Parlez-vous « allophone » ?

Du temps où il était chef du Parti réformiste, Preston Manning soutenait que, dans le Canada de demain, la connaissance du mandarin serait infiniment plus utile que celle du français. Selon lui, la légitimité du français comme langue officielle allait devenir indéfendable dans un avenir plus ou moins rapproché.

Chronique de Chantal Hébert - Parlez-vous « allophone » ?
Photo : C. Rout / Alamy

Vingt ans plus tard, Statistique Canada indique que le pourcentage de Canadiens dont la première langue parlée n’est ni le français ni l’anglais (20,6 %) a rattrapé celui des Canadiens dont la langue maternelle est le français (21 %).

Mais cela donne-t-il vraiment raison, à retardement, à Preston Manning ? Avant d’abandonner les classes de français langue seconde pour des cours d’autre chose, mieux vaut y regarder de plus près.

Dans le contexte canadien, « allophone » est un mot fourre-tout qui ne se rattache à aucune langue particulière. Dans les faits, dans la tour de Babel à laquelle on accole cette désignation, aucune langue n’est promise à un usage le moindrement comparable à celui du français.

La langue la plus répandue après l’anglais et le français est le pendjabi, dont se revendiquent 460 000 personnes… contre 7,3 millions de francophones de souche. On est loin ici du grand courant hispanophone qui est en voie de transformer le visage des États-Unis.

Mais ce n’est pas parce que le français va continuer d’être la deuxième langue au Canada dans l’avenir prévisible qu’elle est suffisamment parlée pour avoir un avenir prometteur comme l’une des deux langues communes du pays.

Tout comme la proportion de gens dont la langue maternelle est le français, le poids démographique et politique du Québec au sein du Canada est en baisse. Pourtant, cela n’empêche pas des centaines de milliers de Canadiens de l’extérieur du Québec de continuer de faire la sourde oreille aux conseils de Preston Manning.

Quand je suis arrivée à Toronto, à la fin des années 1960, la métropole ontarienne comptait deux écoles élémentaires de langue française, et moins d’une centaine d’élèves fréquentaient l’unique établissement semi-privé où se donnait le cours secondaire.

Aujourd’hui, il y a à Toronto 25 écoles primaires et secondaires de langue française. Ce chiffre n’inclut pas la ceinture de banlieues qui entoure la capitale ontarienne. Et cette croissance ne se limite pas à l’Ontario. Selon Statistique Canada, de 2000 à 2008, le nombre d’élèves inscrits dans les écoles de langue française a augmenté de 52 % en Colombie-Britannique, de 40 % en Alberta et de 16 % en Saskatchewan.

À cet effectif essentiellement francophone, il faut ajouter les dizaines de milliers d’élèves anglo­phones inscrits dans les classes d’immersion française. Au cours de la dernière décennie, la population scolaire a décliné d’un bout à l’autre du Canada, mais en immersion, elle a augmenté de 14 %. En Colombie-Britannique, la province la plus éloignée du Québec, la hausse se chiffre à 40 %.

Dans le reste du Canada, l’accès à l’immersion en français est devenu une vache sacrée pour les contribuables de la classe moyenne, au même titre que, au Québec, les garderies à sept dollars ou les écoles privées subventionnées.

La population scolaire en immersion française se recrute beaucoup dans la tranche de l’électorat la plus susceptible de se mobiliser pour défendre chèrement un acquis. Chaque fois qu’une commission scolaire ou un gouvernement provincial tente de plafonner ou de réduire le nombre de places en immersion, c’est le tollé. Et la demande semble insatiable.

Ce ne sont pas tous les enfants canadiens en immersion qui vont utiliser le français à l’âge adulte ou même réussir à maintenir un niveau de bilinguisme fonctionnel. Il ne sera jamais essentiel de maîtriser le français pour réussir en Colombie-Britannique ou en Alberta. Mais les diplômés de ce programme forment une masse critique parmi les décideurs canadiens. Le bilinguisme de plus en plus répandu dans la classe politique fédérale et provinciale en est une manifestation.

Depuis 50 ans, au Canada, l’attrait de l’anglais ne s’est pas démenti. Mais le pouvoir d’attraction du français a également augmenté. Et contrairement au passé, les francophones de souche ne doivent plus compter seulement sur eux-mêmes pour alimenter ce courant.

L’idée qu’une majorité de Canadiens verraient comme un pas en avant un retour à l’anglais comme seule langue officielle ne tient pas sérieusement la route.

 

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