’attendre à un lancement spectaculaire. La veille de la sortie en librairie, les réseaux CTV et TVA (avec Paul Arcand) présenteront un documentaire de deux heures pour lequel Brian Mulroney a donné de longues heures d’entrevue. On dit que les 250 premières pages du livre du « p’tit gars de Baie-Comeau » arracheront des larmes à ses lecteurs, tant il parle de son père, de son enfance et de ses premiers pas dans la vie avec une émotion à fleur de peau. Ce « cœur tendre », on le retrouve aussi lorsqu’il est question de sa femme et de ses enfants, cette famille soudée qui faisait partie de sa vie politique. Les années de Brian Mulroney au pouvoir ont constitué un feu roulant de réformes — certaines réussies, d’autres avortées —, comme le libre-échange avec les États-Unis, la saga constitutionnelle du lac Meech et l’introduction d’une taxe sur les produits et services. Sa participation aux conférences internationales du Commonwealth, du G8 et de la Francophonie — qu’il a créée avec le président François Mitterrand — l’a en outre amené à côtoyer les grands de l’époque et à négocier avec eux : Ronald Reagan et George Bush père, Margaret Thatcher, Nelson Mandela, Mikhaïl Gorbatchev… Mais ce sont surtout ses réflexions sur ses collègues — Pierre Trudeau, les premiers ministres Clyde Wells, de Terre-Neuve, Gary Filmon, du Manitoba, Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, du Québec — qu’on a hâte de connaître. On dit qu’elles sont terribles, dans certains cas. Pendant les 10 ans qu’il fut au pouvoir, Brian Mulroney a dérangé tant de monde qu’il a fini par se faire détester. Sa cote de popularité avait chuté jusqu’à 11 %, au point que l’expert en sondages Angus Reid confiait à L’actualité, en mai 1992 : « “ Mulroney ”, ce n’est plus un nom propre, c’est un adjectif dont on se sert pour qualifier tout ce qui va mal au pays. » Mais l’homme, que j’ai rencontré à plusieurs reprises depuis, n’en a jamais montré d’amertume. Le 25 juin 1993, après avoir remis sa démission et celle de son gouvernement au gouverneur général Ray Hnatyshyn, il se retirait au lac Harrington, où se trouve la résidence d’été des premiers ministres, et passait la fin de semaine à pêcher avec ses enfants. Et le 28, il quittait définitivement Ottawa. C’est à cette date et sur une note de nostalgie que se terminent ses Mémoires…

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La guerre de Rick Hillier

La politique militaire du Canada, énoncée en 2005, c’est un peu beaucoup Rick Hillier qui l’a écrite. « On applique maintenant ce que j’ai mis dans ma note interne en 2003 ! » dit-il fièrement. Il venait à peine de prendre la tête de l’Armée de terre, en 2003, qu’il écrivait une note au chef d’état-major de l’époque, Ray Hénault. Selon la rumeur, il demandait que tous les nouveaux investissements aillent à l’Armée de terre. La colère est immédiate. George MacDonald, alors vice-chef d’état-major, lance une opération de paix avec les hauts gradés de la Marine et de l’Armée de l’air. Une réunion est organisée d’urgence. « L’atmosphère n’était pas très bonne, dit George MacDonald. C’est normal qu’un commandant prêche pour sa paroisse, mais c’était la première fois qu’on en voyait un dire ouvertement qu’il fallait favoriser un secteur au détriment des autres corps de l’armée. » Qu’a dit Rick Hillier au cours de cette réunion tendue ? « Rien ! Je n’ai pas eu le temps de dire quoi que ce soit, tout le monde me montrait du doigt et criait ! » dit-il.Il réussit tout de même à s’expliquer et à calmer la grogne. « Je ne voulais pas diriger toutes les ressources vers l’Armée de terre, mais vers un nouveau rôle pour les Forces canadiennes. Un rôle où tous les secteurs allaient devoir mettre la main à la pâte. » Deux ans plus tard, le premier ministre Paul Martin demandait à son ministre de la Défense, Bill Graham, de lui présenter une nouvelle vision des Forces canadiennes, avec à la clé de nouveaux investissements de plusieurs milliards de dollars. « Honnêtement, j’étais embarrassé par ce dossier, raconte Bill Graham. Je ne suis pas un expert des questions militaires et je cherchais un plan qui donnerait une place au Canada dans le monde. » Au même moment, Ray Hénault quitte son poste de chef d’état-major. Lorsque Bill Graham rencontre Rick Hillier, il se dit : « Sa vision était claire, il savait ce qu’il voulait et j’ai immédiatement pensé : c’est ça, c’est lui. » Le premier ministre embrasse aussi la vision de Hillier et lui accorde le plus haut poste de l’armée canadienne. Quelques mois plus tard, le rôle que veut faire jouer le général Hillier aux Forces canadiennes se retrouve intégralement dans la nouvelle politique étrangère du Canada. TROP AMÉRICAIN ? Rick Hillier serait trop près de la vision américaine du monde, celle de la guerre au terrorisme, selon Michael Byers, professeur de géopolitique internationale à l’Université de la Colombie-Britannique. « On n’a pas cette tradition offensive ici. Le Canada est un pays qui fait des missions de paix. Hillier a tout changé en quelques années. La mission en Afghanistan est un échec et c’est lui qui doit en porter la responsabilité. » Rick Hillier estime que ces accusations sont injustifiées. « Ma vision, c’est le Canada d’abord. Je veux que les Canadiens apportent leur expertise, leurs valeurs et leur compétence dans des endroits qui ont besoin d’eux. Est-ce que ça fait de moi un Américain ? Je ne pense pas. » LES QUÉBÉCOIS S’ENROLENT ! La mission en Afghanistan est noble, il faut le répéter et l’expliquer, dit Rick Hillier. Sur le bureau de Rick Hillier, à Ottawa, trône la grande photo d’un petit bonhomme, qu’il regarde avec affection plusieurs fois par jour. C’est celle de son petit-fils, Jack, trois ans. « Il me fait le salut militaire, mais avec la mauvaise main ! » rigole le grand-père. Le petit Jack, dont la maman est québécoise, ne parle que français. Ou presque. « Il chante l’hymne national dans les deux langues ! » dit fièrement Rick Hillier. Le chef d’état-major maîtrise suffisamment la langue de Molière pour suivre les débats sur l’Afghanistan qui déchirent le Québec depuis quelques semaines. Selon lui, les Forces canadiennes y sont bien perçues : la popularité du recrutement au Québec (en hausse de 10 %) le prouve amplement. Il reconnaît toutefois que les Québécois sont plus sceptiques que les autres Canadiens à l’égard de la mission en Afghanistan. « Les Québécois sont mal informés sur la mission, comme beaucoup de Canadiens, dit-il. Il y a un travail d’éducation à faire. Beaucoup de gens confondent l’Irak et l’Afghanistan, alors que c’est totalement différent. Nous faisons partie d’une coalition de 37 pays. Notre mission est approuvée par l’ONU et nous sommes invités par un gouvernement afghan légitimement élu. Les Afghans ont besoin de notre aide, c’est une mission noble. Il faut le répéter et l’expliquer. »

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La guerre de Rick Hillier

De trois à quatre fois par semaine, beau temps, mauvais temps, Rick Hillier inscrit un gros « X » au feutre noir dans son agenda, au début de l’après-midi. Il troque alors son uniforme militaire contre des vêtements de sport, enfile ses chaussures de course et sort du quartier général de la Défense nationale, un gros édifice gris du centre-ville d’Ottawa. Le iPod à la ceinture, du Johnny Cash à fond dans les oreilles, il s’élance le long du canal Rideau, puis de la rivière des Outaouais. Pendant une bonne heure, il laisse derrière lui ses responsabilités de grand patron de l’armée canadienne. Les jours de tension intense, Rick Hillier délaisse le country pour la pop entraînante du défunt groupe suédois Abba. « J’ai un peu honte. Mais au rythme d’Abba, ça court vraiment bien ! » dit-il, avant d’éclater de son grand rire qui résonne comme l’écho des espaces de sa province natale, Terre-Neuve-et-Labrador. « Si je pouvais, je courrais tous les jours », dit Rick Hillier, 52 ans. Encore aujourd’hui, deux ans après son arrivée à la tête des Forces canadiennes, il lui arrive de ressentir un vertige devant ses responsabilités. « Jamais je n’ai voulu être chef d’état-major. Si quelqu’un m’avait dit que je serais là un jour, j’aurais sauté du haut du premier édifice sur mon chemin ! J’aurais été heureux de rester un simple officier de blindé, comme à mes débuts. » Il s’excuse de son français, qu’il parle difficilement et avec un accent prononcé, et demande à faire l’entrevue en anglais pour être certain d’être bien compris. « Sa difficulté en français l’a toujours rendu mal à l’aise. Il m’a souvent dit qu’il aimerait communiquer plus facilement avec ses soldats francophones », dit un militaire qui l’a côtoyé pendant de nombreux mois. Celui qui est, à une exception près, le plus jeune chef d’état-major de l’histoire du pays — il fut nommé à 49 ans — tient les rênes des Forces canadiennes dans une période que de nombreux observateurs qualifient de « charnière ». Le Canada est engagé, en Afghanistan, dans sa plus importante mission à l’étranger depuis la guerre de Corée, en 1950. Près de 70 soldats canadiens ont déjà laissé leur vie dans cette mission de l’OTAN qui divise l’opinion publique. En juin dernier, quelques semaines avant le départ des premières troupes de Valcartier pour Kandahar, un sondage Léger Marketing révélait que 70 % des Québécois s’opposaient à la mission. Dans le reste du Canada, 53 % des gens sont contre la mission, alors que 41 % l’approuvent, selon un sondage mené par Strategic Counsel du 12 au 15 juillet dernier. À Ottawa, l’influence et la vision du monde de Rick Hillier ont redéfini une partie de la politique étrangère du Canada et amené le pays à combattre dans le sud de l’Afghanistan. Sur la scène internationale, il connaît bien les dirigeants de l’OTAN à Bruxelles, a ses entrées au gouvernement afghan, notamment auprès du président Hamid Karzaï, et fréquente des hauts gradés de l’armée américaine. « Il ne ressemble à aucun autre chef d’état-major qu’a connu le Canada », affirme le lieutenant-colonel à la retraite Rémi Landry, expert militaire au sein du Centre d’études et de recherches internationales (CERIUM), à l’Université de Montréal. Le général Hillier veut que l’armée canadienne joue un rôle moins « superficiel » dans le monde. Il a entrepris, depuis deux ans, de la restructurer pour en faire une armée mobile, bien équipée, efficace au Canada et sur la scène internationale. « Il faut arrêter de faire plusieurs petites missions où l’on n’obtient aucun résultat et aucun mérite. Le Canada doit être à la table des décideurs lorsqu’il participe à une mission. Il faut faire une différence. » Les conflits planétaires ont bien changé depuis la fin de la guerre froide, au début des années 1990, dit-il. Ils ne se déroulent plus entre les pays, mais à l’intérieur de ceux-ci. L’ennemi ne porte plus d’uniforme et les lignes de front typiques des grandes guerres ont disparu. Les atrocités contre les populations, au Soudan ou au Kosovo par exemple, compliquent les interventions. Sans compter que les terroristes utilisent ces pays comme bases d’entraînement — c’est le cas de l’Afghanistan, notamment. Face à ces nouvelles menaces, l’armée canadienne n’a pas évolué. C’est là un problème auquel il faut remédier, soutient le chef d’état-major. En entrevue, Rick Hillier répond aux questions avec la vitesse d’une mitraillette, sans hésiter. Ses épaules ont beau être frêles — il fait 1,75 m et n’a pas la carrure d’un Monsieur Muscles —, sa poignée de main est ferme et son sourire engageant. Né en 1955 à Campbellton, petit village d’à peine 600 âmes sur les berges de l’océan Atlantique, dans le nord de Terre-Neuve, le général Hillier a conservé la forte personnalité typique de son coin de pays. « Avec lui, on sait exactement à qui on a affaire. Il dit ce qu’il pense et parle pour être compris », affirme le lieutenant-général à la retraite George MacDonald. Les Canadiens ont découvert le franc-parler de Rick Hillier en juillet 2005, quelques mois après son arrivée à la tête des Forces canadiennes. Dans une allocution, à Ottawa, sur la mission à venir en Afghanistan, il avait qualifié les talibans de « détestables meurtriers » et « d’ordures ». « Ces gens détestent la liberté, détestent notre société », avait-il lâché à un auditoire habitué à des chefs d’état-major plus rompus à l’art de la diplomatie qu’enclins à la franchise brutale. Les guerres modernes se déroulent dans des pays aux allures de « nids de serpents » remplis de terroristes, et il faut qu’une armée puisse « faire le ménage » lorsque c’est nécessaire, avait-il ajouté, même s’il n’a lui-même jamais tué d’ennemi. Selon Bill Graham, alors ministre de la Défense, ce langage incendiaire ne reflète pas entièrement l’homme : « Ça m’apparaissait clair dans nos conversations qu’il regrettait ce discours. Beaucoup de gens ont gardé de lui une image de cowboy, de guerrier prêt à tout, alors qu’il est plus nuancé en réalité. » Les interventions de Rick Hillier sur des sujets politiques ont souvent retenu l’attention. En mars 2006, dans une entrevue au Globe and Mail, il soutient que le Canada sera en Afghanistan pendant au moins 10 ans. C’est cependant au gouvernement canadien d’en décider, pas à lui. Le premier ministre Stephen Harper le rappelle à l’ordre. Cet hiver, il a soulevé la colère du Parti libéral en affirmant que les années 1990 avaient été pour les militaires « une décennie de noirceur », conséquence des coupes budgétaires liées à la lutte d’Ottawa contre le déficit. De telles déclarations font dire à ses détracteurs que Rick Hillier ne sait pas quand s’arrêter. « Souvent, il oublie qu’il n’est pas élu », affirme Michael Byers, professeur de géopolitique internationale à l’Université de la Colombie-Britannique. Michael Byers est d’avis que le général cache la vérité aux Canadiens sur le traitement des prisonniers afghans. À preuve, dit-il, la directive donnée par Rick Hillier à son équipe, en mars dernier, de ne plus diffuser d’information sur les Afghans capturés par le Canada. Au bureau du chef d’état-major, on se défend de vouloir éviter la controverse, invoquant plutôt la sécurité des troupes sur le terrain. Rick Hillier balaie ces accusations du revers de la main. « Je ne pense jamais d’un point de vue politique, jamais. Et je ne serai jamais politicien, même à ma retraite. Mon travail en tant que chef d’état-major est de donner l’heure juste. Quand j’ai parlé d’une décennie de noirceur, les 65 000 soldats et les 20 000 civils des Forces canadiennes ont tous compris ce que je voulais dire. Je n’ai pas nommé de parti, j’ai seulement rappelé un fait. » Qu’elles aient lieu devant le prestigieux Economic Club de Toronto ou la Fédération canadienne des municipalités, les allocutions de Rick Hillier sont courues d’un océan à l’autre. « Les gens veulent entendre parler des Forces canadiennes comme jamais depuis 30 ans, dit-il. Je pourrais parler 12 heures par jour, sept jours sur sept et pendant des mois, sans venir à bout de toutes les demandes d’entrevues et d’allocutions », dit-il. Le chef d’état-major a beau entretenir de bonnes relations avec les journalistes, jamais jusqu’ici il n’avait donné d’entrevue pour un portrait. « Les Forces canadiennes, ce n’est pas Rick Hillier, ce sont les soldats et les civils. Je ne vois pas l’intérêt de parler de moi. » En ce mercredi ensoleillé de la fin juin, il est pourtant assis devant le journaliste de L’actualité, dans son vaste bureau sobrement décoré de la promenade Colonel By, à Ottawa. Pourquoi ? « Parce que ça peut susciter une réflexion sur ce qui se passe dans l’armée, ici et à l’étranger. Si ça contribue à mettre en lumière le travail que les soldats accomplissent, tant mieux. » Le départ pour l’Afghanistan, en juillet et en août, de 2 300 soldats québécois a certainement quelque chose à voir avec cette ouverture. Mais pas question de permettre à ses proches de parler au journaliste. Il en a prévenu sa mère, sa femme, ses sœurs, ses cousins et ses amis. En 2005, lorsque le Globe and Mail avait joint sa mère, Myrtle, à Terre-Neuve, Rick Hillier avait fulminé en lisant l’article. « Il était en colère. Il avait pourtant averti le journaliste que sa mère, âgée de 82 ans [elle en a maintenant 84] ne devait pas être dérangée. Pour lui, c’était inutile », raconte un militaire qui travaillait avec lui à l’époque. Rick Hillier n’est pourtant pas fermé comme l’écoutille d’un sous-marin. Il parle de sa jeunesse avec passion. « Depuis aussi longtemps que je me souvienne, je veux être dans l’armée », dit-il. Déjà, lorsqu’il a sept ans, les meubles de sa petite chambre croulent sous les magazines et les livres militaires. Il dévore tout ce qui traite des armes, des chars d’assaut, des stratégies. L’histoire des deux grandes guerres le fascine. La bibliothèque municipale de Campbellton n’étant pas très garnie, il en fait rapidement le tour. Il peut cependant compter sur le libraire du village, un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale, qui lui commande des livres. La mère du jeune Rick, ancienne enseignante du primaire, a toujours encouragé ses enfants à s’instruire et ne rechigne pas à payer ses achats. Son fils savait d’ailleurs lire dès la maternelle. Venant tout juste de souffler huit bougies sur son gâteau d’anniversaire, le petit Rick écrit à l’armée canadienne. Il veut être recruté ! « Je n’ai évidemment pas précisé mon âge, alors ils m’ont répondu que j’étais le bienvenu ! » se rappelle-t-il en riant. À 16 ans, l’appel de l’uniforme devient irrésistible. Il doit cependant convaincre son père de signer son formulaire d’enrôlement. Jack Hillier, mécanicien de poids lourds sur les grands chantiers d’infrastructure de Terre-Neuve, doit s’absenter de la maison trois ou quatre mois par année pour le travail. Malgré ces absences répétées, le père et le fils s’entendent à merveille… sauf sur un point. « C’est un euphémisme de dire que mon père n’était pas très heureux que j’entre dans l’armée. Il ne voulait pas voir son fils courir de tels risques. » Les deux hommes s’assoient à la table de la cuisine et déballent leurs arguments. Le ton monte rapidement. « La conversation n’a pas été facile, mais il a fini par signer, raconte Rick Hillier. Je pense qu’il a compris que je voulais désespérément faire ce métier. Je lui ai dit que c’était une bonne manière d’accomplir quelque chose dans ma vie. » Jack Hillier, décédé en 1997, a certainement eu une pensée amère pour un grand-oncle de Rick, le soldat John Clark. Mort à 19 ans sur un champ de bataille belge, en 1917, John Clark est le personnage — sinon le fantôme ! — marquant de la jeunesse de Rick Hillier. Dans la famille de Myrtle, sa mère, John Clark est un héros. « Quand j’étais petit, on parlait de lui comme s’il était encore parmi nous », dit le chef d’état-major, dont un mur de la maison, à Orléans, en banlieue d’Ottawa, arbore toujours une photo en noir et blanc du grand-oncle. La famille du jeune Hillier était dirigée avec fermeté et affection par Myrtle, qui pour s’en occuper a abandonné son école de rang. Rick est le cinquième de six enfants… et il n’a que des sœurs ! « Je dis souvent pour blaguer que je suis entré dans l’armée pour enfin porter des vêtements de gars ! » dit-il avec un large sourire mis en évidence par sa moustache finement taillée. Le fait de grandir dans un cocon féminin a influencé sa vision des Forces canadiennes, dit-il. Par exemple, lorsque la question de la place des femmes dans l’armée a été soulevée, dans les années 1980, son idée était déjà arrêtée. « C’était ridicule comme débat. J’ai grandi avec quatre sœurs plus vieilles que moi, je peux vous dire qu’une fille est capable de se défendre dans toutes les circonstances ! » Énergique sans être turbulent, doué à l’école, le jeune Rick n’a aucune difficulté à se faire des amis dans les villages qui parsèment la côte accidentée du nord de Terre-Neuve, à une heure de l’autoroute la plus proche. Il joue au hockey sur les étangs gelés avec de l’équipement commandé chez Sears. Sa famille fréquente l’église tous les dimanches et il joue du cor anglais dans le groupe de l’Église de l’Armée du Salut. Plus vieux, il tire à la carabine 22 autour de la maison pour s’amuser et sort avec ses amis boire une bonne lager — ce qu’il fait encore à l’occasion. En 1973, à 18 ans, Rick Hillier délaisse le confort familial et son repas préféré typique de Terre-Neuve, du bœuf salé servi avec des pommes de terre et des carottes. Direction : la grande ville et le campus de St. John’s de l’Université Memorial, d’où il ressort avec un baccalauréat en sciences. Peu après, il fait l’École des officiers, pour finalement prendre les commandes d’un escadron de blindés appartenant au 8th Canadian Hussars, basé à Petawawa, en Ontario. C’est à l’étranger — à l’ancienne base canadienne de Lahr, en Allemagne, au début des années 1980, puis en Bosnie, en 1995 — qu’il acquiert l’expérience de la vie de soldat, des sacrifices et de l’esprit de corps. « J’ai adoré ça dès le départ », dit-il. Encore aujourd’hui, Rick Hillier tient à rester près de ses hommes et femmes en uniforme. Il se rend régulièrement en Afghanistan pour soutenir le moral des troupes. En avril dernier, il leur a apporté, dans la poussière de Kandahar, la mythique coupe Stanley. C’est avec ses soldats, et non pas avec sa famille, qu’il a passé le temps des Fêtes cette année. « Je me suis marié deux fois dans ma vie : une fois avec Joyce et une fois avec l’armée. Dans les deux cas, c’est pour la vie », dit-il. Sa femme, qu’il a rencontrée à 16 ans lors d’une soirée de danse à l’école secondaire, vient de prendre sa retraite, à 53 ans, de la Banque de Montréal, où elle était analyste financière. Le couple a deux fils, qui ont dépassé la mi-vingtaine — Christopher, qui suit les traces de son père dans l’Armée de terre, où il est lieutenant, et Stephen, qui termine une maîtrise en marketing à l’Université de Toronto. Rick Hillier prêche par l’exemple pour motiver les soldats qu’il dirige. En cela, il s’inspire lui-même de ses deux idoles, Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt, des hommes qui se sont tenus debout dans un moment clé de l’histoire. En Afghanistan, il dort sous la tente avec les soldats et se rend dans les zones dangereuses pour s’enquérir de la situation. Des gestes qui lui valent l’immense respect de ses troupes. « Je ne me souviens pas d’un chef d’état-major aussi populaire que lui dans l’histoire du pays », soutient George MacDonald, vice-chef d’état-major jusqu’à sa retraite, en 2003. « Il est populaire à la fois auprès de ses troupes et du public canadien. C’est une première. Il est arrivé à un moment où le pays et les Forces canadiennes cherchaient du leadership. Et il en a à revendre. » Si Rick Hillier avait un titre à donner à son autobiographie — il précise qu’il n’en écrira jamais —, ce serait « Soldat d’abord ». Il ne s’en cache pas : il aime les soldats, peu importe de quel pays ils viennent. Quand il a appris, à peine nommé commandant de l’Armée de terre, qu’il dirigerait de février à août 2004 l’importante mission de l’OTAN en Afghanistan, il a recruté son chef de cabinet en Géorgie, au cœur de l’Amérique de Bush. Le but ? Faciliter le lien avec les 20 000 soldats américains qui seraient sous ses ordres. L’officier Les Fuller est devenu son bras droit, l’aidant à construire à Kaboul les bases d’une mission qui allait ensuite s’étendre à tout le pays. Tous les matins, vers 5 h 30, dans la poussière du camp de la coalition à Kaboul, Les Fuller faisait son jogging, tout comme Rick Hillier. Mais jamais avec lui ! « Rick s’arrêtait tout le temps pour parler aux soldats et voir comment ils allaient. Ça ne finissait plus ! » raconte l’Américain, joint en Alabama, où il est aujourd’hui à la retraite. Chaque fois qu’une troupe de l’un des 37 pays membres de la coalition quittait l’Afghanistan, Rick Hillier allait remercier les soldats. Parfois, il fumait avec eux des cigarillos, qu’il trimballait partout à l’époque. « Ma femme voulait que j’arrête et c’est ce que j’ai fait », dit-il, avant d’ajouter, comme un enfant pris la main dans le sac : « Quand je retourne en Afghanistan, j’en fume encore de temps en temps, mais c’est tout ! » Le général Hillier dégaine volontiers son humour contagieux, qu’il utilise comme une arme de séduction massive. Il émaille ses propos d’anecdotes et de blagues qui dérident les salles. À la fin de sa biographie, dans le site Internet du ministère de la Défense, on peut lire : « Le général s’adonne à la plupart des loisirs. Mais, plus particulièrement, il court lentement, est un piètre joueur de hockey et ne joue guère mieux au golf. » Malgré le danger omniprésent à Kaboul, Les Fuller ne se souvient pas d’un autre endroit où il a ri autant. Lorsqu’il est passé sous les ordres de Rick Hillier, l’Américain a reçu un gros bouquin jaune vif dont le titre annonçait, en anglais, un « dictionnaire pour comprendre les Newfies ». Le ton était donné. « On travaillait très fort, mais tout était bon pour faire baisser la tension », explique le brigadier-général à la retraite. Chaque matin, lors du pénible breffage sur les opérations, entre les mauvaises nouvelles et les très mauvaises, n’importe quel officier pouvait invoquer la règle no 9 imaginée par Rick Hillier — raconter une blague pour réduire le stress. « Ça faisait un bien énorme de s’entendre rire », dit Les Fuller. Le passage de Rick Hillier à la tête de l’OTAN en Afghanistan n’a toutefois pas été une partie de plaisir tous les jours. En mai 2004, un événement change sa vie et contribue à cristalliser sa vision des conflits modernes. En entrevue, lorsque j’évoque le nom de Tommy Roedningsby, Rick Hillier se redresse sur son siège et corrige ma mauvaise prononciation de ce nom norvégien. Il repousse les verres d’eau au bord de la table de son bureau et trace avec ses doigts une carte géographique pour expliquer les événements dans le détail. Rick Hillier revenait d’une patrouille au nord de Kaboul avec des soldats norvégiens. Toute la journée, sa sécurité avait été assurée par le mitrailleur Tommy Roedningsby, un colosse aux yeux clairs et au teint pâle comme le désert afghan. Le soir venu, le commandant de la patrouille décide de faire un détour pour laisser Hillier au quartier général de l’OTAN, au centre de la ville. Avant de les quitter, Rick Hillier remercie les soldats. Il serre la main du mitrailleur en dernier. Dix minutes plus tard, le véhicule de celui-ci explose sous l’impact d’une grenade lancée par des insurgés talibans. Tommy Roedningsby meurt sur le coup. « Je ne pense jamais que j’aurais pu mourir ce jour-là, mais je pense souvent à lui », avoue Rick Hillier d’un ton calme, qui tranche avec sa fébrilité habituelle. « C’était un soldat formidable. » Les Fuller croit qu’une partie de la vie de Hillier a changé ce jour-là. « Il a compris que cette mission serait sale et sans pitié. » Son mandat à la tête de la mission de l’OTAN donne à Rick Hillier l’occasion de créer des liens sur la scène internationale. Ceux qui l’unissent aux généraux de l’armée américaine remontent, eux, au tournant du siècle. En 1998, la base américaine de Fort Hood, au Texas — la plus grosse base militaire de la planète, avec près de 60 000 soldats, autant que les Forces canadiennes au complet —, accepte de recevoir un officier canadien dans le cadre d’un programme d’échange. Dans une note interne, le lieutenant-général Bill Leach explique le choix de Rick Hillier, déjà une étoile montante dans l’armée canadienne : « Très qualifié, disponible, peut servir avec brio le Canada et les États-Unis. » Pendant deux ans, Rick Hillier sera donc le général commandant adjoint du IIIe Corps blindé des États-Unis. Une tâche titanesque, puisque plus de 6 000 soldats de cette division sont déployés à l’étranger en tout temps — deux fois plus que tous les effectifs actuels du Canada à l’étranger ! Aucun Canadien avant lui n’avait occupé une fonction aussi importante au sein de la première puissance militaire de la planète. Rick Hillier ayant passé du temps en Bosnie quelques années plus tôt, le commandant de la base américaine, Leon J. LaPorte, le charge de revoir l’entraînement des soldats qui s’apprêtent à partir dans les Balkans. Hillier en formera 6 800 en deux ans. « Il a un jugement et une capacité de travail formidables. Il peut tout faire, de l’enseignement jusqu’aux tactiques de combat », raconte le lieutenant-général, qui coule une douce retraite à Austin, au Texas. Côtoyer la superpuissance américaine amène Rick Hillier à réfléchir sur les conflits qui pointent à l’horizon. Pendant qu’au Canada on s’entraîne encore comme au temps de la guerre froide, les Américains planifient ce qu’ils appellent les « guerres de l’avenir ». Le Canada découvre de nouvelles technologies, comme les drones. « Mais on n’a pas l’argent des Américains. La technologie militaire coûte cher », dit-il. Ce passage en sol américain lui attire toutefois des critiques, qui perdurent aujourd’hui. La décision du Canada, en 2005, de contribuer à pacifier la dangereuse province de Kandahar, en Afghanistan, sera l’occasion de mettre en application le rôle « moins superficiel » que préconise pour les Forces canadiennes leur chef d’état-major, alors fraîchement nommé. « La situation n’était pas aussi grave dans le Sud, à l’époque, précise l’ex-ministre Bill Graham. Mais c’est sûr que Rick Hillier a joué un grand rôle dans notre décision de prendre en charge Kandahar. » Bill Graham ajoute que le militaire canadien ne voulait pas laisser toute la place aux Américains, qu’il trouve « trop cowboys » dans les missions délicates. L’approche canadienne est plus souple à l’égard de la population locale. Rick Hillier savait que le sud du pays était une zone sensible et qu’il y travaillerait efficacement avec les Britanniques et les Néerlandais, qui sont aussi plus diplomates », raconte Bill Graham. Sous la gouverne de Hillier, l’armée canadienne se transforme comme jamais depuis 30 ans. L’entraînement des soldats a été revu de fond en comble (voir « De Valcartier à Kandahar »). La structure de commandement a été assouplie pour faciliter la coopération entre les différents corps de l’armée. Les investissements — 27 milliards de dollars, notamment pour l’acquisition d’avions, d’hélicoptères, de camions de transport, de bateaux, de chars d’assaut, etc. — visent tous à mettre en place une armée plus mobile, capable de répondre aussi aux besoins internes du Canada, notamment dans l’Arctique. Partout au pays, les bases militaires sont réorganisées afin de permettre un déploiement plus rapide des troupes en cas de catastrophe naturelle. Rick Hillier a aussi appuyé sur l’accélérateur du recrutement. Les Forces canadiennes dépensent 20 millions par année en campagnes de publicité et les demandes d’enrôlement ont bondi de 40 % depuis un an au pays (10 % au Québec). Tout ce remue-ménage ne fait toutefois pas que des heureux. « Il va nous épuiser. On fait trop de choses en même temps et on n’a pas les ressources pour les faire. C’est comme s’il avait mis les moteurs d’un CF-18 à fond, sans vérifier s’il y avait assez de carburant pour aller jusqu’au bout », souligne une source militaire de haut niveau, qui ne cache pourtant pas son admiration pour Rick Hillier. Le chef d’état-major ne s’en formalise pas. « Les réformes étaient urgentes, il fallait bouger. Si ce n’était pas moi, un autre aurait dû les faire. Et je pense qu’on va y arriver. » Rien n’ébranle Rick Hillier, qui semble bâti du même roc que son île.

Politique

Les conditions gagnantes

Vous allez me trouver cruel de parler de Constitution en plein été ! Mais c’est le calendrier des premiers ministres des provinces qui l’exige. La tradition veut qu’ils se réunissent chaque année au début d’août, donnant le signal de la rentrée politique. En instituant, en 2003, le Conseil de la fédération, ils ont même voulu donner à la réunion un caractère plus sérieux que les habituelles garden-partys d’autrefois. Au moment où j’écris ces lignes, leur rencontre, à Moncton, n’avait pas encore eu lieu. Le calendrier politique de l’automne 2007 sera chargé. On sait déjà que l’Ontario tiendra des élections générales le 10 octobre. Le gouvernement minoritaire du conservateur Stephen Harper, à Ottawa, cherche un coup d’éclat qui deviendrait l’enjeu de sa réélection, plutôt que la guerre en Afghanistan, à laquelle s’oppose une majorité de Canadiens, dont les trois quarts des Québécois. À Québec, c’est un autre gouvernement minoritaire, celui du libéral Jean Charest, qui se cherche une raison impérieuse pour survivre. Alors, Stephen Harper ou Jean Charest oseront-ils soulever la question constitutionnelle ? J’avoue que c’est audacieux ! Mais ces deux-là nous ont déjà surpris… Le Québec pourrait ainsi amener à la table qu’il partagera avec ses homologues la question du pouvoir fédéral de dépenser, dont la limitation fait à peu près consensus. Ce pouvoir, qui n’est pas dans la Constitution originale de 1867, a permis au gouvernement fédéral de verser des subsides à des particuliers, à des établissements (comme les universités) ou à des gouvernements, dans des domaines qui relevaient normalement de la compétence des provinces, notamment les soins de santé, l’éducation, l’aide sociale, la formation de la main-d’œuvre et le développement régional. Le gouvernement du Québec s’est toujours opposé à de telles initiatives, et depuis qu’Ottawa a acheté la paix avec des points d’impôt, en 1964, il n’est plus le seul à élever des objections. Une telle demande ne serait pas exceptionnelle : le premier ministre Stephen Harper a déjà évoqué la possibilité « d’encadrer » le pouvoir de dépenser de son gouvernement. Et la plupart des provinces, même la Saskatchewan et le Manitoba néo-démocrates — généralement plus centralisateurs que les autres —, sont d’accord pour « discipliner » le gouvernement fédéral. La partie est donc jouable. La réunion de Moncton pourrait lancer l’idée. Stephen Harper pourrait la reprendre dans un discours du Trône, ce qui obligerait les trois autres chefs fédéraux — Stéphane Dion, Gilles Duceppe et Jack Layton — à se prononcer et, très probablement, à l’approuver eux aussi. Et Jean Charest, fort de cette victoire, pourrait se présenter devant les Québécois la tête haute. Pendant la campagne électorale du printemps au Québec, le premier ministre fédéral a soulevé toute une polémique en posant des conditions à l’ouverture de toute discussion sur le pouvoir de dépenser : « Nous sommes toujours prêts à considérer des possibilités, mais à la fin, pour avoir de telles relations fiscales avec les provinces, il est nécessaire d’avoir un gouvernement fédéraliste à Québec [et] un gouvernement qui respecte les champs de compétence des provinces ici, à Ottawa. » Justement, les planètes sont « alignées » au Québec, puisque aucun des trois partis représentés à l’Assemblée nationale ne prône l’indépendance. Pour le Parti libéral du Québec, cette revendication s’inscrit dans la tradition des revendications constitutionnelles qui, depuis Jean Lesage, en 1960, ont permis aux gouvernements successifs — même ceux du Parti québécois — de se retirer de programmes fédéraux avec une compensation financière. Elle s’inscrit aussi dans la ligne autonomiste de l’Action démocratique de Mario Dumont, chef de l’opposition officielle. Quant au Parti québécois, ce serait pour lui un retour à « l’affirmation nationale », qui a certes coûté sa tête à Pierre Marc Johnson, en novembre 1987. Mais Pauline Marois a bien dit qu’en attendant la tenue d’un autre référendum sur la souveraineté — ce qu’elle ne provoquera pas — elle profiterait de toutes les occasions pour renforcer les pouvoirs du Québec au sein de la fédération. Depuis quand a-t-on vu les partis politiques du Québec unanimes derrière une proposition soumise aux autres gouvernements de la fédération ? Ceux-ci déplorent que tout changement constitutionnel soit impossible au Canada depuis 1982, année où la Constitution a été rapatriée sans l’accord de l’Assemblée nationale du Québec. Même Stephen Harper, qui voudrait réformer le Sénat, est paralysé. Un accord de portée constitutionnelle sur une revendication historique du Québec permettrait en quelque sorte d’exorciser les démons des tentatives malheureuses de réparer l’échec de 1982, d’abord en 1987 au lac Meech, puis en 1992 à Charlottetown. C’est la première fois depuis 30 ans que les conditions sont aussi favorables…

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La bête noire des fermiers

Patricia Pérez, Montréalaise d’origine mexicaine, a fondé en 2004 le Centre d’appui aux travailleurs agricoles migrants. Son équipe parcourt en caravane les villages de la Montérégie et offre des formations en espagnol sur les normes québécoises du travail. Près de 4 500 travailleurs agricoles étrangers sont venus au Québec cet été. Qui sont-ils ? — Ce sont de petits fermiers qui viennent gagner de l’argent pour payer l’éducation de leurs enfants et améliorer le sort de leur famille. Ils sont payés 8,25 $ l’heure, soit le salaire d’une journée dans leur pays. L’employeur finance leur billet d’avion et les travailleurs le remboursent sur leur paye. Leurs conditions sont-elles différentes de celles des travailleurs québécois ? — En théorie, non. Ils cotisent à l’assurance-emploi et à la Régie des rentes du Québec. Mais en pratique, ils travaillent 80 heures par semaine et on ne leur paie pas d’heures supplémentaires. S’ils cessent de travailler en raison d’un accident de travail, ils ne sont pas payés. L’employeur a l’obligation de les loger sur place. Toutefois, dans de nombreuses fermes, le nombre de lits est insuffisant, alors certains dorment par terre. Souvent, il n’y a qu’une seule douche pour 20 personnes. Les fermiers affirment que la syndicalisation nuirait à la compétitivité de l’agriculture québécoise. — Tout ce que nous voulons, c’est que les normes du travail soient respectées. En 2005, une trentaine de Guatémaltèques travaillant pour les Serres Saint-Laurent [qui produit les tomates Savoura] ont obtenu la reconnaissance syndicale. On leur paie maintenant les heures supplémentaires. L’entreprise, elle, continue de faire des profits.

Politique

Fête nationale ou Saint-Jean-Baptiste ?

Au Québec, la Fête nationale est une affaire privée, subventionnée par le gouvernement du Québec, certes, mais aussi par les Sociétés Saint-Jean-Baptiste, sous la coordination du Mouvement national des Québécois. Depuis le milieu des années 1970, les souverainistes se sont appropriés les célébrations de la Fête nationale, au point que certains fédéralistes, même les premiers ministres libéraux du Québec, n’osent pas y participer, alors qu’ils se font un devoir — tout comme les chefs souverainistes, d’ailleurs — de participer aux défilés de la Saint-Patrick. C’est ainsi que la ferveur pour la nation a suivi la courbe de popularité de l’appui à la souveraineté. Mais comment parler de « nation » quand la moitié des Québécois s’excluent eux-mêmes de leur fête nationale ? Après les grands rassemblements sur le mont Royal, en 1975 et 1976, après le défilé de plusieurs centaines de milliers de personnes, rue Sherbrooke, à Montréal, en 1990, on a abandonné la tradition du grand défilé populaire, tant le Mouvement national des Québécois craignait que le désintérêt des foules ne soit étalé au grand jour. Les organisateurs se sont alors rabattus sur les fêtes de quartier, les « petites patries », en quelque sorte, ce qui constitue l’aveu le plus flagrant qu’il n’y a plus de Patrie. On tente timidement, cette année, de rétablir le défilé, mais en version réduite. En fait, la seule tradition qui persiste vraiment, dans tous les petits villages du Québec encore plus que dans les quartiers de Montréal, est celle du « discours patriotique ». On objectera que la ferveur envers le Canada n’est guère plus spontanée dans le reste du pays. À Ottawa, les drapeaux rouge et blanc sont distribués gratuitement aux enfants des écoles, et avec le temps, les pelouses du parlement sont devenues comme un vêtement trop grand. Et le ministère du Patrimoine essuie plusieurs refus avant qu’une vedette québécoise accepte de participer au spectacle sur la Colline. Les artistes qui « collaborent » ainsi à la fête du Canada risquent insultes et quolibets de la part de leurs compatriotes du Québec. C’est un bien drôle de pays que nous avons là ! La proximité de nos fêtes nationales avec celles des États-Unis, le 4 juillet, et de la France, le 14 juillet, impose des comparaisons. Dans l’ensemble de l’Amérique, quel que soit l’État où on se trouve, on célèbre l’Indépendance. En France, la tradition des défilés militaires contribue à raviver la flamme patriotique et à affirmer la souveraineté du pays. Jusqu’en 1982, la fête du Canada s’appelait fête du Dominion. L’indépendance du pays est récente ! Et depuis quelques années, le ministère du Patrimoine du Canada a étiré cette fête sur une période de 11 jours en y incluant la Journée nationale des Autochtones, le 21 juin, la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin, la Journée canadienne du multiculturalisme, le 27 juin, et la fête du Canada, le 1er juillet. C’est en douce que le gouvernement fédéral a créé cette nouvelle manifestation, « Le Canada en fête ! », qui banalise en quelque sorte le Québec en célébrant le même jour tous les Canadiens d’expression française d’un bout à l’autre du pays, et en les fêtant au même titre que les autochtones et les « autres » arrivés d’ailleurs. Mais l’astuce est un peu grosse : le 24 juin n’est férié nulle part sauf au Québec, même pas dans la très bilingue capitale nationale du pays, Ottawa ! Avec le temps, le Canada réussira peut-être à se forger une âme nationale et à exalter le patriotisme — si ces mots-là arrêtent de lui faire peur. Mais le Québec ? Le 23 novembre 2006, l’actuel premier ministre, Stephen Harper, a surpris tout le monde en présentant aux Communes la résolution suivante : « Que cette Chambre reconnaisse que les Québécoises et les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni. » Alors, à quand la reconnaissance de la Fête « nationale » des Québécois ? Pour l’heure, Stephen Harper aurait beau jeu de répondre : lorsqu’elle sera devenue une réalité. Tant que le 24 juin restera la Saint-Jean-Baptiste pour certains et la Fête nationale pour d’autres, chacun des deux groupes célébrant dans son coin, l’un à l’église ou sur la pelouse de son chalet, l’autre dans la rue ou aux concerts populaires, la « nation » québécoise ne sera qu’un beau geste de Stephen Harper pour impressionner la galerie nationaliste.

Politique

Le printemps des fous

Au lendemain des élections du 26 mars dernier, j’écrivais ici même : « Divisé à l’intérieur, isolé de l’extérieur, le Québec sort affaibli d’une campagne électorale ratée. » Et depuis, on dirait que ses chefs politiques s’acharnent à aggraver les choses et à semer la confusion. N’a-t-on rien de mieux à faire que de décider des stratégies parlementaires en fonction du résultat des sondages ? Doit-on paralyser le gouvernement, voire le renverser, pour un désaccord de quelques dizaines de millions de dollars sur un budget de 61 milliards ? Et au fait, qui mène au Québec ? Les Québécois n’avaient pas vraiment choisi de gouvernement le 26 mars. En partageant leurs suffrages entre les trois partis, ils désignaient d’abord un perdant — le Parti québécois, relégué au statut de tiers parti. Ils consacraient un gagnant — l’Action démocratique, qui se retrouve dans l’antichambre du pouvoir. Et ils mettaient le gouvernement en sursis. C’était un précédent au Québec ; mais comme, à Ottawa, on en est à un deuxième gouvernement minoritaire et que cela ne va pas si mal que cela, on ne s’inquiétait pas vraiment. Cela commençait même plutôt bien, le 18 avril, avec l’assermentation d’un conseil des ministres paritaire, dans lequel le numéro deux, Nathalie Normandeau, et le ministre le plus puissant, Monique Jérôme-Forget, sont des femmes. Mais on n’ira pas plus loin : le mardi 8 mai, le chef du Parti québécois, André Boisclair, annonçait sa démission immédiate, faisant ainsi dérailler l’ouverture officielle de la première session de la 38e législature. Et les coups de théâtre de se multiplier… La vacance du pouvoir au Parti québécois sera de courte durée. Le 11 mai, avant même que le pauvre André Boisclair ait eu le temps de déménager ses effets personnels de son bureau de l’Assemblée nationale, deux candidats d’envergure — Gilles Duceppe et Pauline Marois — annoncent une bataille de titans. L’effervescence ne dure pas longtemps, puisque moins de 24 heures plus tard, le chef du Bloc québécois se désiste, sans doute découragé par des sondages très favorables à son adversaire. Selon CROP, Pauline Marois a la faveur de 45 % des péquistes et Gilles Duceppe, de 21 % seulement. Se dirigeant vers un couronnement, Pauline Marois annonce que le Parti québécois « met de côté l’échéancier référendaire pour travailler sur le projet de pays ». Au chapitre de la social-démocratie, elle rappelle aussi la nécessité de mettre de nouveau le cap sur la prospérité. C’est le temps de l’aggiornamento au Parti québécois. Toutes les factions, même les plus radicales — comme le mouvement Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre (SPQ Libre) —, acceptent les conditions posées par la candidate à la présidence. Du coup, le Parti québécois, que l’on disait moribond le lendemain des élections, remonte dans les sondages, au point de pouvoir espérer redevenir l’opposition officielle ! Le 30 mai, le PQ recueille 27 % des intentions de vote, le Parti libéral, 28 %, et l’Action démocratique, 32 %. Une seule certitude : c’est l’ADQ qui profiterait d’une élection hâtive. Alors qu’à la suite de la démission d’André Boisclair, le PQ annonçait qu’il ne précipiterait pas la chute du gouvernement, il changeait complètement d’attitude après le sondage du 30 mai. Le sort du gouvernement dépend donc davantage des coups de téléphone de Léger Marketing ou de CROP que des principes des chefs politiques ! Et c’est l’humeur changeante des Québécois qui influencera la réaction des partis d’opposition au budget de Monique Jérôme-Forget, au lieu des grands principes des uns et des autres — comme la priorité à accorder à la réduction de la dette plutôt qu’à la diminution des impôts. Ou le réaménagement des budgets de la santé et de l’éducation. Au lendemain de la démission d’André Boisclair et à la veille du retour de Pauline Marois, le Québec avait pourtant tous les atouts qu’il fallait pour réaliser des gains importants dans ses rapports avec le gouvernement fédéral et les autres provinces. Pour la première fois depuis 40 ans, le Parti québécois renonçait à brandir la menace référendaire. Pauline Marois enlevait du même coup tout alibi à ceux qui, dans le reste du Canada, refusaient de rouvrir les pourparlers avec le Québec. Tout cela s’est perdu dans de désolantes manœuvres politiques. Une seule question demeure encore : Jean Charest tiendra-t-il jusqu’à l’été ?

Politique

La Ségo du Québec

Surprenant, l’intérêt des Québécois pour l’élection présidentielle française. Cet engouement se doublait d’une forme de nostalgie : pourquoi ne peut-on pas avoir, au Québec ou au Canada, d’élections qui soulèvent autant d’enthousiasme ? La présence de candidats aux têtes bien pleines autant que bien faites explique beaucoup de choses. Ici, où que l’on regarde — Jean Charest à Québec, Stéphane Dion à Ottawa —, on voit des partis qui traînent derrière eux des chefs peu inspirants… quand ils n’ont pas un effet répulsif sur l’électeur. Mais maintenant que le Parti québécois se dirige de nouveau vers le couronnement de son chef, Pauline Marois pourrait-elle être une autre Ségolène Royal ? Ou à tout le moins s’inspirer du modèle ? Jean Charest… Je parlais de lui récemment avec un personnage important du gouvernement de Brian Mulroney dans les années 1980 et 1990. Nous nous demandions où étaient passés le charisme et surtout la ferveur qui le caractérisaient pendant les campagnes électorales fédérales. Et nous en sommes venus à penser que « Jean » a peut-être envie de se faire battre pour enfin retourner à la vie de simple particulier ! À Paris, pendant ce temps, l’intrépide Ségolène Royal, malgré des sondages défavorables et l’hostilité de commentateurs machistes, haranguait les foules de sa voix fluette, souriait aux méchancetés, affrontait l’adversaire dans des débats de deux ou trois heures. Depuis quand a-t-on vu un de nos chefs parler aux caméras, pendant deux heures, sans texte et sans télésouffleur ? Il faut en avoir, des idées dans la tête, pour répondre à tant de questions sans jamais se répéter ! Et quelle déception attendait ceux qui, en décembre, ont propulsé Stéphane Dion à la tête du Parti libéral du Canada. Lui, on ne s’est jamais fait d’illusions sur son charisme. Mais on ne croyait pas qu’il cultiverait à ce point son air de premier de classe ! Nicolas Sarkozy, lui non plus, n’était pas très inspirant. Petit, sans prestance en comparaison de François Mitterrand, nerveux et inquiet, repoussant les foules de ses deux mains ouvertes devant lui, comme s’il se sentait menacé, il a tout de même réussi à porter son discours. Tout comme Ségolène Royal, il ne manquait jamais d’inspiration et savait ce qu’il voulait : même ses pires adversaires — la « racaille » des banlieues, notamment — savaient très bien ce qu’il voulait dire ! Ceux qui ont comparé Mario Dumont à Jean-Marie Le Pen se sont trompés. C’est à François Bayrou qu’il fallait comparer le chef de l’Action démocratique. La recette des deux hommes est simple : véritables moulins à paroles l’un et l’autre, ils régurgitent avec un simplisme parfois désarmant les idées et aphorismes populaires qu’ils ont glanés, ici et là, en visitant le pays profond et en écoutant les gens. Qu’on pense ce que l’on veut de Dumont et de ses idées, il offrait du nouveau là où le PQ ressassait encore les idées qui ont présidé à sa fondation. Il y a surtout une différence fondamentale entre les régimes français et québécois : en France, lorsque les candidats aux présidentielles se présentent devant leur parti respectif, ils ont un programme politique très recherché, généralement préparé avec des intellectuels, d’ailleurs. Puis, une fois les candidats officiels désignés, les partis s’effacent pendant toute la campagne. Nicolas Sarkozy ne s’est jamais présenté aux Français comme le candidat de l’Union pour un mouvement populaire, pas plus que Ségolène Royal comme la candidate du Parti socialiste. Cela donne certainement une plus grande crédibilité au candidat, puisqu’il n’a pas l’air constamment surveillé — et rappelé à l’ordre, comme c’est l’habitude au PQ — par les bonzes de son parti. Cela lui donne davantage d’assurance aussi. Les partis politiques du Québec et du Canada auraient intérêt à réfléchir à cette question lorsqu’ils ont à choisir un chef, comme c’est le cas maintenant pour le PQ. Ils doivent s’assurer, par tous les moyens, que les candidats exposent clairement et dans le détail leurs idées sur la manière de gouverner le pays. Il faut donc faire précéder le choix du chef par un débat d’idées. Puis, une fois le chef choisi, lui laisser l’entière responsabilité de traduire ses idées de façon claire, simple et attrayante pour le grand public. Pour l’instant, au Parti québécois, avec Pauline Marois, cela semble plutôt bien parti…

Société

Enfin de l’action!

L’incertitude. Nous y voilà, dans l’incertitude politique. Je dois avouer qu’à première vue je m’y plais. Parce que récemment nous vivions dans la certitude, et cela me lassait. La certitude qu’il ne se passerait rien sur le plan de l’avenir du Québec. Pas de réconciliation avec la famille canadienne. « Le fruit n’est pas mûr », répétait Jean Charest. Pas mûr après un quart de siècle d’exclusion du Québec du traité qui le lie au Canada, la Constitution. Ce fruit — celui de la reconnaissance, symbolique ou concrète, de la différence québécoise — ne mûrit pas. Il s’évide. À l’automne, lorsque les Communes ont reconnu l’existence de la nation québécoise, nos voisins canadiens, sondés par Léger Marketing, ont exprimé leur désaccord à hauteur de 72 %. Acide, le fruit. Certitude aussi que rien ne se passerait côté souveraineté. Environ 45 % des Québécois croient toujours, moi compris, que l’objectif est souhaitable. Mais nous avons retenu des épisodes précédents qu’il faudrait, pour surmonter les obstacles, un élan et un timonier, qui manquent à l’appel. Si le PQ avait été porté au pouvoir le 26 mars, il n’aurait pu présenter une trajectoire crédible. Grâce à Mario, nous sommes dans l’incertitude. Car le Québec est désormais divisé en trois : le PLQ a eu 1,3 million de voix. L’ADQ : 1,2. Le PQ : 1,1. Moins de 5 % de l’électorat séparent le premier du troisième. Et je déclare que le vainqueur est le plus grand perdant. Jean Charest a réussi à égarer presque un demi-million d’électeurs francophones. Reviendront-ils ? Rien n’est moins sûr, car ils ont quitté un parti nationaliste modéré de centre droit (le PLQ) pour aller vers un parti nationaliste modéré de centre droit (l’ADQ). Si Dumont est moitié aussi habile demain qu’il l’a été hier, il peut non seulement les conserver, mais puiser encore dans les 24 % de francophones libéraux qui ont raté l’autobus adéquiste du 26 mars et qui se demandent encore pourquoi. Jean Charest aura beau remanier Cabinet et discours, le pli est pris. Le PLQ risque de devenir le troisième parti, de se voir repoussé dans ses bastions non francophones et d’être durablement remplacé par l’ADQ comme, disons, parti-des-Québécois-pas-pressés-pas-syndiqués-payant-des-impôts. Ce sera presque irrésistible pour les Québécois, la prochaine fois, de le porter au pouvoir. Et ce sera peut-être une bonne chose pour mes amis péquistes. Car pour que l’ADQ descende de son nuage, il faudra qu’on voie que Mario Dumont, devenu premier ministre, n’a de potion magique ni pour la santé ni pour la taille de l’État. Si les électeurs libéraux migrateurs accueillis à l’ADQ peuvent s’y sentir chez eux, il n’en va pas de même pour les péquistes migrateurs, qui ont commencé leur périple en 2003 et ne sont toujours pas de retour (Bernard Landry n’avait pu retenir un demi-million d’électeurs en 2003, puis Boisclair en a échappé 145 000 de plus, beaucoup au profit de Québec solidaire). Mais qu’on en juge : le Québec compte 40 % de syndiqués (1,3 million de personnes, en hausse) et environ, on l’a dit, 45 % de souverainistes. Cela ne suffit évidemment pas à définir la personnalité politique des péquistes migrateurs. Mais cela indique que la greffe avec la culture antisyndicale et non souverainiste de l’ADQ est problématique. Pour le PQ, ces électeurs sont rattrapables. Un parti politique se bat pour gagner. Et le PQ doit définir une position qui le mènerait au pouvoir. Cependant, il faut savoir que l’heure des grands nombres est derrière nous. Avec un électorat segmenté en trois, fini les résultats électoraux à 44 % ou à 59 %. Et mort le rêve d’une élection tremplin vers un référendum gagnant. La nouvelle donne de l’incertitude politique québécoise présente désagréments et avantages. L’avantage premier est que deux des trois partis n’ont désormais pas de loyauté envers le Canada. Le PLQ voulait évoluer dans l’équipe canadienne, en être le joueur-vedette. L’ADQ ne roule que pour le Québec. Les Rocheuses, le rêve canadien, la Charte, Trudeau, même l’assurance maladie : rien qui résonne, rien qui attache. Les adéquistes, qui furent du camp du Oui en 1995, veulent aujourd’hui que le Québec s’affirme « dans le Canada », parce que c’est rentable, parce que c’est jouable, parce que c’est la structure politique en place. Pas étonnant qu’un commentateur comme Jeffrey Simpson, du Globe and Mail, rage et leur préfère, à tout prendre, les indépendantistes. Fondamentalement, donc, la présence désormais majoritaire de l’ADQ et du PQ à l’Assemblée et leur domination de l’électorat francophone sont un déchirement politique de plus entre le Canada et le Québec. Lorsqu’on embrasse du regard la décennie à venir, on ne sait quelle crise provoquera un nouvel affrontement avec le Canada. (Quelques motifs de crise en réserve ? La Loi sur les langues officielles ne pourra survivre longtemps au fait que le chinois est désormais la première langue minoritaire hors Québec ; la démographie réduira le poids québécois à Ottawa, l’Ouest, notamment l’Alberta, prenant une part croissante ; la Cour suprême continuera à « accommoder » plus raisonnablement que ne le souhaitent les Québécois ; la structure fiscale du pays continuera à favoriser le pouvoir fédéral ; etc.) Avec l’ancienne formule PLQ-PQ du Québec divisé en deux, la crise aurait, comme les précédentes, conduit à l’impasse. Avec la nouvelle donne, et le recul probable du PLQ, rien n’est certain, mais rien n’est interdit. La capacité de mobilisation d’un tandem ponctuel ADQ-PQ est beaucoup plus vaste, donc beaucoup plus efficace. Comment former ce tandem ? À quelle occasion ? À quelles conditions ? Avec quel résultat ? La stratégie d’un référendum sur les pouvoirs essentiels pour le Québec (que je propose dans Sortie de secours) est-elle envisageable ? Mystère. Mais comme le disait un militant de gauche la première fois qu’un gouvernement socialiste français (celui dirigé par Léon Blum) fut élu, en 1936 : « Enfin, les difficultés commencent ! » On est loin de la notice nécrologique du PQ. Pour peu qu’il sache rebondir, au moins vers l’opposition officielle aux prochaines élections, pour faire de l’alternance ADQ-PQ le nouveau système de notre vie politique. Je ne prétends pas savoir tout ce qu’il faut faire. J’ai quelques idées sur ce qu’il ne faut pas faire. S’enfermer, comme le propose mon ami Louis Bernard, dans un chantage à l’indépendance (vous êtes d’accord avec nous, sinon on refuse de gouverner) non seulement mènerait à une marginalisation du PQ, mais ferait que le Québec serait gouverné à droite pendant des lustres. Non merci. À l’inverse, abandonner la souveraineté serait à la fois absurde et suicidaire. Absurde, car voilà une grande idée, toujours réalisable et actuelle, et nous sommes un grand nombre à y tenir — à des degrés d’intensité divers. Suicidaire, car on ne change pas de conviction profonde après chaque revers. Le référendum ? Je répète ce que j’en disais avant les élections : rendre automatique la tenue d’un référendum après l’élection du PQ était un passeport pour un second mandat Charest. Les Québécois ne veulent pas se faire brusquer sur un sujet qu’ils jugent (qu’ils savent) très difficile. Le PQ doit réaffirmer que la souveraineté est son objectif premier, constater que la question n’est pas à l’ordre du jour dans l’immédiat (sans préciser de date ou de délai, de grâce !) et s’engager à ne déclencher un processus référendaire que lorsque la volonté populaire sera manifeste ou que les circonstances l’exigeront. Ce n’est pas se renier, ce n’est pas s’enfermer. Si le chef et l’équipe péquistes inspirent confiance, l’électorat acceptera ces assurances. Sinon ? Sinon, non. Si la souveraineté n’est pas à l’ordre du jour, les attentes des Québécois, elles, le sont. Et le Parti québécois doit y apporter sa propre réponse. D’abord, il doit avoir les deux pieds bien plantés dans ses valeurs sociales-démocrates, d’égalité des chances et de solidarité. Il y a désormais deux grands partis de droite au Québec, nul besoin d’un troisième. Mais ses mains doivent toucher tous les instruments : on doit le découvrir réellement préoccupé de la création de richesse, de l’amélioration de la productivité, de l’entrepreneuriat, de la bonne gestion de l’État et des services publics. François Legault avait proposé la formule de « la gauche efficace ». Il y a là un concept prometteur qu’il faut traduire concrètement : le PQ a le cœur à gauche, mais aborde sans dogmatisme les méthodes répondant le mieux aux besoins dans les domaines de la santé, de l’environnement, de la famille, de l’éducation. Ensuite, le PQ doit redevenir le défenseur des valeurs de la majorité francophone, reconnaître qu’il y a, au cœur du Québec pluriel qu’on célèbre depuis 20 ans, une prédominance de la langue, de l’histoire, de la culture et des repères de cette majorité, qui vit toujours dangereusement sur un continent anglophone. Disons-le autrement : la promotion des intérêts de la société francophone qu’est, pour l’essentiel, le Québec constitue la raison d’être du PQ, la souveraineté étant le moyen proposé pour mieux le faire. Se déconnecter de cette raison d’être, c’est pour le PQ se couper de son énergie vitale et de l’électorat francophone. André Boisclair peut-il incarner ce recentrage et ce renouveau ? Il y a beaucoup de raisons d’en douter et on peut craindre que son maintien à la tête du PQ, aux prochaines élections, ne consolide le déclin plutôt que de provoquer le rebond nécessaire. En politique, le poids du leader est considérable, à l’interne comme pour l’opinion. Et il ne sert à rien d’écrire un programme avant d’avoir choisi celui qui doit l’inspirer, l’incarner, le porter à la rencontre de l’électeur rétif. Le choix du chef conditionne tout le reste, et ne pas crever l’abcès conduirait à faire durer le malaise. Cela dit, la vie politique regorge de personnalités avec lesquelles l’opinion joue au yoyo, les adulant puis les rejetant, pour les redécouvrir ensuite. Qui disait du bien de Harper au Québec il y a deux ans ? C’était l’époque où Mario Dumont — vous rappelez-vous ? — était fané, fini, foutu. Le gouvernement ne risquant pas de tomber à brève échéance, le chef du PQ a un an, tout au plus, pour prouver qu’il est l’homme de la situation, qu’il peut se transformer de boulet en atout. Il doit fixer tout de suite une date de l’hiver ou du printemps 2008 pour son vote de confiance. S’il gagne, il aura démontré sa valeur et pourra tracer la voie. S’il perd, il laissera à son parti le temps de se choisir un nouveau chef (on ne voit guère qu’un combat entre les meneurs Gilles Duceppe et Pierre Curzi), de prendre les tournants nécessaires, de renouer le dialogue avec le Québec. À temps pour le prochain rendez-vous, pour le commencement des difficultés. — Jean-François Lisée est l’auteur de Sortie de secours (Boréal, 2000). Il a été conseiller politique de Jacques Parizeau puis de Lucien Bouchard de 1994 à 1999.