Pauline Marois riposte

Elle a de nouvelles idées pour le Québec et un plan pour rallier les troupes souverainistes. Peut-elle encore convaincre ?

Pauline Marois riposte
Photo : M. Rivard

Fin juillet, Pauline Marois a fait ses valises pour aller le plus loin possible. Direction : la Russie. Sur la place Rouge, à Moscou, elle a laissé passer l’orage soulevé par la crise majeure du mois de juin, lorsque cinq députés ont claqué la porte.

« Ça m’a blessée. Je me suis dit que ça ferait du bien de faire une coupure », a confié à L’actualité la chef du Parti québécois, lors de sa seule grande entrevue sur le sujet. A-t-elle pensé démissionner ? « Jamais. J’ai une responsabilité comme leader du seul parti souverainiste capable de réaliser l’indépendance. »

Pauline Marois est aussi en colère. Le PQ s’est enfoncé dans une nouvelle crise au moment où il trônait en tête des sondages. « Visiblement, certains n’ont jamais accepté mon leadership et ne l’ont pas dit. » Elle affirme malgré tout souhaiter encore « le retour au bercail » des démissionnaires.

Ces départs, combinés à la défaite du Bloc québécois et à la montée de la coalition de François Legault, « soulèvent de l’insécurité au sein du parti » et « ébranlent le mouvement souverainiste », avoue Pauline Marois. L’absence d’appétit pour l’indépendance dans la population la force à un numéro d’équilibriste, dit-elle. « Il faut prendre acte du contexte politique actuel. »

Elle est toutefois décidée à se battre et a un plan pour relancer son parti d’ici les prochaines élections. « On va proposer des changements majeurs aux Québécois », précise-t-elle. Une fois au pouvoir, elle souhaite créer une Chambre des régions à l’Assemblée nationale, entreprendre des négociations avec Ottawa pour gérer l’assurance-emploi, élaborer une Constitution québécoise et rénover les institutions démocratiques.

****

Les vacances vous ont-elles permis de réfléchir sur les événements qui ont secoué votre parti ?

Quitter le Québec m’a permis de prendre du recul. Je n’avais pas vu venir cette crise. Dans le passé, on a voté sans controverse des lois tout à fait comparables au projet de loi 204 sur le Colisée de Québec, qui visait à empêcher la contestation de l’entente entre la Ville de Québec et Quebecor. Comme celle de Bombardier-Alstom pour la construction des wagons du métro, qui empêchait les contestations au niveau international.

La crise n’a pas été provoquée uniquement par le projet de loi 204…

C’est vrai, c’était une contestation de mon leadership, même si tous ne l’ont pas dit ouvertement. Le projet de loi 204 a été un prétexte.

Avez-vous pensé démissionner ?

Jamais. J’ai trouvé ça difficile. J’ai eu de la peine. Ça m’a fâchée. Les tirs amis font toujours plus mal que les tirs de ses adversaires. Mais j’ai une responsabilité. J’ai reçu l’appui des militants et je suis à la tête du seul parti souverainiste au Québec. Car pour réaliser la souveraineté, je ne fais pas confiance à Québec solidaire, qui n’en parle jamais.

Des députés quittent le parti. Des présidents de circonscription font voter des résolutions très dures sur votre leadership. Pourtant, le parti allait bien dans les sondages et le gouvernement Charest demeure impopulaire. Pourquoi cela arrive-t-il maintenant ?

Ça allait bien, et c’est ça qui me met en colère ! Surtout avec tout le chemin parcouru. Il faut se rappeler que le parti était en très mauvaise situation lorsque je suis arrivée. On n’avait plus une « cenne » dans nos coffres et on avait droit à seulement deux questions par séance à l’Assemblée nationale. J’ai redressé la barre. On a fait élire 52 députés en 2008. Et je n’ai jamais caché mes intentions. J’ai dit ouvertement que je voulais faire la souveraineté, mais que je voulais qu’on se donne de la liberté dans notre stratégie. Il ne faut pas être kamikaze. Je ne veux pas m’engager à tenir un référendum à telle ou telle date. Ni m’engager à ne pas en tenir. Mes propos étaient clairs. On a modifié le programme et l’équipe en fonction de ça.

Pourquoi les gens voteraient-ils pour un parti qui se chicane constamment ?

Parce que notre équipe est solide. On va présenter des propositions audacieuses. On est un parti qui a une histoire, qui a fait avancer le Québec. Il suffit de penser aux centres de la petite enfance ou aux congés parentaux.

Est-ce qu’il y aura d’autres départs ? On dit que trois ou quatre députés réfléchissent encore à leur avenir au sein du parti.

Je n’ai pas de crainte. Mais ça ne veut pas dire qu’il n’y aura pas des personnes qui vont se manifester. J’ai reçu un appui très clair et mes députés veulent qu’on explore une façon différente de faire de la politique. Bernard Drainville a lancé une réflexion dans Internet. Pascal Bérubé va rencontrer les gens de sa circonscription. Sylvain Pagé va écrire un manifeste qui sera déposé au caucus. Et j’ai des pistes pour rénover la démocratie.

Qu’est-ce que vous proposez ?

Par exemple, de limiter le premier ministre à deux mandats. On souhaite aussi limiter les mandats des élus municipaux, que nous allons consulter à ce sujet. Je souhaite avoir plus de votes libres à l’Assemblée nationale, mais avec des balises, afin que l’on sache dans quel contexte c’est souhaitable. Par exemple, pourquoi ne pas permettre le vote libre sur tous les projets de loi privés ? Une autre idée est d’abolir le poste de lieutenant-gouverneur et de le remplacer par autre chose.

On réfléchit également à l’importance des régions : comment mieux les reconnaître à l’Assem­blée nationale tout en respectant la démographie et le principe « un citoyen, un vote ». Plutôt que de rénover le Sénat à Ottawa, pourquoi ne pas l’abolir, demander de transférer des sommes au Québec et créer, chez nous, une Chambre des régions ?

Certains de vos députés, dont Lisette Lapointe ou Jean-Martin Aussant, ont quitté le PQ parce que celui-ci n’était pas assez pressé de faire la souveraineté. Benoit Charette, lui, a démissionné parce que le PQ parle trop de ce projet. Votre parti vit-il une crise d’identité ?

Le parti n’a pas éclaté. Il y a toujours eu dans la mouvance souverainiste des gens qui voulaient aller plus vite, certains parlent même d’élections référendaires. Nous, nous avons toujours choisi de dissocier les élections de l’option de faire un pays. Il faut être responsables. Un pays, ça ne se construit pas en un jour.

Que pensez-vous de la possibilité qu’un nouveau parti indépendantiste voie le jour ? Craignez-vous la division du vote souverainiste ?

La naissance d’un nouveau parti souverainiste est illusoire. Tant mieux si la mouvance souverainiste rallie des gens ; il faut aller chercher ceux qui doutent, hors des militants convaincus du PQ. Ça peut accélérer le pas. Mais notre formation reste la seule assez bien organisée pour accéder au pouvoir et faire la souveraineté. Ceux qui veulent faire la souveraineté doivent nous faire confiance un peu.

Bernard Drainville a dit que, pour sauver le PQ, il faut changer le PQ. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut pas nécessairement changer le PQ, mais trouver des façons de faire de la politique qui nous différencient. Je veux proposer à la population québécoise des changements majeurs. J’ai une idée claire de ce qu’on peut faire dès maintenant pour faire avancer notre projet de pays. Plutôt que de discuter des moyens, parlons de l’objectif et présentons-le à la population.

Votre projet de gouvernance souverainiste, qu’est-ce exactement ?

Ce sont des gestes qui montreront que le Québec mérite d’avoir tous les outils pour s’épanouir. Ça veut dire adopter une Constitution québécoise et une loi sur la citoyenneté pour énoncer ce que c’est être citoyen au Québec de nos jours. On veut une nouvelle loi 101 qui s’appliquera à toutes les entreprises du Québec, y compris celles qui relèvent du fédéral. On veut créer la banque de développement du Québec, pour soutenir nos entreprises, et rapatrier l’assurance-emploi, afin de mieux intégrer nos politiques de formation et d’insertion.

J’ai demandé à des députés et à des experts de mettre à jour certaines études importantes sur la souveraineté. Il doit y avoir un changement de stratégie. On ne peut pas comparer la situation actuelle à celle des référendums de 1995 ou de 1980. En 1995, il y avait l’échec de l’accord du lac Meech, la naissance du Bloc québécois. Les planètes étaient alignées. On n’en est plus là. Il faut s’engager tranquillement à préparer un référendum, mais aussi prendre acte du contexte politique. Il n’y a pas d’appétit délirant pour la souveraineté, même si elle est encore à 40 % ou 45 % dans les sondages. La nouveauté, c’est de ne pas attendre le référendum.

Plusieurs de vos idées nécessitent des négociations avec le fédéral. Et si Ottawa refuse ?

Ottawa ne sera pas toujours d’accord, mais les Québécois le seront. Ça montrera les limites de la reconnaissance de la nation québécoise au sein du Canada.

Le 2 mai, on a vu, avec la montée du NPD, que les Québécois voulaient du changement. Le Bloc québécois a été décimé. Ça vous inquiète ?

Les Québécois avaient l’impression qu’ils allaient empêcher l’élection d’un gouvernement conservateur majoritaire en votant pour un parti coast to coast. Mais, oui, la défaite du Bloc a ébranlé les souverainistes.

Il y a certainement un message ?

Il faut être le plus à l’écoute possible de la population. Il faut proposer de véritables changements. Certains exigeront du courage. C’est le cas de la commission d’enquête publique sur l’industrie de la construction, qu’un gouvernement du Parti québécois mettrait sur pied dans les 100 premiers jours. Il y a beaucoup de pression de différents lobbys pour qu’on n’en fasse pas. Ce ne sera pas facile. Mais il y en aura une, qui portera sur le financement des partis et l’attribution des contrats.

Vous n’avez pas peur que votre parti soit éclaboussé au passage par une telle commission d’enquête ?

Si des gens ont mal agi, tant pis. On va faire les changements qu’il faut. Les gens auront de nouveau confiance quand ils seront convaincus que l’argent que l’on confie à l’État est bien géré.

Des souverainistes comme François Legault ou Lucien Bouchard affirment qu’il faut s’attaquer à d’autres problèmes avant de penser à faire la souveraineté. N’est-ce pas une bonne idée ?

Il faut être capable de faire les deux ! On ne va pas arrêter de parler de santé, d’éducation ou de places en garderie parce qu’on veut faire la souveraineté. Mais avoir notre pays nous aiderait à régler certains problèmes. Le Québec serait plus efficace sans l’empiètement du fédéral, qui ne respecte pas nos compétences.

La montée de la coalition Legault-Sirois semble indiquer que les gens cherchent du nouveau.

Les gens pensent qu’en changeant de personne le changement va arriver. Je propose des changements importants, alors que François Legault est flou sur à peu près tout. Nous, nous allons parler d’économie, de ressources naturelles, d’identité, d’intégrité et de la rénovation de nos institutions démocratiques. À nous de convaincre les gens que nous sommes capables d’incarner le changement.