Parlez-vous, que diable !

Une solution à la polarisation politique qui déchire la société américaine émerge d’une expérience inédite menée avant la pandémie et dont les résultats viennent d’être publiés. Elle est d’une simplicité étonnante.

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L’auteur est chercheur associé à la Chaire Raoul-Dandurand, où ses travaux se concentrent sur l’étude et l’analyse de la politique américaine.

La polarisation. Le mot est devenu pratiquement un cliché tant tout est clivé aux États-Unis : le Congrès, les médias, la population même. À un tel point qu’on parle des États-Unis comme d’une terre scindée en deux entités irréconciliables, s’éloignant sans cesse l’une de l’autre.

Comment contrer cette dynamique malsaine et néfaste pour l’unité du pays ? Un quatuor de chercheurs propose un remède. Mais attention ! Cette solution brille… par sa simplicité désarmante. 

Dans le nouveau numéro de l’American Political Science Review, plus prestigieuse revue de science politique aux États-Unis, James Fishkin, Alice Siu et Larry Diamond, de l’Université Stanford, et Norman Bradburn, de l’Université de Chicago, présentent les résultats d’une enquête expérimentale fascinante menée dans les semaines précédant l’arrivée de la COVID–19. 

Dans le cadre de l’expérience, un échantillon aléatoire de plus de 500 électeurs puisés à l’échelle nationale a été appelé à se rendre à Dallas pour une longue fin de semaine s’étirant du jeudi au dimanche. Sur trois jours, les participants se sont joints à de petits groupes de discussion. Ils pouvaient échanger au sujet d’une série d’enjeux politiques avec les autres électeurs réunis, ou encore poser des questions à des experts (composés de démocrates et de républicains), eux aussi partie prenante de l’expérience.

Le but était de déterminer si le fait de délibérer à tête reposée et de façon civile aide à réduire la polarisation.

La réponse : oui. En un mot, le remède à cette grande fracture se résume à discuter. À jaser. 

À la fin du séjour, les électeurs composant le groupe expérimental étaient appelés à remplir un questionnaire dans lequel on leur demandait leur niveau d’accord, sur une échelle de 0 à 10, avec une cinquantaine de propositions politiques allant de l’environnement à la fiscalité, en passant par la santé et la politique étrangère.

Environ la moitié des propositions (26) faisaient à la base l’objet d’une polarisation : au moins 15 % des électeurs de chaque parti leur accordaient soit 0, soit 10 ; et la majorité des électeurs de chaque formation se retrouvaient sur un côté distinct de l’échelle (par exemple, la majorité des démocrates se situaient entre 0 et 5, la majorité des républicains, entre 6 et 10).

Or, une fois le séjour terminé, les électeurs s’étaient rapprochés. Sur les 26 propositions « polarisantes », 19 ont suscité une convergence statistiquement significative des opinions démocrates et républicaines. L’effet est particulièrement prononcé chez les électeurs républicains, qui ont fini majoritairement par se ranger du même côté de l’échelle que les démocrates.

Moins de désaccords, plus d’amour

De façon remarquable, la « dépolarisation » créée par Fishkin et ses collègues ne s’observe pas seulement en matière d’accord sur des enjeux précis. Elle se manifeste également dans les émotions ressenties par les électeurs envers les partisans du camp opposé — ce que les chercheurs appellent la « polarisation affective ».

Autant chez les démocrates que chez les républicains, plus un électeur avait des opinions extrêmes au début du séjour, plus il était susceptible, à la fin, d’exprimer des émotions plus chaleureuses à l’endroit des électeurs du parti adverse.

On a demandé aux participants de donner un score affectif de 0 à 100 aux électeurs du camp opposé. Le score moyen parmi les électeurs démocrates extrêmes était, avant l’expérience, de seulement 8. Après l’exercice, il a triplé, bondissant à 24. Chez les électeurs républicains extrêmes, le score affectif à l’endroit des démocrates a triplé également, passant de 10 avant l’expérience à 29 après.

Une solution trop simple ?

Si ce quatuor d’intellectuels vient de donner à l’Amérique un chemin pour espérer sortir de la spirale de la polarisation, il faut convenir qu’il s’agit peut-être, dans le contexte des États-Unis de 2021, d’une solution… trop simple.

Alors que l’American Political Science Review publiait les résultats de cette expérience, deux collaborateurs de longue date de la chaîne Fox News, Stephen Hayes et Jonah Goldberg, annonçaient leur démission. Bien que d’affiliation républicaine, Hayes et Goldberg critiquaient fréquemment Donald Trump et ne digéraient pas la diffusion d’un nouveau « documentaire » produit par l’animateur de Fox Tucker Carlson sur l’insurrection du 6 janvier au Capitole. Le « documentaire » en question prend le parti… des insurgés.

En plus de la démission de Hayes et Goldberg, la direction de Fox a reçu une volée de bois vert à l’interne de la part de ses animateurs les plus sérieux, notamment Brett Baier et Chris Wallace, eux aussi outrés. Fox s’est rangée du côté de Tucker Carlson. En passant, son émission a été, en 2021, la plus regardée de toutes les chaînes de nouvelles câblées aux États-Unis.

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Ça ressemble beaucoup à un atelier FORUM donné par une américaine et auquel j’avais participé il y a plusieurs années. On recherchait les points de convergence sur les sujets litigieux. A la base, il doit y avoir une volonté de discuter mais surtout écouter l’autre. conditions sine qua non. Les Carlson de ce monde font tout le contraire en creusant les divisions basées sur des faits déformés ou créés de toute pièce, un jeu dangereux. Mais il semble que c’est payant pour certains réseaux.

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