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Un futé à l’école des «smattes»

Sur le campus de la John F. Kennedy School of Government, où il étudie depuis septembre, André Boisclair avance, de la neige jusqu’aux genoux, vers une fontaine fermée pour la saison. L’ex-ministre du Parti québécois déblaie le monument, dévoilant une citation du président américain assassiné en 1963. Les quatre questions au moyen desquelles, selon Kennedy, les historiens devraient juger les leaders: «Furent-ils des hommes courageux? intègres? dévoués? avisés?» André Boisclair lit à voix haute et sourit. Comme si tout était soudainement clair pour celui qui aspire à diriger, un jour peut-être, le Québec. Une autre citation de Kennedy, sur une des colonnes à l’entrée du campus, retient l’attention du «jeune vieux» ex-ministre. Elle est tirée d’un discours prononcé peu après la crise des missiles de Cuba, en 1962: «Quel genre de paix recherchons-nous? Pas une pax americana imposée au monde par des armes de guerre américaines. Pas la paix du tombeau ou la sécurité de l’esclave. Je parle de la paix authentique […] – pas seulement une paix pour les Américains, mais une paix pour tous les hommes et les femmes.» Cette citation, André Boisclair l’a remarquée pour la première fois l’été dernier. Il venait d’être admis à Harvard, dans un programme d’études d’un an – et d’environ 35 000 dollars américains – réservé à des professionnels triés sur le volet, surtout de la haute fonction publique, à mi-carrière. Et il devait décider s’il allait foncer. Foncer voulait dire quitter sa famille politique, le Parti québécois, qui l’a presque vu grandir, depuis sa première élection, dans Gouin, en 1989, à l’âge de 23 ans. Foncer signifiait aussi sortir de sa «zone de confort», remettre en question ses certitudes, se consacrer entièrement aux études et à la réflexion. Pour un homme qui n’avait connu que la vie politique, on comprend que le changement ait paru aussi intimidant qu’excitant. Que l’on ne s’y trompe pas: André Boisclair n’est pas en sabbatique. Il travaille presque aussi fort qu’au temps où il était ministre d’État aux Affaires municipales et à la Métropole, à l’Environnement et à l’Eau – de janvier 2002 jusqu’à la défaite du Parti québécois, en avril 2003. À la différence qu’il tape désormais lui-même ses devoirs (en anglais), prépare lui-même ses exposés et repasse lui-même ses chemises. «J’ai toujours évolué dans un environnement où j’ai été soutenu. Dans tout ce que j’ai fait comme député ou ministre, il y avait le Parti québécois, un caucus qui m’appuyait. Il n’y a rien, dans ce que j’ai fait, que j’ai accompli seul», explique André Boisclair, dans un restaurant du quartier chic de Beacon Hill. «Là, je suis seul avec moi-même. J’avais grandement besoin d’acquérir cette liberté.» L’écrivain et dramaturge irlandais Oscar Wilde a déjà dit: «Je ne suis pas assez jeune pour tout savoir.» André Boisclair en est une bonne illustration. Lorsqu’il est recruté par Jacques Parizeau pour être candidat dans Gouin, il quitte l’Université de Montréal, où il étudiait en sciences économiques. Sans diplôme. Sûr de lui, le jeune député se démarque vite par sa franchise et son intelligence. Trop, au goût de certains, y compris, à quelques reprises, de son chef. «J’étais le petit «smatte», avoue André Boisclair. J’avais gardé un peu de l’arrogance de l’adolescent. Je suis à découvrir la sérénité de l’homme adulte.» À 39 ans, il se retrouve à l’université et est conscient qu’il n’en sortira pas en sachant tout. Avec ses quelque 240 condisciples venant de dizaines de pays, il approfondit ses connaissances en économie, en études environnementales et en politique énergétique. Il carbure aux lectures, s’abreuve du savoir de ses profs. Les questionnements sont quotidiens à Harvard. «Un dialogue intérieur s’amorce chaque jour», dit-il. Comme lorsqu’il a entendu Natan Sharansky, le célèbre dissident soviétique et actuel ministre israélien de la Diaspora, donner une conférence cet hiver. Le discours de cet ardent défenseur de la politique de George W. Bush en Irak a quelque peu ébranlé les convictions d’André Boisclair – qui a marché avec des milliers de Montréalais, en mars 2003, pour manifester contre la guerre. «Sharansky dit de ne pas serrer la main des dictateurs, parce que ça décourage les dissidents. Voilà qui enrichit ma réflexion. Mais je demeure un fervent apôtre du multilatéralisme. Aucun pays ne peut agir seul.» En étudiant le leadership, André Boisclair découvre que celui-ci a bien peu à voir avec les certitudes. En politique comme en affaires, un bon leader doute constamment et ne se présente pas avec la solution à tous les maux, a-t-il retenu d’un séminaire avec Ronald Heifetz, sommité dans le domaine. Pour Heifetz, faire preuve de leadership consiste à «mobiliser les gens pour qu’ils affrontent les problèmes» et à «faire ressortir leurs qualités les plus nobles». Parmi les dangers qui guettent tout leader: sa marginalisation par ceux qui se refusent à affronter les problèmes sous prétexte qu’il existe une solution magique. Heifetz semble avoir eu une telle influence sur André Boisclair que ce dernier a remplacé le proverbe bouddhiste à la fin de ses courriels par une citation du professeur! Il est difficile d’aborder le sujet du leadership avec André Boisclair sans parler du Parti québécois ou de ses propres ambitions. Le chef, Bernard Landry, est actuellement coincé entre l’aile dite «orthodoxe» du parti, qui le critique pour avoir écarté la possibilité d’une élection référendaire, et l’aile plus pragmatique, qui craint que sa promesse d’un référendum sur la souveraineté «le plus tôt possible dans le mandat» ne prive un éventuel gouvernement péquiste de sa marge de manoeuvre. Cette question domine les discussions sur le leadership de Landry. André Boisclair, lui, trouve le débat quelque peu stérile: «Ce n’est pas un changement de leadership qui va régler les angoisses des souverainistes. Pourquoi ce besoin de certains militants de toujours exiger une profession de foi, d’être rassurés à chaque conseil national sur les convictions des leaders souverainistes?» André Boisclair dit faire partie de la génération des souverainistes pour qui le désir de bâtir un pays ne s’est pas manifesté en réaction au Canada anglais. S’il veut la souveraineté, dit-il, c’est parce qu’il croit que les Québécois de toutes origines sont porteurs de projets – en environnement, en social-démocratie, entre autres – qui peuvent faire une différence dans le monde. Au lieu de s’inquiéter de la date du prochain référendum, les souverainistes devraient méditer sur les erreurs du passé, soutient l’ancien ministre. Parce que, comme le dit Ronald Heifetz, «on a tous une part de responsabilité dans nos propres échecs». Et quelle serait celle des souverainistes? André Boisclair réfléchit longuement. «Combien de Lucien Bouchard faudrait-il pour faire contrepoids à un Yves Michaud?» laisse-t-il tomber. Quand la vieille garde souverainiste commence à parler d’ethnicité, comme l’a fait Michaud, les opposants à la souveraineté oublient vite les mains tendues aux anglophones et à la communauté juive. Yves Michaud, rappelons-le, est ce souverainiste de la première heure, grand ami de Bernard Landry, qui, en 2000, a traité le mouvement B’nai B’rith de «phalange extrémiste du sionisme mondial» et suggéré que le peuple juif n’avait pas été le seul à souffrir dans l’histoire de l’humanité. Blâmé par l’Assemblée nationale, celui que l’on a jadis surnommé «le Robin des banques» a vu s’évanouir ses chances d’être candidat péquiste dans Mercier. L’incident a divisé les rangs souverainistes et aurait même précipité le départ du chef du parti et premier ministre, Lucien Bouchard. André Boisclair sait qu’en évoquant «l’affaire Michaud» il risque de se faire autant d’ennemis que d’amis. Mais il n’a jamais reculé dans sa bataille pour élargir les bases du Parti québécois. Déjà, en 1993, il a subi les foudres de Jacques Parizeau pour avoir dit qu’il voulait «dépéquiciser» la souveraineté. «Nous devons continuer à tendre la main, à ouvrir nos portes et à dénoncer l’intégrisme, qui, même s’il nous garde au chaud, nous guidera droit à l’asphyxie, avait-il dit alors. Les gens qui se replient sur eux-mêmes font fausse route et il y en a pas mal au PQ.» Jacques Parizeau a réagi sèchement à l’époque. «Ce jeune Boisclair n’existe plus», a-t-il déclaré aux médias. Douze ans plus tard, enhardi par 15 années dans l’arène politique et épanoui par ses études, le «jeune Boisclair» constitue une force grandissante au sein de son parti. Après ceux de Pauline Marois, François Legault et Gilles Duceppe, son nom est le plus souvent évoqué par les militants comme éventuel successeur de Bernard Landry. André Boisclair n’a jamais, publiquement du moins, déclaré son intérêt pour le poste. Mais ses ambitions, et ses compétences, sont bien connues à Québec. «J’ai toujours dit à André, même quand il avait 20 ans, qu’il allait occuper toutes les fonctions au Parlement, rappelle l’ex-ministre Louise Harel, la doyenne de l’Assemblée nationale. Quand? Je ne sais pas. Mais ça se produira.» À la différence, par exemple, d’une Pauline Marois, âgée de 56 ans, André Boisclair sait que la prochaine course à la direction ne sera pas celle de la dernière chance. Il n’est d’ailleurs même pas certain d’assister au congrès du parti, en juin, qui décidera du sort de Bernard Landry. Quelques jours après le vote de confiance, il recevra son diplôme de Harvard – une maîtrise en administration publique. Puis il s’envolera vers Paris, à l’invitation du ministère français des Affaires étrangères, dans le cadre d’un programme de deux semaines réunissant des «personnalités d’avenir». Il entend par la suite passer une partie de son été dans le Nord québécois, notamment chez les Cris, avant de s’installer à… Toronto! Fin août, André Boisclair entrera chez McKinsey & Company, une des plus importantes sociétés de consultants de la planète. «J’ai fait une demande d’emploi pour la première fois de ma vie», rigole Boisclair. McKinsey a un petit bureau à Montréal, mais lorsqu’on a offert à l’ex-ministre de travailler à Toronto, il n’a pas hésité. «Oui, un souverainiste québécois peut aller travailler à Bay Street!» Pari risqué? Après tout, il s’agit d’une culture des affaires qui lui est étrangère. La perspective d’un échec ne lui fait pas peur. «Ça vient de notre père», explique Philippe, son frère cadet, associé dans une entreprise pancanadienne de courtage de bois dont le siège est à Montréal. «Notre père a connu un échec financier et s’est repris. Il a toujours parlé de ça de façon très philosophique. Nous ne craignons donc pas de sortir de notre zone de confort, de ne pas toujours avoir du succès.» Les frères Boisclair ont grandi à Outremont. L’actuelle présidente du Conseil du Trésor, la libérale Monique Jérôme-Forget, et son mari, Claude, ministre sous Robert Bourassa, étaient des proches de la famille. André Boisclair se trouvait au Centre Paul-Sauvé, en 1980, lorsque le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, a déclaré qu’un Non au référendum sur la souveraineté du Québec était un Oui au renouvellement du fédéralisme. Il a fait du porte-à-porte avec Monique Ryan, la fille du chef du camp du Non, Claude Ryan. Celle-ci a depuis épousé le meilleur ami d’André Boisclair, Marc-André Blanchard… l’actuel président du Parti libéral du Québec! «J’avais 14 ans en 1980, raconte André Boisclair. Si j’avais pu voter, j’aurais voté non.» Jacques Parizeau dit être devenu souverainiste lors d’un voyage en train vers l’Ouest canadien. André Boisclair, lui, le serait devenu à l’occasion d’un voyage dans l’est du Québec. «J’ai découvert une tout autre réalité», dit-il. Un Québec plus pauvre, où des gens brillants ne pouvaient développer leurs talents faute de moyens ou d’accès à l’éducation. Il dit avoir constaté à quel point l’éducation devait devenir un projet de société pour les Québécois. Pendant ce voyage, il est tombé amoureux d’un Québec qu’il ne connaissait pas jusque-là. Son implication au sein du mouvement étudiant, qui grouille alors de souverainistes, y est sans doute pour quelque chose aussi (en 1984, il préside la Fédération des associations étudiantes collégiales du Québec). Peu après, il achète sa première carte de membre du Parti québécois… à Bernard Landry – qu’il a appuyé lors de la course à la direction de 1985. «Bernard Landry m’a le premier fait comprendre que souveraineté et mondialisation n’étaient pas incompatibles. Avant ça, j’avais toujours craint que la souveraineté ne soit une occasion de repli.» C’est cependant Jacques Parizeau, récemment élu à la direction du parti, qui remarquera le nouveau président du Comité national des jeunes, en 1988. Et qui le convaincra de se présenter dans Gouin l’année suivante. À l’époque, Louise Harel et son mari, le député Michel Bourdon (aujourd’hui décédé), ont milité en sa faveur. «André, c’est un gagnant. Jeune, déjà, il avait du leadership, du courage. Et il était capable de sortir des rangs pour critiquer son parti. Je me retrouvais un peu en lui. Je lui ai souvent dit pour blaguer que j’aurais pu être sa mère!» Destin ou hasard, André Boisclair a souvent marché dans les pas de la députée d’Hochelaga-Maisonneuve. Il lui a succédé comme ministre de l’Immigration, puis ministre délégué aux Relations avec les citoyens (autrefois l’Immigration et les Communautés culturelles) – de 1996 à 1998, période où il est en psychanalyse. Enfin, il lui succède à la Solidarité sociale, puis aux Affaires municipales et à la Métropole. C’est à l’Environnement, de 2001 à 2003, qu’il se fera le plus remarquer. Moratoire sur les nouvelles porcheries, politique nationale de l’eau, campagne pour la ratification du protocole de Kyoto, augmentation des aires protégées de 2% à 5%, enquête sur la forêt, fin du programme des petites centrales hydroélectriques… Si dans le milieu de l’agriculture on ne le regrette pas, en environnement, les militants ont gardé de beaux souvenirs. «C’était un bon ministre, dit Steven Guilbeault, directeur de Greenpeace au Québec. L’un de ses grands mérites aura été de donner au ministère de l’Environnement un prestige qu’il n’avait pas. Ce ministère a pris de l’importance grâce à lui.» Le poste permettra au politicien de se faire remarquer à l’extérieur du Québec. Lors du débat sur la ratification du protocole de Kyoto, relatif à la réduction des gaz à effet de serre, il est l’instigateur d’une coalition des provinces. Celle-ci poussera le fédéral à respecter ses engagements dans ce dossier, malgré l’opposition farouche de l’Alberta et l’appui mitigé de l’Ontario. Ses pairs canadiens seront impressionnés, ses collègues au Conseil des ministres aussi. C’est en effet au cours de cette période qu’on commence à le considérer comme un candidat sérieux à la succession de Landry. «C’est phénoménal, la capacité d’André de se saisir d’un dossier complexe et d’en connaître les tenants et les aboutissants quasiment mieux que les sous-ministres, affirme Louise Harel. Mais c’est à la fois une qualité et un défaut en politique. La population en général n’est pas portée vers les premiers de classe. La politique est un métier de généraliste.» Il n’y a pas que dans le monde de l’agriculture qu’André Boisclair ne fait pas l’unanimité. D’aucuns, dans le milieu gai, n’acceptent pas son manque d’enthousiasme, voire son indifférence, dans leur lutte contre la discrimination. André Boisclair n’a jamais caché son homosexualité, mais n’en a parlé publiquement qu’en 2000, dans l’hebdomadaire montréalais Voir. «Je ne retire aucune fierté de mon orientation sexuelle», a-t-il martelé alors pour expliquer sa non-participation au défilé de la Fierté gaie. «Je ne le redirais pas aujourd’hui», concède-t-il. L’homme n’a jamais voulu être le «politicien gai» de service. Son orientation sexuelle n’a jamais posé problème non plus. Mais à Harvard, il côtoie des étudiants venant de pays où l’homosexualité demeure un crime. L’un d’eux l’a même qualifié d’«immoral». «Je n’avais jamais vécu ça au Québec de façon aussi directe ou crue.» André Boisclair est un amateur de sports. Son corps svelte en témoigne. À Boston, il est devenu un adepte du cardio-vélo (spinning) – ces exercices en groupe sur vélos stationnaires, avec entraîneur vociférant et musique à l’avenant! En attendant bien sûr sa prochaine escalade. Il a déjà conquis le Kilimandjaro, avec son frère et trois amis. Il aurait voulu être de la partie lorsque Philippe a gravi l’Aconcagua, le plus haut sommet d’Amérique du Sud, en début d’année, au profit de la Société Alzheimer – maladie dont souffre leur père. Les frères parlent maintenant d’escalader le mont Vinson, en Antarctique, ou le Denali (McKinley), en Alaska. Quels autres sommets vise André Boisclair? «Je n’ai pas besoin d’être premier ministre dans ma vie, insiste-t-il. Je reviendrai en politique si je sens que je peux servir. Il y a une prudence, une sagesse dans mes choix, ce qui n’est pas incompatible avec la capacité de prendre des risques.» Risques. Et calculs. Deux ingrédients dont est faite la politique. On peut penser qu’André Boisclair fait un calcul en s’exilant temporairement du Québec. Qu’il fait le pari que le poste convoité se libérera au bon moment. Il court cependant le risque de regarder passer le train. Si, au printemps, la fronde contre Bernard Landry semblait s’être calmée, le Parti québécois pourrait se retrouver en pleine course à la direction dès juin. Le troisième ingrédient de la politique n’est-il pas l’imprévisibilité?

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Le Bloc a-t-il sauvé le Canada?

Depuis 1990, le Bloc a, sans le vouloir, davantage légitimé les institutions politiques fédérales que toutes les campagnes de distribution de drapeaux mises en œuvre par Jean Chrétien. Au lieu de renforcer la croyance qu’il existe un fossé infranchissable entre les valeurs des Québécois et celles des habitants des autres provinces, le Bloc l’a plutôt ébranlée. Au fil des années, le NPD a fait cause commune avec le Bloc dans la plupart des dossiers touchant à l’international, à l’environnement et à la justice sociale. Les deux partis ont conjointement poussé les libéraux à passer aux actes en matière de mariage gai. Dans le débat sur la guerre en Irak, le Parti libéral, le NPD et le Bloc se sont tous accordés pour dire que le Canada ne devrait pas participer à l’offensive américaine. Enfin, le Parti conservateur a été plus qu’un allié dans la tentative du Bloc de renverser le gouvernement de Paul Martin sur le scandale des commandites. En fait, Stephen Harper a pris la direction des opérations en dépit des risques considérables auxquels lui et son parti se sont exposés en dehors du Québec en ce faisant. En rétrospective, le parti souverainiste fédéral est parvenu à trouver un terrain d’entente avec un ou plusieurs partis fédéralistes sur la majorité des dossiers dont a été saisie la Chambre des communes depuis 15 ans. Ceux qui, en dehors du Québec, s’attendaient à ce que le Bloc québécois débarque sur la colline parlementaire pour chambouler le système, tout comme ceux qui, au Québec, pronostiquaient que les députés souverainistes seraient ostracisés en raison de leurs visées sécessionnistes, ont tous fini par être confondus. Le Bloc s’est toujours attaché à jouer un rôle constructif à la Chambre des communes. Ni Lucien Bouchard, son fondateur, ni la plupart des partisans du parti n’auraient accepté qu’il en soit autrement. Par définition, le Bloc était voué à devenir, pour le reste du Canada et la communauté internationale, une lucarne privilégiée sur le mouvement souverainiste. Il était dans l’intérêt du Bloc de faire de son mieux à la Chambre des communes. Si certains souverainistes ont pu avoir l’idée de saper les institutions fédérales ou de les paralyser de l’intérieur, cette dernière n’a jamais été partagée par le Bloc. Bien avant que, en 2006, Stephen Harper n’impose une discipline de fer aux membres de son gouvernement pour leur donner le moins d’occasions possible de l’embarrasser par des déclarations intempestives, Lucien Bouchard avait instauré le même régime pour son parti néophyte. […] Après les élections de 1993, le Parti libéral de Jean Chrétien a rapidement découvert qu’il avait un certain intérêt à avoir, à la Chambre des communes, un parti d’opposition souverainiste bien rodé. La présence du Bloc avait pour conséquence de garder la menace souverainiste à l’esprit du reste du Canada. Jamais les électeurs de l’extérieur du Québec ne sont aussi loyaux envers les libéraux que lorsqu’ils sont convaincus qu’il y a danger sur le front de l’unité canadienne. D’une façon opportune pour le PLC, le Bloc a également rendu difficile l’implantation au Québec d’un autre parti fédéraliste susceptible de rivaliser avec les troupes de Jean Chrétien. En outre, les stratèges libéraux étaient persuadés (à tort, comme l’histoire l’a montré) que, même dans l’éventualité d’une réunification des conservateurs, il serait toujours possible de compter sur le parti souverainiste pour les empêcher de reprendre pied au Québec. Plus important encore, le Bloc, un parti dont tout le monde pensait qu’il attiserait les tensions entre le Québec et Ottawa, a souvent réussi, par sa simple présence, à dédramatiser les débats. Quand les historiens étudieront le parcours du Bloc québécois, ils pourraient bien se rendre compte que la plus surprenante et la plus inattendue contribution du parti à la politique canadienne aura été de réduire l’aliénation des Québécois à l’égard de la politique fédérale. C’est paradoxal, mais, sur ce plan, le bilan bloquiste aura au moins été aussi bon que celui des quatre premiers ministres québécois qui ont gouverné le Canada entre 1968 et 2006. Bien évidemment, tel n’était pas l’objectif visé. Quand, à l’époque de la crise constitutionnelle du lac Meech, Lucien Bouchard a fondé le Bloc québécois, ce n’était certainement pas pour légitimer le Parlement canadien. Bien au contraire. En 1982, 74 députés libéraux du Québec s’étaient prononcés en faveur du rapatriement de la Constitution, tandis que leurs 122 homologues de l’Assemblée nationale s’y étaient unanimement opposés. Après la mise en pièces de l’accord du lac Meech, Lucien Bouchard avait juré que les députés fédéraux québécois n’obtiendraient plus jamais une légitimité par défaut — en l’absence d’un parti qui ne soit pas fédéraliste au niveau fédéral — sur laquelle ils s’appuieraient pour discréditer l’Assemblée nationale. Lucien Bouchard allait contredire sa propre logique à la première occasion. Moins de deux ans après sa fondation, le Bloc faisait campagne contre l’accord constitutionnel de Charlottetown, s’inscrivant tout aussi en faux contre le gouvernement québécois de l’époque — celui de Robert Bourassa — que les libéraux de Pierre Trudeau l’avaient fait contre celui de René Lévesque. À l’époque où le Bloc québécois n’existait pas encore, le Parlement était un endroit totalement surréaliste dans son détachement par rapport à la réalité du débat Québec-Canada. Sur ce point, les deux années qui ont suivi l’échec de Meech ont été particulièrement révélatrices. Sous la gouverne de Joe Clark aux Affaires intergouvernementales fédérales, les neuf autres provinces canadiennes ainsi que le gouvernement d’Ottawa ont tenté de réunir les conditions propices à la signature d’un nouvel accord constitutionnel. Il eût été plus facile de chercher la quadrature du cercle. En l’absence du gouvernement québécois, car Robert Bourassa s’était retiré des négociations fédérales-provinciales à la suite de l’échec de Meech, les autres provinces ont tâtonné à l’aveuglette pendant des mois à la recherche d’un accommodement «vendable» au Québec comme dans le reste du Canada. Les trois principaux partis de la Chambre des communes ont participé à leur façon à cette version constitutionnelle du jeu de l’âne, passant davantage de temps à arbitrer les désirs de leurs propres partisans qu’à tenir compte de la réalité des courants contradictoires qui se dessinaient dans l’opinion canadienne et québécoise. Pendant ce temps, ceux dont le point de vue allait finalement l’emporter à l’occasion du référendum sur l’accord de Charlottetown avaient été écartés du débat et réduits au silence par la tradition parlementaire et par le pacte existant entre les membres du «club» des partis politiques canadiens traditionnels. Les quelques députés qui siégeaient aux côtés de Lucien Bouchard et qui composaient l’embryon du Bloc québécois étaient assis tout au fond de la Chambre — juste à côté de Deborah Grey, la seule et unique députée du Parti réformiste — et aucun d’entre eux, faute de faire partie d’une formation reconnue, ne pouvait participer pleinement aux travaux du Parlement. Pendant que les trois partis traditionnels se chamaillaient entre eux et en vase clos, le Bloc et le Parti réformiste s’adressaient à leurs sympathisants et leur nombre augmentait exponentiellement. Le rejet massif de l’accord de Charlottetown a démontré combien les élites fédéralistes canadiennes avaient été coupées de la réalité qui existait non seulement au Québec après l’échec de Meech, mais également dans le reste du Canada. À la fin du printemps qui a suivi la débâcle de Charlottetown, les conservateurs fédéraux ont choisi un successeur à Brian Mulroney dans la même ambiance surréaliste. À voir les conservateurs élire Kim Campbell dans l’euphorie et l’enthousiasme, on aurait facilement pu oublier que les sondages d’opinion prédisaient que Lucien Bouchard était sur le point de bouter leur parti hors du Québec et que Preston Manning s’apprêtait à en faire autant dans les provinces de l’Ouest. En 1993, l’arrivée à la Chambre des communes de plus de 50 députés du Bloc a placé la colline parlementaire sous les projecteurs du Québec comme jamais auparavant. Jusqu’alors, vue du Québec, la vie politique fédérale s’était souvent résumée au seul groupe de politiciens québécois qui siégeaient à Ottawa (presque toujours du côté du pouvoir). Après l’arrivée du Bloc, les Québécois ont eu droit à un spectacle nettement plus interactif. Pour la première fois, la langue de travail de l’opposition officielle était le français et les deux principaux protagonistes de la Chambre — le premier ministre et le chef de l’opposition officielle — étaient des Québécois. Par égard pour la fonction qu’il exerçait, le Bloc faisait bien quelques interventions en anglais à la période des questions, accordant ainsi à la langue anglaise le statut que les partis d’opposition officielle du passé avaient eu tendance à conférer au français. Mais pour l’essentiel, le Bloc québécois menait ses affaires en français. Bon nombre des journalistes qui ont débarqué sur la colline après l’arrivée en force du Bloc ne se souviennent plus, ou n’ont jamais eu connaissance, du rôle fortement prédominant que tenait l’anglais à la Chambre des communes avant l’arrivée de la formation souverainiste. La place réservée au français pendant les débats dépendait largement de la bonne volonté de l’opposition officielle du moment et des députés qui prenaient la parole, c’est-à-dire que les échanges en français n’étaient pas monnaie courante. De temps en temps, les médias québécois publiaient le score déficitaire du français aux Communes, ce qui se traduisait par une hausse momentanée mais éphémère de son utilisation. Après l’arrivée du Bloc québécois, la Chambre des communes est devenue, pour la première fois de son histoire, un lieu où le Canada français et le Canada anglais semblaient finalement converger. […] Le Bloc a également permis à bon nombre de Québécois de s’intéresser davantage à une foule de sujets du ressort du gouvernement fédéral. Par exemple, l’un des premiers et des plus éloquents discours que Lucien Bouchard ait prononcé à titre de chef de l’opposition a porté sur la tradition canadienne en matière de maintien de la paix. […] Si le Bloc québécois n’avait pas existé, il est possible que la loi sur la clarté n’ait pas vu le jour. Et en l’absence du Bloc, il est pratiquement certain que si une telle loi avait néanmoins été déposée, son existence aurait davantage renforcé le mouvement souverainiste. Ce n’est pas un hasard si Jean Chrétien a demandé à Stéphane Dion, un intellectuel québécois s’exprimant avec aisance et capable d’articuler des concepts complexes, de piloter sa loi postréférendaire. Sa présence en première ligne ne pouvait qu’atténuer l’impression, au Canada comme à l’étranger, que le Canada essayait de contenir les aspirations du Québec à l’aide d’un carcan juridique. […] Jean Chrétien s’adressait en réalité à deux publics: il voulait convaincre le reste du Canada qu’il prenait des mesures pour éviter que la situation de 1995 ne se reproduise, tout en suscitant au Québec des interrogations sur la démarche souverainiste. Et, dans ce dernier cas, il voulait arriver à ses fins sans mettre le feu aux poudres référendaires. À cet égard, un des plus grands succès du gouvernement Chrétien dans l’affaire du débat sur la loi sur la clarté aura été de lui donner l’allure d’une affaire de famille opposant Stéphane Dion à Gilles Duceppe et à ses députés, plutôt que des politiciens du reste du Canada à des défenseurs québécois. Sans le parti souverainiste, le simple fait de montrer des députés fédéraux surenchérir pour limiter le droit du Québec de choisir sa destinée aurait équivalu à mettre une allumette dans un baril de poudre. La tension aurait monté dans le camp fédéraliste à mesure que des députés québécois se seraient demandé quel rôle ils jouaient exactement dans cette affaire. Un plus grand nombre de politiciens du reste du Canada se seraient probablement opposés à la loi de Stéphane Dion si cela ne les avait pas obligés à mener le même combat aux Communes que des souverainistes. Le Canada serait probablement ressorti plus profondément divisé par le débat sur la marche à suivre en cas de victoire du Oui — une situation qui aurait reflété plus fidèlement la réalité et terriblement limité la portée du message de Jean Chrétien aux Québécois. C’est l’inverse qui s’est produit: soumis aux attaques quotidiennes des députés du Bloc québécois, les députés fédéralistes, quelles que soient leur tendance et leur région d’origine, ont, à quelques rares exceptions près, serré les rangs derrière Stéphane Dion. Le Bloc ne s’est jamais attendu à sortir vainqueur du débat sur la loi sur la clarté; après tout, ses députés étaient nettement inférieurs en nombre à leurs vis-à-vis fédéralistes. Mais le parti s’attendait au moins à gagner la bataille de l’opinion publique au Québec. Après tout, à l’extérieur du parlement, aucun politicien québécois de renom — pas même Jean Charest, le chef de l’opposition fédéraliste — n’appuyait l’initiative fédérale. Malgré tout, c’est le contraire qui s’est produit. Aux élections de 2000, dans la foulée de l’adoption de la loi sur la clarté, les Québécois ont voté pour le Parti libéral fédéral en plus grand nombre qu’ils ne l’avaient fait depuis le début des années 1980, poussant du même coup Lucien Bouchard à démissionner moins de deux mois plus tard. Bien que n’ayant pas nécessairement apprécié l’idée de la loi sur la clarté — et très peu de fédéralistes s’y sont montrés favorables, du moins ouvertement —, les Québécois ne semblent pas s’être sentis aliénés par le débat comme cela avait été le cas lors du rapatriement de la Constitution et de l’accord du lac Meech. La contre-offensive du Bloc a manifestement raté la cible. Pour des raisons stratégiques, le Bloc et le Parti québécois avaient décidé d’emblée de mener leur guerre contre la loi sur la clarté principalement sur le terrain de l’indignation, en rejetant l’idée que l’initiative puisse être légitime, plutôt que sur le terrain des arguments juridiques et politiques. Cette décision stratégique allait mener à une réplique sur une seule note, plus répétitive à la longue qu’éclairante sur les enjeux réels du débat. […] Un des effets les plus pervers de la stratégie bloquiste, du point de vue souverainiste, aura certainement été de donner l’impression que les leaders souverainistes n’avaient pas de réponses terriblement convaincantes à opposer aux interrogations que soulevait l’énoncé d’intention fédéral. Bien que beaucoup de Québécois aient été d’accord avec le fait que la loi sur la clarté n’apportait rien de constructif au débat, les questions qu’elle soulevait sur le plan d’action souverainiste sont largement restées sans réponse satisfaisante. […] Depuis la fondation du Bloc, les Québécois se sont de plus en plus intéressés aux débats du Parlement canadien. C’est particulièrement vrai des affaires étrangères — un des rares domaines que les gouvernements libéraux successifs ont géré à la relative satisfaction des Québécois et que, comme Stephen Harper s’en est vite rendu compte, il est très difficile de diriger différemment sans risquer de s’aliéner le Québec. Enfin, la présence bloquiste aux Communes a contribué à amener de nombreux Québécois à considérer le Parlement d’Ottawa comme une institution ayant la légitimité de lancer des débats, voire de légiférer, sur des questions qui, à l’époque où le Bloc n’existait pas, étaient considérées comme du ressort exclusif et presque sacré de l’Assemblée nationale. Parmi ces dernières figure la définition de l’identité nationale des Québécois. Se prenant à son propre jeu, le Bloc a soumis la question de la reconnaissance du caractère national du Québec à la Chambre des communes à l’automne 2006. Pendant tout l’automne, le candidat au leadership du Parti libéral Michael Ignatieff avait dû supporter l’hostilité d’une bonne partie de l’intelligentsia du reste du Canada pour avoir appuyé l’appel de l’aile québécoise du PLC, qui cherchait à faire reconnaître le statut du Québec comme nation. Dans les circonstances, les stratèges souverainistes ne se seraient jamais attendus à voir le premier ministre conservateur sauter sur l’occasion présentée par leur motion pour manifester sa propre ouverture envers le Québec en demandant à la Chambre des communes de reconnaître que «les Québécois forment une nation à l’intérieur d’un Canada uni». […] Personne parmi les députés de la vieille garde réformiste de Harper ne s’est levé pour s’opposer. Ils avaient accepté l’argument de leur chef voulant qu’un tel geste s’imposait pour sceller la réconciliation du Parti conservateur reconfiguré avec le Québec. Au-delà des perspectives électorales des conservateurs au Québec, l’adoption de la motion constitue un investissement pour le camp fédéraliste en vue d’un éventuel troisième référendum. À tout prendre, rien n’alimente autant l’élan souverainiste que le sentiment que le Canada préférerait risquer de voir le pays se diviser plutôt que de reconnaître le caractère unique des Québécois. Sans l’échec de l’accord du lac Meech et le rejet du statut du Québec en tant que société distincte, il est peu probable qu’un deuxième référendum aurait eu lieu en 1995, et il est presque aussi certain que les résultats n’auraient pas été si serrés. Dans l’éventualité d’un autre vote sur l’avenir politique du Québec, la motion avantagera tous les politiciens fédéralistes — y compris Harper, s’il est toujours premier ministre —, car elle leur permettra de faire campagne en mettant l’accent sur l’ouverture envers les Québécois. […] À l’automne de 2006, Gilles Duceppe a une fois de plus sous-estimé la détermination de Harper de vouloir reconstruire une coalition conservatrice qui inclut le Québec. (French Kiss: Le rendez-vous de Stephen Harper avec le Québec, par Chantal Hébert, publié aux Éditions de l’Homme, sera en librairie à compter du 27 février.)

Politique

Votezpoureux.com

Jean Charest, André Boisclair, Mario Dumont n’y échapperont pas. Tout au long de la campagne qui s’annonce, des cybermilitants des camps adverses, armés de cellulaires avec appareil photo intégré, seront à l’affût du moindre faux pas électoral. Et en moins de temps qu’il n’en faut pour faire un X sur un bulletin de vote, photos et vidéos auront fait le tour du Web! Au sein de l’arsenal stratégique de tout candidat — poignées de main, soupers spaghetti, visites de résidences pour personnes âgées, etc. —, une arme prend de plus en plus de place: Internet, le porte-à-porte de l’avenir. Mais l’engin a aussi son côté explosif. Dans cette cyberguérilla électorale, on verra se déployer toutes les récentes innovations du Web: blogue, campagne virale, cybersurveillance, YouTube et autres Google Video. Pour la première fois, les aspirants députés devront se méfier du Web! La photo du chef du Bloc québécois visitant une fromagerie, coiffé d’un bonnet blanc, avait été reprise partout et avait nui grandement à la campagne de Gilles Duceppe en 1997. «Imaginez à l’ère de YouTube…», dit Normand Miron, directeur de création interactive à Marketel, une agence de publicité montréalaise. «Le Web ne pardonne pas.» Le sénateur républicain de la Virginie, George Allen, en a été victime au cours de la campagne de mi-mandat, en novembre dernier. Il a perdu son siège au Congrès en grande partie à cause d’une vidéo diffusée dans YouTube.com. Pendant un discours, Allen a montré du doigt un militant démocrate d’origine indienne et l’a traité de macaque. L’histoire a fait le tour des médias, figurant notamment au menu de l’émission satirique The Daily Show With Jon Stewart, sur la chaîne câblée Comedy Central. Aux États-Unis, environ 15% des adultes ont suivi cette campagne sur le Web, selon le Centre de recherche Pew, organisme américain sans but lucratif qui publie des études sur la société états-unienne. C’est deux fois plus que lors de l’élection de mi-mandat de 2002! Au Québec, au moment de la dernière élection générale, en 2003, 54% des adultes utilisaient Internet, selon une enquête menée par le Centre francophone d’informatisation des organisations (CEFRIO), en collaboration avec Léger Marketing. Aujourd’hui, c’est 68%. Pas étonnant, donc, qu’Internet soit devenu une arme puissante dans l’arsenal des formations politiques. «Les partis américains ont des équipes qui interviennent dans les blogues et tentent de les influencer. Ils ont une véritable stratégie Web, contrairement aux partis du Québec, dit André Morrow, président de Morrow Communications Marketing. Au Québec, les vieux organisateurs de campagne n’y croient pas.» Ce qui ne veut pas dire que les partis boudent le Web. En bons généraux, ils gardent jalousement secrets les détails de leur cyberguérilla. Mais L’actualité en a tout de même obtenu les grandes lignes. À l’ère d’Internet, chacune des cinq formations politiques dispose d’un site Web, lequel lui permet de diffuser de l’information. «Au bulletin d’actualités, le parti ne bénéficie que de 20 secondes [pour exprimer ses idées]», dit Isabelle Melançon, directrice des communications du Parti libéral du Québec, qui pilote la campagne Web de ce dernier. «Grâce à la documentation dans le site, les gens peuvent aller plus en profondeur.» Au cours de la campagne, le PLQ compte reprendre une initiative qui a connu du succès en 2003: les cartes postales, sur le principe des cartes de vœux électroniques. Les militants peuvent créer une carte formulant non pas des bons vœux, mais de bonnes raisons de voter libéral, et l’envoyer par courriel à leurs amis. Le PLQ utilisera également la vidéo pour s’adresser aux électeurs. Des clips pourront en effet être regardés dans le site du parti. La directrice des communications refuse de préciser sur quoi ils porteront. «Ce sera de la télé en direct», dit-elle. Le chef Jean Charest ne tiendra cependant pas de blogue. Chaque minute d’une campagne est comptée; or, «une personne qui a un blogue doit être devant son ordinateur pour répondre aux questions des gens, dit Isabelle Melançon. Il serait faux de leur dire que c’est Jean Charest qui est en train d’écrire.» Au Parti québécois, la stratégie s’articule aussi autour du contenu diffusé sur son site Web. «Pendant la campagne, on va diriger les internautes vers d’autres pages Web, par exemple celle d’un reportage de Radio-Canada», explique Julien Baudry, responsable des nouveaux médias du PQ. Assis devant son ordinateur portable, au café Laïka, boulevard Saint-Laurent, à Montréal, Julien Baudry me présente La nuit des longs couteaux. Cette vidéo de trois minutes montre, sur une trame sonore de film d’horreur, la reconstitution libre d’un épisode du rapatriement de la Constitution canadienne, en 1981, sans l’accord du Québec: Jean Chrétien, suivi des premiers ministres des provinces, se rend à la chambre d’hôtel de René Lévesque pour, laisse-t-on deviner, l’attaquer à coups de couteaux dans sa douche. Dans la nuit du 4 au 5 novembre 2006, soit 25 ans après l’événement, un courriel a été envoyé à des milliers d’internautes — Julien Baudry refuse d’en divulguer le nombre exact —, les invitant à regarder le film et à inciter leurs amis à en faire autant. Il s’agissait là de la première «campagne virale» du Parti québécois, selon une technique inspirée du marketing viral. Lancée par le Comité national des jeunes du PQ, l’opération a été un «succès», selon Julien Baudry. «La page Web de La nuit des longs couteaux a reçu en 48 heures autant de visites que le site du parti en deux semaines», dit le jeune homme de 26 ans. Le PQ pourrait répéter l’expérience de la campagne virale… ou peut-être pas, consent-on à dire au PQ. À l’Action démocratique du Québec, on admet volontiers qu’«on ne va pas réinventer la communication politique dans Internet durant cette campagne». Comme le dit Guy Leroux, président de la Commission des communications: «On n’a pas les moyens de nos adversaires.» À l’ADQ, au PQ et au PLQ, l’information véhiculée dans les sites est contrôlée par la direction du parti. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon, l’approche top down (descendante). Cette gestion orientée du haut vers la base militante est d’ailleurs la norme dans les partis politiques canadiens, selon Alexander Langshur, président de PublicInsite, une société d’analyse d’Ottawa spécialisée dans l’utilisation d’Internet. Tout le contraire de l’approche américaine. En janvier dernier, Hillary Clinton a annoncé dans Internet la création d’un «comité exploratoire» en vue de sa campagne à l’investiture présidentielle du Parti démocrate. Depuis, la sénatrice de l’État de New York a organisé trois séances de clavardage, au cours desquelles elle a répondu aux questions des électeurs, en direct, avec une webcaméra. Son site permet aussi aux militants d’annoncer une réunion locale ou d’en trouver une ayant lieu près de chez eux. Cette approche, appelée bottom up (ascendante), a été popularisée par Howard Dean, candidat à l’investiture présidentielle du Parti démocrate en 2004. «On fournit les outils informatiques aux gens de la base pour qu’ils puissent s’organiser», explique Alexander Langshur. Et c’est l’approche préconisée, au Québec, par le Parti vert et par Québec solidaire. Le Parti vert du Québec compte notamment ajouter des hyperliens à son site pour inviter les internautes à consulter des «blogues verts». Le chef Scott McKay tiendra son propre blogue et répondra aux questions du public — une autre personne prendra parfois le relais. «Le blogue permet un contact un peu plus personnel avec les gens», dit Hervé Jodoin, 33 ans, directeur des communications du Parti et travailleur autonome en marketing. Le Parti vert compte produire des vidéos avec son chef, des candidats et des électeurs. Le parti n’hésitera pas à les mettre en ligne dans YouTube ou un site similaire, dit Hervé Jodoin. L’équipe de Québec solidaire s’est elle aussi inspirée du site de Howard Dean ainsi que de ceux des candidats à la présidentielle française Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. C’est la base qui alimentera le site du parti durant la campagne. «Cela colle à la culture très décentralisée de Québec solidaire», dit André Bélanger, responsable des communications. Le parti n’a pas de chef, mais deux porte-parole, Françoise David et Amir Khadir. «Cette approche [bottom-up] est un pari de pauvres», précise le bénévole de 44 ans. Québec solidaire n’a pas les moyens d’acheter de la publicité à la télé, à la radio ou dans les journaux. Mais il peut compter sur des pionniers du Web, dont André Bélanger. Ex-directeur de l’information à Netgraphe, le consultant était jusqu’à tout récemment chef du marketing Internet au Cirque du Soleil. Tout comme le Parti vert, André Bélanger a adopté le même système informatique de gestion de contenu que les militants de Howard Dean en 2004. Grâce à ce logiciel — gratuit —, chaque circonscription dispose de son propre site et partage son contenu avec le site national. «On va inviter les gens [des blogueurs, par exemple] à s’approprier notre contenu et à le diffuser ailleurs», explique André Bélanger. Tout au long de la campagne, deux militants du parti suivront Françoise David et Amir Khadir et écriront des textes. Québec solidaire aura également recours à la vidéo. «On va aussi essayer une opération virale», dit André Bélanger. Ces dernières années, certains candidats ont élaboré leur propre stratégie. Ainsi, Stéphane Bergeron, député péquiste de Verchères, achète des mots-clés dans des moteurs de recherche pour attirer des visiteurs dans son site: lorsqu’un internaute fait une recherche à l’aide de Google et tape «mont Orford» ou «développement durable», il voit apparaître, à la droite des résultats, un lien vers le site de Stéphane Bergeron, dans une colonne appelée «liens commerciaux». «C’est un jeune bénévole, informaticien, qui a eu cette idée», dit Stéphane Bergeron, fier de cette «innovation» dans l’univers politique. Le porte-parole de l’opposition officielle en matière d’environnement met aussi en ligne des extraits de ses allocutions à l’Assemblée nationale, en mode baladodiffusion. «Pendant la campagne, je tiendrai probablement, pendant quelques heures, une séance de clavardage avec les électeurs», dit-il. Aux États-Unis, les partis ont recours à des sociétés qui surveillent ce qui se dit à leur sujet sur le Web, dit Andrea Doyon, président de Hue agence média. Cette entreprise, située à Montréal, passe en revue les blogues, forums de discussion et autres sites de la Toile pour connaître la perception qu’ont les internautes de ses clients. Aucun parti politique du Québec n’a encore fait appel à Hue agence média. «Mais nous avons récemment fait du monitorage [de la surveillance] pour une municipalité», dit Andrea Doyon, qui ne peut dévoiler le nom de ce client. Décidément, on n’a plus les campagnes électorales qu’on avait! Pour le meilleur… et pour le pire.

Politique

Dans l’ombre du chef

Pouvez-vous nommer cinq ministres du gouvernement du Québec? Cela ne va pas de soi, n’est-ce pas? Faites l’expérience dans votre entourage. Il y a de bonnes chances que vos interlocuteurs se grattent la tête après avoir spontanément nommé Philippe Couillard. Si peu de ministres libéraux jouissent d’une grande notoriété, c’est que le premier ministre Jean Charest occupe presque à lui seul l’espace médiatique. Ce n’est pas une impression, mais un fait, que démontre un relevé commandé expressément par L’actualité à Influence communication, de Montréal. En 2006, le premier ministre Charest a accaparé 51,8% de l’espace médiatique accordé à son gouvernement. Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, a pour sa part eu droit à 15,72% du «temps d’antenne», tandis que son collègue Claude Béchard (Environnement, Développement durable et Parcs) a dû se contenter de 7,15%. Tous les exclus de ce trio sélect n’existent à peu près pas dans les médias. À part Michel Audet, ministre des Finances (5,53%), les autres demeurent sous la barre des 2%. Influence communication est une maison de courtage en information. À l’aide de bases de données, elle achète et collige quotidiennement toutes les nouvelles publiées dans les journaux, les magazines, à la radio, à la télévision et dans Internet. La maison compte 175 clients, parmi lesquels figurent 60 des 100 plus grandes entreprises canadiennes. Un exemple des services offerts? Une multinationale de génie veut savoir si elle a bonne presse en Chine. Quelques heures plus tard, le courtier en information peut lui faire son rapport et lui fournir les articles pertinents. Le président d’Influence communication, Jean-François Dumas, est en quelque sorte aux médias ce que le sismographe est aux tremblements de terre. Il enregistre les moindres secousses et analyse le tout. Ainsi, pour en arriver à mesurer l’espace médiatique occupé par chaque ministre du gouvernement québécois, il a réuni toutes les nouvelles publiées ou diffusées en 2006 et concernant un ou plusieurs membres du cabinet Charest. «De toute évidence, le premier ministre est beaucoup plus présent dans les médias que l’ensemble de son cabinet», dit-il. Il s’empresse toutefois de préciser que l’attention que reçoit un ministre dépend beaucoup de l’actualité dans son champ d’action. «Il me paraît évident que c’est la controverse du mont Orford qui a largement contribué à accroître la présence médiatique de Claude Béchard. Et quand on connaît l’importance du secteur de la santé au Québec, on ne s’étonne pas de voir Philippe Couillard dans le haut du tableau.» Spécialiste des communications, Yves Dupré juge l’opération fort instructive. «Chaque fois qu’il y a des élections, on tente de promouvoir une équipe, mais dans les faits, la politique demeure l’affaire des chefs. Le relevé d’Influence communication permet de rappeler une grande vérité que les partis ne veulent parfois pas s’avouer, constate-t-il. «Les journalistes et spécialistes des communications qui, comme moi, gravitent dans l’univers des partis ont tendance à oublier que de 10% à 12% de la population tout au plus s’intéresse de près à la politique. Demandez à votre voisin de vous nommer ne serait-ce que trois ministres du gouvernement Charest et vous verrez.» Cela dit, Yves Dupré ne voit rien de nouveau dans le fait que le chef soit omniprésent dans les médias. «On observe le même phénomène depuis 20 ans. C’est toujours le chef qui est en avant. C’est lui qui fait les manchettes, qui est devant les caméras.» En était-il de même lorsque les péquistes exerçaient le pouvoir, au début des années 2000? «Bien sûr», répond Yves Dupré, même si Pauline Marois, François Legault et autres ténors du PQ étaient des figures connues. À ce sujet, le président d’Influence communication, Jean-François Dumas, ne dispose toutefois pas de données qui permettraient la comparaison. Yves Théorêt, professeur à la Faculté de communication et directeur de l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal, ne s’étonne pas lui non plus des conclusions du relevé effectué par Jean-François Dumas. «C’est assez conforme à une tendance générale qui vise à permettre au chef de jouer son rôle de chef!» dit-il. Il note toutefois deux exceptions dans l’histoire politique moderne du Québec. «Les deux grands moments où ce sont les équipes qui ont été mises au premier plan plutôt que le chef, c’est en 1960, lors de la première élection des libéraux de Jean Lesage — “l’équipe du tonnerre” —, et de 1976 à 1981, pendant le premier mandat du Parti québécois de René Lévesque.» Quand il a créé sa boîte, en 2001, Jean-François Dumas a mis au point une méthode d’analyse originale. En comptabilisant chaque nouvelle en fonction de l’espace qu’elle occupe, de sa durée, de son facteur de répétition et du type de média qui la diffuse, il en est venu à pouvoir déterminer un «poids-médias». Cette unité de mesure permet de définir le taux de pénétration d’une nouvelle ou encore la place qu’elle tient dans le grand marché de l’information. «En clair, un titre en gros caractères à la une de La Presse vaut beaucoup plus qu’une manchette dans un hebdo local. Il fallait en tenir compte», explique-t-il. Ainsi, un poids-médias de 1% est attribué à une nouvelle importante qui fait la première page d’un quotidien national. Les scandales, les catastrophes et les campagnes électorales atteignent un poids-médias oscillant entre 3% et 5%. D’autres exemples? La reconnaissance de la nation québécoise par le gouvernement Harper (du 21 au 27 novembre 2006) a atteint un poids-médias de 3,2%. Et la participation d’André Boisclair à une parodie de Brokeback Mountain (du 29 novembre au 5 décembre) a eu un poids-médias de 1,49%. Ceux qui regardent de haut ce genre de compilation se raviseront peut-être quand ils sauront qu’il y a un lien direct entre l’«attention-médias» et les intentions de vote. «La campagne électorale fédérale de 2006 nous a permis de confirmer la théorie voulant que la proportion de l’attention médiatique portée à chacun des partis politiques soit représentative de l’intention de vote des électeurs», dit Jean-François Dumas. La mesure hebdomadaire du poids-médias des chefs de parti serait, croit-il, un outil au moins aussi révélateur que les sondages sur les intentions de vote.

Politique

L’anglo qui nous veut du bien

Rares sont les journalistes canadiens-anglais qui maîtrisent le français aussi bien que Graham Fraser, nouveau commissaire aux langues officielles. En septembre 2006, un concert d’applaudissements a d’ailleurs accueilli la nomination de cet homme affable, qui fait l’unanimité. Mais cela ne tient pas seulement au fait qu’il parle le français: toute sa carrière aura été consacrée à rapprocher les deux solitudes. Natif d’Ottawa, Graham Fraser a appris le français en 1965, à l’âge de 19 ans, lors de recherches archéologiques au fort Lennox, sur l’île aux Noix (dans le Richelieu). Il a par la suite vécu au Québec comme correspondant, a inscrit ses enfants à une école d’immersion — expérience qu’il rapproche de celle de l’immigrant, mais au sein de son propre pays! Dans le Globe and Mail, le Toronto Star, la Gazette et le Macleans, il a signé des milliers d’articles où il expliquait what Quebec wants. Ce faisant, Graham Fraser a acquis une profondeur de vues exceptionnelle. En 1984, il s’est illustré par son histoire du parti de René Lévesque (Le Parti québécois, Libre Expression), brillant ouvrage qui a fait date. En 2006, il a publié Sorry, I Don’t Speak French (McClelland & Stewart, en français chez Boréal), analyse exhaustive des grandeurs et misères de la politique canadienne sur le bilinguisme officiel. «Mon rapport préliminaire!» blague-t-il, évoquant ainsi l’idée que ce livre a fait de lui le candidat obligé à la succession de Dyane Adam. «Maintenant, je verrai lesquelles de mes propositions sont réalisables et lesquelles ne le sont pas», admet-il. Car son mandat est d’autant plus compliqué que ce n’est pas lui qui applique la loi, mais les gouvernements, qui décident des politiques dans le domaine des langues officielles et des sommes allouées à leur promotion. En tant que commissaire, son mandat se limite à enquêter sur la situation et les difficultés des minorités linguistiques, et à faire des recommandations au gouvernement fédéral. L’actualité a dépêché la journaliste Julie Barlow au bureau de Graham Fraser, à Ottawa. Il a pu discuter des défis de son nouveau poste avec cette anglophone francophile au parcours singulier, coauteure de The Story of French, ouvrage qui dresse un portrait plutôt positif de la situation du français dans le monde. La décision du ministère de la Défense de revoir à la baisse ses exigences en matière de bilinguisme pour les officiers marque-t-elle un manque de volonté du gouvernement Harper de promouvoir le bilinguisme? — C’est surtout un constat d’échec de l’approche précédente, qui visait à faire des Forces canadiennes une organisation véritablement bilingue. Pourquoi cette approche a-t-elle échoué? La fermeture du Collège militaire de Saint-Jean, en 1995, est-elle un facteur de cet échec? Est-ce qu’on recrute assez d’officiers francophones? Quelles seront les possibilités de travailler dans sa langue pour un soldat francophone sous le nouveau système? Je suis préoccupé par l’échéancier de la Défense nationale. L’année 2012, ça me semble trop lointain pour que la Défense nationale réponde aux exigences de la Loi sur les langues officielles. Il faut accélérer le pas. Je n’attendrai pas cinq ans pour faire les suivis nécessaires et voir si cette nouvelle approche est susceptible de donner des résultats. D’après vous, les Canadiens anglophones appuient-ils la Loi sur les langues officielles? — Il y a un grand malentendu quant aux objectifs de cette loi. Des deux côtés de la barrière linguistique, on pense — à tort — qu’elle vise à ce que tous les Canadiens deviennent bilingues. Et en partant de cette prémisse erronée, on conclut à l’échec, car tout le monde n’est pas bilingue! Or, j’ai découvert que le vrai but du bilinguisme officiel, ce n’est pas de rendre le pays bilingue, mais de garantir que les unilingues francophones recevront des services dans leur langue aussi équitablement que les 20 millions d’anglophones du pays — bref, qu’ils ne seront pas obligés d’apprendre l’anglais pour fonctionner dans la société! C’est le contraire aux États-Unis, où tout le monde doit obligatoirement apprendre l’anglais. Le Canada a acquis une réputation enviable pour avoir fait progresser les intérêts de ses minorités linguistiques et les avoir aidées à s’épanouir. Je reviens d’une tournée au pays de Galles, en Irlande et en Irlande du Nord, où il se pratique encore deux langues celtes: le gallois et le gaélique. Le Canada y est souvent cité comme modèle. Tout de même, les francophones du Québec et hors du Québec sont beaucoup plus bilingues que les anglophones, qui ont du mal à offrir des services en français… — C’est d’ailleurs un problème que le gouvernement reconnaît. Dans le Plan d’action de 2003 (adopté par le gouvernement de Jean Chrétien comme suite aux recommandations de ma prédécesseure), on parle de faire doubler le nombre de Canadiens bilingues d’ici 2013! C’est une cible ambitieuse, mais je pense qu’il y a plusieurs façons d’y arriver, à condition de comprendre où ça bloque. Par exemple? — D’abord, dans les commissions scolaires. Ottawa transfère des sommes importantes aux provinces pour l’enseignement du français ou de l’anglais comme langue seconde. Souvent, les commissions scolaires ne rendent aucun compte de l’utilisation de ces fonds. Aux parents qui veulent que leurs enfants apprennent le français, elles répondent qu’il n’y a pas assez d’argent… Mais elles l’ont, cet argent! Elles devraient donc être obligées de rendre compte de la façon dont elles utilisent ces budgets. Un autre problème est le manque de mesures incitatives dans les écoles. Il y a 300 000 jeunes en immersion française au Canada [voir «Immergez-vous, qu’ils disent!», 1er nov. 2006], mais à 14 ans, ils décrochent en masse et intègrent le programme normal. Simplement parce qu’ils veulent avoir de meilleures notes pour accéder à l’université. Et les écoles les laissent faire! Les universités sont également fautives, car elles envoient un mauvais signal. Il faut exiger qu’elles encouragent les jeunes issus des programmes d’immersion à continuer en français, qu’elles leur donnent une chance, au moins en facilitant leurs conditions d’admission! Le problème, c’est que les universités canadiennes considèrent le français comme une langue étrangère parmi d’autres. Mais c’est une langue canadienne! Les universités devraient préparer les jeunes Canadiens à participer pleinement à la vie nationale. Ce n’est cependant pas seulement une affaire d’établissements d’enseignement. Dans votre livre, vous soulignez que très peu de journalistes à Ottawa sont bilingues! Qu’est-ce qui ne va pas? — J’y vois d’abord un problème de milieu. Les meilleurs commentateurs et analystes politiques du pays sont à l’aise dans les deux langues, mais pas les journalistes de la Tribune de la presse. Cela s’explique par leur apprentissage du métier, qui se fait uniquement en anglais. Ils sont à l’hôtel de ville dans la vingtaine, à l’assemblée législative de leur province dans la trentaine, et ils arrivent à Ottawa dans la quarantaine… après 20 ans dans un milieu où personne ne parle le français. La très grande majorité des politiciens en dehors du Québec ont le même problème et découvrent, tout à coup, qu’ils doivent parler le français s’ils veulent aspirer aux plus hautes fonctions. Bien sûr, tout ce beau monde arrive avec des idées préconçues sur le Québec et les francophones. Et comme ils ne savent pas un mot de français, ils ne sont pas équipés pour mettre ces idées à l’épreuve des faits. C’est un problème grave. Le Québec francophone continue de jouer un rôle clé dans le choix des gouvernements majoritaires au Canada. Il faudrait que les journalistes comprennent que s’il y a un gouvernement majoritaire au Canada, c’est parce que les Québécois ont reçu favorablement le message d’un chef de parti! Ces carences montrent bien l’importance d’avoir des programmes et des institutions qui lancent un signal fort et cohérent. Entre l’annonce de votre nomination à titre de commissaire, en septembre 2006, et votre entrée en poste, en octobre, le gouvernement Harper a aboli le Programme de contestation judiciaire, principal recours des minorités francophones pour défendre leurs droits linguistiques. Comment comptez-vous donc aider les minorités? — On fait une enquête. J’espère que le gouvernement sera le plus ouvert possible envers les enquêteurs. Déjà, juste avant mon arrivée en poste, soit à peine deux semaines après l’abolition du programme, il y avait sur mon bureau une quarantaine de plaintes de francophones à ce sujet. Trois mois plus tard, nous avons reçu plus de 100 plaintes. Pourtant, six mois auparavant, la ministre Josée Verner [responsable de l’application de la Loi sur les langues officielles] avait supplié son gouvernement de s’engager en faveur du Plan d’action de 2003, qui vise à doubler le nombre de Canadiens bilingues et à renforcer la position des minorités linguistiques. J’arrive à peine en poste, et je trouve difficile de réconcilier la volonté de la ministre dont je relève et les gestes du gouvernement dont elle fait partie. Selon vous, les anglophones ont tendance à ne voir dans la Loi sur les langues officielles que de «coûteuses réglementations», tandis que les francophones croient que la Loi n’a pas assez de mordant. Ces points de vue sont-ils conciliables? — Les Québécois sont enclins à dire que les francophones de Sudbury ou de Saint-Boniface n’ont pas les mêmes services que les anglophones de Montréal. Mais cette comparaison n’est pas appropriée, car la situation des anglophones de Montréal est unique au Canada — pour des raisons historiques compliquées. La question est de savoir si les francophones hors Québec bénéficient des mêmes services que les anglophones de Québec, de Sherbrooke ou de Trois-Rivières. Et il faut distinguer quels sont les services les plus importants pour une collectivité minoritaire. Quand je vivais à Québec, ma vie d’anglophone était assez peu touchée par le fait que je devais parfois acheter des timbres en français. Bref, mon expérience m’a montré que ce qui compte le plus pour les francophones vivant dans un milieu anglophone, c’est d’avoir accès à des services en français: écoles, radio, télé et organismes communautaires. C’est à cela qu’on doit travailler. Par ailleurs, l’opposition au bilinguisme officiel est de plus en plus marginale. Les sondages l’ont indiqué: parmi les Canadiens de 25 à 35 ans, plus de 80% appuient la politique du bilinguisme. De nombreux Canadiens anglophones considèrent tout de même que la Loi sur les langues officielles est incompatible avec le multiculturalisme. Sans compter ceux qui voudraient que leurs enfants apprennent le mandarin plutôt que le français. Que leur répondez-vous? — Les gens qui disent cela n’ont pas du tout l’intention que leurs enfants apprennent le mandarin! C’est une façon détournée de dire: «Mes enfants n’ont pas besoin d’apprendre le français.» J’approuve l’idée d’enseigner le mandarin. Il y a toutes sortes de raisons de le faire! Mais on n’apprend pas cette langue pour participer à la vie nationale du Canada. Et puis, le fait d’apprendre une deuxième langue sert de pont vers d’autres langues; ce n’est pas une barrière. Je connais des jeunes qui ont appris le hindi pour participer à des programmes humanitaires en Inde. Ils y sont parvenus aisément parce qu’ils étaient déjà bilingues — ils avaient été en immersion française. Ils ne se sont pas regardé le nombril canadien, ils sont allés vers le monde! Vous décrivez les anglophones d’Ottawa quasiment comme des francophobes finis! Est-ce que ces attitudes changent? — Je me permets d’être aussi dur envers eux parce qu’Ottawa est ma ville natale! Je me souviens des bagarres de rue entre anglophones et francophones quand j’étais enfant. Pendant les années 1960, les anglophones étaient nombreux à dénigrer le français parlé au Canada, moins bon que le «vrai» français, parlé en France. Cela fait tout de même des années que je n’ai pas entendu la phrase: «I speak Parisian French.» Le sentiment antifrançais est moins présent. En général, cette suffisance ou cette arrogance à l’endroit des Québécois est remplacée par une certaine modestie. Maintenant, au lieu d’affirmer qu’ils parlent le Parisian French, les anglophones admettent qu’ils ne parlent pas le français. Et ceux qui disent «je ne comprends pas un tel à cause de son accent» sont des gens qui ne parlent pas le français! Les Canadiens vont-ils continuer à appuyer le bilinguisme officiel même si les Québécois représenteront à l’avenir une moins grande proportion de la population canadienne? — Seuls les Québécois et les francophobes font ce rapprochement! Je pense que les anglophones vont s’intéresser à l’idée d’apprendre le français s’il y a au Canada une société française qui a des choses intéressantes à dire, s’il y a des films ou des émissions de télé à voir, des romans à lire. Une langue sert à communiquer, pas à compter. On ne fait pas le choix d’apprendre une langue en fonction d’un pourcentage de population. On l’apprend parce qu’on veut entendre ce que les gens ont à dire. Aussi longtemps que le Québec et le Canada francophone feront des choses intéressantes, il y aura un intérêt pour le français. Au cours de mes recherches, j’ai été surpris du dynamisme et de l’entrepreneuriat que l’on trouve dans les collectivités francophones hors Québec. Il s’y passe des choses extraordinaires.

Politique

Le Canada nous coûte cher!

Si les élections doivent être déclenchées avant la fin du mois, j’arrive peut-être un peu tard. Mais beaucoup d’études ont déjà été faites dans les ministères et on pourrait au moins les sortir de leurs tiroirs. Car oui, le Québec se fait avoir. Tous les gouvernements, libéraux comme péquistes, le savent très bien. Et qu’ils soient fédéralistes ou souverainistes, ils ne devraient pas avoir peur d’en parler ouvertement ni de mettre tous les chiffres sur la table. Dans les premières années du gouvernement de René Lévesque, Rodrigue Tremblay, professeur de l’Université de Montréal et ministre de l’Industrie, s’est attaqué à cette question des «comptes économiques du Québec». Ses études concluaient que, de 1961 à 1975, la province avait reçu du fédéral, en moyenne, 300 millions de dollars de moins par année que l’impôt fédéral prélevé chez elle. «L’existence même du Canada a coûté 4,3 milliards de dollars au Québec depuis 15 ans», disait alors René Lévesque. Malheureusement pour les péquistes, de nouveaux transferts fédéraux et des paiements de péréquation plus généreux avaient renversé cette tendance à partir de 1977. Le débat s’est terminé en queue de poisson. Il a cependant rendu le gouvernement fédéral, et surtout les élus du Québec à Ottawa, particulièrement prudents. Lors de l’acquisition de 130 à 150 nouveaux chasseurs bombardiers par la Défense nationale, pour un coût de 2,4 milliards de dollars de 1977, six fournisseurs ont été sollicités. Deux en particulier, General Dynamics, avec son F-16, et McDonnell Douglas, avec son F-18, se sont livré une lutte féroce, dont l’enjeu était l’ampleur des retombées industrielles au Québec. Le débat sur les comptes économiques faisait rage à l’époque, car le Québec était à la veille d’une campagne référendaire sur la souveraineté-association. Les députés libéraux du Québec harcelaient littéralement le ministre de la Défense, Barnett Danson. Et Marc Lalonde, lieutenant politique de Pierre Trudeau au Québec, les avait réprimandés. «Fermez votre gueule, avait-il dit, vous faites le jeu des péquistes…» Tel était le climat à l’époque. Et la question des coûts et des bénéfices de la Confédération était au cœur de toutes les campagnes électorales. Trente ans plus tard, la Défense nationale vient d’accorder un contrat de 3,5 milliards de dollars à Boeing, sans appel d’offres, et sans même se donner la peine de demander au géant américain des comptes sur les retombées économiques qu’il garantira aux différentes régions du pays! Le même ministère s’apprête en outre à acheter 16 hélicoptères Chinook (2,7 milliards de dollars) et 17 avions de transport Hercules (5 milliards), sans appel d’offres, alors qu’il existe d’autres fournisseurs. Pis encore, le chef du gouvernement conservateur a dit qu’il n’interviendrait pas dans la répartition des contrats de sous-traitance au Canada. Les comptes économiques ne concernent pas seulement les investissements et les achats de l’État fédéral. Le Québec est aussi victime des politiques dites «nationales»: souvent bâties en fonction des besoins de l’Ontario, elles pénalisent le Québec. Ce fut le cas avec la politique de lutte contre l’inflation, au début des années 1970, ou avec la réglementation des marchés financiers, dans les années 1990. Les subventions fédérales à la recherche, de même que les dépenses des laboratoires fédéraux de recherche, donnent lieu à l’une des injustices les plus criantes: dans la région de la capitale nationale, plus de 90% des activités de recherche se déroulent du côté ontarien de la rivière des Outaouais, alors que la répartition devrait être de 25% du côté québécois et 75% du côté ontarien. La politique nationale des transports désavantage elle aussi le Québec au profit de l’Ontario et de la Colombie-Britannique. Dans les années 1970, le gouvernement fédéral a d’abord accordé des droits d’atterrissage à Toronto aux grandes compagnies aériennes étrangères, faisant de la Ville reine la plaque tournante de tout le trafic pour l’est de l’Amérique du Nord. Plus récemment, les attentats du 11 septembre 2001 ont provoqué une vague d’investissements visant à renforcer la sécurité aux frontières. On a concentré ceux-ci dans le sud de l’Ontario et sur la côte du Pacifique, faisant encore une fois du Québec — l’aéroport Trudeau et le poste-frontière de Lacolle — un parent pauvre. Le problème, c’est que les gouvernements du Québec ne veulent pas faire publiquement de tels comptes économiques. Et ceux qui les réclament, comme l’auteur de ces lignes, passent au mieux pour des grincheux, au pis pour des paranoïaques.

Politique

Je t’aime… Moi non plus

Les Américains du Maine continuent de faire leur épicerie au Nouveau-Brunswick et d’y acheter des médicaments. Ceux de Detroit fréquentent plus que jamais le casino de Windsor, en Ontario. Les travailleurs saisonniers des forêts et des champs de patates du nord-est du continent passent toujours, matin et soir, la frontière canado-américaine. Des infirmières du Québec et de l’Ontario entrent encore au boulot dans des hôpitaux américains. Comme avant. Les attentats du 11 septembre 2001, finalement, n’ont pas bouleversé la vie quotidienne des uns et des autres. À Grand-Sault, au Nouveau-Brunswick, à Philipsburg, au Québec, à Windsor, en Ontario, on passe la frontière aussi facilement, et presque aussi rapidement, que par le passé. Tout au plus les amateurs de baseball de Windsor s’y prennent-ils un peu à l’avance pour franchir le pont Ambassador, le poste-frontière le plus occupé, lorsqu’ils se rendent à un match à Detroit. Et les gens du Michigan collent désormais un drapeau canadien sur leur valise avant de partir à l’étranger. Le 3 juillet, veille de la fête de l’Indépendance américaine, alors que les mesures de sécurité étaient soi-disant renforcées, il ne m’a fallu que quelques minutes, à Dorval, pour accéder à la passerelle du DC9 de Northwest Airlines qui devait m’amener à Detroit. Et le 5 juillet, la traversée du pont Ambassador ne m’a pris qu’un quart d’heure. Pas grand-chose de changé, donc. Sinon que, comme leurs leaders politiques, Canadiens et Américains s’interrogent davantage sur ce qu’ils sont et sur leurs rapports avec leurs voisins. À Charlottetown (Île-du-Prince-Édouard), où avaient lieu les grandes festivités officielles du 1er juillet diffusées par la chaîne nationale de télévision anglaise, le front de mer et les bateaux de plaisance amarrés dans la baie étaient couverts de drapeaux rouge et blanc. Si la CBC avait tourné ses caméras de 180°, vers la rue Water, elle aurait cependant montré des façades et des pelouses sans drapeaux… La réalisatrice du spectacle de la CBC, Joan Tosoni, éprouve de la difficulté à me dire pourquoi elle est fière d’être canadienne. «Nous sommes de braves gens, pacifiques, intègres», commence-t-elle par dire. «Je suis fière en raison de ces paysages, ajoute-t-elle en montrant la mer: c’est beau et cela fait partie de moi.» Mais son spectacle évoque, sans le vouloir, la complexité du pays. Il a fallu que le centre communautaire des francophones de l’Île-du-Prince-Édouard – le Carrefour de l’Île Saint-Jean – fasse des pressions pour que Réal Pelletier, chanteur acadien, soit invité. Ce sont les associations acadiennes qui ont payé son cachet et ses frais de déplacement. Nous sommes pourtant au pays d’Évangéline! Et Pelletier est aussi patriote que les producteurs de la CBC. «Pourquoi n’est-on fiers qu’une fois par année? demande-t-il en regardant les drapeaux qui encombrent le pavillon du Canada. Les Américains, eux, le sont tous les jours!» Les Petits Chanteurs du Mont-Royal ont été invités également. Quand ils sont arrivés à Charlottetown, les organisateurs leur ont demandé de se préparer à chanter le «God Save the Queen»! Quelques jours plus tôt, à Chéticamp, en Nouvelle-Écosse, la foule s’était levée lorsqu’ils avaient interprété le cantique «Ave Maris Stella»: les Acadiens aussi ont leur hymne, différent de celui du Canada et de celui des habitants de l’Île-du-Prince-Édouard! À Detroit, le 4 juillet, le centre-ville, avec ses immeubles désaffectés et ses trottoirs pleins de trous, est désert comme tous les jours de congé; seuls quelques clochards y traînent leurs savates éculées. «Il n’y a ici que des sans-abri, des exclus, des malades mentaux: que voulez-vous qu’ils célèbrent?» me demande Jack, un sexagénaire noir. Le maire, Kwame Kilpatrick, a plutôt choisi le South West, un quartier appauvri par les difficultés de l’industrie automobile, pour mener la parade. À ses côtés, le shérif, Robert Ficano, est italien; le chef de police, Alfred Gomez-Mesquita, mexicain; et la foule, métissée. Les enfants ont décoré leurs bicyclettes aux couleurs des États-Unis, et «Kwame», comme on appelle familièrement le maire, cite presque mot pour mot le président. «C’est un 4 juillet plus important que les autres: il ne faut pas laisser la haine dicter notre conduite.» Ici comme ailleurs, les excès d’un patriotisme de circonstance agacent. «On sent que certains prennent le train en marche», dit Bob Allaire, professeur de droit au Dakota High School, à Macomb, en banlieue de Detroit. Pour lui, cette fête nationale est l’occasion de vendre de la bière Guinness à la Taste Fest, une vaste kermesse qui se tient dans l’ancien centre des affaires de Detroit. En fait, Bob Allaire avoue se sentir davantage patriote quand on joue l’hymne national au début d’une partie de baseball qu’en ce 4 juillet… Tant à Detroit qu’à Charlottetown, le contraste est saisissant entre la pompe des cérémonies télévisées et la réalité d’un jour férié où les citoyens ordinaires se rassemblent autour d’un barbecue, tondent leur gazon ou réparent la porte du garage. John Dulong a interrompu ses travaux domestiques pour m’accueillir chez lui, dans sa maison de la rue Oxford, en banlieue de Detroit. Généalogiste à ses heures, il visite souvent le Québec pour y faire des recherches sur les origines des Franco-Américains. Son épouse, Patricia, a d’ailleurs hissé un drapeau du Québec devant sa maison pour m’accueillir… mais elle n’est pas désireuse de fréquenter davantage le Nord. «Notre économie est si forte et nous avons une telle stature internationale que nous ne cherchons pas de nouvelles frontières», dit-elle. Le couple Dulong songe à se retirer au Wisconsin. Et pourquoi pas au Québec, où il a beaucoup d’amis? «On adore aller au Canada, répond John, mais les taxes à la consommation y rendent le coût de la vie trop élevé. Et il y a le Québec: la stabilité politique du Canada est une question qui nous préoccupe vraiment!» Ainsi, alors que les Canadiens considèrent la question québécoise comme réglée, des Américains s’en inquiètent encore. Et tandis qu’on s’imagine qu’ils se précipitent au Canada pour profiter de leur dollar à 150 ou 160 cents canadiens, certains d’entre eux sont obsédés par les taxes qu’ils paient sur leurs achats! En général, les Américains ne savent rien du Canada ou, quand on insiste pour qu’ils en évoquent quelques images significatives, serinent des stéréotypes: les agents de la GRC avec leur chapeau de Baden Powell, la bière et le hockey. Et, surtout, ils déplorent le manque de patriotisme des Canadiens. «Les Canadiens ne connaissent pas leur histoire, dit John Dulong. Les Américains, eux, célèbrent la leur. Il est vrai qu’ils ont Hollywood pour la mettre en scène!» Les Dulong reprochent aux Canadiens d’être trop américanisés, d’ouvrir des restaurants McDonald’s dans toutes les villes et d’avoir vendu à Disney les droits sur l’exploitation de l’image de la police montée. À Saint-Quentin (Nouveau-Brunswick), le maire, David Moreau, grogne, comme pour répondre aux Dulong: «Les Américains viennent ici, ils achètent tout et ils ne veulent même pas de notre dollar.» Lorsqu’il visite ses soeurs au Minnesota, Moreau fait volontairement un détour par le côté canadien de la frontière afin de fréquenter le moins possible ces Américains qu’il n’aime manifestement pas! À quelques kilomètres de là, à Saint-Martin-de-Restigouche, les Bellavance sont à une demi-heure de la frontière et de quelques parents établis aux États-Unis. Huguette ne va plus faire ses emplettes dans le Maine. «C’est devenu trop cher et je n’aime pas leurs vêtements», dit-elle. Son mari, Raoul, approuve. «Je déteste leur bière: on dirait de la pisse d’orignal.» Van Duren, la ville américaine la plus proche, dans l’État du Maine, n’est donc plus une destination rêvée maintenant que le dollar canadien ne fait pas le poids contre l’américain. Les Bellavance mènent une vie aisée et paisible à l’embouchure de la rivière Restigouche. «Aucun de nos huit enfants n’a jamais eu faim et ils ont tous un diplôme», déclarent les parents avec fierté. On ne peut pas dire que les Bellavance n’aiment pas les Américains. En fait, précise Raoul, «ils sont plus compréhensifs que les Anglais de Fredericton: eux se forcent pour nous comprendre malgré notre accent et ils essaient de nous aider plutôt que de nous envoyer promener». Ils seraient donc des voisins plus sympathiques que les Canadiens anglais du sud du Nouveau-Brunswick. La grande déception des Bellavance, comme de tant de Canadiens vivant le long de la frontière avec les États-Unis, demeure toutefois que le libre-échange n’a pas tenu ses promesses. «On pensait que ce serait mieux», disent-ils. Leur curé, à Saint-Quentin, a lui aussi beaucoup d’occasions de fréquenter des Américains. «Je ne me sens pas à l’aise avec eux, dit l’abbé Bertrand Ouellet. Leur façon de vivre ne m’attire pas; ils se pensent supérieurs, ce qui les rend arrogants. Et je ne comprends pas qu’on puisse mettre la photo du président dans son salon!» Il est aux premières loges pour constater que les États-Unis séduisent beaucoup les jeunes: il signe les certificats de mariage des Néo-Brunswickoises qui épousent des Américains. «Quand elles reviennent ici, déplore-t-il, leurs enfants ne sont pas capables de parler en français avec leurs grands-parents ou leurs cousins.» De telles unions étaient courantes dans les années 1980, où les soldats américains de la base aérienne de Loring sortaient le soir dans les bars de Grand-Sault. C’est comme cela qu’Édith a rencontré son mari, Bob. Cet été, la jeune femme était à Grand-Sault chez sa mère, Yvonne Rioux, pour deux semaines de vacances. Quatre jeunes enfants jouaient dans le salon et parlaient en anglais avec leur grand-mère. Édith habite en Ohio. Elle verse 500 dollars américains par mois à la Medical Mutual of Ohio pour une couverture à 80% de ses frais médicaux. Elle paie aussi annuellement 3 300 dollars, américains toujours, pour que ses deux aînés puissent fréquenter un établissement scolaire catholique. Ainsi, lorsque ses quatre enfants seront en âge d’aller à l’école, et avec l’assurance privée qu’elle souscrit pour les faire soigner, c’est plus de 15 000 dollars par année qu’elle devra payer pour des services qui sont gratuits au Canada. S’en plaint-elle? «Ce qui m’attriste le plus, dit-elle, c’est de voir mon père et mes frères travailler si fort pour gagner si peu d’argent. La vie est chère ici, au Nouveau-Brunswick, et il faut payer 15% de taxes sur tout ce qu’on achète, contre 5,7% en Ohio… – Mais nous autres, on a l’assurance-maladie, dit fièrement sa mère. – Quand quelqu’un est blessé aux États-Unis, il n’a pas à aller dans trois hôpitaux différents pour être soigné», réplique sèchement Édith. Si l’un de ses enfants tombe malade alors qu’il est au Nouveau-Brunswick, elle préfère d’ailleurs l’emmener à l’hôpital de Limestone, où elle est sûre, dit-elle, «de trouver un médecin». Ces questions de santé sont sans doute celles qui rendent les Américains les plus perplexes, du moins ceux qui – pour des raisons professionnelles ou familiales – connaissent assez bien les deux systèmes pour les comparer. Et on est loin du discours officiel des politiciens canadiens, qui vantent leur régime universel sur toutes les tribunes. À l’hôpital Fletcher Allen, à Burlington (Vermont), à moins d’une heure du Québec, on a reçu, il y a deux ans, des patients québécois qui souffraient du cancer et ne pouvaient obtenir de radiothérapie chez eux, faute d’équipement. «Jamais je n’aurais pensé que cela puisse arriver», dit Susan Gillian, infirmière au Service de radio-oncologie. Son collègue, le Dr James Wallace, est moins surpris et rappelle que ces problèmes d’accessibilité aux soins ne sont ni nouveaux ni propres au Québec. Il y a 10 ans, alors qu’il était interne dans un hôpital de Seattle, il a traité des patients envoyés par la Colombie-Britannique! J’insiste quand même sur les vertus que l’on prête au régime public canadien: universel, accessible à tous, gratuit «En Utopie, nous serions tous soignés gratuitement, raille le Dr Wallace, mais le Canada n’est pas l’Utopie!» Et il souligne que la plupart des infirmières canadiennes qui travaillent dans les hôpitaux de Burlington ou de Detroit choisissent de s’y faire soigner plutôt qu’au Canada, où elles habitent! S’il est une ville du Canada qui devrait être menacée de devenir américaine, c’est bien Windsor. Enclavée entre les lacs Sainte-Claire et Érié, elle est la seule au pays qui puisse se vanter d’être située au sud de la frontière américaine. Sur le pont Ambassador, d’immenses banderoles annoncent, comme un défi: «United We Stand!» Windsor est, par excellence, la ville de la solidarité avec les États-Unis. Lors de grandes catastrophes, elle partage ses services d’urgence avec Detroit. Ici, la souveraineté culturelle ne veut pas dire grand-chose. Dans ma voiture, neuf stations de radio sur dix sont américaines. Dans les maisons, une simple antenne donne accès à toutes les grandes chaînes des États-Unis. Le député fédéral de Windsor-Ouest, Brian Masse, un néo-démocrate pourtant, ne s’en offusque pas. «Les programmes sociaux nous différencient tellement que nous n’avons pas à nous soucier du reste, comme la culture», dit-il. Le député ne se sent pas menacé et il se refuse à adopter une attitude dogmatique sur les questions de souveraineté. «Mon inquiétude vient davantage du manque de leadership de mon propre gouvernement que de la toute-puissance américaine.» À Windsor aussi, on a pavoisé le 1er juillet. Patricia Papadeas a tenu à emmener ses enfants au défilé, ce qui lui a attiré quelques sarcasmes. «On nous reproche d’être trop canadiens, dit-elle, mais moi, je tiens à être reconnue comme une Canadienne.» Et pour prouver que le Canada est un pays bien réel, elle me raconte que ses parents, retournés en Grèce, font flotter le drapeau canadien au sommet du mont Taïgitos, où ils passent leur retraite. À la réflexion, Canadiens et Américains ont bel et bien un trait commun: ils n’échangeraient pas leur pays contre celui du voisin!

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Société

J’accuse Stéphane Dion

C’était en 1993. Deux journalistes francophones de renom s’apprêtaient à participer à une soirée-hommage à Mordecai Richler. Je les ai appelés. Richler, superbe romancier, venait d’écrire dans un essai que 70% des Québécois étaient «hautement antisémites». Dans un grand magazine américain, il avait précédemment accusé le PQ d’avoir comme chanson-thème un chant nazi. Deux mensonges d’une extraordinaire gravité pour la réputation du Québec. Richler ne s’en excuserait jamais. Je demandai à mes collègues ce qu’il aurait fallu que Richler écrive pour qu’ils le jugent inexcusable et refusent de signifier, par leur présence à la soirée-hommage, que nous sommes tous bons amis après tout. Ils n’ont pu me le dire. Cet épisode me revient en tête au moment où l’on souligne avec force qualificatifs élogieux l’œuvre de Robert Bourassa et où l’on assiste à une stupéfiante réhabilitation de Stéphane Dion. Je me crois — à tort? — de la tribu des modérés. Favorable à l’économie de marché, humanisée par une social-démocratie moderne. Souverainiste, mais soucieux des droits des anglophones. Il m’arrive de pourfendre ceux qui, dans ma famille politique, voudraient prendre des raccourcis avec la démocratie. Il m’est arrivé d’écrire du bien de nombreux fédéralistes, y compris de Pierre Trudeau. Et, oui, j’estime que les propos de Jacques Parizeau, attribuant la défaite référendaire de 1995 à «des votes ethniques», étaient inexcusables. Mais avez-vous remarqué? Le jour suivant, il a démissionné. MM. Bourassa et Dion, eux, ne l’ont pas fait. Il me semble qu’il y a, dans les décisions politiques qu’ils ont prises, des éléments inexcusables et inexcusés qu’on ne peut taire. Lesquels? Qu’en octobre 1970 Bourassa (pas Drapeau, pas Trudeau: Bourassa) ait donné à ses forces policières l’ordre d’arrêter plus de 500 personnes, dont cinq poètes, sans preuves et sans acte d’accusation, est un abus de pouvoir extrême en démocratie. À quel point? Un journaliste a demandé au ministre de la Justice de Richard Nixon, John Mitchell — le contraire d’un enfant de chœur —, si une telle chose pourrait se produire aux États-Unis, pays où les groupes révolutionnaires de toutes sortes (pour les droits des Noirs, contre la guerre au Viêt Nam, entre autres) faisaient alors éclater 60 bombes par mois, provoquant, en 15 mois, 40 victimes. «Jamais!» a répondu le ministre. L’emprisonnement dont Stéphane Dion est responsable est d’un autre ordre. Sans lui, la loi dite sur la clarté n’existerait pas. Que clarifie-t-elle? Grâce à la loi Dion, les parlementaires fédéraux pourront accepter ou rejeter la question référendaire québécoise, avant la tenue du référendum. Selon la loi, les députés fédéraux seront tenus de rejeter la question si, en plus de proposer l’indépendance, elle offre «d’autres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada». Conséquence: si cette loi avait été en vigueur, depuis 1980, quand bien même 65% des Québécois auraient voté oui aux référendums de 1980 et de 1995, le Parlement fédéral aurait été légalement forcé de ne pas tenir compte du résultat. De même, si la loi Dion s’appliquait au monde entier, les peuples du Timor-Oriental, de la Croatie, de la Macédoine, tous devenus souverains depuis 15 ans par référendum, se seraient vu refuser leur indépendance, pour cause de mauvaise question. La loi Dion invaliderait également le référendum proposé par l’ONU pour le Sahara occidental. Dans tous les cas, soit les électeurs sont jugés suffisamment intelligents pour choisir entre plusieurs options, soit on leur offre à la fois l’indépendance et une association. Mais supposons que ce premier écueil soit franchi. Les parlementaires fédéraux approuvent la question, puis les Québécois votent oui. Une loi voulant vraiment clarifier le processus aurait défini un seuil ou un mécanisme automatique d’approbation, pour éviter ensuite tout dérapage partisan. Il y avait des précédents: pour que Terre-Neuve entre dans le Canada, en 1949, la majorité de 52% avait été jugée «claire» par le gouvernement fédéral libéral de l’époque. (Et pourtant, la question n’aurait pas réussi le test Dion, parce qu’elle comportait plus d’une option.) Pour le Québec, 52% suffiraient à la loi Dion, non? Mystère! La loi ne fixe aucun seuil. En cas de majorité pour le Oui, quelle qu’elle soit, les parlementaires canadiens, farouchement attachés à l’unité de leur pays, comme il se doit, «procèdent à un examen» du résultat. Ils devront décider si les Québécois ont vraiment voulu que le Québec «cesse de faire partie du Canada». Ils consulteront les partis, les autres provinces, le Sénat, les autochtones et prendront en considération tous les autres «avis, facteurs ou circonstances» qu’ils estimeront pertinents. Leur latitude — leur arbitraire — sera totale. M. Dion fait donc en sorte que les élus soient plongés dans un dangereux brouillard. Ils ne manqueront pas d’avis, de facteurs et de circonstances à prendre en compte. Leurs électeurs de Kelowna et de Mississauga, les éditorialistes du National Post les pousseront à refuser le verdict québécois, puisqu’ils en ont le droit. Combien d’entre eux voudront voter pour l’éclatement du pays, puis affronter à l’élection suivante leurs adversaires et leurs électeurs, qui leur reprocheront ce choix jugé honteux? Celui qui a imaginé ce mécanisme est doublement inexcusable. D’abord, pour avoir formellement donné à la nation voisine un droit de veto sur l’avenir du Québec (les leaders du Non de 1980 et de 1995, Claude Ryan et Daniel Johnson, ont d’ailleurs réclamé l’abandon de la loi Dion). Ensuite, pour risquer de plonger la démocratie canadienne-anglaise dans un bourbier qui l’éclaboussera durablement. La loi Dion pose encore des embûches. À supposer que le Parlement ait approuvé et la question et la réponse, restent les négociations. Dans un avis rendu en août 1998 sur la question de la sécession du Québec, la Cour suprême avait été très claire: dans le cas d’un Oui, les négociations obligatoires devraient réunir autour d’une même table «les membres de la Fédération», c’est-à-dire Ottawa et les provinces. Figureraient, parmi les sujets des négociations dictées par la Cour, les questions autochtones, mais pas les changements de frontières. La loi Dion, dans son troisième article, trahit l’esprit et la lettre de l’avis de la Cour, en affirmant que les négociations pourraient être ouvertes à d’autres participants et en stipulant que les frontières devraient figurer parmi les sujets. La manœuvre est claire: il s’agit d’introduire des négociateurs autochtones, voire anglo-montréalais, et de mettre la partition du Québec sur la table — deux façons d’assurer l’échec des pourparlers. D’inexcusable, l’attitude de Stéphane Dion devient irresponsable. Avant lui, des politiciens fédéraux avaient parfois brandi, dans des discours, le spectre du «Canada divisible, donc Québec divisible». Mais ni Pierre Trudeau, lors de ses discours officiels sur la question, ni surtout Brian Mulroney, qui considérait les idées partitionnistes comme autant de «conneries totales, stupidités et bêtises», n’ont songé à mettre une telle menace dans une loi. Nous sommes tous d’accord, et le Washington Post l’avait souligné en éditorial, en 1980 comme en 1995: les Québécois et les Canadiens ont abordé l’explosive question de l’indépendance d’une province avec un pacifisme qui force l’admiration. La façon la plus sûre d’y introduire les germes de la violence est de souffler sur les braises partitionnistes. Depuis l’entrée de M. Stéphane Dion en politique, en 1996, jamais quelqu’un n’aura agi avec autant de méthode et de détermination pour faire adhérer son parti d’adoption, son premier ministre, puis le Parlement canadien à la thèse empoisonnée de la partition. Même Jean Chrétien, qui bien sûr a fait adopter la loi Dion, a toujours été plus circonspect que lui sur cette question. L’ex-politologue Dion devrait pourtant savoir que partout dans le monde civilisé, alors que les accessions d’ex-provinces à la souveraineté se multiplient, la partition est une idée mise au ban de l’histoire. Elle est rejetée dans les pays baltes nouvellement indépendants, en Europe centrale, dans les Balkans. Au Timor-Oriental, en 1999, l’ONU a interdit que soit connue la répartition locale des votes, justement pour empêcher la partition du nouvel État. Elle n’est acceptée qu’à regret et a posteriori, après que des brutes eurent fait parler les armes et fait couler le sang, comme au Kosovo. C’est vrai partout, sauf au Canada, sauf dans la loi Dion. Nous ne sommes pas dans la dentelle. Il faut travailler fort pour commettre l’inexcusable et l’irresponsable. Mais la loi Dion n’en a pas terminé avec sa série de cadenas. Elle en fournit un dernier, en bout de course, en stipulant que «la sécession d’une province du Canada requerrait la modification de la Constitution du Canada». On aurait pu penser qu’une loi voulant vraiment clarifier les choses aurait reconnu, comme l’avait fait la ministre libérale de la Justice Anne McLellan, en 1998, qu’avec l’indépendance du Québec «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.» Loin de déterminer un processus adapté, prévisible et, disons, clair, la loi Dion rend l’impossible obligatoire. Car en ces quelques mots, la loi indique qu’une fois conclu un accord sur l’indépendance il faudrait suivre le processus établi de modification de la Constitution. Ce qui signifie, selon les lois actuelles, des référendums dans au moins trois provinces — l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il faudra donc qu’au moins 50% des habitants de chacune de ces provinces votent en faveur de l’indépendance du Québec. C’est tout? Non. Il faudra ensuite que les Parlements de toutes les provinces ratifient la modification constitutionnelle sur la sécession du Québec. Toutes? Toutes! Car grâce à une autre loi libérale, adoptée après le référendum de 1995, et compte tenu des ententes intervenues entre provinces, le veto d’une seule des neuf provinces ferait capoter le projet. Pour l’accord du lac Meech, en 1990, deux provinces avaient dit non. Et il ne s’agissait que d’aménager le pays, pas de le couper en deux. Encore une fois, une double faute de Stéphane Dion: envers la démocratie québécoise, sommée de sauter dans neuf cerceaux de feu; envers la démocratie canadienne, plongée dans un violent traumatisme. J’insiste: je suis un modéré. C’est pourquoi je crois que Robert Bourassa doit être applaudi pour la Baie-James et Stéphane Dion pour la rencontre de Montréal sur les suites à donner au protocole de Kyoto. Et même lorsqu’on n’applaudit pas, tout n’est pas inexcusable. Un exemple: lorsqu’un citoyen canadien souverainiste, David Levine, fut victime d’une campagne haineuse parce qu’embauché pour gérer un hôpital d’Ottawa, M. Dion s’est exprimé et… ne l’a pas défendu. C’est seulement déplorable. Que M. Dion ait contribué à isoler le Québec, en 1999, en faisant signer par les neuf autres provinces un document — l’Union sociale — qui confirmait le pouvoir fédéral de dépenser dans les zones provinciales, cela n’est nullement inexcusable. Ce n’est que la politique générale de marginalisation du Québec que mène le parti de M. Dion. C’est seulement navrant. Reste que, comme dans le cas de M. Bourassa et des prisonniers d’Octobre 1970, je m’étonne que les gestes inexcusables de M. Dion soient esquivés lorsque vient le temps de poser un jugement d’ensemble. On perçoit comme une gêne. On préfère l’oubli. Je veux bien que le Québécois moyen soit modéré. Mais comment l’être vraiment si on ne nomme pas, pour les blâmer et s’en éloigner, les comportements extrêmes? Pour le texte intérgral de la loi sur la clarté, cliquez ici.

Politique

Inexcusable

Les Québécois oublient trop vite les gestes inexcusables, affirme Jean-François Lisée. Avant de réhabiliter Stéphane Dion, ils devraient relire la loi sur la clarté! (Cet article fut publié dans L’actualité le 10 janvier 2007, après l’accession de Stéphane Dion au poste de chef du Parti libéral du Canada.) C’était en 1993. Deux journalistes francophones de renom s’apprêtaient à participer à une soirée-hommage à Mordecai Richler. Je les ai appelés. Richler, superbe romancier, venait d’écrire dans un essai que 70% des Québécois étaient «hautement antisémites». Dans un grand magazine américain, il avait précédemment accusé le PQ d’avoir comme chanson-thème un chant nazi. Deux mensonges d’une extraordinaire gravité pour la réputation du Québec. Richler ne s’en excuserait jamais. Je demandai à mes collègues ce qu’il aurait fallu que Richler écrive pour qu’ils le jugent inexcusable et refusent de signifier, par leur présence à la soirée-hommage, que nous sommes tous bons amis après tout. Ils n’ont pu me le dire. Cet épisode me revient en tête au moment où l’on souligne avec force qualificatifs élogieux l’œuvre de Robert Bourassa et où l’on assiste à une stupéfiante réhabilitation de Stéphane Dion. Je me crois — à tort? — de la tribu des modérés. Favorable à l’économie de marché, humanisée par une social-démocratie moderne. Souverainiste, mais soucieux des droits des anglophones. Il m’arrive de pourfendre ceux qui, dans ma famille politique, voudraient prendre des raccourcis avec la démocratie. Il m’est arrivé d’écrire du bien de nombreux fédéralistes, y compris de Pierre Trudeau. Et, oui, j’estime que les propos de Jacques Parizeau, attribuant la défaite référendaire de 1995 à «des votes ethniques», étaient inexcusables. Mais avez-vous remarqué? Le jour suivant, il a démissionné. MM. Bourassa et Dion, eux, ne l’ont pas fait. Il me semble qu’il y a, dans les décisions politiques qu’ils ont prises, des éléments inexcusables et inexcusés qu’on ne peut taire. Lesquels? Qu’en octobre 1970 Bourassa (pas Drapeau, pas Trudeau: Bourassa) ait donné à ses forces policières l’ordre d’arrêter plus de 500 personnes, dont cinq poètes, sans preuves et sans acte d’accusation, est un abus de pouvoir extrême en démocratie. À quel point? Un journaliste a demandé au ministre de la Justice de Richard Nixon, John Mitchell — le contraire d’un enfant de chœur —, si une telle chose pourrait se produire aux États-Unis, pays où les groupes révolutionnaires de toutes sortes (pour les droits des Noirs, contre la guerre au Viêt Nam, entre autres) faisaient alors éclater 60 bombes par mois, provoquant, en 15 mois, 40 victimes. «Jamais!» a répondu le ministre. L’emprisonnement dont Stéphane Dion est responsable est d’un autre ordre. Sans lui, la loi dite sur la clarté n’existerait pas. Que clarifie-t-elle? Grâce à la loi Dion, les parlementaires fédéraux pourront accepter ou rejeter la question référendaire québécoise, avant la tenue du référendum. Selon la loi, les députés fédéraux seront tenus de rejeter la question si, en plus de proposer l’indépendance, elle offre «d’autres possibilités, notamment un accord politique ou économique avec le Canada». Conséquence: si cette loi avait été en vigueur depuis 1980, quand bien même 65% des Québécois auraient voté oui aux référendums de 1980 et de 1995, le Parlement fédéral aurait été légalement forcé de ne pas tenir compte du résultat. De même, si la loi Dion s’appliquait au monde entier, les peuples du Timor-Oriental, de la Croatie, de la Macédoine, tous devenus souverains depuis 15 ans par référendum, se seraient vu refuser leur indépendance, pour cause de mauvaise question. La loi Dion invaliderait également le référendum proposé par l’ONU pour le Sahara occidental. Dans tous les cas, soit ces électeurs sont jugés suffisamment intelligents pour choisir entre plusieurs options, soit on leur offre à la fois l’indépendance et une association. Mais supposons que ce premier écueil soit franchi. Les parlementaires fédéraux approuvent la question, puis les Québécois votent oui. Une loi voulant vraiment clarifier le processus aurait défini un seuil ou un mécanisme automatique d’approbation, pour éviter ensuite tout dérapage partisan. Il y avait des précédents: pour que Terre-Neuve entre dans le Canada, en 1949, la majorité de 52% avait été jugée «claire» par le gouvernement fédéral libéral de l’époque. (Et pourtant, la question n’aurait pas réussi le test Dion, parce qu’elle comportait plus d’une option.) Pour le Québec, 52% suffiraient à la loi Dion, non? Mystère! La loi ne fixe aucun seuil. En cas de majorité pour le Oui, quelle qu’elle soit, les parlementaires canadiens, farouchement attachés à l’unité de leur pays comme il se doit, «procèdent à un examen» du résultat. Ils devront décider si les Québécois ont vraiment voulu que le Québec «cesse de faire partie du Canada». Ils consulteront les partis, les autres provinces, le Sénat, les autochtones et prendront en considération tous les autres «avis, facteurs ou circonstances» qu’ils estimeront pertinents. Leur latitude — leur arbitraire — sera totale. M. Dion fait donc en sorte que les élus soient plongés dans un dangereux brouillard. Ils ne manqueront pas d’avis, de facteurs et de circonstances à prendre en compte. Leurs électeurs de Kelowna et de Mississauga, les éditorialistes du National Post les pousseront à refuser le verdict québécois, puisqu’ils en ont le droit. Combien d’entre eux voudront voter pour l’éclatement du pays, puis affronter à l’élection suivante leurs adversaires et leurs électeurs, qui leur reprocheront ce choix jugé honteux? Celui qui a imaginé ce mécanisme est doublement inexcusable. D’abord, pour avoir formellement donné à la nation voisine un droit de veto sur l’avenir du Québec (les leaders du Non de 1980 et de 1995, Claude Ryan et Daniel Johnson, ont d’ailleurs réclamé l’abandon de la loi Dion). Ensuite, pour risquer de plonger la démocratie canadienne-anglaise dans un bourbier qui l’éclaboussera durablement. La loi Dion pose encore des embûches. À supposer que le Parlement ait approuvé et la question et la réponse, restent les négociations. Dans un avis rendu en août 1998 sur la question de la sécession du Québec, la Cour suprême avait été très claire: dans le cas d’un Oui, les négociations obligatoires devraient réunir autour d’une même table «les membres de la Fédération», c’est-à-dire Ottawa et les provinces. Figureraient, parmi les sujets des négociations dictées par la Cour, les questions autochtones, mais pas les changements de frontières. La loi Dion, dans son troisième article, trahit l’esprit et la lettre de l’avis de la Cour, en affirmant que les négociations pourraient être ouvertes à d’autres participants et en stipulant que les frontières devraient figurer parmi les sujets. La manœuvre est claire: il s’agit d’introduire des négociateurs autochtones, voire anglo-montréalais, et de mettre la partition du Québec sur la table — deux façons d’assurer l’échec des pourparlers. D’inexcusable, l’attitude de Stéphane Dion devient irresponsable. Avant lui, des politiciens fédéraux avaient parfois brandi, dans des discours, le spectre du «Canada divisible, donc Québec divisible». Mais ni Pierre Trudeau, lors de ses discours officiels sur la question, ni surtout Brian Mulroney, qui considérait les idées partitionnistes comme autant de «conneries totales, stupidités et bêtises», n’ont songé à mettre une telle menace dans une loi. Nous sommes tous d’accord, et le Washington Post l’avait souligné en éditorial, en 1980 comme en 1995: les Québécois et les Canadiens ont abordé l’explosive question de l’indépendance d’une province avec un pacifisme qui force l’admiration. La façon la plus sûre d’y introduire les germes de la violence est de souffler sur les braises partitionnistes. Depuis l’entrée de M. Stéphane Dion en politique, en 1996, jamais quelqu’un n’aura agi avec autant de méthode et de détermination pour faire adhérer son parti d’adoption, son premier ministre, puis le Parlement canadien à la thèse empoisonnée de la partition. Même Jean Chrétien, qui bien sûr a fait adopter la loi Dion, a toujours été plus circonspect que lui sur cette question. L’ex-politologue Dion devrait pourtant savoir que partout dans le monde civilisé, alors que les accessions d’ex-provinces à la souveraineté se multiplient, la partition est une idée mise au ban de l’histoire. Elle est rejetée dans les pays baltes nouvellement indépendants, en Europe centrale, dans les Balkans. Au Timor-Oriental, en 1999, l’ONU a interdit que soit connue la répartition locale des votes, justement pour empêcher la partition du nouvel État. Elle n’est acceptée qu’à regret et a posteriori, après que des brutes eurent fait parler les armes et fait couler le sang, comme au Kosovo. C’est vrai partout, sauf au Canada, sauf dans la loi Dion. Nous ne sommes pas dans la dentelle. Il faut travailler fort pour commettre l’inexcusable et l’irresponsable. Mais la loi Dion n’en a pas terminé avec sa série de cadenas. Elle en fournit un dernier, en bout de course, en stipulant que «la sécession d’une province du Canada requerrait la modification de la Constitution du Canada». On aurait pu penser qu’une loi voulant vraiment clarifier les choses aurait reconnu, comme l’avait fait la ministre libérale de la Justice Anne McLellan, en 1998, qu’avec l’indépendance du Québec «nous aurions affaire à des circonstances tellement extraordinaires qu’elles ne sauraient être traitées dans le cadre constitutionnel existant. Il faudrait probablement alors reconnaître la nature extraordinaire de l’événement et déterminer un processus en conséquence.» Loin de déterminer un processus adapté, prévisible et, disons, clair, la loi Dion rend l’impossible obligatoire. Car en ces quelques mots, la loi indique qu’une fois conclu un accord sur l’indépendance il faudrait suivre le processus établi de modification de la Constitution. Ce qui signifie, selon les lois actuelles, des référendums dans au moins trois provinces — l’Ontario, l’Alberta et la Colombie-Britannique. Il faudra donc qu’au moins 50% des habitants de chacune de ces provinces votent en faveur de l’indépendance du Québec. C’est tout? Non. Il faudra ensuite que les Parlements de toutes les provinces ratifient la modification constitutionnelle sur la sécession du Québec. Toutes? Toutes! Car grâce à une autre loi libérale, adoptée après le référendum de 1995, et compte tenu des ententes intervenues entre provinces, le veto d’une seule des neuf provinces ferait capoter le projet. Pour l’accord du lac Meech, en 1990, deux provinces avaient dit non. Et il ne s’agissait que d’aménager le pays, pas de le couper en deux. Encore une fois, une double faute de Stéphane Dion: envers la démocratie québécoise, sommée de sauter dans neuf cerceaux de feu; envers la démocratie canadienne, plongée dans un violent traumatisme. J’insiste: je suis un modéré. C’est pourquoi je crois que Robert Bourassa doit être applaudi pour la Baie-James et Stéphane Dion pour la rencontre de Montréal sur les suites à donner au protocole de Kyoto. Et même lorsqu’on n’applaudit pas, tout n’est pas inexcusable. Un exemple: lorsqu’un citoyen canadien souverainiste, David Levine, fut victime d’une campagne haineuse parce qu’embauché pour gérer un hôpital d’Ottawa, M. Dion s’est exprimé et… ne l’a pas défendu. C’est seulement déplorable. Que M. Dion ait contribué à isoler le Québec, en 1999, en faisant signer par les neuf autres provinces un document — l’Union sociale — qui confirmait le pouvoir fédéral de dépenser dans les zones provinciales, cela n’est nullement inexcusable. Ce n’est que la politique générale de marginalisation du Québec que mène le parti de M. Dion. C’est seulement navrant. Reste que, comme dans le cas de M. Bourassa et des prisonniers d’Octobre 1970, je m’étonne que les gestes inexcusables de M. Dion soient esquivés lorsque vient le temps de poser un jugement d’ensemble. On perçoit comme une gêne. On préfère l’oubli. Je veux bien que le Québécois moyen soit modéré. Mais comment l’être vraiment si on ne nomme pas, pour les blâmer et s’en éloigner, les comportements extrêmes? Pour le texte intérgral de la loi sur la clarté, cliquez ici.

Politique

L’Albertain du Québec

À Ottawa, on l’appelle «l’Albertain du Québec». Comme ses collègues conservateurs de la province du pétrole, il préfère ses gouvernements minces. Et la majorité écrasante avec laquelle il a été élu lui donne les moyens de le faire savoir. Ce n’est pas tout. Il partage aussi la position de la majorité des Albertains sur le mariage gai: il est contre. Ce n’est cependant pas vraiment pour cela que l’on parle tant de Maxime Bernier depuis sa nomination, en février dernier, au poste de ministre de l’Industrie au sein du cabinet de Stephen Harper. Il s’est rapidement fait remarquer, tant dans la capitale fédérale que dans la capitale financière du pays, avec un discours prônant une révision en profondeur des subventions aux entreprises et de la réglementation touchant ces dernières. Il est passé aux actes sans attendre en réduisant l’aide accordée à l’industrie aérospatiale et en abolissant les règles qui empêchaient Bell Canada de concurrencer Vidéotron sur les prix des services de téléphonie locale. Bernier insiste pour dire que le consommateur en sortira gagnant, même si cette décision favorisera à court terme les anciens monopoles, tels Bell et Telus. Les sceptiques restent… sceptiques. En tout cas, ce n’est qu’un avant-goût de la réforme que Maxime Bernier dit vouloir effectuer et dont les consommateurs seraient le centre, quitte pour cela à ouvrir le secteur canadien des télécommunications aux investisseurs étrangers. Un tel changement faciliterait la percée au Canada de fournisseurs américains, comme Verizon et Cingular, et pourrait même entraîner l’achat de Bell, de Telus ou de Vidéotron par un concurrent étranger. Décidément, pour un novice en politique, Maxime Bernier fait beaucoup de vagues. Il semble avoir les coudées plus franches que la plupart de ses collègues du Conseil des ministres — qui demeurent peu connus des Canadiens tant le cabinet du premier ministre les empêche de parler. C’est que les stratèges de Stephen Harper estiment qu’il incarne parfaitement l’image que veulent projeter les conservateurs au Québec. Ce Beauceron de 44 ans, divorcé, grand, élégant, bouillonnant d’énergie et plutôt nationaliste pourrait être l’arme secrète du parti aux prochaines élections. Michael Fortier, l’avocat et banquier montréalais devenu sénateur et membre du Cabinet, a beau demeurer le principal architecte de la stratégie conservatrice au Québec, on n’a qu’à jeter un coup d’œil sur la presse régionale pour voir le rôle clé que réservent les conservateurs à Maxime Bernier. La logique du message envoyé aux électeurs pourrait ressembler à ceci. Entre un Bloc québécois condamné à l’opposition et des conservateurs de la trempe de Bernier, les Québécois préféreront l’action qu’incarnent ces derniers. Et entre les libéraux de Stéphane Dion, plutôt froids à l’égard des revendications du Québec sur le déséquilibre fiscal, et un Bernier, dont c’est la principale raison d’être en politique, les Québécois se rangeront du côté des conservateurs. Reste à voir si les électeurs verront cette logique. Dans la région montréalaise, les politiques conservatrices sur l’environnement et le mariage gai alimentent l’opposition. Mais les régions semblent un terrain plus fertile pour le discours des conservateurs. Et d’aucuns parmi ceux-ci considèrent avoir trouvé en Maxime Bernier le porte-étendard parfait. Presque un an après son élection en Beauce avec la plus forte majorité au pays à l’exception de l’Alberta — 26 000 votes de plus que son plus proche rival —, Maxime Bernier fait toujours du porte-à-porte dans sa circonscription une fin de semaine sur deux. Pas seulement à cause de la situation minoritaire de son gouvernement ou en prévision des prochaines élections. Il s’agit d’une occasion pour les citoyens de la Beauce de lui parler, tant des grands enjeux nationaux que de leurs préoccupations personnelles. «Ça me permet d’être en contact avec la population et de bien la représenter à Ottawa. Je n’ai pas besoin de lire des sondages pour savoir ce qui se passe, dit-il. Je n’ai pas fait de promesses locales durant la dernière campagne. J’ai dit que j’allais défendre les valeurs beauceronnes — la responsabilité individuelle, la liberté individuelle, l’intégrité et le libre marché.» Et, devrait-il ajouter, la définition traditionnelle du mariage. Maxime Bernier dit simplement respecter la volonté de ses électeurs en s’opposant au mariage entre conjoints de même sexe. Il est l’un des rares députés québécois à avoir voté, en décembre 2006, en faveur de la réouverture du débat sur le mariage gai — légalisé par le gouvernement de Paul Martin en 2005. La motion fut rejetée par un vote de 175 voix contre 123. Aidé par la débandade des libéraux de Paul Martin et par la bonne réputation de son père, Gilles — qui a fait de la Beauce un fief conservateur dans les années Mulroney —, Maxime Bernier a connu une élection quasiment gagnée d’avance. Qu’il se porte candidat n’était pas aussi prévisible. Du moins si l’on en croit le principal intéressé. À la recherche de recrues québécoises, en 2005, Stephen Harper — dont le parti récoltait à peine 10% des intentions de vote dans les sondages au Québec — a demandé à Gilles Bernier d’effectuer un retour en politique. Celui-ci, alors âgé de 70 ans, a décliné l’invitation et a suggéré au chef conservateur de parler plutôt à son fils. Vice-président à la Standard Life, Maxime Bernier n’avait pas fait campagne depuis 1988, année où, étudiant en droit à Université d’Ottawa, il a attrapé le virus de la politique. La campagne électorale se déroulait alors en plein débat sur l’accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis. Ayant obtenu un diplôme d’administration à l’Université du Québec à Montréal et étudié la théorie économique sur le libre-échange, Bernier se sentait bien armé pour expliquer l’entente. Membre du bureau de direction de l’association étudiante, il a invité un certain Bernard Landry à venir défendre l’accord auprès des étudiants sceptiques. Il rédigeait par ailleurs des discours pour les ministres québécois de Mulroney et faisait campagne aux côtés de son père en Beauce. «Je connaissais le dossier à fond. Je connaissais même des clauses de l’accord par cœur, rappelle-t-il. C’était un beau débat — un débat d’idées.» Une fois l’élection gagnée, Maxime Bernier a rangé ses pancartes partisanes. Pour de bon, pensait-il. S’intéressant davantage au débat d’idées dans le calme des salles de conseils d’administration que dans la marmite politique, il se dirige vers une carrière d’administrateur spécialisé dans les affaires. Il est à la Commission des valeurs mobilières du Québec, en 1996, lorsque Bernard Landry, devenu ministre des Finances dans le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard, le recrute. Bernier le conseille sur une réforme des organismes de réglementation des institutions financières — réforme qui mènera à la création de l’Autorité des marchés financiers. Sa présence dans le cabinet d’un ministre clé d’un gouvernement souverainiste équivaudrait-il à un engagement de sa part pour la cause? «J’ai donné de l’argent au Parti québécois. Est-ce qu’ils m’ont remis une carte de membre? Je ne pense pas», se borne-t-il à dire. Le Parti québécois ne dévoile pas sa liste de membres, anciens ou actuels. Et si des ex-collègues disent avoir présumé, à l’époque, que les sympathies souverainistes de Bernier allaient de soi, ils concèdent que la fonction qu’il occupait auprès de Bernard Landry ne touchait pas la question nationale. Le père de Maxime Bernier, ancien ambassadeur du Canada en Haïti et aujourd’hui vice-président aux relations publiques du Groupe Canam à Saint-Georges de Beauce, nie catégoriquement que son fils ait flirté avec la cause souverainiste. «Il est nationaliste — comme moi, comme les Beaucerons… Mais nous sommes de bons amis de Mario Dumont et de Jean Charest. On n’est pas du tout péquistes ou séparatistes.» Et le principal intéressé dit avoir voté non au référendum de 1995. Quoi qu’il en soit, s’il avait des affinités souverainistes, Maxime Bernier se serait senti un peu à l’étroit dans les programmes interventionnistes du PQ et du Bloc. Il a participé à la création, en 1999, de l’Institut économique de Montréal (IEDM), à l’invitation de son ami Michel Kelly-Gagnon, aujourd’hui président du Conseil du patronat du Québec. L’IEDM est le premier véritable groupe de réflexion de droite au Québec. Maxime Bernier profite de son association avec l’IEDM, d’abord comme membre du conseil d’administration et ensuite en tant que vice-président, pour faire connaître la pensée de son idole, l’économiste français Frédéric Bastiat (1801-1850), et sa Pétition des fabricants des chandelles. Cette satire contre le protectionnisme tourne en ridicule les revendications d’un groupe d’intérêts fictif, qui cherche à se protéger de «la compétition ruineuse d’un rival étranger» fournissant sa lumière à des prix trop bas — il s’agit bien sûr du soleil. Maxime Bernier, comme Bastiat, considère que la meilleure politique économique est celle qui favorise les consommateurs, et non les producteurs. Sa remise en question des lois actuelles interdisant aux non-Canadiens de devenir actionnaires majoritaires d’une entreprise canadienne de télécommunications découle de ce principe. En 2003, Maxime Bernier publie Pour un taux unique d’imposition (Varia), essai économique préconisant que tout contribuable paie le même pourcentage d’impôts sans égard à son revenu. Qu’il gagne 10 000 dollars ou 100 000 dollars, il devrait, selon Bernier, envoyer la même proportion de son salaire à l’État. Le système à taux unique, adopté en Alberta et dans une poignée d’États américains, fut brièvement l’une des politiques de l’Action démocratique du Québec. Le parti a cependant décidé de ne pas l’inclure dans sa plate-forme électorale en 2003. Maxime Bernier ne se laisse pas décourager. Il continue plutôt de prêcher l’idée dans des notes économiques publiées par l’IEDM. Le système d’imposition actuellement en vigueur au Québec, fortement progressif, repose sur la théorie de «l’utilité marginale décroissante», selon laquelle un dollar supplémentaire dans la poche d’une personne riche vaut moins qu’un dollar dans la poche d’un pauvre. Or, peut-on lire dans une étude de l’IEDM datant de 2004, «il est impossible de comparer l’utilité marginale d’une somme d’argent entre individus, puisque le concept économique d’utilité réfère à un phénomène de satisfaction subjective propre à chacun… Par conséquent, affirmer que la progressivité des taux d’imposition permet d’assurer l’égalité des sacrifices entre les citoyens relève du mythe et n’a aucun fondement scientifique: on ne peut mesurer ni comparer les sacrifices faits par différents individus.» «Je ne suis pas entré en politique pour défendre cette idée-là, précise Maxime Bernier aujourd’hui. La première raison pour laquelle je suis en politique est bien simple: le dossier constitutionnel. On veut un gouvernement central fort, mais fort dans ses champs de compétence et qui ne s’ingère pas dans ceux des provinces, qui respecte la Constitution telle que les pères de la Confédération l’ont signée.» Bernier s’inscrit ainsi dans la lignée des «bleus» typiques d’autrefois, qu’incarnaient l’Union nationale et le Crédit social. L’ex-chef de cette dernière formation, Fabien Roy — celui-là même qui a fait tomber le gouvernement minoritaire du progressiste-conservateur Joe Clark, en 1979 —, s’est d’ailleurs publiquement réjoui de l’élection de Bernier en janvier dernier. Maxime Bernier a fait valoir ses idées à Stephen Harper lorsque ce dernier lui a téléphoné pour la première fois, en 2005. Il a été surpris de trouver une oreille aussi attentive. Les deux hommes ont dîné ensemble à Montréal quelques jours plus tard. «Je lui ai donné quelques conseils par rapport à la position que les conservateurs devaient adopter au Québec pour la prochaine campagne électorale, rappelle Bernier. Je lui ai dit que c’était important pour moi de régler le déséquilibre fiscal et de respecter les champs de compétences des provinces. Mais je n’avais jamais pensé faire de la politique active.» D’aucuns doutent qu’il ait été difficile de le convaincre. «Lui, c’est un mordu de la politique. Ah! ça, je le sais», insiste Isabelle Hudon, présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et fille de l’ancien député conservateur Jean-Guy Hudon. «Je connais très bien Maxime, parce que mon père a été député avec le sien.» Lorsque Stephen Harper a prononcé son fameux discours du 19 décembre 2005, à Québec, dans lequel il s’est engagé formellement à s’attaquer au déséquilibre fiscal entre Ottawa et les provinces, certains ont reconnu dans ses propos l’influence de son candidat dans la circonscription de Beauce. Ce discours fut le moment décisif de la campagne, permettant aux conservateurs de faire une percée québécoise et de dépasser les libéraux en nombre de sièges afin de former un gouvernement minoritaire. Maxime Bernier a été tout de suite projeté sous les feux de la rampe. À la différence de quelques-uns de ses pairs au Cabinet, il n’a pas déçu son patron. Les gens sont généralement impressionnés par la clarté de son discours et l’élégance avec laquelle il le communique. «Maxime est un type qui peut, en très peu de temps, décortiquer un problème et l’expliquer. Il veut convaincre par des arguments, soutient son père, Gilles. C’est sûr qu’il n’est pas à gauche.» Il reste à voir si Maxime Bernier sera capable de faire preuve de souplesse, condition sine qua non de la longévité politique. Certes, son emprise sur la circonscription de Beauce semble assurée pour les prochaines élections. Mais Bernier représente un courant politique, celui de la droite dite de marché — la droite économique, par opposition à la droite religieuse —, qui demeure marginal au Québec. Si certains trouvent rafraîchissante sa franchise, ils le mettent en garde contre l’oubli du rôle que l’État doit continuer de jouer dans le développement économique. «C’est sûr que le milieu des affaires est beaucoup plus favorable à une idéologie de libre marché qu’à l’étatisme, explique Isabelle Hudon. Sauf qu’à Montréal on sait qu’un petit côté interventionniste nous a bien servis. C’est une question de dosage. Maxime est capable de penser comme ça. Il n’est pas campé à 150% sur ses positions.» La preuve: il s’est engagé — sur l’insistance d’un Michael Fortier soucieux de gagner des appuis dans la région montréalaise — à respecter la lettre d’entente signée par l’ancien gouvernement libéral avec Bombardier. Selon cette entente, Ottawa investira 260 millions de dollars américains si Bombardier se lance dans sa série C, son projet d’avion de 130 places. En revanche, on se demande s’il ne le fait pas contre son gré. On a beaucoup remarqué l’absence sur place de Maxime Bernier lorsque Michael Fortier a annoncé une aide de 350 millions de dollars à Pratt & Whitney Canada, à Longueuil, en décembre dernier. Qui plus est, Bernier promet en même temps de revoir de fond en comble, et peut-être même d’abolir, le programme Partenariat technologique Canada (PTC), qui a permis à de nombreuses sociétés aéronautiques ou de haute technologie de mettre au point de nouveaux produits au Canada. Son budget annuel de 300 millions a déjà été réduit de 42 millions. L’industrie somme le gouvernement de ne pas abolir le programme. Le sort de PTC démontrera jusqu’à quel point Maxime Bernier est prêt à faire des compromis. À moins que son patron ne lui demande d’occuper d’autres fonctions avant qu’une décision soit prise à propos de PTC. Une rumeur voulant qu’un prochain remaniement ministériel envoie Bernier à l’Environnement, pour remplacer une Rona Ambrose en panne, remplissait les BlackBerry de la capitale fédérale à la veille de la relâche parlementaire, en décembre. Quel que soit le bureau qu’occupera Bernier à Ottawa, il pourra profiter de la webcaméra qu’il y aura installée pour que ses filles, âgées de sept et quatre ans, puissent lui montrer leurs nouveaux souliers ou lui demander de les aider dans leurs devoirs. Il leur a donné une carte du Canada pour qu’elles puissent le suivre dans ses déplacements. «La fin de semaine où je les vois, je vais les chercher à 15 h 30 le vendredi et mon BlackBerry reste fermé jusqu’au dimanche soir.» Il a choisi d’inscrire ses filles à l’école privée anglophone Miss Edgar’s and Miss Cramp’s, à Westmount. «Je veux que mes enfants soient bilingues. Je ne veux pas qu’elles parlent l’anglais comme moi, c’est-à-dire avec un accent.» Gageons que ce ne seront pas les idées économiques controversées de Maxime Bernier que les conservateurs mettront en relief au cours de la prochaine campagne électorale. Son image de père dévoué, de marathonien et de beau Beauceron prendra sans doute le dessus. Et parions que les Québécois trouveront plutôt sympathique leur Albertain honoraire.

Politique

Pour un traité international sur la diversité linguistique

Conférence d’ouverture au congrès de l’Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec Montréal, le vendredi 24 novembre 2006 Le 5 juin 1996 – c’était un mercredi – les fonctionnaires de la Direction de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes du Puy-de-Dôme sont entrés dans l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand. J’aime beaucoup que cette histoire se passe à Clermont-Ferrand. La ville de Blaise Pascal et de Fernand Raynauld est connue pour avoir conçu et produit les meilleurs pneus au monde. Mais Clermont-Ferrand n’est pas exactement une ville cosmopolite, une métropole du choc des cultures et des langues et certainement pas un lieu de congrégation des polyglottes. Alors que faisaient, en ce mercredi printanier, les fonctionnaires de l’État français dans l’hypermarché Géant ? Leur travail. Ils vérifiaient que tout était conforme aux lois et règlements de l’hexagone. Mais que voient-ils ? Des publicités vantant les mérites des bouteilles de marques OD Pirat, Shock et Blackladder. Les appellations anglophones ne les ont pas choqué. Ou, si oui, ils ne pouvaient rien y faire, car la langue des marques de commerce est déterminée par une puissance qui transcende les nations et les parlements. J’y reviendrai. Non, ce qui choque les fonctionnaires de la République française, une république qui s’y connaît en protection des boissons alcoolisées, est que Shock, Blackladder et OD Pirat se permettent de, disons, pirater le terme CIDRE. Or cette appellation est réservée aux boissons à base de pommes. Ce n’est pas leur cas. Les fonctionnaires prennent notent et déposent une plainte. Dans une autre version de ce discours, que je réserve pour une conférence éventuelle à l’Ordre des producteurs de cidres agréés du Québec, je relaterai ce qu’il advint de cette affaire de la plus haute importance. Je vous réserve à vous seuls, chers traducteurs, terminologues et interprètes, le cheminement de l’autre découverte effectuée par nos fonctionnaires du Puy-de-Dôme. Non loin des boissons usurpant le beau nom de cidre, se trouvaient également 432 bouteilles de Coca-Cola, 47 bouteilles de vrai cidre Merry Down et 22 bouteilles de bière au gingembre Red Raw. L’étiquetage de ces boissons n’était pas en langue française, hormis pour leur volume et, pour les bières, leur titre alcoométrique. (Notez la rigueur de nos amis fonctionnaires.) Or le droit français est formel. C’est l’article R. 112-8 du code de la consommation (vous savez, l’ancien article 4 du décret n_ 84-1147). Il précise – je le cite de mémoire : « Toutes les mentions d’étiquetage prévues doivent être facilement compréhensibles, rédigées en langue française et sans autres abréviations que celles prévues par la réglementation ou les conventions internationales. Elles sont inscrites à un endroit apparent et de manière à être visibles, clairement lisibles et indélébiles. Elles ne doivent en aucune façon être dissimulées, voilées ou séparées par d’autres indications ou images. » Déjà, vous avez remarqué, une prévention contre le voile. Nos employés de l’État ont donc dressé un procès-verbal – nous dirions ici, une contravention. Le représentant de l’hypermarché Géant, M. Yannick Geffroy, fut sommé de s’expliquer devant le tribunal de police de Saint-Étienne, où l’affaire se déplace. Il n’était pas dépourvu d’arguments, M. Geffroy. Les fournisseurs des cidres Merry Down et des bières Red Raw avaient commis une erreur en ne joignant pas les étiquettes autocollantes en langue française destinées à être apposées sur ces boissons, comme il leur avait été demandé. Bon. Mais M. Geffroy était plus ferme concernant les bouteilles de Coca-Cola. Elles avaient été acquises en Grande-Bretagne, d’où l’absence d’inscriptions en français (sauf pour le volume). Il indiqua qu’un panneau comportait la traduction de ces étiquettes, mais un client avait dû le faire tomber au fond de la gondole. Mais ce n’est pas grave, a-t-il plaidé, car le Coca-Cola est un produit notoirement connu et le consommateur ne peut être gêné par un étiquetage en langue anglaise, une langue facilement comprise de tous. Le 18 novembre 1997 – c’était un mardi – le juge du tribunal de police de Saint-Étienne – et je n’ai pas pu vérifier s’il connaissait bien l’anglais – n’a pas retenu les arguments de M. Geffroy et l’a condamné au paiement de 501 amendes de 50 FRF – autant que de produits fautifs – pour infraction à la règle de l’étiquetage en français. Cela faisait, pour le géant hypermarché, l’équivalent de 6 433 $ de l’époque, donc 8 084$ courants. On aurait pu penser que l’affaire s’arrêterait là. C’était, pour l’hypermarché, de l’argent de poche. Mais non. Notre bon M. Geoffroy et la grande société française Casino, propriétaire des Géants, a porté la cause en appel. Et cela est très intéressant car nous sommes en présence d’une compagnie française qui, pour une somme risible, a décidé de contester la législation française en vigueur qui imposait l’étiquetage en français pour des raisons – des raisons de stricte logique marchande. De Clermont-Ferrand, en passant par Saint-Étienne, on en est venu à la cour d’appel de Lyon, ville où le Coca-Cola est une boisson notoirement connue mais où l’anglais n’est pas la langue commune. Le géant Casino posa au juge de Lyon une question qui nous intéresse, ici, au plus haut point. Le droit communautaire européen qui interdit les entraves au commerce considère-t-il exagérée, voire illégale, l’obligation faite par la République française aux commerçants français de vendre aux clients français des produits dont l’étiquetage est en français ? Le bon juge de Lyon n’avait pas de réponse à cette question et l’a donc renvoyée aux experts : les membres de la Cour de Justice des Communautés européennes. Se sont donc penchés sur cette affaire les juges Iglésias, Moitihho de Almeida, Edard, Sevon, Gulmann, Puissochet, Jann, Ragnemalm et Wathelet. Ils ont entendu les parties le 20 octobre 1999 – un mercredi, au Luxembourg. Ils ont rendu leur jugement un jeudi. Le 25 novembre 1999. Ils ont beaucoup travaillé sur la question de savoir ce que constituait exactement du cidre. Mais j’ai promis de garder ces détails pour un autre auditoire. Ils ont rappelé que la question linguistique avait déjà fait l’objet de décisions antérieures. Par exemple, ils avaient statué en juin 1991, et l’affaire était à ce point importante qu’ils avaient émis leur décision le 18. Or vous vous souviendrez qu’en 1991, le 18 juin tombait un samedi. Statué quoi ? Que l’article 30 du traité européen de Maastricht alors en vigueur interdit qu’un état membre impose exclusivement l’utilisation d’une langue pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité que soit utilisée une autre langue facilement comprise par les acheteurs ou que l’information soit assurée par d’autres mesures. Voilà qui est intéressant. A ce critère, les dispositions de la loi 101 d’origine sur l’affichage commercial qui imposait l’unilinguisme français aurait été jugée illégales en droit européen. L’unilinguisme est verboten. Car, selon la logique des juges, on ne peut interdire l’ajout d’une autre langue facilement comprise par les acheteurs. Mais on pourrait donc interdire une langue non facilement comprise. Selon ce critère, le Québec pourrait interdire l’affichage en mandarin, canaque ou punjabi. (Je signale au passage que l’application de ce critère me semble semé d’embûches. Il faut définir ce qu’est une langue facilement comprise – cela dépend des locuteurs – et il faut définir qui sont les acheteurs qui comprennent. L’arabe est peu compris au centre ville de Clermont-Ferrand, mais dans les banlieues parisiennes ?) Laissons cela. La cour est revenue une seconde fois sur des questions linguistiques et semble avoir considéré que sa nouvelle décision n’était pas exceptionnelle car elle l’a rendu un jeudi, en 1995, en octobre, le 12. Sa conclusion : le droit européen s’oppose à ce qu’un État membre impose l’utilisation de la langue dominante de la région dans laquelle le produit est mis en vente, même si l’utilisation simultanée d’une autre langue n’est pas exclue. Dois-je traduire ? Il est illégal, en droit européen, d’adopter une loi qui oblige l’utilisation de la langue dominante de la région – ou de la nation, de l’État – pour l’étiquetage de produits vendus dans la région en question. Cela est interdit, même si est permise l’utilisation simultanée d’une autre langue. Appliquée à la loi 101 actuelle sur l’affichage commercial, cela voudrait dire que le Québec n’aurait pas le droit d’imposer le français comme langue prédominante, ni même comme langue présente dans l’affichage, même si la loi stipule que le français peut être accompagné d’une autre langue. Bref, à se stade, le droit européen décrétait le libre choix des commerçants en matière linguistique dans les questions commerciales. Se tournant vers la cause des Coca-Cola unilingues anglais, la cour européenne devient plus claire encore. Le droit européen en vigueur, déclarent les juges : s’oppose à ce qu’une réglementation nationale impose l’utilisation d’une langue déterminée pour l’étiquetage, sans retenir la possibilité qu’une autre langue facilement comprise par les acheteurs soit utilisée ou que l’information de l’acheteur soit assurée par d’autres mesures. Une telle obligation constituerait (…) une restriction quantitative des importations. Dois-je traduire ? Pour peu qu’une étiquette porte une langue facilement comprise, comme l’anglais – ce qui semble une évidence pour les juges qui ne discutent même pas de la question – ou pour peu que l’information soit présentée autrement, sur un panneau, par exemple – mais le panneau était absent dans l’hypermarché Géant, un coup du gondolier, vous vous souvenez – la langue officielle, nationale, commune ou tout ce que vous voulez ne doit pas être imposée. Certes on ne peut, disent les juges, induire les consommateurs en erreur. Certes, is doivent comprendre ce qu’on leur dit. Mais, à Clermont-Ferrand comme ailleurs en Europe, l’anglais suffit. Demander davantage serait une restriction aux importations. Une entrave au commerce. Et cette décision s’est appliquée. Et l’hypermarché Géant de Clermont-Ferrand n’a pas eu à payer ses 501 amendes. Et la compagnie française Casino avait réussi à établir une jurisprudence interdisant aux élus de la République française de protéger la présence du français sur les étiquettes des produits de consommation. Il y a un mais. Et j’y viens sous peu. Mais la logique que je viens de vous décrire, appliquée dans un pays de grande culture, par une institution supranationale européenne immensément plus respectueuse des traditions et des identités que celles issues de Bretton Woods – l’Organisation mondiale du Commerce, l’OMC, le Fonds monétaire international, la Banque Mondiale – illustre la puissance de la logique commerciale sur les impératifs culturels ou identitaires. Cela signifie que les impératifs identitaires ou culturels ne sont pas une variable essentielle dans la détermination du droit en ce qui concerne la communication entre le vendeur et l’acheteur. Dans une société de consommation, c’est dire qu’une grande part de l’activité humaine échappe aux considérations culturelles. Je viens au mais. Heureusement, la France et certains de ses alliés au sein de l’Europe ont modifié la législation européenne. Un lundi de janvier 1997, ils ont permis aux États membres d’imposer que les mentions d’étiquetage figurent au moins dans une ou plusieurs des langues officielles de la Communauté européenne. La France peut donc désormais imposer le français sur ses étiquettes. Bien. ( Je fais une pause pour ceux qui suivent attentivement. La loi fut modifiée après l’infraction commise à Clermont-Ferrand mais avant que la Cour ne statue. Les Coca-Colas unilingues ont été sauvées par la loi en vigueur au moment de l’infraction. Ils auraient été châtiés si les fonctionnaires les avaient pris en flagrant délit deux ans plus tard. Fin de la pause.) Mais même le libellé de la nouvelle directive européenne est intéressant. La France peut imposer le Français, non parce que c’est la langue officielle de la France, ou la langue dominante du lieu, mais parce que c’est une des langues officielles de la Communauté européenne. Or l’Union européenne compte 20 langues officielles, mais 25 pays. Avant d’adhérer à l’Union, chaque pays précise la langue qu’il veut voir devenir langue officielle dans le cadre de l’Union. Certains États membres n’ont pas demandé le statut de langue officielle pour toutes les langues qu’ils reconnaissent comme officielles au niveau national. C’est le cas du catalan et du luxembourgeois. Tant pis pour eux. Et théoriquement, rien n’empêcherait un autre pays d’adhérer à l’Union sans exiger que sa langue soit une langue officielle et, en conséquence, il ne pourrait obliger l’étiquetage dans sa langue. Et si un jour l’Europe décide de réduire le nombre de ses langues officielles… Mais le péril est derrière nous pour ce qui est de la France, au moins. Mais l’est-il ? Cette directive qui permet aux pays d’imposer une langue européenne pourrait encore être modifiée. Et de négociation européenne en négociation européenne, la France a perdu son droit de veto en la matière. Si la majorité de ses partenaires en décide autrement, on pourra, en quelque mois, à un jour de la semaine encore indéterminé, n’acheter du Coca-cola qu’en anglais dans la ville de Bibendum. En quoi cela nous concerne-t-il, nous Québécois ? Le problème n’est pas que nous n’ayons aucun député au parlement européen. Le problème vient du fait que la logique marchande prime sur la logique identitaire ou linguistique dans les grandes enceintes dont nous sommes membres – ou dont le Canada est membre. Le problème vient du fait que, lorsque nos gouvernements ont négocié ces ententes commerciales, ils ont été généralement timides ou inconscients lorsqu’est venu le temps de protéger la capacité des États à défendre et promouvoir leur langue dans l’espace commercial. Il y a cinq ans, Ivan Bernier, juriste à l’Université Laval, faisait une première observation des nuages se profilant à l’horizon, analysant les traités et la jurisprudence commerciale internationale. Il concluait que « Comme ces accords ne font guère de place en général à des restrictions aux échanges de biens ou de services fondées sur des considérations relatives à la langue, il est normal de s’inquiéter du sort réservé à des interventions telles que les quotas radiophoniques basés sur la langue, les exigences linguistiques en matière de services professionnels, les subventions accordées sur la base de critères incluant la langue, les exigences linguistiques en matière d’étiquetage. » Bref, selon lui, et selon Christine Fréchette du Conseil de la langue française qui s’exprimait dans un texte récent, ce n’est qu’une question de temps avant qu’un tribunal de l’OMC ne déclare contraires au droit commercial la loi du Québec obligeant les majors à fournir des versions françaises de leurs films et mette dans sa mire les quotas contraignant les radios à diffuser une proportion minimale de chansons en français. Même les dispositions de la loi 101 qui imposent la présence du français ou sa prédominance dans l’étiquetage, les modes d’emploi et l’affichage pourraient être hachées menu sur l’autel du commerce – à moins qu’on ne fasse la démonstration que la santé et la sécurité des consommateurs sont en danger. Mais si tous peuvent lire les warnings, la santé est sauve, non ? Et si on peut faire la démonstration que la plupart des habitants de Clermont-Ferrand parlent mal l’anglais, chacun sait que la majorité des Québécois, eux, le comprennent. Car il n’est pas nécessaire de maîtriser l’anglais comme Shakespeare pour lire les étiquettes. La langue de Ronald MacDonald suffit amplement. Et même si, dans la logique commerciale, on fait la preuve que le français doit être présent pour des raisons de santé, cela ne protège nullement sa prédominance, qui répond à un impératif socio-politico-identitaire. J’ai parlé d’Ivan Bernier. Ce nom vous dit peut-être quelque chose. Il est l’un des chercheurs dont l’influence fut déterminante pour établir les assises intellectuelles du nouveau traité sur la diversité culturelle. Ce traité, désormais adopté et en voie de ratification, n’a-t-il pas réglé la question ? N’a-t-il pas affirmé la capacité des états de protéger et promouvoir leurs cultures nationales ? Oui. Enfin, il leur a donné un outil, à brandir devant un autre outil, celui de l’Organisation Mondiale du Commerce. Cependant, le traité sur la diversité culturelle ne mentionne la question linguistique que de manière incidente. Pas suffisamment pour servir de rempart contre la logique commerciale. Mais suffisamment pour servir de point d’appui pour bâtir un autre document, un autre traité, portant cette fois sur la diversité linguistique. Bon. J’admets avec vous qu’il est complètement idéaliste de parler d’un tel traité international. Nous ne sommes que quelques-uns à en évoquer la possibilité, encore moins à le juger souhaitable, moins encore à le penser réalisable. A l’extérieur du Québec, la question est quasi-inexistante. A l’intérieur du Québec, elle est balbutiante. Alors suis-je en train de perdre votre temps ? Comme je l’aurais perdu, sans doute, si vous m’aviez invité en novembre 1996, un vendredi, pour vous parler d’un traité sur la diversité culturelle. Car lorsqu’elle est apparue dans les milieux gouvernementaux et universitaires de Québec, il y a 10 ans, l’idée de freiner le rouleau compresseur culturel des États-Unis grâce à un traité international qui soustrairait la culture à la tyrannie de la logique commerciale semblait complètement chimérique. Pourtant, une décennie plus tard, en octobre dernier, 148 États représentés à l’Unesco – seuls les États-Unis et Israël votant non – ont approuvé le nouveau traité, révolutionnaire, qui protège la capacité des États de soutenir leurs artistes, leur cinéma, leur industrie du disque. Bien sûr, on aimerait, avec Louise Beaudoin, à qui l’on est largement redevable de l’existence de ce traité, qu’il soit plus musclé, plus contraignant. Mais en soi, il constitue un gigantesque et improbable pied de nez à la puissance américaine… ou un signe de sa faiblesse momentanée. Depuis 10 ans, les promoteurs de ce projet n’ont pas perdu leur temps. Au contraire, ils nous ont montré la voie. Alors réfléchissons un instant à ce qu’un traité sur la diversité linguistique pourrait contenir. Comme celui sur la culture, il interdirait d’interdire. C’est-à-dire que les États ne pourraient éliminer de leur paysage une langue minoritaire ou étrangère (comme les Grecs tentent de le faire avec le Turc, ennemi héréditaire). Dans le respect des langues minoritaires, les États pourraient cependant se donner le droit de déclarer une ou plusieurs langues officielles, de décréter la prédominance d’une de ces langues sur son territoire, d’adopter des politiques publiques visant à perpétuer cette prédominance, y compris en éducation et dans les industries culturelles, et dans l’affichage et l’étiquetage commercial. C’est la loi 101 actuelle, toute crachée. Préserver l’acquis linguistique serait déjà bien. Mais pourquoi ne pas également gagner du terrain, avant qu’il ne soit trop tard. La généralisation de l’anglais dans les raisons sociales et les marques de commerce est déjà un sujet d’inquiétude tant au Québec qu’en France, en Russie, au Mexique ou en Chine. Le droit national actuel ne peut obliger Future Shop ou Toys « R » Us à se franciser, ne serait-ce que pour mieux atteindre leurs clientèles francophones. Le même raisonnement s’applique évidemment au Cirque du Soleil en tournée en Arkansas ou à Singapour. Suivant les recommandations d’un avis du Conseil de la langue française de 2000 et du rapport de la Commission des états généraux sur la situation et l’avenir de la langue française au Québec (la commission Larose) en 2001, le Québec pourrait proposer une révision des règles internationales sur les marques. Un nouveau traité reconnaîtrait les dénominations commerciales étrangères existantes (pourquoi franciser rétroactivement ce joyau de la langue du commerce qu’est Canadian Tire). Elle protégerait celles, actuelles et futures, qui sont des noms propres (Fouquet, Tim Horton, Bombardier). Surtout, elle permettrait aux États de réglementer l’implantation de nouvelles marques et raisons sociales. En certains cas, des États, comme le Québec, pourraient se fixer l’objectif d’assurer une prédominance globale du français sur la totalité des marques et établir, au-delà d’un certain seuil, un moratoire sur les nouvelles marques unilingues anglaises. J’ai toujours aimé la règle des deux-tiers un tiers. Elle s’applique pour l’affichage commerciale – et on peut constater qu’à Miami, le règle est appliquée pour assurer la prédominance de l’anglais et la présence de l’espagnol. Un signal identitaire est donné – l’anglais est la première langue du lieu – le service est donné à la minorité – l’espagnol est présent. J’appliquerais la même règle aux marques de commerce. Les deux tiers devraient être en français. Au delà de ce seuil, les nouveaux venus sur le marché ne seraient pas empêchés d’entrer. Ils n’ont qu’à racheter une marque existante, vieillissante peut-être, pour la retirer du marché et mettre la leur à la place. Voilà ce que je verrais pour le Québec. D’autres États viseront l’égalité des langues. D’autres s’abstiendront d’agir. Chacun aura le pouvoir de décider. La montée aux barricades est prévisible sur Madison Avenue, l’artère new-yorkaise qui tient lieu de quartier général anglo-américain des marques de commerce. Mais qu’on nous montre sur quelles tables de la loi divine il est écrit que ce sont les entreprises transnationales, et non les représentants élus des peuples, qui doivent avoir le dernier mot en ces matières. Un traité comme celui-là pourrait avoir deux effets secondaires positifs pour le Québec. Inscrire dans un traité international signé par le Québec l’interdiction d’interdire rendrait impossible tout retour à l’affichage commercial unilingue français. Ce serait, à mon avis, une bonne nouvelle. J’ai toujours été en désaccord avec ceux qui veulent faire du Québec un endroit aussi francophone que l’Ontario est anglophone. Ce serait, comme disent les Américains cruel and unusual punishment pour notre minorité anglophone, et je ne mange pas de ce pain là. La prédominance du français est, à mon avis, le concept clé. Il résume la réalité et nous indique le programme pour la suite. Inscrire dans un traité international signé par le Canada le droit des États à des politiques publiques visant la prédominance d’une langue mettrait la Cour suprême canadienne en garde contre toute tentative d’invalider les dispositions scolaires et commerciales actuelles de la loi 101. Or rien ne garantit qu’un nouveau charcutage ne nous attend pas au tournant. Les dispositions constitutionnelles actuelles le permettraient. Un jeune politologue de l’Université de Montréal prévoyait même, en 1992, qu’une future Cour suprême allait agir de la sorte. Il s’appelait Stéphane Dion. Construire une digue légale internationale entre le pouvoir de la Cour suprême et la volonté de l’Assemblée nationale québécoise ne serait donc pas un bénin bénéfice. Voilà pour les effets, disons, égoïstes de notre action. Mais comme dans le cas de la diversité culturelle, le Québec a un rôle altruiste à jouer. Bien sûr, c’est parce que nous sommes situés à l’épicentre du séisme, aux portes de la plus grande puissance culturelle et commerciale de l’histoire du monde, que nous réfléchissons davantage que d’autres aux risques et aux solutions. Bien sûr, la solution à nos problèmes passe désormais par des protections internationales. Bien sûr, nous ne serions pas aussi engagés dans ces débats si nous n’étions pas spécifiquement, urgemment impliqués. Mais tout cela étant dit, notre contribution aux débats identitaires mondiaux n’en est que plus précieuse. Le Québec, qui comme vous le savez forme une nation mais n’a pas d’État souverain, a la capacité de modifier le cours des choses. La capacité de modifier significativement l’équilibre mondial entre impératif marchand et conscience identitaire. C’est énorme. Nous ne le soupçonnions pas. Mais nous l’avons fait, ces derniers dix ans, avec la culture. Nous pouvons le faire, d’ici dix ans, avec la langue. Ce n’est peut être excitant que pour moi. Mais je ne peux me défaire de l’impression que l’action potentielle du Québec dans ce combat essentiel est davantage qu’une occasion d’agir. Je ne peux me défaire de l’impression que c’est un appel. Merci

Politique

Marie-Madeleine 17, Benoît XVI

Le Code Da Vinci – versions livre, film, procès – pose, au-delà du suspense et des incongruités, une question étonnamment pertinente : Marie Madeleine était-elle la compagne de Jésus ? Le nouveau pape penche pour le non. Et si le Québec penchait pour le oui ? Ayant acheté Da Vinci code, comme 40 millions de Terriens, l’ayant lu, comme environ 100 millions, et m’apprêtant à voir le film, comme environ 300 millions de cinéphiles d’ici 10 ans, je me sens parfaitement qualifié, et superbement entouré, pour vous dire ce qu’il faut en retenir. Comme j’ai de plus effectué une enquête approfondie (j’ai lu un ouvrage et vu deux documentaires sur la validité historique des hypothèses de l’auteur), j’avais résolu de vous éviter ce travail en vous révélant que le livre s’ouvre sur un vilain mensonge, soit l’affirmation que toutes les organisations, lieux et cérémonies qui y sont décrits existent. Le code mensonger Certes, le Prieuré de Sion, la société secrète censée protéger le grand secret depuis 2 000 ans, existe vraiment. Il fut fondé en 1956, par un escroc vaguement collabo du nom de Pierre Plantard, afin d’animer une association de locataires de HLM. Dans la scène finale, le héros du livre suit, pour trouver la cachette du trésor, des marqueurs historiques fichés dans le pavé parisien. Cet « ancien chemin » à la « signification sacrée » a été installé en… 1994. Plus important est le secret qui sous-tend tout le livre et qui en fait à la fois un récit exceptionnellement féministe, donc moderne, et une mise en cause de la crédibilité du message chrétien depuis ses origines. Selon cette version des faits, Marie Madeleine aurait été la compagne, sinon l’épouse de Jésus, la favorite parmi les apôtres et celle sur qui il voulait fonder son Église, plutôt que Pierre. C’est l’exil de Marie Madeleine, enceinte de Jésus, dans le sud de la France, puis la persistance de leur descendance à l’époque actuelle, par la lignée des rois mérovingiens, qui portent l’intrigue, fantaisiste, jusqu’à nos jours. Les vraies questions Qu’en est-il vraiment du rapport Jésus-Marie Madeleine ? D’abord, réglons le cas de la prostitution. Marie Madeleine n’était pas une prostituée – ce que Rome reconnaît depuis 1969. La tradition a combiné plusieurs histoires de femmes de ce temps pour les coller au personnage fascinant de Marie Madeleine. Mais aucun passage des Évangiles, officiels ou apocryphes connus(ceux écrits à l’époque mais non retenus par l’Église chrétienne, redécouverts en 1945, publiés en 1971, comme celui de Judas qu’on vient de publier), ne lui attribue cette caractéristique. Sur la question du couple Jésus-Marie Madeleine, des indices forts, qu’on trouve à la fois dans les Évangiles officiels et les apocryphes rendent extrêmement plausible cette union. Les rabbins de l’époque étaient mariés, c’était la norme. Dans les évangiles canoniques, Marie Madeleine est présente au pied de la croix, avec Marie, puis au tombeau, pleurant plus que tout autre la disparition de Jésus. Signe de son caractère singulier, elle vient d’une ville côtière aisée – Magdala – et Luc nous apprend qu’elle jouissait d’une fortune personnelle. Surtout, c’est d’abord à elle que Jésus apparaît après sa résurrection. La compagne adorée ne devrait-elle pas être la première informée de ce surprenant retour, fondement de la foi ? Les Évangiles apocryphes rapportent également des scènes de jalousie entre Pierre et Marie Madeleine, le premier se plaignant de l’ascendant de la seconde sur le Christ, qui de plus l’embrasse constamment ! (Il faut dire cependant que les évangiles apocryphes contiennent également des passages absurdes, ce qui rend le tri difficile.) Quelle crédibilité accorder à ces indices ? Pour répondre, il faut poser une seconde question : par comparaison avec quoi ? Avec les indices qui nous demandent de croire que Jésus a marché sur les eaux, ressuscité Lazare, affronté Satan dans le désert, changé l’eau en vin ? À ce test, la thèse de l’existence du couple Jésus-Marie Madeleine réussit brillamment. Une église misogyne Pour tous ceux à qui, comme moi, on a ressassé dès l’enfance le récit biblique, il ne s’agit pas d’une querelle de théologiens, mais d’une relecture essentielle. Avant, il y avait le Christ Dieu, célibataire, presque asexué, la maman (Marie) et la putain repentie (Marie Madeleine). Résultat : une chrétienté de la domination masculine, qui repousse la femme à la marge et fausse le rapport homme-femme. (Je ne parle même pas des problèmes de pédophilie induits par l’insondable stupidité du célibat des prêtres.) Une chrétienté fondée plutôt sur un Christ Dieu ayant choisi une compagne et apôtre forte appuyée par une mère non asexuée – la décision de déclarer Marie vierge n’a été prise qu’au 4e siècle – aurait établi un bien meilleur équilibre entre les sexes dans les symboles et dans l’Église, et un meilleur rapport à la vie sexuelle. Et si on pouvait subodorer qu’un des apôtres était gai – Jean et Paul sont les candidats favoris des chrétiens gais – les bases symboliques d’une Église tolérante seraient complètes. Exit le célibat des prêtres – obligatoire depuis le 4e siècle, et il a fallu encore 7 siècles à l’église pour l’éradiquer. Et si Marie Madeleine était vraiment « l’apôtre des apôtres » et une candidate de Jésus pour la fondation de son Église, alors bienvenue aux femmes prêtres, évêques ou papesses. Voilà pourquoi Le Code Da Vinci est infiniment plus dommageable pour l’Église catholique que des caricatures le seront jamais pour Mahomet – qui, soit dit en passant, était marié (11 fois). Et voici le point où je vais me mêler de ce qui ne me regarde pas, moi qui ne vais à l’église qu’à Noël ou pour les baptêmes, mariages et enterrements. J’ai lu, dans L’annuaire du Québec 2006, l’excellente analyse du professeur Martin Meunier, « Benoît XVI : Vers un divorce entre la culture québécoise et l’Église catholique ». J’ai également été témoin comme tous, ces derniers mois, des inquiétudes du clergé québébois face aux positions prises par le vatican en matière de tolérance envers les moeurs actuelles et envers les homosexuels. Et je me dis que s’il y avait un lieu au monde où une Église locale, moderne, respectueuse des femmes pouvait rompre avec Rome et fonder une nouvelle chrétienté, reposant sur le couple Jésus-Marie Madeleine et dirigée alternativement par un homme et une femme, ce serait bien évidemment le Québec. Je n’y adhérerais pas entièrement (la résurrection des corps, entre autres, me pose problème), mais je m’y reconnaîtrais davantage. Je parie que je ne serais pas le seul. Pour en savoir plus : Code Da Vinci : L’enquête, par Marie-France Etchegoin et Frédéric Lenoir, Robert Laffont, 2004. « The Saintly Sinner – The Many Lives of Mary Magdalene », par Joan Acocella, dans The New Yorker, 13 févr. 2006, p. 140-150. Da Vinci Code Decoded, documentaire de Richard Metzger d’après le livre de Martin Lunn, 2004. « Benoît XVI : Vers un divorce entre la culture québécoise et l’Église catholique », par Martin E. Meunier, dans L’annuaire du Québec 2006, Fides. Gay Christian view