Pauline Marois : « Nous allons exploiter le pétrole du Québec »

Le gouvernement va commencer à en encadrer l’exploitation avant l’été, dit Pauline Marois. La voix est forte. Le propos sans ambiguïté.

Pauline Marois tourne et retourne les feuilles du dossier préparé par ses fonctionnaires. Elle cherche des mots, des chiffres, des projets de loi. De petits papiers sont posés devant elle, dans son grand bureau du centre-ville de Montréal, avenue McGill College, comme autant d’aide-mémoires. L’exploitation des ressources naturelles, notamment du pétrole, est l’un des sujets économiques les plus brûlants de l’heure, et la première ministre veut visiblement éviter de faire des faux pas dans un dossier qui suscite les passions.

Le potentiel est alléchant. Selon le ministère des Ressources naturelles, la Gaspésie pourrait renfermer 429 millions de barils de pétrole ; la portion québécoise du gisement Old Harry, dans le golfe du Saint-Laurent, 7 milliards de barils ; et l’île d’Anticosti, près de 46 milliards de barils.

«C’est une priorité d’exploiter nos ressources naturelles», dit Pauline Marois, avant d’enchaîner sur l’importance de bien faire les choses. «On ne se substituera pas aux entreprises pour exploiter nos ressources, mais on va s’assurer que la création de la richesse revient aux Québécois. Il faut les mettre en valeur en ayant en tête les meilleures pratiques environnementales.»

L’actualité a fait le point avec la première ministre du Québec.

Photo : Jacques Boissinot/PC
Photo : Jacques Boissinot/PC
La première ministre et son attachée de presse, Marie Barrette. «On ne se substituera pas aux entreprises pour exploiter nos ressources, mais on va s’assurer que la création de la richesse revient aux Québécois.»

Est-ce qu’on doit exploiter le pétrole du Québec ?

J’ai toujours dit que nous allions exploiter le pétrole du Québec si on en trouvait. Je n’ai pas changé d’avis, même si ça déplaît à certains. On parle d’un potentiel intéressant, mais il faut explorer pour vérifier ces données, car ce sont des estimations en fonction des formations géologiques des sites. Je reste prudente pour ne pas faire croire des choses au monde.

Nous allons quand même commencer à encadrer cette ressource. Il faut mettre de l’ordre là-dedans. Nous avons prévu un nouveau régime de permis et bail sur les hydrocarbures, annoncé au budget, en application à partir de 2014. Ce sera un concept d’enchères pour les sites où les permis n’ont pas encore été vendus, qui devrait nous rapporter cinq millions de dollars. C’est peu, mais c’est plus qu’avant, où c’étaient vraiment des grenailles.

Il faut aussi revoir la loi sur les hydrocarbures. On va se pencher là-dessus d’ici l’été.

Quelle est la différence avec le gaz de schiste, une ressource que votre gouvernement a mise sous moratoire ?

Le dossier du gaz de schiste a été parti tout croche. On a laissé les entreprises se dépatouiller. Le gouvernement libéral a commencé à s’en préoccuper sur le tard, et les dégâts étaient déjà faits. L’opinion publique a été heurtée de front.

Il y a une question d’acceptabilité sociale. Le gaz de schiste se trouve le long du Saint-Laurent, dans des régions habitées. Dans le cas du pétrole, il y a trois régions potentielles.

En Gaspésie, où certains puits sont plus près des villes, il faut s’assurer, par des études, que la distance avec les sources d’eau potable est suffisante. Il faudra le préciser dans la future loi.

À Anticosti, c’est davantage une question de faune et de flore, notamment de chevreuils. Ça pose pas mal moins de contraintes. S’il y a du pétrole, il y aura une étude du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement [BAPE].

Est-ce qu’on devrait avoir une étude générique du BAPE sur la filière du pétrole, étudier toute cette question ?

Non. Il est préférable d’avoir des études propres à chaque projet. La réalité de la Gaspésie, celle d’Anticosti et celle d’Old Harry sont très différentes.

Certains s’opposent à l’exploitation du pétrole, affirmant qu’on devrait se consacrer à développer de nouvelles sources d’énergie plus propres. Qu’en pensez-vous ?

En 2011, la balance commerciale du Québec était déficitaire de 29 milliards de dollars. On importe davantage qu’on n’exporte. De ce déficit, le pétrole représente 11 milliards de dollars. Ça vaut la peine d’essayer de changer ça. Par exemple, l’industrie pétrochimique va continuer d’avoir besoin de pétrole pour fabriquer du plastique et du caoutchouc.

L’objectif est d’arrêter de s’approvisionner en Algérie, en mer du Nord ou au Royaume-Uni, car c’est de là que provient le pétrole consommé au Québec. Il circule par bateaux, descend le fleuve Saint-Laurent, avec les risques que ça comporte. Ces navires émettent du CO2. Si on a du pétrole chez nous qui peut remplacer ce pétrole importé, tant mieux.

Mais notre objectif est de réduire notre consommation, pas de l’augmenter. Avoir du pétrole ne veut pas dire une baisse du prix à la pompe. Il faut en même temps encourager l’électrification des transports. On va constituer un groupe de choc sur cette question. Ce sera une orientation importante. Et on va continuer de développer l’hydroélectricité, mais aussi le solaire et l’éolien.

Il y a de petites entreprises québécoises très actives dans l’exploration pétrolière, comme Junex et Pétrolia. L’État devrait-il prendre des participations dans leur capital ?

C’est déjà le cas. Investissement Québec, par sa filiale Ressources Québec, qui gère le fonds Capital Mines et Hydrocarbures, a récemment acheté 10,6 % du capital de Pétrolia et 10,8 % de celui de Junex, pour un total d’environ 15 millions de dollars. Ce n’est pas dit qu’on ne peut pas augmenter encore cette participation. C’est une façon de mieux contrôler l’exploitation d’une ressource stratégique et de s’assurer qu’elle se fait d’une manière responsable.

La majorité des réserves mondiales de pétrole appartiennent à des sociétés d’État. Est-ce que le Québec ne devrait pas faire la même chose et remettre sur pied la Division pétrole d’Hydro-Québec ?

Je n’ai pas d’objection à augmenter notre participation dans certaines entreprises, mais revenir en arrière avec une société d’État qui s’y consacre, ce n’est pas dans nos plans.

Est-ce que les Québécois se sont fait avoir quand Hydro-Québec a vendu à Pétrolia les droits d’exploitation sur l’île d’Anticosti ?

Je n’ai pas vu l’entente secrète entre Hydro-Québec et Junex. Ma ministre Martine Ouellet l’a vue. On est en train de regarder si on peut la rendre publique. Je ne peux pas vous dire si on s’est fait avoir, si on a vendu au rabais, mais une chose est certaine :

moi, je n’aurais pas vendu ces droits ! Il n’y avait aucune urgence à s’en départir. La ressource est là et on pouvait attendre. C’est une bêtise.

Il y a parfois des frictions entre les entreprises et les municipalités, comme on l’a vu à Gaspé. À quel point les villes doivent-elles avoir un pouvoir de bloquer les projets ?

Dans un certain rayon, elles devraient avoir une capacité d’intervenir pour dire «ce n’est pas possible». Mais les ressources naturelles appartiennent à tous les Québécois, et c’est l’État central qui doit assumer le plus de responsabilités et obtenir le plus de redevances.

Gaspé est un exemple qui montre que c’est une question importante. Il faut trouver un mécanisme pour gérer ce type de cas. Notre projet de loi sur les hydrocarbures devrait nous aider à préciser cet arbitrage.

Est-ce que les municipalités devraient toucher des redevances sur l’exploitation pétrolière ?

C’est un sujet fort épineux ! Les villes veulent des redevances sur la forêt, sur les mines, sur l’hydroélectricité et ainsi de suite. Elles veulent profiter de cette richesse, je les comprends.

Dans le dernier budget, on a décidé que les redevances minières et pétrolières iraient au remboursement de la dette, dans le Fonds des générations.

On pourrait toutefois mettre en place une forme de péréquation entre les régions. Que Québec gère les redevances, mais redonne une partie de la richesse à une région, sans que ce soit un pourcentage direct des redevances. Mais la richesse des ressources naturelles appartient à tous les Québécois, et une région ne doit pas être désavantagée parce qu’elle n’a pas la chance d’être assise sur du pétrole ou d’avoir une rivière avec un barrage. Chaque citoyen doit être traité équitablement.

Terre-Neuve est plus avancée que le Québec dans l’exploration d’Old Harry. Avez-vous peur qu’elle siphonne le pétrole de cette réserve, ne laissant que des miettes au Québec ?

Non. Terre-Neuve n’est pas encore en train de l’exploiter, et on pense qu’elle ne peut pas l’exploiter sans nous, car l’accès à cette réserve n’est pas simple.

Les Madelinots craignent une marée noire dans le golfe du Saint-Laurent. Comment les rassurer ?

Je suis allée en Norvège en 2009, où on exploite le pétrole en mer, dans des endroits parfois délicats, pas très loin des côtes. Les conditions dans la mer du Nord ressemblent aux nôtres. La technologie sécuritaire existe. Je dis aux Madelinots qu’ils seront consultés et que toutes les études nécessaires seront faites. Si nous exploitons, nous prendrons toutes les mesures pour que le risque soit le plus faible possible.

Est-ce que l’exploitation pétrolière serait un argument pour promouvoir la souveraineté du Québec ?

Si on est plus riche, ça va rassurer les gens. Ça va donner confiance aux Québécois. Ça ne peut qu’aider.

Le premier ministre du Nouveau-Brunswick, David Alward, souhaite qu’un pipeline de TransCanada traverse le Québec jusqu’aux raffineries Irving, dans sa province. Qu’en pensez-vous ?

Nous ne sommes pas fermés. Mais nous avons besoin de plus d’informations et d’analyses techniques, économiques et environnementales. Nous voulons que ce projet, s’il se réalise, soit dans l’intérêt des Québécois.

Il y a aussi Enbridge, qui veut inverser le flux de son pipeline entre Sarnia et Montréal…

On a créé un groupe de travail avec l’Alberta. La première rencontre a eu lieu à la mi-février. Il faut que le Québec y trouve son compte et que l’environnement soit respecté. Ensuite, je prendrai une décision.

Les raffineries Suncor et Ultramar veulent le pétrole de l’Ouest canadien et sont prêtes à investir des millions pour moderniser leurs installations. Sont-ce des arguments convaincants ?

Il y a beaucoup d’argent en jeu. Le Québec doit trouver quel est son intérêt, mais il y en a un, c’est certain.

Des entreprises, notamment Suncor, pensent importer du pétrole de l’Ouest par train si les pipelines ne voient pas le jour. Est-ce trop tard pour dire non ?

Il n’est jamais trop tard pour faire respecter nos règles sur notre territoire. Nous ne sommes pas fermés au pétrole de l’Ouest. Mais il y a des règles à respecter, en matière d’environnement notamment.

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